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Full text of "Anti-Masonic Collection"

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LA 

FRANC-MACONNERIE 

HISTOIRE AVTHENTIQIIE DES SOCIETES SECRETES 

Depuis les temps les plus iecules jusqu’a nos jours 

LEUR ROLE POLITIQUE, RELIGIEUX & SOCIAL 

PAR 

UH ANCIEN ROSE-CROIX 

(Auteur des Rivdlations d’un Rose- Croix et des Ev6nements d&voil&s) 


EDITION, REVUE ET AUGMENTS 


Mysteres d'Egypte — d’Eleusis — Brahmanes — Gymnoso- 
phistes — Druidisme — Magisme — Chald&isme — Mysteres 
de Mithra — Ordre des Assassins — Templiers — Corporations 
de constructeurs romains — Freres tnagons du moyen dge — 
Franc-Magonnerie moderne — Diff brents rites magonniques — 
Illumines — Carbonari — Tugendbund — Amis du. people, etc* 
— Jeune Italie — Marianne — I nter nationau x — Fenians — 
Nihilistes, etc. — iJfoMes secrets de la politique europ§enne 
sous les rbgnes de Louis- Philippe et de Napol&on III . 


PARIS 

BLOUD et BARRAL, Libraiues-Editeuhs 

4, ROB DE ;>iADAME, ET RUE DE RENNES, DO 







http: //www. liberius .net 


© Bibliotheque Saint Libere 2007. 
Toute reproduction a but non lucratif est autorisee. 



FRANC-MACONNERIE 




POUR SERVIR DE PREFACE 

A. CETTE NOUVELLE EDITION 


A M. X., ancien ROSE-CROIX : 


Paris, le i er Octolre 1885 . 


Mon cher ami , 

Je vous dcrivis, ily a quelques mois dijd, pour vous 
dire qae votre histoire des Soci6t6s secretes me sem- 
blait un peu icourUe. 

Vous futes de mon avis. 

Void ce que vous ajoutiez, en terminant votre 
lettre : 

a La politique europ&enne, sous le rbgne de Napo- 
« Won III, est une espbce d’&nigwe indichiffrable 
« pour qui n’en connaxt pas les mobiles secrets. Or, 
« pour connaitre ces mobiles, il faut savoir tout 
« d'abord quels ont iU , depuis un demi-sidcle, les 
« agissements de la magonnerie. 

« Mon histoire des Societ4s secretes est, je vous 
« I’avoue en toute humiliW, incomplete sous ce rap- 
« port, mais il est facile de la computer. 

« Je vous envoie done , suivant le disir que vous 



— VI — 


« m’en exprimez, une sdrie denotes que vous pourrez 
« ajouter au volume paru , pour la deuxi&me Edition 
« que ton prepare en ce moment. 

« Soyez assez aimable pour les mettre en ordre et 
« leur donner une tournure qui en rende la lecture 
« supportable. » 

J’ai fait, mon cher ami, ce que vous ddsiriez. 

Je vous adresse unpaquet d'ipreuves. V euillez les 
lire attcntivement et me dire si j’ai dtd Vinlerprdte 
fiddle de vos pensdes. En attendant, je vous prie, 
cher maitre , de croire & tous mes sentiments de 
vieille affection. 


BERTRAND, 

Ancien imprimeur-tditeur. 


M. X., ancien ROSE-GROIX, & M. I. Bertrand : 


Briangon f le i5 octobre . 


Mon vieil ami, 

Mes compliments et mes remerciements les plus 
sincdres. Vous m’avez compris, et vous avez donni 
d mes notes une forme irrdprochable. 

Vous avez laissd de cdtd toute phrasiologie, pour 
raconter simplement les faits. Trds bien ! L'histoire 



ne doit pas ressembler d un plaidoyer , ce plaidoyer 
fut-il Eloquent. 

Je connais certaines gens qui ne trouveront pas ce 
Chapitre de leur gout : 

Rdpublicains, bonapartistes et admirateurs de la 
monarchic de Juillet nous voueront Vun et Yautre 
aux dieux infemaux, moi, parce que je vous at dit : 
« Voild la vdritd », et vous, parce que vous vous ites 
fait mon collaborateur, avec Vid&e Men arritte de 
ne flatter personae. 

Si les interesses se f&chent et menacent de nous 
lapider, vous ferez Men de gagner le large, d moins 
que vous n’ambitionniez le genre de martyre qui 
valut A saint Etienne la possession du del. 

Quant d moi, j'echapperai d cette gloire, grdce d 
/’incognito que vous m'avez vous-mSme conseilU de 
garder. 

i/incognito est chose fort commode, utile quelque- 
fois, mais en giniral peu lucrative. 

Si j’dcrivais mon nom au has de ces confidences, 
je courrais le meme danger que vous, et peut-etre, 
— qui sait ! — un danger plus sirieux. 

Voild qui est fori bien ! 

Mais en restant derriere les coulisses, je renonce 
A Yhonneur d'etre garde champ itre de mon village, 
le jour ou les adversaires de la Magonnerie arrive- 
ront au pouvoir. 

II y aurait la de quoi rendre perplexes certains 
ambitieux que vous connaissez ; car ils ne veulent ni 
conquirir les palmes du martyre, ni renoncer A 
Yhonneur de porter une plaque de cuivre sur la 



— VIII — 

poitrine et, sur la Ute, un kdpi vert galonnd de jaune. 

Pour nous, ne songeons qu'a faire notre devoir. 

Bcrivons Vhistoire comme d’honndtes gens doivent 
Vdcrire, sans autre souci que celui de dire la vdritd. 

Je vous envoie ces quelques lignes des montagnes 
du Briangonnais. 

J... m’en faisait, Vannde dernikre, une description 
tellement sdduisante, que fai voulu les voir. Je les 
ai vues. 

C'est beau. Je crois cependant que notre ami exa- 
gdrait les choses. 

Maintenant que la neige vient , & son tour, visiter 
ces hauteurs, je n’ai rien de mieux a faire qu'a me 
rdfugier dans les valldes. 

Tout vd ire... 


X., ancien ROSE-CROIX. 



PREMIERE PARTIE 


ORIGIN ES FANTA1S1STES BE LA FRANOMAQONNERIE 


CHAPITRE PREMIER 

Fiat lux. 

Sommaire. — Periode prekistorique. — Diverses opinions des pryhisto- 
riens sur le fondatem* Je l'Ordre et l'ypoque oti il parut. — Le 
F.\ Mazaroz. — Singularity de ses theories magonniques. — Ce 
que cet ycrivain bizarre entend par Adam et Eve. — Son opinion 
sur la chute de nos premiers parents. — Idee qu‘il se fait de 
Dieu. — Les Brahmaues corrompent la verity de la doctrine magon- 
nique, apr£s en avoir yte constituys les gardiens. — L’opinion du 
Fa Mazaroz, si nous la eomprenons bien, est celle de bon nombre 
de Macons. — Impossibility oil ils sont de s’entendre entre eux. 


A quelle epoque remonte la Franc-Maconnerie ? 

Tous les liistoriens de l’Ordre se sont pose cette ques- 
tion sans pouvoir la resoudre. 

On peut done affirmer que le secret maconnique, ce 
formidable secret dont tout le monde parle et apres la 
revelation duquel soupirent vainement les quatre-vingt- 
dix-neuf centiemes des inities, ne port? pas sur la fixa- 
tion de ce point d’histoire. 


Ouvrages consultes : Mazaroz, La Franc-Magonnerie , religion 
sociale du principe rcpitblicaiti 1 v. in-S°. — Ragon, Orthodoxie ma - 
gonnique , 1 v. in>8<\ — Em. Rebold v Hisloi*'* des trois grandes loges , 
1 v. in-8°. — Rouble, Misraim ou les France -Magons. — Pigault 
Maubaillarg. De Vorigine et de Vetablissement dc la Magonncrie en 
France. — Le Guide des Francs- Mag ons, ouvrage publte en Am^rique 
et traduit de 1’anglais par Ragon. — Barruel, Mtmoires pour servtr 
a Vhistoire du Jacobinisme. — Grades des Maltres Ecossais* — Pau- 
thier, Les livres sacHs de I'Orient, 


F,\ Ma 






2 


ORIGINES PANTAISISTES DE LA F.\ M.\ 

Quelques auteurs ont soutenu } s’inspirant peut-Stre de 
Milton, que la Macon nerie est anterieure a la creation de 
l’homme. Suivant eux, les anges rebelles en seraient les 
fondateurs. On peut supposer, sans etre temcraire. que 
Satan presida la Loge et rcyut, a ce title , lo serment 
des adeptes. 

La date do la premiere initiation et la pariie del’em- 
pyrec ou fut etabli le Grand Orient dela sectc diabolique 
no sont pas indiquees par les historiens dont je parlo. 
A ceux qui leur reproclieraient d’avoir neglige cc detail, 
d’ailleurs peu important, ils repondraient sans doute que 
ce grand evenement remonte aux Ages prehistoriques, 
alors que l’etude de la geographic etait encore negligee 
et l’ecriture inconnue. 

Quelques-uns, plus meticuleux A l’endroit de l’ortho- 
doxie, soutiennent que saint. Mielvl fut le premier Grand 
Maltre de VOrdro. Mais une difficulty a peu pres insoluble 
se presente h l'cnc-ontre do ectto o])inion, difficulty grave 
quo jo lais.se a d’autres lo soin dc rcsoudro. Etant donnees 
les censures dont l’Eglisc a frappo les societes secretes, 
le chef de la hierarchic celeste ligurerait, depuis un siecle 
et plus, sur la liste des excommunies, ce qui parait 
invrnisemblablo. 

Un certain nombre de Masons se contentent de placer 
le bcrccau de l’Ordre au Paradis terrestre. Adam aurait 
etc le premier initie de la premiere Loge. Initio par qui ? 
Encore un probleme a dechiflrcr. 

11 en est enfm qui soutieiment que les enfanls de Seth 
doivent etre consideres comme les fondateurs de l’Art 
Royal. 

« Dc pareillos extravagances, dit le F.\ Rebold, de- 
« passent les bornes du bon sens, et sont bien failes pour 
« don nor mix profanes unc triste idee des eonuaissances 
« historiques des Francs-Mayons. » 



CHAP. I". — FIAT LUX. g 

Le F.\ Mazaroz, sans se soucier de ce jugement d’un 
homme qui n’est pas sans valeur, a ecrit tout un volume, 
un volume iu-8° s’il vous plait, pour demontrer quo la 
FTanc-Maconneriea une origine adamique.S’appuyant sur 
des autorites qu’il n’indique pas, ce savant ecrivain place 
le Paradis terrestre dans Pile de Ceylan, et il montre a sa 
maniei’e comment « l’humanite d’aloi's » a perdu le bon- 
heur qu’eile possedait par « l’adoption du regne de l’indi- 
« vidualisme, figure au moyen de la pomme d’or arrachee 
« de l’arbre des societes par Adam et Eve symbolisant 
« l’liumanite. » 

La catastrophe eut pour cause l’exces des richesses, 
car les * populations s’ctaicnt cree d’importantes dpar- 
gnes. » Ga « commenca par le haut comme toujours. > 

« Les pommes d’or du jardin des Esperides (s?c) et la 
« pomme d’or de l'arbre de science du bien et du mal 
< representeut un soul et meme symbole qui est celui de 
« la perte du Paradis terrestre, ravi a l'humanite par les 
« sectes sacerdotales, qui ont reussi a etablir la division 
t des inturets cntre les homines, grace a la femme qu’ils 
« avilirent par le desordre des mceurs. » 

« Yoici, continue le F.‘. Mazaroz, Implication de ce 

* symbole sublime dans sou esprit et dans sa verite. » 

Lisons attentivement : 

« Eve, symbole de la partie feminine de l’humanite, 

* sollicitee par le serpent de l’individualisme represente 

* par les sectes sacerdotales, entraine Fhumanitd mas- 
» online representee par Adam a derober h la society 

* collective representee par l’arbre de la science du bien 
« et du mal, la pomme d’or du pouvoir individuel; — le 
« pouvoir individuel gratifie 1’humanite de la jouissance 

* fibre et desordonnee des biens mateviels et lui ote par 



4 0RIG1NES FANTA1SISTES DE LA F.\ M.\ 

« consequent et tout k la fois, la jouissance de ses droits 
« et l’obligation de ses devoirs. 

« Honteuse apres son crime, l’humanite representee 

* par Adam et Eve cherche a cacher individuellement a 
« son prochain, ses pensees, ses intentions et ses actes ; 
« — et pourtant, lorsquc l’humanite vivait heureuse sous 
« le regne des collectivites, chacune de ses pensees ou 
« intentions individuelles etait avouee au grand jour, 
« parce qu’alors elles etaient pures, grace a la mu- 
« tualite. » 

Le F.\ Mazaroz poursuit : 

« Cette explication du symbole de la perte du Paradis 
« terrestre nous demontre lumineusement quo : 

« La probite no pourra revcnir rcgncr gendralement sur 
« la terre qu’ apres la suppression complete du systemo 
« social appele individual isme. » 

L’auteur appclle cela uno demonstration lumineuse ! 
Eh bien, qu'il me permetto do lui dire cn passant (pie si 
la lumiere maconniquo ne brille pas d’un plus vif eclat 
quo 1’explication de son symbole, le moiule ne sortira pas 
de sitot dcs tenebros qui l’environnent, a moins qu’un 
flambeau absolumont profane ne vienne les dissiper. 

Ailleurs, le F.\ Mazaroz nous dit encore : 

* La religion scientifique et patriarcale des dpoques 

* bienheureuses, appelee par tous les historiens celle 
« du Paradis terrestre, etait comme toute chose composde 
« dc deux principes : PiinE et Fils : 

« 1° Le Grand Architecte de 1’ Uni vers qui est le feu ct 
« l’eau; 

« 2“ Sa branche humanitaire composant chacune des 
« families eternclles, depuis la branche vegetale et son 
« fruit, jusqu’au pere snirituel de ehacun de nous qui est 



CHAP. I er . — FIAT LUX. 5 

» la partie superieure de notre esprit, c’est-a-dire notre 
c branche, puis son fils qui est l’homme. 

« Cette deuxieme partie de la religion du Paradis ter- 
t restre a ete appelee le culte de Brahma (ma branche) ; 
« — ce dernier culte a pu etre corrompu par les sectes 
« sacerdotales brahmaniques en meme temps que le 
« premier. 

« Les premieres sectes brahmaniques paraissent avoir 
« mis plusieurs siecles 4 effacer l’instruction profession- 
« nolle, puis a corrompre chacun des elements scienti- 
« liquos du culte du Grand Architecte de l’Univers, 
« afin de reporter exclusivement sur la Trimourti Ve- 

* dique chacune des croyauces populaires. » 

Comprenne qui pourra. Pour moi, j’avoue en toule 
humilite, quelque familiarise que je sois avec le style 
maconnique, qu’il m’est impossible do me retrouver dans 
ce fouillis inextricable de branches et de families, qui 
sont spirituelles et vegetales, et de peres qui composent 
notre partie superieure, laquelle est aussi notre branche 
et notre fils, par-dessus le marche. 

Quoi qu’il en soit de ce galimatias, si tant est qu’un 
pareil assemblage de mots, qui hurlent de se trouver 
ensemble, signifie quelque chose, voici de quelle maniere 
le F. - . Mazaroz explique 1’origine paradisiaque de la 
Franc-Mai;onnerie : 

« Le culte corrompu de Brahma ayant fini par servir 
« de point d’appui aux sectes sacerdotales pour ravir peu 

* 4 peu les libertes collectives des populations semitiques 
t du Paradis terrestre, un groupe d’hommes honnetes 
« et intelligents creerent une ecole sociale pour l’etude et 
t le culte du Grand Architecte de l’Univers, afin d’eclai- 
« rer ses Macons travaillant eternellement 4 son plan qui 

* est la Nature. 

« Cette sublime ecole sociale dont nous possedons 



6 


ORIGINES FANTAISISTES DE LA'F.*. M.\ 


« encore les symboles apres les milliers d’annees 
• d’£prcuves qu’elle a traversees, s’appelle aujourd’hui 
« la Fran c-M aeon nerie . » 

L’excellent P.*. Mazaroz ne s’arrete pas a faire la preuve 
de sos affirmations. Do minimis non curat preetorl ce qui 
vent dire, ou a pen pres : L’affirmation d’un grand homme 
suflit pour etablir la verite, alors surtout qu’il est Macon. 

L’auteur sc plaint avec amertume des corruptions de 
toute sorfe quo la cabale brahmatiique et Ic sebisme de 
Jtida introduisirent dans renseignement du culte pri- 
mitif, rendu jiar les hommes au Grand Architecte de 
rUnivers. II s’irrite surtout en voyant de quels noms 
varies ons’est plu a baptiser le Dicu universel. Les seetes 
sacerdotales lui ont enleve, dit-il, le titre de Grand 
Architecte do I’CJnivers, que la Maconnerie primitive a 
eu 1’iusigno honneur do lui restituor. 

Jo nc suivrai pas le F.* Mazaroz dans ses divagations 
maconnico-philosophiques. 

Cette etude ou tout se niele, se confond, sans ordre, 
sans inethode, ou le passe etle px - esent, la fable etl'liis- 
toire dansent une sarabande insensee ; ou les notions les 
plus clemontaires de la science sont outrageusement me 
connues; ou 1’auteur fait apparaitre le F.\ Moi'se etle 
F.\ Jesus a cote de Saturne et de Vichnou. n’entre pas 
dans Ic sujet que je traite et ne peut interesser mes lec- 
teurs en aucune far on. 

Je n’ai cite le F.\ Mazaroz, dont le livre ajoutcra fort 
peu de chose a l’eclat de la lumiere maconnique, que 
parce qu’il reproduit l’opinion si vertement qualifiee par 
le F.\ Heboid sur l’origine de l’Ordre. 

D’aillcurs, les Macons assument , dans une certaine 
mesure, la responsabilite de ces reveries parfois inintel- 
ligibles. Non soulement le Grand Orient n’a pas condamne 
l’ouvrage, mais il en a de plus autorise la vente dans les 
locaux. maconniques. 



CHAP. I« r . — FIAT LUX. 7 

Ajoutons que l’auteur n’est pas le premier venu. Ses 
grades et les fonctions qu’il exerce dans les ateliers de 
l’Ordre donnent aux insanites de son livre un relief tout 
particulier. 

L’opinion des visionnaires qui font remonter la Ma<jon- 
nerie au Paradis terrestre semble avoir ete eelle du rite 
Ecossais, ft en juger par le discours que l’on avait cou- 
tume d’adresser aux Chevaliers du Soleil le jour de leur 
initiation. 

Le Venerable prenait le nom caracteristique d 'Adam, 
et l’introducteur celui de F.*. Verite. 

V oici quelques-unes des paroles que ce dernier faisait 
entendre au recipieudaire : 

« Apprenez d’abord que les trois premiers ineubles que 
« vous avez eonnus , tels que la Bible, le compas et 
i l’equene, ont un sens cache que vous ne connaissez 

* pas. Par la Bible il vous est re vole que vous ne devez 
« avoir d’autre loi quo celie d’Adam, cclle que l’Etex'nei 
« avait gravee dans son cueur... 

< Le premier aye du monde a ete temoin de ce que 
« j'avance. La plus simple loi de la nature rendit nos 
« premiers peres les mortels les plus heureux ; le monstre 
« d’orgueil parait sur la terre ; il crie, il se fait entendre 
« aux homines et aux heureux du temps ; il leur promet 
« la beatitude, il leur fait sentir par des paroles emmiel- 
« lees, qu’il fallait rendre & l’Eternel, cr6ateur de toutes 
« ehoses, un culte plus marque et plus etendu que celui 

* qu’on avait pratique jusqu’alors sur .la terre... (1) » 

Mais la Ma^onnerie s’organisa , grace au groupe 
d’hommes lionnetes et intelligents dont parle avec euthou- 
siasme le F.\ Mazaroz, et la verity fut sauvee. 

Cette opinion, quelque bizarre qu’elle paraisse, est pro* 

(1) Grades des Malires Ecossais, grade de Chevalier de VEtoile, 
n* 11, Stockholm, 11 61 . 



8 


ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.‘. M.\ 


fessee par des icrivains magonniques plus autorises que 
le F.\ Mazaroz. Voici, en effet, ce que nous lisons dans 
un ouvrage qui fit quelque bruit aux Etats-Unis, en 
Angleterre et en Allemagne, de 1816 a 1830, et que le 
F.\ Ragon a juge a propos de traduire pour 1’instruction 
de la Magonncrie frangaise : 

« Des le commencement du monde, on apercoit les bases 
« de la Maconneric. Du moment (pie la symetric parut, 
« l’harmonie deploya sos charmes, et notre Ordrc regut 
i l’existence. Pendant des siecles il prospera dans liombre 
« de contrees. Aussitot qu’il fut connu, les arts s'ele- 
« verent, la civilisation prit sa place, les connaissances 
« et la philosophie dissiperent par degres les tenebres de 
« l’ignorancc et de la barbarie. Le gouvernement ctant 
* ctabli, l’autoritc* fut confide aux lois, et les assemblies 
« de la fraternite devinrent 1’appui de ce qui etait beau 
« et bien, pendant quo la doctrine de Fart etait gardee a 
« l’abri des regards vulgaires (1). » 

La Franc-Magonnerie s’est-elle d’abord etablie dans 
l’lndo-Cliine et k Perse, comme somblent l’aflirmer les 
historiens dont le F.*. Mazaroz s’est fait l’eclio, ou a-t-elle 
pris naissance en Egypte, pour passer de la dans l’ex- 
treme Orient, en Grice, dans les Gaules ct, en dernier 
lieu, en Italic? 

Ceux qui placent le Paradis terrestro dans l’ile de 
Ceylan affirment que les Indes furent iniliees avant le 
restc du monde. Ceux, au contraire, qui font naitre le 
premier liomme sur les bords de l’Euphralc soutiennent 
avec raison que la lumiere magonnique brilla tout d’abord 
en Egypte. 

Enfin, parmi les auteurs qui donnent a leur Ordre des 
origines fantastiques, il en est quelques-uns, plus mo- 


(1) Lo Guide des Francs- Macons. 



CHAP. l' r . — FIAT LUX. 


9 


destes ou moins oses, qui font remonter ia constitution 
de la premiere Loge & la tour de Babel. 

Ces derniers pourraient apporter a l’appui de leur 
these la confusion qui n’a cesse de regnerjusqu’a present 
dans la Maconnerie. 



CHAPITRE II 


Les initiations maconniques en Egypte. 


Sommairb. — Les premieres initiations eurent-elles lieu immediate- 
xncnt apres la confusion des langues ? — Impossibility de concilier 
les diverges affirmations des ecrivains maconniques sur ce point. — 
Les initiations en Egypte. — Elies sent le lait tie la caste saeer- 
dotale. — Le premier grade. — Epreuves auxquelles on soumettait 
le neophyte. — Deuxieme grade. — Epreuves ct ceremonial. — Troi- 
sietuo , quatv i erne grades . — Instruction scieutilique que Ton 
exigeait du candidat. — I’ouvnirs dout les initios etaient iuvestis, 
a pres la quatrieme initiation. — Caraclere purticulier du cinquieme 
grade. — Genre deludes auquel le candidat devait se livrer. — 
Sixi^me grade. — Ce que Ion revelait h I'initio. — II dewiit.Voecuper 
tout specialcment d'astrunomio. — Septieme ct dernier grade. — En 
quoi ilconsistait. — Ceremonies publiques qui suivaient rinitiation. — 
lnsignes quo Ton domiait ft. I'initie. — Mot de passe et signe de 
reconnaissance. — Hanquets. — Initios adinis dans la caste sacer- 
dotale. — Los derniGres epreuves suppriinees pour eux. — Lours 
etudes etaient plus serialises que celles des autres adeptes. — Les 
my st ij res d'Egypte remontent-ils nu j>cti t-iiis de Noe, connu sous 
le nom de Mizraim ? — liibliothfcque des pretres egyptiens. — Instru- 
ments astronomiques qu’ils poss^daient. — Leurs cabinets d'histoire 
naturelle et de botanique. — Musee des arts utiles. — Jardins d‘ac- 
climatation. — Savants de 1‘antiquity qui sout alios s’instruire en 
Egypte. — Mode de reception adopte pour les aspirants qui u'etaient 
pas d'origine egyptieune. — Epreuves eilvay antes auxquelles on les 
soumettait. — V6rit6s religieuses qui lour etaient reveres. 


Les auteurs maconniques sont tres sobres de details, 
et pour cause, sur les fails etgestes do l’Ord re, pendant 
la periode qui s'ecoula entre la creation de l’liomme et le 


Ouvrages consults : Apulee, De Mctam . Iiv. II. — Ciceron, 
De Leyibits . — Clement d'Alexandiue, Admonit . ad Gentes, — Id., 



CHAP. II. — INITIATIONS M.\ EN EGYPTE. H 

deluge universel. Ils se bornent a dire que l’Art Royal 
fut sauve de l’oubli par les enfants de Noe et par Nod 
lui-rndme. 

11s devraient ajouter que les adeptes firentpeu de bruit, 
l’histoire du moins parait confirmer cette opinion, jus- 
qu’au moment ou Ton constraint la Tour de Babel. 

Forts du silence des auteurs anciens et de l’absence 
absolue de tout document, les ecrivains de la Ma$on- 
nerie qui se piquent de serieux pretendent que l’Ordre 
fut organise dans les plaines de Sennaar par les construc- 
teurs du celebre edifice. 

Cette organisation preceda-t-elle ou suivit-elle la con- 
fusion des langues ? 

Question ardue que les savants annalistes dont je parle 
n’ont pas ose trancher. Ils se contentent de nous dire, 
apres beaucoup d’autres, que la race de Cham se repandit 
vers le midi et ne tarda pas a peupler l’Egypte, tandis 
que les enfants de Sem et de Japhet prenaient possession, 
les uns de l’Asie, depuis les ri-ves de l’Enphrate jusqu’4 
l’Ocean Indien , et les autres des riches contrees qui 
forment aujourd’hui l’Europe. 

Ces trois grandes families possedaient chacune un. 
certain nombre d’inities. C’est ainsi que la lumiere ma- 


Strom. — Eusebe de Cesarke, Prdparat. Evang. — Origene, Cont . 
Cels. — Jamblique, Vie de Pythagore. — Be Mysteriis JEgyptiorum . 

— Plltarqub, Isis et Osiris. — Tertullien, Be Baplismo, etc. — 
Dioooul de Sicile, Orphcvus . Be Judiciis sEgyptiorum. Be JEgyptiis 
Icgttm latoribus. — Herodote, Ilist. JEthiop. — Lucien, Be Sal- 
tations. — Lucas, Voyage en Egypte. — Porphyre, Be abstinentia . 

— Synesius, Be Procidentia. — Ilistoire des dieux. — Crata Rapoa. 

— Pernetty, Les fables dgyptiennes et grecques, devoilces, etc. — 
Victor Idjif.z, La Trinitd dgyptienne expliqude par le maynetisme. — 
d’Arigny, V Egypte ancienne. — Regheluni de Schio, La Maqon- 
nerie considdrde cont me le result at des religions dgyptienne, juice et 
chretiennc . — Caillot, Annalcs maconniques. — Rebolu, Origine 
de la Frcmc-Ma$onneric ancienne et moderne. — Guillemaix de 
Saint- Vic tor, Recueil prdcieux de la Maeotmerie adonhiramite. — 
Histoire critique des mysteres de Vantiquite. — Origine de laMacon- 
nerie adonhiramite . 




12 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.\ M.\ 

Connique put se repandre simultanement dans toutes les 
parties du monde habite. Cette affirmation n’est, il est 
vrai, ap payee d’aucune preuve, mais cela importe peu, 
attendu que les ecrivains de l’Ordre ont coutume de pro- 
ceder ainsi, a la satisfaction des adeptes, qui se sont 
habitues a les croire sur parole. 

II m’est impossible de concilier ce systeme avee celui 
dela Matjonnorie paradisiaque. 

Pour juslifier leur theorie des sectes brahmaniques 
corrompant La pure doctrine dont lo premier homme etait 
en possession, le F.\ Mazuroz ct consorts sont obliges de 
supprimer le deluge. Mais s’il n’y a pas eu de deluge, les 
ecrivains qui font remonter l’organisation de la Franc* 
Maconncrie i\. la Tour de Babel confondent sottement la 
fable avec 1’histoire. 

Je laisse a cos auteurs, aussi inventifs quo peu meti- 
culous en matiero de critique, le soin do donner a leurs 
assertions contradictoires tine vraisemblance qu’elles 
n’ont pas, et je passe aux initiations maqonniques de 
l’antiquite. 

Mes lecteurs pourront constater, au fur et a mesure, 
que la Maconncrie egyptienno dillbrait de cello de lTiulo- 
Chine, comme celle-ci diflerait ello-meme des Mysteres 
d'Eleusis et des initiations druidiques. 

Cela prouve tout au moins que la Maconneric post- 
diluvienne a quelque peu souffert de la confusion des 
langues. 

Selon toute probability, Mizraim, fils de Cham et petit- 
fils do Noe, fut le premier qui s’etablit en Egypte. On 
sait que Memphis porta son nom, ce qui ferait supposer 
qu’il fonda lui-meme cette ville (1). 

L’histoire ne nous dit pas a quelle date il convient de 
fixer l’origine de la Society mysterieuse dont les Francs- 


(1) Plusieurs historiens afdrment que Cham vivait encore k l^poque 
ofi fut construite la Tour de Babel et qu'il prit lui-meme possession de 
TEgypte, apres la confusion des langues. 



CHAP. II. — INITIATIONS M.'. EN EGVPTE. lg 

Masons croient etre les heritiers et les continuateurs. 

Quoi qu’il en soit, je vais parler avec quelques details 
des initiations egyptiaques, d’apres les auteurs anciens 
et modernes les plus estimes, afin que l’on puisse sans 
tr op d’efforts les mettre en parallele avec les rites nia- 
Conniques. 

Je ferai remarquer tout d’abord qu’en Egypte, comme 
en Gr6ce, comme en Indo-Chine et ailleurs, ce sont les 
prfitres qui ont conserve le depot de la verite, d’apres 
les aveux des ecrivains de l’Ordre. Pourquoi, d’autre 
part, ces memes Ecrivains accusent-ils les sectes sacerdo- 
tales d’avoir corrompu la purete de la doctrine pri- 
mitive? 

Mystere et contradiction. 


Celui qui voulait 6tre initie devait se presenter sous le 
patronage d’un adepte. Le roi le recommandait aux 
pretres, qui l’envoyaient a Memphis et de Memphis & 
Thebes (1). 

On commencait par le soumettre a la circoncision. De 
plus, le vin et les aliments trop substantiels lui etaient 
interdits. 

A cette abstinence venait s’ajouter une solitude com- 
plete. On l’enfermait dans un souterrain, et on l’y laissait 
livre a lui-meme. II pouvait ecrire ses reflexions. On 
l’engageait mSme a le faire, afin de mieux juger du degre 
de son intelligence et des tendances de son esprit. 

Lorsqu’arrivait pour lui le moment de quitter sa re- 
traite, on le conduisait dans une vaste galerie entouree 
de colonnes, sur lesquelles etaient ecrites de nombreuses 
sentences, qu’il devait apprendre par cceur. 

(1) Le gouvernement de l’ancienne Egypte elait th^ocratique, et le 
roi, une sorte de chef militaire. Eleve par les pretres, et nonmie par 
eux, le souverain ne pouvait se soustraire k leur autorite. 



14 OniGINES FANTAISISTES DE LA F.'. M.*. 

L’introducteur aux Mysteres le faisait ensuite ponetrer 
dans une grotte. La on lui raettait un bandeau sur les 
yeux et on lui attachait les mains derriere le dos. Cette 
operation terminee, le meme dignitaire le pr£sentait & la 
Porte des homines et invitait le Pastophore ou apprenti 
a annoncer le recipiendaire. 

On adressait alors au postulant un certain nombre de 
questions. S’il y repondait d’uno maniore satisfoisante, 
on I’introduisait. Mais, avant d’aller plus loin, il avait a 
subir un nouvel examen. Cette formalite remplie, on le 
faisait circular dans la partie de 1’edifice que l’on nommait 
la Jtirantha. 

Des eclairs brillaient tout a coup au milieu des tenebres, 
le tonnerre grondait avec des Eclats formidables. II fallait 
quo le recipiendaire subit cette epreuve sans trembler. 
Ce n’etait qu’apres avoir donne des preuves irrecu sables 
de courage et de sang-froid, qu’il pouvait prendre connais- 
sance des constitutions de la Societe, a laquelle il jurait 
une fidelite inviolable. 

Des qu’il avait prOtu serment, l’introductcur le con- 
duisait devant riiierophanlc. Arrive la, il s’agenouillait, 
pendant qu’un adepte lui mettait la pointcd’une epee sur 
la gorge. — Au serment de fidelity, il devait ajouter celui 
de discretion. 

Cela fait, on Jo dSbarrassait de son bandeau et on le 
plagait entre deux pilasfres, a cote d’uno echelle a sent 
echelons et d’un meuble allegorique compose de huit 
portes de grandeurs diflerentes. 

Puis l’hicrophanto prenait la parole et lui adressait 
le discours suivant : 

« Puisque vous avez obtenu le droit de m’entendre, 

« ecoutez atteniivement ce que j’ai a vous dire : Les 
« portes de cetle enceinte sont interdites aux profanes; 

« mais vous, enfant des travaux et des recherches ce- 
« lestes, pretez l’oreille a ma voix; elle va vous enseigner 


CHAP. II. — INITIATIONS M.\ EN fiGYPTE. 15 

« de grandes verites. Soyez en garde contre les prejugSs 
« et les passions qui pourraient vous eloigner du chemin 

* de la felicite ; fixez vos pensees sur l’Etre par excel- 
« lence ; ayez-le toujours devant les yeux, afln de mieux 
« gouverner votre coeur et vos sens. Si vous voulez 
« arriver au bonheur, n’oubliez pas que vous etes tou- 
« jours en presence de celui qui gouverne l’univers. Get 
« Etre unique a produit toutes clioses. II existe par 

* lui-meme. Aucun mortel ne peut le voir, et rien ne 

* saurait echapper au regard de sa providence (1). » 

On faisait ensuite passer le nouvel initie sur les degres 
de l’echelle, et on lui en indiquait, au fur et a mesure, la 
signification symbolique. 

Apres son initiation, le Pastophore ou opprmti se 
livrait k l’dtude de la physique, de l’anatomie et de la 
medecine. II se livrait, en outre, k la manipulation des 
medicaments que l’on employait alors. 

II apprenait enfin la langue symbolique et 1’ecriture 
connue sous lc nom d’hieroglyphes, 

Quand l’initiation 6tait terminee, l’hierophante faisait 
c&nnaitre au recipiendaire le mot de passe et l’attouche- 
ment au moyen desquels les adeptes se recounaissaient 
entre eux (2). 

A partir de ce moment, 1’initie portait un bonnet en 
forme de pyramide, un tablier qui rappelle celui des 
Francs-Macons, et un collet dont les bouts lui flottaient 
sur la poitrine. 

La Porte des hommes <§tait confiee k sa garde jusqu’4 
ce qu’un nouvel apprenti le relevat de sa fonction. 


(1) Eusebe, Priparat. Evang., 1-13. — Clement d’Alex., Admonit.- 
ad Gent. 

(2) Le mot tie passe Stait Amoun qui signifiait sois discret. Jamblique 
nous pariede Yattouchement maauel, dans sa Vie de Pythagare, mais 
sans nous indiquer eiactement eu quoi il consistait. 



36 


OBIGINES FANTAISISTES DE r,A F.\ M.\ 


Le noviciat du Paslophore etait d’une ann6e. Si, pen- 
dant ce temps-la, il s’etait fait remarquer par son amour 
de l’etude et son intelligence, on le preparait a recevoir le 
grade de Neocore ou compaqnon. 

La preparation consistait surtout en un jeune severe. 

Cette epreuve flnie, on l'enfermait dans une piece oil 
regnail l’obscurild la plus profonde ; mais la clarte des 
lampes ne tardait pas it dissiper cos tenebres. 

Des femmes d'une beanie remarquable entraient alors 
dans sa prison et lui scrvaient des mets delicats et recon- 
fortants, afin qu’il put reparer ses forces ^puisees. Ces visi- 
teuses n’etaicnt auti-es que les epouses des prdtres et 
les vierges consacrees a Diane. Elies avaient pour mission 
d’eprouver la vertu du recipiendairc en attisaut. par des 
agaceries de courtisane, lc fou de ses passions. 

II devait resister it leurs provocations insidieuses. 

On jugcait par lii do la force de son caractere ot do 
l’empire qu’il savait cxercer sur Iui-meme. 

L’introduclotir venait cnsuile le trouver ct lui posait 
diverses questions. Si ses reponses ne laissaient rien ou 
peu de chose it desirer, on le conduisait dans l’assemblee 
des pretres. 

La on l’aspergeait d’eau lustrale, pour le purifier des 
souiliures qu’il avait contractees. Cette ceremonie terini- 
nee, il faisait une confession generale de ses fautes et 
affirmait, sous la foi du sennent, que sa conduite, pen- 
dant toutlc temps des epreuves, avait ele d’une irrepro- 
chable chastete. 

A peine avuit-il iini de parler, que l'introducteur lui 
jelait un serpent sur le corps, tandis quo d’autres rep- 
tiles apparaissaient de toutes parts et semblaient le me- 
nacer. 

Il fallait qu’il demeurat impassible. 



CHAP. H. — INITIATIONS M.\ EX EGTPTE. 


17 


Apres cette derniere epreuve, on le conduisait aupres 
de deux colonnes.entrelesquellesoaapercevaitun griffon 
poussant une roue. Le griffon etait, parait-il, l’embleme 
du soleil. Les quatre rayons de la roue reprdsentaient 
les quatre saisons de l’annee. 

L’insigne du Neocore consistait dans une sorte de cadu- 
cee. Le mot d'ordre du grade etait Eve. On racontait au 
recipiendaire, s’il faut on croire Clement d’Alexandrie, 
l’liistoire de la chute originelle (1). 

Signe de reconnaissance : croiser les deux bras sur la 
poitrine. 

L’adepte apprenait a calculer les inondations du Nil, 
au moyen de l’hygromotro. On lui enseignait, en outre, 
la geometric, l’architecture, et la partie du calcul qui se 
rattache a ces deux sciences. 


Le troisieme grade etait connu sous le nom de Mela- 
nephore (La porte de la mort). 

Le Neocare ou companion, s’il en avait <5te juge digne 
par sa conduite et sou application a l’etude, devait faire 
une station plus ou moins prolongee dans une sorte 
de vestibule appele par les adeptes : La porte de la 
Mort. 

Les murs de ce local etaient ornes de momies et de 
peintures funebres. 

C etait le laboratoire des adeptes qui avaient pour 
mission d’ouvrir les cadavres et de les embaumer. Au 
milieu cl’eux s’elevait le tombeau d’Osiris (2). 

(1) Clement i/Albx., in prolept. 

(2) Les Kiryptiens adoraient le soleil sous le nom d’Osiris et la lune 
sous c-elui u'isis. Ces deux diviuicos eurent deux fils* L y un, Harpocrate, 
^tait fnilde et cl;t : if. puree qu'il avait ete con$u apr6s 1’equinoxe d*au- 
tomne, alors qu 'Osiris, ou le soleil, avait perdu une partie do sa force. 
L* a litre, Horus, etait fort et vigoureux, et rappelait 1’equiiiOxe du prin- 
ter ips. alors que le soleil veise partout des fiots de luiniere et fecoude 
la nature par la chaleur do ses rayons. 



18 


ORIGINES FAN’TAISISTES DE LA F.\ M.\ 


On demanclait au nouvel avrj vant s’il avait pris part a 
l’assassinat du Maitre. Apres sa reponse, qui etait nega- 
tive, les adeptes charges d’enterrer les morts lo saisis- 
saient et le transportaient dans la sails des Melanephores. 
Les uns et les autres etaient vetus de noir. 

Lc roi, qui assistait toujours a cette ceremonie. s’ap- 
prochait du recipiondaire ot liii presentait line couronne 
d’or, avec priere do l’accepter, s'il n' avait pas le courage 
d’affrontcr los epreuves qui lui restaient a subir. 

Ce dernier rejetait le present royal, hochet de la vanite, 
et lo foulait aux pieds. 

Aussitot le roi criait vengeance et le frappait a la 
tete avec la hache des sacrilices. de maniere toutefois a 
no pas le blesser (1). 

An mesne instant des initios s’eniparaient de lui, le 
renvcrsaient nt l’enveloppaicnl de handelettes, aiusi quo 
cola, sepratiquait pour les moniies. Pendant tout le temps 
quo durait cette operation, les Melanephores poussaient 
de longs gcmissements. On eut cru qu’il s’agissait d’une 
vraie sepulture. 


Osiris avait tin fr6re, le gdant Typhon, dont Homere raeonte ainsi 
l’origine : liidigneH de ce que Jupiter avait mis Pallas au monde sans 
le seconrs d’une fiimme, Junon conjura le ciel, la terre et tous les 
dieux de lui permettre d'enfanter h son tour, sans la collaboration d’un 
tiers. Puis, ay ant jrappe la terre do sa main, elle on fit sortir des 
vapours qui form&rent le reduutable Typhon. Ce monstre avait cent totes. 
De ses cent bouches sortnient des fla mines devoranles et des hurle- 
ments si horribles, qu'il eflrayait ^galemenfc les hommes et les tlieux. 
.Son corps, dont la partie supgrieure etait couverte de plumes et 
entortillde do serpents, etait si grand, qu'il atteignnit au ciel. Ii eut 
pour femme Echidna, et pour enfants, ]a Gorgone . O^ryon, Cerbdre, 
ITIvdre de l.erne, le Sphinx et tous les monstres de la Fable. 

IrriLe de voir que son frere Osiris avait re$u en partage un plus beau 
domaine que lui, il le tua. 

Horus vengca la mort de son p6re et d^livra le monde et TEgypte du 
plus cruel des tyrans. 

Cc recit etait regarde comma une fable par les pretres do Memphis, 
qui cn donnuient h leurs adeptes une explication con forme aux ensei- 
gnements de la plus saine theologie. 

(1) On raconte que Pempereur Commode remplissant un jour cet 
emploi, s'en acquitta d'un faoou tellcment seriouse, que l'adepte en 
mourut. 



CHAP. II. — INITIATIONS M.\ EN EGYPTE. 19 

On emportait ensuite le recipiendaire dans une salle, 
sur la porte de laquelle on lisait cette inscription : Sanc- 
tuaire des Esprits. A peine venait-on d’y entrer, que la 
foudre grondait avec fureur. tandis que des flammes 
entouraient le patient et menacaient de le devorer (1). 

Caron l’emraenait au tribunal de Pluton. Le roi des 
Enters etait assiste de six juges : Minos, Rhadamanthe, 
Nicteus, Alastor et Orphee. 

Le president adressait a l’adepte de nombreuses ques- 
tions sur les actes de sa vie passee. L’interrogatoire iini, 
le malheureux etait condamne a errer dans les galeries 
sou terra in es oil il se trouvait. 

On lui donnait enlin de nouvelles instructions qui 
peuvent se resumer ainsi : 

1° N’avoir jamais soif du sang de ses semblables, et 
porter secours aux membres de la Societe, lorsque leur 
vie est en peril ; 

2° Ne pas laisser les morts sans sepulture; 

3° Croire a la resurrection et au jugement futur. 

Le mot d’ordre etait : Monacii Gabon Nini (, Jc compte 
les join's de la color e). 

Signe de reconnaissance : s’embrasser d’une certaine 
fagon. 

Le Mclanephore devait sejourner dans ces galeries 
jusqu’ii ce qu’il eiit prouve que sa science le rendait 
digne de passer a d’antres grades. Pendant ce temps-la, 
ii s’occupait de dessin et de peinture, car son emploi 
consistait surtout a decorer les cercueils et les bande- 
lettes des momies. On lui enseignait encore 1’ecriture 
hiero-grammaticale, l’histoire, la geographie, l’astro- 
nomie et la rhetoriquc. 

Si ses progres etaient ce qu’ils devaient 6tre, on l’ad- 
mettait aux epreuves du quatrieme grade, celui de 
Chistopiiohe. 


(1) Apclks, Jiv. II Metam « 



20 


ORIGINES PANTAISISTES DE LA P.*. M.*. 


Le temps de la colere fini, 1’introducteur se rendait 
aupres de l’initi^, lui reiaettait une epee et l’invitait a le 
suivre. 

Pendant qu’ils parcouraient les galeries, ou regnait 
une pi'ofonde obscurite, des hommes masques apparais* 
saient inopinement, entoures de reptiles hideux et por- 
tant des flambeaux. 

Sur l’ordre de l’introducteur le postulant essayait de 
se defend re, mais il ne tardait pas a etre vaincu. On lui 
fixait un bandeau sur lcs yeux, on lui passait une corde 
au con et on le trainait j usque dans la salle oil le nouveau 
grade devait lui etre confere. 

Les ombres s’eloignaient alors en poussant de.-, , .is. 

On le relevait, et on le debarrassait de ses liens et de 
son bandeau. A peine avait-il ouvert les yeux, qu’il se 
voyait en presence d'uue brillante assemblee. La salle 
etait ornee de riches decorations. Le roi siegeait a cote 
du Demiourgos ou inspecteur general de l’Ordre. Ces 
divers personnages portaient 1’Alydee (1). 

L’orateur prenait ensuite la parole et adressait un 
discours au reeipiendaire, pour le feliciter de son courage 
et l’engageait a perseverer. 

Des quo YOdos avait fini de parler, on presentait au 
postulant une coupe remplie d’une boisson amere. II 
6tait, de plus, arme d’un bouclier, chausse de brodequins 
semblables a ceux que portait Mercure, et reve f u d’un 
manteau si capuchon. 

On lui cnjoignait en mfime temps de saisir un glaive, 
de se diriger vers une caverne qu’on lui designait, de 
trancher la tote du personnage qu’il y rencontrerait et de 

(1) L’Alyttee etait une decoration e^yptienne* — /Elianus, Vat\ hist., 
chap, xxxiv. 



CHAP, ri, — INITIATIONS M.*.' BN. EGYPTE. 21. 

1’apporter au roi. Puis, les initios s’ecriaient Voila 
lacavernede Tennemi / : 

A peine entre, le nouveau Chistophore apercevait une 
grande et belle femme, qu’il frappait, suivant l’ordre 
regu. Bevenant sur ses pas, il presentait la tete dela 
victime au roi et au Demiourgos (1). ' : '"'Y \ 

Ce dernier acte accompli, on lui apprenait que la tbte 
en question etait celle de la Gorgone, fille de Typhon, a 
laquelle on devait en partie la mort d’Osiris (2). 

On l’avertissait que son devoir etait desormais de 
chatier les coupables, et d’etre partout et toujours le 
vengeur de l'innocence opprimee. 

II pouvait, a partir de ce moment, revetir un costume 
nouveau, special au grade qu’il avait regu. Son nom etait 
inscrit sur le tableau de la magistrature. II joulssait, 
selon Diodore de Sidle, d’un commerce libre avec le roi, 
et recevait sa nourriture de la cour (3). 

On lui remettait, avec le code des lois, une decoration 
representant Isis ou Minerve, sous la forme d’un hibou. 
Cette figure allegorique signifiait que l’homme, en venant 
au monde, est aveugle, comme l’oiseau de la deesse, et 
que ses yeux ne s’ouvrent a la lumiere qu’a l’aide de 
l’experience et de la philosophie. 

On lui revelait enfin que le nom du grand Legislateur 
4tait Jao ou Jehova (4). 


Le cinquieme grade n’exigeait aucune Spreuve du 
recipiendaire. 

(1) Les Egyptiens connaissaient la baudruche. Tout fait done supposer 
que les pretres s’en servaient dans les initiations, pour figurer soit des 
monstres fabuleux, soit des personnages imaginaires. 

(2) Cetie Gorgone n’avait rien de comimm avec les trois Gorgones 
dont il est souvent parl£ dans la Fable. Quelques auteurs dcrivent 
Gorgon, fils de Typhon et d'Echidna, au lieu de Gorgone. 

(?») Diodore, De Judiciis sEgyptiorum, livr. I. 

(4) Diodore, De JEgyptiis legum latoribus , livr. I. 



22 


OIIIGINES FANTAISISTES DE LA F.\ M.\ 

On introduisait le postulant aupres de l’assemblee qui, 
apres l'avoir regu, se rendait en silence dans la salle ou 
devait sefaire l’initiation. 

Un personnage auquel on donnait le nom d ’Eorus s’y 
promenait, accompagne de plusieurs adeptes. Ces derniers 
portaient des flambeaux. Ilorus etait arme d’une epee et 
semblait cherclier quclque chose. Tout a coup le cortege 
arrivait a la porte d’une caverne d’ou sortaient des 
flammes. Le meurtrier d’Osiris etait la, les epaules 
surmonlees de cent tetes effrayantes. Son corps parais- 
sait convert d’ecailles, et ses longs bras s’agitaient avec 
furcur. Ilorus s’avaneait hardiment, attaquait le monstre 
et le decapitait. 

Void de quelle maniere on expliquait a l’initielesens 
de ce drame sanglant : Typhon etait Je feu, sans le 
secours duquel rien ne pent se faire dans le monde. 
Mais cct agent est aussi redoutablo qu’utile. II faut done 
que le travail, represente par Ilorus, arrive a le mai- 
triser. 

L’adepte unc fois parvenu au grade de Bahalate, s’oe- 
cupait tout specialement de chimie. II apprenait eu parti- 
culier l'art de decomposer les substances et de combiner 
les metaux. 

Le mot d’ordre etait Chymia. 


* 

* ¥ 

Dans le sixieme grade, cclui d’Aslronome a la porte des 
diev.r. l'initie etait tout d’abord charge de fers. 

L’introductcur le conduisait apres quelqucs instants a 
la Porte de la mart et lui montrait les cercueils de ceux 
qui avaient ete condamnes a mourir pour avoir divulgue 
les secrets de l’Ordre. 

On l’avcrtissait que le meme sort lui 6tait resei’ve si 
jamais il commettait le meme crime. 

Puis on le presentait aux membres de l’assemblee, 



CHAP. IX. — INITIATIONS M.\ EN EGYPTE. 23 

devant lesquels il pretait de nouveau serment de garder 
vn silence impenetrable sur les choses qui lui seraient 
revelees. 

Le Derniourgos lui apprenait alors que les dieux adords 
par le peuple n’existaient pas ; mais qu’il fallait evitcr de 
tirer le vulgaire de son erreur, parce qu’il est incapable 
de saisir les grandes verites dont les sages conservent le 
depot. Voici quelques-uns des secrets que le Derniourgos 
coufiait au postulant : II n’y a qu’un Dieu, et ce Dieu 
preside a toutes choses. II embrasso tous les temps, et il 
est present partout, bien que nos yeux ne l’apergoivent 
pas. C'est lui qui a cree l'univers et le gouverne. Par sa 
nature ilecliappo ii la comprehension de 1’homme. 

Apia' s cette courte instruction, l’iutroducteur conduisait 
le recipiendaire a la Porte des dieux. L’initid voyait la, 
representees en peinture. les nombreusesdivinitesqu’ado- 
raient les Egyptieus. Le Derniourgos lui retraga,it 1’his- 
toire vraie des granus persoaaages que l’on avait ainsi 
deifies, pour l'amusement des foules ignorantes. 

On lui commuuiquait, cn finissant, la Iiste exacte de 
tous les chefs, ou grands m ait res, qu’avait ous la Socidte, 
saivant l’ordre chroaologique, et cello de tous les associes 
etrangers ou indigenes. 

L’astronomie etait la seule science a laquelle il dut se 
livrer, pendant tout le temps qu’il restait dans ce grade. 
Il assistait, la nuit, a 1’ observation des astres, ct concou- 
rait d’une maniere active aux travaux des adeptes qui 
avaieiit pour mission de l’initier a cette etude. 

On lui recommandait de se tenir en garde contre 
l’astrologie et les astrologues (1). 

Aurapport de Jamblique et de Lucien on lui apprenait, 
en outre, la danse des pretres, dont les pas figuraient le 
cours des planetes (2). 

Le mot d’ordre etait Ibis. 

(1) Hero dote, Hist. ^Ethiop., Jiv. III. 

(2) Lucies, De Saltatione . 



24 


0RIGINES FANTAISISTES DE LA F.\ M.\ 


On appolait Prophele 1’initie an septieme grade. 

II n’y avait plus de Mysteres pour l’adepte qui l’avait 
re<ju. 

L’initiation consistait dans la recapitulation, accom- 
pagneo dc nouveaux details, de tout ce que lo postulant 
savait deja, ct dans une etude approfondie des questions 
politiques et admiuistratives, qu'il devait connaitrc, ayant 
desormais le privilege do concourir a relection du roi. et 
celui dc participer an gouvernement de la nation. 

On donnait a ce grade une haute importance. II fallait, 
pour y etre admis, avoir rassentiment de tous les mem- 
bres dola Societe, du Denmurgos et du souverain. 

Cette initiation etait suivie d’une procession publique, 
oil l’on exposait a la veneration du peuplo les images 
des dieux et autros objets sucres. 

Apres la ceremonie, les adept es so rendaient secrete- 
ment aux Mantras, ou sejour des Manes, grandes maisons 
carrees dont l’interieur etait orne do colonnes. de sphinx, 
de cercueils, et dc peinturos ropresentant les diverges 
phases de la vie humaine. 

L:\, on ollrait au nouveau societaire un breuvage com- 
pose de vin et de miel. pour lui faire comprondre qu’a 
partir de ce jour il jouirait des douceurs de la science 
sans en connaitre les amertumes. 

On lui remettait comme insigno une sorto de croix 
connue des seuls Prophetes. II devait la porter constam- 
ment sur lui. Son costume consistait en une robe blanche 
appclee Etangi. 

II avait la tete rasee. Sa coiffure affectait la forme de 
la toque qu’out adoptee nos magistrals ct les membres 
du barreau. 

On lui permettait de lire les ouvrages mysterieux quo 



CHAP. H. — INITIATIONS M.\ EN EGYPTE. : 25 

l’on avait jusqu’alors derobes k sa vue, et qui etaient k 
l’usage des seuls Prophetes. 

Mot d’ordre : Adon, abrege d ’Adonai. Signe de recon- 
naissance : porter les mains croisees dans les manches 
de la robe. 


Les societaires se reunissaient assez souvent pour des 
banquets. Mais le vin leur etait interdit. Ils ne pouvaient 
boire qu’une espece de biere assez semblable a la notre. 

Avant de se mettre a table, les convives se livraient a 
des ablutions minutieuses. Ils promenaient ensuite autour 
de la salle un squelette humain ou un sarcophage, pen- 
dant qr.e l’orateur entonnait 1’hymne des Manes, et que 
las assistants reprenaient en choeur. 

Le repas fiui, chacun se retirait pour vaquer aux tra- 
vaux qui lui etaient eon ties. 


Lorsque l’initie manifestait le desir d’embrasser la vie 
sacerdotale, et que les pretres avaient pu non seulement 
eprouver son caractere, mais aussi constater la superio- 
rite de son intelligence, les chefs de 1’Ordre consentaient 
a le garder parmi eux, 

S’il perseverait, rien n’etait neglige pour l’aider a aug- 
mcntor le tresor de ses connaissances. En in erne temps 
qu'il continuait a cultiver les sciences et les arts, il devait 
chercher a, decouvrir les secrets de la nature, les liens 
mysterious qui unissent 1’homme a son Createur, et les 
graudes lois morales qui scrvent aregler nos rapports 
soit avec Dieu soit avec nos semblables. 

!i n’y avait plus d’epreuves desormais pour l’initie. Le 
temple 011 on I'introduisait ne ressemblait en rien aux 
salles et aux galeries souterraines qu’on lui avait fait 



26 


OIUGINES FANTAISISTES BE LA F.\ M.\ 


parcourir, ckaque fois qu’il avait dH recevoir un nouveau 
grade. 

Les images des dieux qui ornaient les Mcineras et que 
Ton avait portees proeessionnellement, apres son admis- 
sion parmi les Prophetes , efcaient exclues de ce sanctuaire, 
que Ton regardait comma le Saint des Saints. 

Les pretres, veins avee modcstic et d'une maniere 
imiforme, etaient disposes en dcmi-ccrcle autour de leur 
disciple. 

L*vm d'entre eux prenait la parole, et lui rapi)elait ce 
qu’il savait dcja touchant V unite de Dieu. Puis il ajou- 
tait : « Cost cot Eire incomprehensible qui est le moteur 
« et le conservateur de l’univers. Tout.es choses retom- 
« beraient dans le chaos, s’ilcessaitdeveiller stir l’ceuvre 
« de ses mains. La matiero cst incapable de penser et 
« "agir. » Ici Vorateur appuyait de preuvcs irrtTutables 
ehaeune de ses aflirmations. Puis il continuait ainsi : 
« Les dieux du pouple ne sent pour nous que des homines 
« devenus celebres par le courage qu’ils deploy erent ou 
« les services qu’ils rendirent a rhumanite. Les pretres 
« so bornent a lionorer leur memoire et a iiniicr lours 
« vertus. Eu public, nous agissons difloremmcnt, parco 
* quo le vulgaire est incapable de s’clever a la conception 
« des grandes verites dout nous conservons le depot. 

a II faut a la multitude des dieux qui frappent ses 
« regards et dont elle redoute la puissance mysterieuse. 
« Les tyrans out besoin. eux aussi. d’etre mailrises par 
« la crainte. L’idee d’un etre superieur qui pent non 
« seulement les frapper dc la foudre. mais encore leur 
« inlliger des chutiments apres leur mort, clnitimcnts 
« auxquels rien ne saurait les soustraire, les empOche 
« souvcnt (Vabuser de leur puissance et d’opprimer les 
« pcuplcs qu’ils ont mission de gouverner. 

« Quant a nous, nous croyons qu’il n'y a et qiril ne 
a pcut y avoir qu’un Dieu. Nous rcspectons sa puissance 
« et nous lui somrnes reconnaissants des bienfaits duiifc il 



CHAP. II. — INITIATIONS M.\ EN EGYPTB. 27 

« nous comble. Comme il a forme nos cmurs et enrichi 
o notre Tune tie ses families, il peut connaitre nos senti- 
« ments les plus intimes et nos pensees les plus secretes. 
« Tout nous dit qu’une partie de nous-meme, la meil- 
« leure, echappe aux atteintes de la mort, et qu'il y a par 
« dela le tombeau des peines et des recompenses. Aussi 
« nous effoi'Qons-nous de conformer nos actes aux notions 
« que nous avons du juste. 

« Gardons-nous de pr&ter a Dieu les passions qui nous 
« agitent. Ne lui demandons jamais compte de sa cou- 
« duite envers nous. Lelot qu’il nous a deparli est assez 
a beau pour que nous nous abstenions de toute plainte. 

« Sacrifions nos interets personnels, s'il le faut, pour 
« etre utiles a nos semblables. Ne nous laissons pas 
« rebuter par l’ingratitude de ceux que nous avons pu 
« obliger (1). » 

Tels etaient en substance les enseignements que rece- 
vaient les inities, le jour ou ils entraient dans la caste 
saeerdotale. 

Les Mysteres d’Egypte ne remontent pas, selon toute 
apparence, a l’epoque ou Mizrai'm s’etablit- sur les bords 
du Nil. Pendant une periode d’annees plus ou moins 
longue, apres la dispersion des enfants de Nod, la foi des 
peuples ne fut mdlee d’aucune superstition. Puis, peu a 
peu, les croyances s’affaiblirent, le dogme de l’unite de 
Dieu lit place au polytheismc des premiers ages. ' 

Ce fut alors que les pretres s’organiserent en societe 
secrete, ne revelant qu’aux inities les v elites qu’ils 
etaient parvenus a sauver du naufrage. 

Le premier roi d’Egypte, que quelques-uns diseut etre 
Mercure, et auquel on decerna plus tard les honneurs 
divins, fit creuser aux environs de Memphis des allees 
soulerraines , qu’il remplit de pyramides carrees ou 

(1) Lucain, dans sa Pharsale , fait allusion k cet enseignement des 
pretres de Memphis et d’Heliopolis. 



28 OIUGINES FANTAISISTES db la f.\ m.\ 

triangulaires, sur losquelles on grava les principes de 
toutes les sciences humaines. Clement d’Alexandrie , 
Borrichius, Diodore de Sicile et Plutarque nous assurent 
que ce fat sur ces monolithes que Thales et Pythagore 
s’instruisirent dans les mathematiques et la geometrie. 

Le meme souverain fit construire un temple superbe 
qui communiquait, au moyen de vastes galeries, soit 
avec les pyramides, soit avec les maisons habitees par 
les prStvos. II reunit, au surplus, dans ces derniers edi- 
fices, tout co qui avait trait, do pres ou de loin, aux 
sciences humaines. 

On y voyaitj en particulier, les nombreux instruments 
de precision dont on se servait alors pour les calculs 
astronomiques. Les pretres de Memphis et d’Hcliopolis 
connaissaient les deux systemes du monde. Thales et 
Pythagore avaicntappris d’eux quo la terrelourne autour 
du Roleil. Copernic ct, apres lui, Galilee, empruntei’cut 
leurs theories a ces deux philosophcs , qui les avaient 
eux-memes apportees dcs bords du Nil. 

Los jardins des pretres produisaient une foule de. 
plantes medicinales ou curieuses. Celles que l’on ne 
pouvait y cultiver, A cause du climaf, etaient soumises a 
uno preparation speciale et conservees avec soin. ou 
peintes sur les murs d’une vaste salle. 

A cote des jardins, sc trouvaient les cabinets de 
chimie et d’histoire naturelle. Sen^que nous aflirme 
quo Democrito en rapporta , entre autres choses , le 
moyen d'amollir l’ivoire et de donner au caillou la cou- 
leur et 1’ eclat de l’emeraurle. 

Les locaux destines a l’nnatomie touchaient aux cabi- 
nets de chimie ot d’histoire naturelle. C’cst la que se 
faisaiont les travaux de dissection. Cette etude n’avait 
pas settlement lo corps humain pour ohjet. Les oisoaux, les 
quadrupedes et les reptiles etaient aussi analyses avec soin. 

Aillcurs, on voyait les modeles des nombreuscs ma- 
chines qui avaient servi. soit a niveler le terrain de 



CHAP. II. — INITIATIONS M.\ EX EGYPTE. 29 

l’Egypte, soit a d^placer le lit du Nil ; et celles, non 
moins curieuses, que l’on employa pour transporter et 
elever a des hauteurs prodigieuses les blocs litaniques 
dont se composent les pyramides. 

Archimede a trouve, dans ce musee des arts utiles, la 
vis qui porte son 110m. 

La bibliotheque des pretres egyptiens etait , dit-on, 
plus belle et plus curieuse que celle d’Alexandrie, qui 
renfermait quatre cent mille volumes. Selon Diodore 
de Sicile, on v voyait une histoire complete des temps 
qui avaient precede Menus ou Mizraim, petit-fils de 
Not'. 

Thales et Pytliagore sont les derniers philosophes 
etrangers qui aient pu visiter les edifices dont je parle et 
les tresors de science que l’on y avait reunis, car peu de 
temps apres le depart de ce dernier, Cambyse envahit 
l’Egypte et britla ces merveilles. 


Les diverses initiations que je viens de passer en revue 
etaient reservees aux postulants d’origine egyptienne. 
Les adeptes etrangers ne purent jamais ou presque 
jamais connaitre les derniers Mysteres: Les epicures 
qu’ils devaient subir differaient egalement de ccdles que 
mes leeteurs connaissent. 

Les postulants arrivaient aux galeries par un etroit 
passage pratique dans les murs de la grande pyramide. 
Cette ouverture, que Strabon a decrite avec quclque 
detail, existe encore de nos jours. 

Le recipiendaire parvenait, en s’aidant des pieds et des 
mains, au bord d’un puits dont il ignorait la profondeur. 
La, son conducteur l’obligeait a descendre, au moyen 
d’une echelle fixee contra le mur. Apres un parcours de 
soixante pieds, au milieu des teaebres, il s’engageait 
dans un couloir assez commode,- mais sinueux et forte- 



30 


ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.*. M. # . 


ment incline. II abordait enfin, a sa grande satisfaction, 
au fond du mysterieux abtme. La se trouvaient deux 
portes grillees. IViine efcai i au nord et r autre au midi. A 
travers lesban*eaux de cette deruiere le postulant decou- 
vrait une longue suite cVarcades, quedes lampes funebres 
eclairaicnt. C’etait la deineure des morts. Les pretreset 
les pretrcsses se reunissaient tous les jours sous les 
voutes obscures de cette vaste et silencieuse necropole, 
pour y chanter des liymnes en rhonneur de Dieu et de 
ceux dont la vie setait ecouldc dans la pratique de la 
vertu. Paul Lucas a visite ces grottes souterraines. dont 
quelques-unes etaient lmbitccs do son temps par des 
families coptes. 

L’aspirant ne devait pas s’arr&ter la. Son introducteiu* 
1c conduisait sans ricn dire a la porte du nord, qui 
s’ouvrait sans difflculle. Los deux battants, en se rejoi- 
gnant, prodnisaient un bruit etrange. quo les echos repe- 
taiont jusqu’a Textremite du souterrain. 

Les pretres, ainsi prevenus qu’un etranger s’engageait 
dans les epreuves do l’iniliation, preparaient tout pour le 
recevoir. 

Apres avoir march e pendant quel quo temps, le reci- 
piendairo apercevait une inscription ainsi con^ue : 

« Qukonquc fera cette route sans regarder et sans 
« rcto7 truer en arriere , sera pu rifle par le feu , par Veau 
» et par lair , et sil pent vaincrc la fray cur de la mort , 
« il sortira du scin de la trrre y reverra la lumicre etaura 
« droit de preparer son dme d la revelation des mysleres 
« de la grande dccsse Isis . » 

Si le postulant persevorait, apres avoir lu cette inscrip- 
tion, l’inilie qui l’avait aecompagnej usque-la se retirait, 
se bornant a le surveiller de loin, sans qu'il s’en aperedt, 
afin de lui porter secours, dans le cas oii son courage 
viendrait a defaiilir. 



OHAP. I.. — INITIATIONS M.'. EN EGYPTE. 31 

Lorsque le fait se produisait, ce qui n’etait point rare, 
il ramenait le candidat an lieu du depart, en le prevenant 
qu’il n’eut a se presenter dans aucun temple d’Egypte 
pour etre initie aux Mysteres. 

Celui qui perseverait dans sa resolution etait tout 
etonne de marcher, pendant pres d’une heure, sans rien 
decouvrir de nouveau. Puis, il se trouvait tout a coup on 
face de trois hommes armes, debout a cote d’une porte 
de fer. L’un d’eux, faisant quelques pas vers le nouvel 
arrivant, lui adressait ces paroles : 

« Nous ne sommes point ici pour vous empScher de 
« passer. Continnez votre route, si vous en avez la force. 

« Je dois vous prevenir toutefois que dans le cas oil vous 
« rStrograderiez, nous vous arreterions et vous ne sor- 
« tiriez jamais de ces lieux. Songez surtout que vous ne 
« pourrez arriver au but qu’en vous fraynnt un passage 
« a travers de nombreux et terribles obstacles. » 

Si l’aspirant ne se laissait pas rebuter, son guide cessa.it, 
de le suivre, et allait avertir les pretres des sentiments' 
qu’il avait remarques en lui. 

Apres un trajet assez long, l’etranger apercevait dans 
le lointain une vive lueur. Parvenu a l’endroit d’ou 
partait la Iumiere, il voyait en face de lui une voute 
longue et spacieuse, assez semblable a une fonrnaise 
ardente. Les flammes, apres s’etre elcvees a environ deux 
metres de hauteur, se recourbaient en forme d’ogive au- 
dessus du couloir qu'il avait a parcourir. 

Il etait a peine sorti de ce foyer ardent, qu’il lui fallait 
traverser une grille de fer rougie et formee de losanges, 
entre lesquels il n’y avait que la place du pied. Lafinissait 
l’epreuve du feu. 

Celle de l’eau commenQait immediatement apres. Le 
candidat devait franchir un canal dont le courant se pre- 
cipitait avec un bruit formidable, soit en nageant, soit en 



32 , ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.\ J£.\, 

s’aidant de deux rampes qui etaient places dans la 
direction du souterrain. Celui qui reculait devant ces 
dernieres epreuves etait eondamnd & passer sa vie dans , 
les temples sans recevoir l’initiation. On lui permettait 
neanmoins de se marier et d’ecrire & sa famille. Les 
fonctions qu’il avait a remplir etaient cellos d’officier 
subalterne. 

Lorsqu’il etait parvenu de l’autre c6te du canal, il se 
voyait comme enferme entre deux murs d'airain. Au 
fond apparaissait une porte revdtue d’ivoire. De chaque 
cote, une grande roue que faisait mouvoir un mecanisme 
secret. 

L’aspirant poussait la porte, qui resistait. Apres un 
examen attentif, il distinguait deux anneaux d’acier poli, 
qu’il saisissait, en appuyant dessus. 

Les roues se mettaient aussitot en mouvement, tandis 
que le pont-levis etroit sur lequel il etait debout s’abais- 
sait avec rapidity. Oblige de se tenir cramponne aux 
anneaux, le malheureux se sentait emporte dans le vide. 
Un courant d’air violent soufflait sur lui et eteignait la 
lampe dont il s’etait servi pour eclairer sa marche. En- 
toure de tenebres, il n’entendait plus que le bruit terri* 
fiant des machines qui tournaient dans leurs engrenages 
de fer. Puis, le linteau s’abaissait doucement et le depo* 
sait devant la porte d’ivoire, qui s’ouvrait d’elle-meme. 

Les pretres, vetus de robes de lin, venaient alors au- 
devant de lui, et le recevaient dans une salle qui prece- 
dait le sanctuaire. 

L’hierophante luiadressait quelques paroles empreintes 
de bienveiilance, et le ieiicitait de son courage. 11 lui 
offrait ensuite une coupe d’eau du Nil : 

« Que cette eau, lui disait-ii, soit pour vous comme 
« 1'eau du Lethe. Puisse-t-elle vous faire oublier les 
« fausses maximes quo vous avez entendues de la bouche 
c des profanes 1 » 



CHAP. lr. — INITIATIONS M.\ EN EG7PTE- 38 

Le candidat se prosternait devant la statue d'Isis, et le 
grand pr&tre ajoutait : 

* Isis , 6 grande deesse des Egyptiens, donnez votre 
« esprit au nouveau serviteur qui a snrmonte tant de 
« perils pour se presenter a vous. Faites qu’il triomphe 
« egalement des Spreuves qu’il aura a subir de la part de 
« ses passions , s’il veut devenir meilleur. Rendez-le 
t docile a vos lois, aJin qu’il xnerite d'etre admis a vos 
« augustes My s teres. » 

Tous les pretres repetaient en chceur le voeu de l’hiero- 
phante. 

Puis ce dernier poursuivait, en presentant au neophyte 
une liqueur reconfortante : 

i Que ce breuvage vous fasse garder le souvenir de 
« votre initiation et vous aide a pratiquer les vertus 
« qu’elle vous impose. » 

Cela fait, on le conduisait dans l’appartement qui lui 
etait reserve et on lui donnait tous les soins que recla- 
mait son etat. 

Lorsqu’il etait remis de ses fatigues, Fhierophante le 
condamnait & un jeune rigoureux de plusieurs mois. II 
suivait, en me me temps, les conferences que les pretres 
iaisaient a son intention. 

Le jour de Finitiation venu, le chef de la caste sacer- 
dotale adressait au recipiendaire un discours sur l’unite 
de Dieu, l’immortalite de l’&me, et la necessity, pour le 
sage, de vaincre ses passions. 

L’initie pretait serment de ne pas reveler ce qui avait 
trait aux mysteres, declarait que rien, dans les epreuves, 
ne lui avait paru inutile ou peu s6rieux, et recevait une 
sorte de bapteme, que lui administrait le pr^tre speciale- 
ment charge de ce genre de ministere. 


F.\ M.\ 


3 



34 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.V M.*.' 

ISHydranos, ou aspergeur, le faisait d£shabiller jus- 
qu’a la ceinture, le conduisait pres d’une cuve remplie 
d’eau de mer, dans laquelle on avait jete du sel, de l’orge 
et du laurier, et lui arrosait la t6te en disant : 

« Puisse cette eau, symbole de la puvete, effacer les 
« souillures de votre chair, et, en vous rend ant votre 
« candeur et votre premiere innocence, purifier vos sens, 
t ainsi que la vertu doit purifier votre ame ! » 

La ceremonie achevee, YUydranos revetait le neophyte 
d’une robe blanche. 

Alors seulement, ce dernier pouvait penetrer dans le 
sanctuaire. II y ela.it introduit au son des instruments, 
apres etre reste quebjue temps plonge dans depaisses 
tenebres, que sillonnaient des eclairs accompagnes de 
tonnerres. 

L’initiation de l’etranger n’etait pas complete. On lui 
insinuait pjlutot qu on no lui aflirmait les dogmes religieus 
dont j’ai deja parlc. L’etude des sciences laissait aussi 
beaucoup a desircr. Seules les intelligences d’elite parve- 
naient & combler une partie de ces lacuncs par le raison- 
nement et la meditation. 

La croyanee en la vie future lui etait enseignee, mais 
en tenues assez vagues. Aussi quelques philosophes 
grecs, et a leur t£te Pythagore, ont-ils professe la 
mdtempsycose , que les pretres ejyptiens repoussaient 
comine une erreur. 



CHAP1TRE III 


Les initiations aux Mystferes cVEleusis* 


Sommaire. — Les Myst&res d’Eleusis sont une importation £gyptienne. 

— A queHe epcque doit-on les Zaire vemonter 1 — Par qui furent-ite 
gtablis? — Ce que la F^ble raconte de Triptoleme et ce qu’il font en 
penser. — Eleusis et son temple. — Ce magnitiquu odiiiee fut ruine 
et rebati plusieurs fois. — Ses ri chesses architectural* s et ses djpen- 
dances. — De quelle maniere on se preparait h I'initiation. — Petits 
et grands Mvsteres. — Hierarchic sacerdotale a Eleusis. — Dur^e des 
l'dtes. — Ceremonies particuli^res qui precedaient et suivaient l'ini- 
tiation. — Epreuves auxquelles les initios £taient sournis. — Details 
liistoriques coneernant certaines parties du cfH’tmonial des f£tes. — 
Ce que l’on connait des doctrines r£v£l<*es aux adeptes. — Opinions 
diverges k ce sujet. — Pythagore. — Sa doctrine et ses initiations. 

— Les femmes Ctaient admises aux MystCres d’Eleusis. Les initiait- 
on v^ntablement ? 


Une question qui se pose d'elle-meme au debut de ce 
chapitre est celle-ci : Faut-il considerer les Mysteres 
d’Eleusis comme une importation egyptienne? Qmlques 


Ouvrages consults : Caillot, Annales magonniques. — Leclerc 
de Sept-CiUInes, JUstoire de la religion grecqne. — Court de Geoe- 
jlin, Monde primitif , analyst et compart avec le vmmde moo 1 erne, — 
Histoire du calendrier. — Stob£e, Sententicc et Eclogcc. — Porphyre, 
Vie de Pythagore . — De Abstine?iticK — Eusebe, Preparations Evan - 
gtliques . — Ragon, Orthodoxie magonnique . — Rebold, Origine de 
la Franc-Magonnerie. — Les Trois grandes Loges. — Clavkl, His- 
toire pittoresque de la Franc -Magonnerie. — Thomas Paine, De 
Vorigine de la Franc-Magonnerie. — Clement d’Alexandrie, Stromaf. 

— Blount, Commentaires sur Philostrate , Vie d'Ajwllonius de Tyane. 

— Plutarque, Vie d'Alcibiade. — Pernetty, Fables tgyptiennes et 
gvecquesy devoiltes. — Boulanger, L’Antigicit^ dtvoilte par ses 
usages . — Banier, La Myihologle ou les Fables exp! : q it des par 
Vhistoire . — Sainte-Croix, Traitt des Mysteres. — Memo ires pour 




36 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.VM.*. 

auteurs soutiennent le contraire. Mais ils n’appuient leur 
opinion d’aucune preuve serieuse. 

Ceux qui se prononcent pour l’affirmative font remar- 
quer, avec raison, que les Mysteres Celebris en l’honneur 
de Cer6s ressemblaient, de tous points, aux initiations 
d’Heliopolis, dont les Grecs eux-memes n’ont jamais 
contests l’anteriorite. 

D’autre part, soit en Egypte, soit a AthSnes, une 16- 
gende populaire avait domic lieu ou servi de pvctexte 6, 
l’etablissement do ces solcnnites religieuses. 

Or, ccs deux legendes semblent calquees l’une sur 
l’autrd. 

En Egypte, oil celebrait les peregrinations d’Isis a la 
recherche du corps d’Osiris, son epoux, que Typhon 
avait tue. 

En Greee, les Mysteres de Ceres rappclnient au peuple 
les courses de la deessc apres l'enlevement de sa lille 
Proserpine par le roi des enfers. 

Enfin, dans les deux pays, l’agriculture occupait une 
large place dans les manifestations religieuses qui pre- 
cedaient les initiations. 

« Le peuple, dit le F.\ Caillot, auteur des Annalcs 
« macotmiques, ne voyait autre chose, dans les ceremo- 
« nies d’Eleusis, que l histoire des courses et des aven- 
« tures de la deesse des moissons. Le philosophe, au 
« contraire, soulevant une partie du voile, ne voulait 
« apercevoir , dans ccs fetes eelebres, qu’un moyen 
« puissant de fairo prosperer ragriculturo : les pretres, 
« selon lui, n’avaient revetu ces ceremonies d'une appa- 


servir a I'kistoirc de la religion seerdte des ancicns peoples. — 
Danse hi: Yit.lohon, De triplici Theologid mysleriis Ycl<rum com- 
mental io. — Dupuis, Me moire sur Vorigine des constellations. — 
i Delaulnaye, JI is to ire generate et particulicrc des religions et du 
culte de tons les peoples dit monde. 




CHAP^ III. — INITIATIONS AUX MYSTERES D'ELEUSIS. 37 

* y 

« rence de mystere que pour les rendre plus augustes 
< a,ux yeux du vulgaire, qui u’admire et ne revere que ce 
t qui passe les bornes de son entendement. " 

« Tous deux se trompaient dgalement ; l’un n’aperce- 
c vait que I’embleme qui voilait le secret des Mysteres, 
* et l’autre qu’une faible partie du but des grands hommes 
« qui creerent les initiations vingt siecles avant la civili- 
« sation de la Grece. » 

Par qui et k quelle epoque les Mysteres d’Egypte 
furent-ils apportes a Eleusis ? 

Les historiens sont divises sur ces deux points. Les 
uns nous disent que ce fut Danaus qui etablit en Grec-e 
le culte de Ceres. Les autres. au contraire, soutiennent 
que l’honneur en revient a Orphee. 

Diodore de Sicile , 6cartant tout & la fois OrphSe et 
Danaus, se prononce en faveur d’Erechtee. La Grece, 
dit-il, etait en proie a la famine. L’Egypte, en ayant eu 
connaissance, envoya aux malheureux liabitants de ce 
pays une quantite de ble considerable. Erechtee fut 
charge du transport de ces provisions. Les Atheniens 
recon naissants le proclamerent roi. II en proflta pour 
doter Eleusis des Mysteres de sa patrie. 

Selon moi, l’opinion la plus probable est celie qui 
atti'ibue a Triptoleme la creation de ces solennites. 

Ce personnage dtait fils de Celeus et de Metanire. 

Ceres, irritee contre les dieux qui avaient autorise 
Pluton k enlever sa fille, resolut de vivre erranle panni 
les hommes, sous la forme d’une mortelle. Un jour, elle 
arriva a la porte d’Eleusis, s’y arreta et s’assit sur une 
pierre. Le roi de ce pays, Celeus, l’ayant aper?ue, s’ap- 
procha d’elle et lui offrit l’hospitalite. Celeus avait un fils, 
encore enfant, du nom de Triptoleme. Ce jeune prince etait 
r6duit alors a la derniere extremite par suite d’une lon- 
gue insomnie. Cer6s deposa un baiser sur son front et lui 
rendit la sante comme par enchantement. Non contente 



B8 ORIGIN ES FA.NTA.ISISTES DE hk F.*» M.\ 

de cela, elle voulut bien se charger de son Education, se 
proposant, au surplus, de le rendre immortel. A cet effet, 
elle le nourrissait, le jour, de son lait divin, et le met- 
tait, la nuit, sur des charbons ardents pour le depouiller 
de tout ce qu'il y avait en lui de terrestre. L’enfant se 
developpait d’une fa^on si extraordinaire que Coleus et 
Metanire voulurent connaitre le secret de ce prodige. Ils 
epierent done la conduite de Ceres. Un soir, Metanire 
aporcevant la deesse au moment 0 C 1 elle s’appretait a 
plonger son fils dans le feu. poussa un grand cri et mit 
ainsl obstacle anx desseins que la sceur de Jupiter avait 
sur Triptoleme. 

Tel est, en pou do mots, le recit de la Fable. Voici 
maintenant celui de 1'histoire. 

Pousse par le desir de s’instruire, le fils dc Celeus quitta 
la Greco et visita successivementtous les pouples civili- 
ses dont la reputation etait arrivoe jusqu’a lui. Pendant 
son sejour en Egypto il fut admis, comme etranger, a, 
l’initiation des Mysteres. L’epreuve du fen ebranla son 
courage. Lorsqnc, parcourant les galerics obscui-cs dont 
nous avons parle, il se vit tout a coup entoure de flammes, 
frappo de terreur, il poussa un cri et sortit precipitam- 
ment do la fournaise ardente ou il etait comme plonge. 

La Fable a personnifie, dans Metanire, la crainte de la 
mort que Triptoleme ressentit. Ce moment de faiblesse, 
en le i'aisant exclure de l’initiation, le priva de la con- 
naissauce des Mysteres et de ^immortality que les pretres 
ygypliens promettaient a leurs adeptes. 

D’apres les lois dont j’ai deja parle, Triptoleme ns 
devait plus sortir des galerics oh il 6 tait imprudemmont 
descendu. Mais les chefs de l’Ordre, appreciant ses ver- 
tus et les rares qualites de son intelligence, firent ime 
exception en sa faveur. Ils etaient d’ailleurs bien aises de 
donner a la Grece un legislateur eclaire, qui la fit sortir 
de l’etat de barbarie ou elle se trouvait. 

Triptoleme ne recut qu’en partie la doctrine saer£e de 



CHAP. III. — INITIATIONS ATJX MYSTERES D’ELEUSIS, 39 

'l’Egypte. Mais Ies prStrea fireiit de lui un agriculteur 
savant et passionne. ■ v ; ' 

De retour dans ses Etats, il adressa tin chaleureux 
appel S ceux de ses sujets qui etaient les plus ap J es Vie 
comprendre et leur apprit & cultiver la terre. Bient&t 
l’orge et le ble couvrirent les campagnes desolees de 
son petit royaume. 

Mais il ne s’arrSta point la. II voulut faire participer 
l’elite de ses compatriotcs aux eonnaissances philoso- 
phiques et religieuses dont les pretres d’Heliopolis 
avaient orne son esprit. Toutefois, se conformant aux 
us et coutumes de ses savants' instituteurs, il soumit 
les aspirants a des epreuves longues et penibles, ne vou- 
lant pas deprecier, en les vulgarisant, les Mysteres qui 
lui avaient 6t6 reveles. 

Les fetes de Ceres furent, des lors, un fait accompli, 

Eleusis etait bfttio au pied d’une colline, sur les flancs 
de laquelle s’elevait le temple de la deesse. 

Detruit line premiere fois, le celebre edifice ne tarda 
pas a sortir de ses mines. Lorsque Xerces envahit la 
Grece, il fut de nouveau rase. 

Pericles le releva une seconde fois. L’illustre protec- 
teur des arts fit appel a tout ce que sa patrie possedait 
d’hommes remarquables comme architectes, sculpteurs 
et statuaires. 

A sa voix aimee accoururent Ictinus, Megacles, Calli- 
crates. Coroebus, Metagfenes, Aclamene, Agoracrite, Phi- 
dias et plusieurs autres non moins connus. 

Le temple de Ceres formait un carre long. Sa longueur 
etait de trois cent soixante-trois pieds, et sa largeur de 
trois cent sept. 

Il etait construit en marbro pentelique et tourn4 du 
c6te de l’Orient Dix colonnes cannelees, ayant chacune 
dix pieds de diametre, en decoraient la facade principale 
et formaient un superbe peristyle. Cette partie de l’edi- 
fice n’appartenait pas au plan que les architectes de 



40 


ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.\ M.\ 

Pericles avaient concu et execute. Elle fut ajoutee par 
Philon a l’oeuvre primitive. 

Autour du temple regnait uno vaste enceinte que des 
murs, egalementen marbre, derobaient aux regards dela 
foule. Les initios aux petits Mysteres stationnaient en 
cet endroit, pendant que les pretres preparaient toutes 
choscs pour la derniere ceremonie. 

Le temple proprement dit se composait du sanctuaire 
et de la nef. 

Celle-ci otait entouree de plusieurs rangs de colonnes 
extreuiement remarquables. 

Une colonnade separait la nef du sanctuaire. dans 
lequcl l’hierophante avait seul le droit do penetrer. 

Derrierc 1’edifice sacre s’etendaient do grands et beaux 
jardins ernes de bosquets et de fontaines monmnentales. 

On y avait eleve des autels el divers edicules, destines 
probablement a des ceremonies dont les historiens ne 
parlent pas. 

« C’ctait dans cette vaste enceinte, dit 1’auteur des 
« Annales maconniques, quo se celebraient ces fetes et 
« ces Mysteres si longtemps reveres; c’elait lii, qu’en- 
« toure de ce quo la religion pent, presenter de plus au- 
« guste, an milieu des prestiges les plus eclatants, Yhic- 
« rophantn faisait entendre sa voix. Interpret*} de la na- 
* ture, sa main bienfaisanle faisait tomber pour toujours 
f le voile grossicr qui couvrait les yeux de l’initie (1). » 

Tous les hoinmos n’avaient pas cgaloment droit a 
l'initiation. Pendant longtemps , il fallut etre citoyen 
d'Athcncs pour y participer. Plus tard, on admit les 
etrangers qui se faisaient naturaliser, ou qu’un Athenien 
consentait a adopter. 

Les esclaves, les Medes, les Perses, les criminels, et 


(1) Caillot, Annncdes maconniques. 



CHAP. HI. — INITIATIONS ATJX MYSTERES D’iLEtJSIS. 41 

jusqu’d. ceux qui avaient commis un meurtre sans le 
vouloir en etaient rigoureusement exelus. 

Ces derniers cepenrlant finirent par y etre admis apres 
s’&tre purifies. 

On celebrait les grands Mysteres pendant le raois de 
Boedromion, qui correspond a notre mois de septembre. 
Les potits Mysteres Staient fixes au mois de fevrier. 

Ces derniers avaient lieu non loin d’Athenes, sur les 
rives de l’llissus, et etaient principalement consacres a 
Proserpine. 

On s’y preparait par des jeftnes rigoureux, ainsi que 
cela se pratiquait en Egypte. 

Quand le rocipiendaire etait arrive au termc de cotto 
epreuve, Yllydranos le plongeait dans les eaux de l’llis- 
sus. On le faisait ensuite passer a travers les flammes. 

Yenaient enfm diverses ceremonies mystiques, apres 
lesquelles le neophyte, coui’onne de myrte, posait son 
pied nu sur la peau sanglante des victimes et jurait de ne 
reveler a personne les secrets qu’on lui avait confies ou 
qu’on lui confierait dans la suite. 

Lorsque l’attitude de 1’initie etait satisfaisante, et que 
rien ne s’opposait a re qu'il fut admis aux grands Mys- 
teres, on lui faisait manger des fruits renfermSs dans un 
vase appele tambour. 11 buvait ensuite d’une liqueur 
connue sous le nom de ciccon et composee de vin, d’cau, 
de miel et de farine. Les inities appelaient cymbalo le 
vase qui- la contenait. 

Les grands Mysteres etaient precedes, comme les pe> 
tits, do jeunes, de purifications, de voeux et de sacrifices. 
Pendant le temps de ces epreuves, on donnait aux can- 
didats une notion vague de ce qu’ils devaient apprendre 
le jour de l’initiation. Un an s’ecoulait toujours entre les 
grands et les petits Mysteres. 

Je crois utile, avant de poursuivre ce recit, de presen- 
ter a mes lecteurs les pretres de Ceres, dont la mission 
6tait de presider aux Mysteres et d’instruire les inities. 



42 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.\ M.\ 

L’hieropliante, ou chef supreme du sacerdoce, jouissait 
du plus grand prestige. II representait le createur de 
l’univers. Cette fonction etait hdredilaire dans la famille 
d’Eumolpe, fils de Neptune et de Chione. On pretend que 
rhierophante devait observer un ceMbat rigoureux. Les 
historiens ajoutent que, pour etemdre cm .ui ie feu de 
la concupiscence, il rccourait a l’usage externe de la 
cigufi. 

Apres rhierophante, venait le Dado tty up, ou chef ties 
Lmnpadophorcs . Sa pvincipale fonction consisLut a porter 
le flambeau sacre. Un soldi d’or brillait sur sa poitrine. 
Ses clieveux etaient disposes cu forme de diademe. Ii 
marchait a la tote des Lampadophores , ou Porte-Iu- 
miores. 

WUicroccn/ce , ou herault sacre, occupait lo troisiome 
rang. II ecnrtait les profanes, invitait les reeipion- 
daircs a g ardor le silence, ou t\ no prononcor que des 
paroles convonables et ivcituit les fonnulos sacra men- 
telles. II portait un costume semblable a celui que les 
poetes donnent a Mercure. 

Le quatrieme ministry de la bonne decsse, dans l’ordre 
hierarchique. etait Y Epihome, ou assistant a 1’autel. II 
portait mi croissant emergent sur le front et aidait fliiero- 
phante dans les diverscs fonct-ions de son miuistcre. 

Je crois utile de fairc observer iei, avee le E.\ Call- 
lot, que les emblemes des ministres du premier ordre 
ne difleraient presque pas de ccnx que la Franc-Macon- 
nerie a adoptes. 

« Ainsi, ditcct auteur, rhierophante, revetu des orne- 
c meats de la divinite supreme, est represents dans les 
« Logos par le maitre. dont feiubleme est Cctoile flarn- 
« boy ante, au centre de laquelle se Irouve la lettre jod , 

« monadc exprimant retro inerdd, le fondement de toutes 
« choses. le Demiourgos des Grecs. Le soleil et la lune, 
c symbolcs du Dadonque eL de I'Epibume , ont etc consa- 



CHAP. III. — INITIATIONS AUX MYSTERES DhtLEtSIS. 43 

* eres aux premiers et aux seconds surveillants ; aussi 
« ces chefs sont-ils appeles Lumferes. 

a De Y Rieroccryce , herault sacre, nous avons faitl’ora- 
' * tear. 11 est inutile de rappeler que l'eioquenee etait une 
« des principals attributions de Mercure, dont YRiero- 

* ceryce portait le caducee (1). » 

Aprcs les quatre ministres dont je viens de parler, ar- 
rival t 1' Hydration, qui pui'ifiait les recipiendaires, suivant 
le ceremonial egyptieu. 

Je citerai encore, pour ne pas laisser cette enumera- 
tion incomplete, YJIw'aule, on joueur de Mute. Solon to ute 
appareiice, la direction des chceurs et de la musique ins- 
trumentale lui etait confiee. 

Le Lichnophore portait le van mystique. Les Sponda- 
phores s’occupaient des libations. Les Camnephores et les 
Camdphores etaient charges des corbeilles sacreeset autres 
objets du culte employes dans les initiations. 

Quand les aspirants avaient ete admis aux petits Mys- 
teres, ils portaient Ie 110 m de mysfes. II leur etait permis 
de pemitrer dans le premier vestibule du temple. 

Les f£tes d’EIeusis duraicut neuf jours. 

Le premier jour s’appelait Agyrmos on jour de l’assem- 
bl6e, pai'ce qu’on faisait rappel, ce jour-la, des mystes 
ou inities aux petits Mysteres qui vouiaient etro admis 
aux grands. 

Le second jour 6tait designe sous le nom de Ralade 
mystai (a la mer les inities). Ici commengait la prepara- 
tion, on quelque sorte immediate, a la grande initiation. 
Les aspirants, ranges sur deux files, se rendaient aux 
bords dela mer et se puriliaient par de longues ablutions 
plusieurs fois repetees. Ils devaient jcunev jusqu’au soir. 
Alors, ils nrenaient dans la cyst? sncrce du sesame et des 
gateaux de difloreutes especes. Les cystes etaient des cor- 


(1) Caillot, Annates Mnncmnianes, t. 1, y. 41. 



44 OIUGINES FANTAIS1STES DE LA F.\ M.\ 

beilles faites en osier ou en bronze dans lesquelles on 
]>]acait d’ordinaire des mures, des biscuits appeles pyra- 
mides, a cause de la forme quils affectaient, du sesame, 
de la laine travaill<?e, des tartelettes, des grains do sel, 
un serpent, des grenades, du lierro, des gateaux, des pa- 
vots et le phallus mystique. 

Le troisieme jour portait le nom de Calathe , ou, selon 
divers auteurs, celui de es leche mi/stes (au lit les initios), 
it cause do Ja ceremonie qui le tenninait. On immolait 
tout d’abord a Ceres 1c poisson appele mulet. Le muht 
elait consacre a ectte riecsse, suivant lesuns, parce qu'il 
fiaio trois fois Fannee, et, selon les autres, parce qu’il 
detrnit le lievre marin, qui est funeste a l’homme. On 
offrait encore a Cer6s des gateaux de favine d’orge, en 
souvenir de la premiere moisson quo les champs de 
FAttique donnerent jadis aux compatriotes de Tripto- 
leme. 

rendant la sccondc partic de la jonvnee, on dressait, 
dans le temple, le lit nuptial, en souvenir de 1 ’enleve- 
ment do Proserpine par le dieu des enters. Cliaque 
femme faisant partic de la ceromonie avait lc sien en~ 
toureo do bnndelottes couleur de pourpre. Les liommes 
repotaioiit, pour imitor Pluton : Jn me suis r/lisse dans la 
couche. Les premiers auteurs du christianisme qui ont 
parle des My. s teres d'Eleusis pnHendentque les initios 
pousserent bcaucoup trop loin ce genre d’imiiation. Quel* 
ques auteurs profanes avouent, de leur cote, que les 
scandales dontle temple futle theatre a certain cs epoques 
contribuerent a deprecier los Mysteres. 

Lequatriemejour, onfaisait la procession du calathus , 
espece de vase en terre quo les Latins appelaicnt quasi l- 
hnn. Le calathus avait une large ouverture. Pline l’a 
compare a une fleur dc lis. On y mettait des pavots 
blancs, des pois, de Forge, du bio, des jets de plantes. 
des lentilles, des feves, de Favoine, des figues sechos, du 
miel, de l’huile, du vin, du lait, de la laine qui n’avait 



CHAP. III. — INITIATION'S AUX MYSTEItES d’^LEDSIS. 45 

pas ete lavee et uti couteau de sacrificateur. Le calalhus 
etait done le symbole de la fecondite. 

On le plagaitsurun char richement decore et trains par 
des bceufs. Des femmes le suivaient portant des cystes 
ornees de bandeletles. 

Cette procession se faisait en souvenir des fleurs que 
Proserpine avait cueiilies a son anivee aux enters. Les 
grains de grenade que renfermaient les cystes sacrees 
rappelaient ceux que la deesse avait manges dans les 
jardins de son infernal epoux. Les pavots blancs etaient 
une allusion au sommeil dans lequel fut plongee la fille de 
Ceres, apres avoir goutc a cette fleur. La procession ter- 
minee, les initios des deux sexes se livraient a la danse, 
aulour du puits Cal lie ho re, sur la margelle duquel on no 
devait pas se reposer, par respect pour la bonne deesse 
qui s’y etait autrefois assise. 

Le cinquieme jour etait connu sous la denomination de 
Lampadephorie. Les inities, unc torcho a la main, defi- 
laicnt silencieusement autour du temple. A leur entree 
daus l’editice, ils faisaient passer leers flambeaux & celui 
qui marekait a la tete du cortege. Cette ceremonie etait 
une allusion aux courses de Ceres autour de f Etna, lors- 
qu’elle parcourait, la nuil, les Hanes delamontague, dans 
l’espoir d’y rencontrer sa fille disparue. . 

Le sixieme Jour se nommait lacchos, parce qu'il 
etait tout entier consum'd a lacchus, ou Bacchus, fils de 
Ceres et de Jupiter. On transportalt solenneliemeat la 
statue du dieu d’Athenes a Eleusis. Cette statue portait 
un flambeau a la main et avait sur la tete une couronne 
de myrto. Elle etait suivie du van mystique, du calathus 
et de l image allegorique de la fecondite. Des pretres 
deguises en femmes et la foule des inities escortaient 
les Phallophores , en dausant et en chantant des hymnes 
eu rhonneur d’lacclius. 

i\. La procession suivait une route pavee de larges dalles 
et connue sous le nom do Vote sacree. Cette route etait 



46 OIUGINES FANTAIS.tSTES BE EA F.‘*l M.*'. 

bordee de nombreux monuments; Bien que la distance 
qui separait AthSnes d’Eleusis ne fut que de quatre 
lieues, le cortege 'ne mettait pas moins d’un jour et 
demi pour faire le trajet. 

Le septieme jour, appele Ge'phyrisme, ou passage, on 
traversait un pont autour duquel les curieux se reunis- 
saient d’ordinaire, afm de voir le defile. Les spectateurs 
ne se contentaient pas d’admirer. Ils prenaient part k la 
ceremonie en accablant les inities de sarcasmes de mau- 
vais gout et d’injures grossieres. L’usage voulait que 
ces dernier s ripostassent sur le meme ton. Cette par- 
tie du programme manquait de gravite, mais elle avait 
sa raison d’etre, car elle rappelait un episode de la vie 
de Ceres. 

Aprds cet incident quelque peu tumultueux, le cortege 
faisait une station autour du figuier sacre, pour lionorer 
le repos que la deesse avait pris sous cet arbre, a 1'epo- 
que de ses peregrinations. Puis avaient lieu les cours.-s 
de taureaux, dont le prix consistait en une mesure 
d’orge. 

Le jour precedent, l’Arehonto-roi et les Epimenetes 
avaient offert un sacrifice soleunel pour la prosperity de 
la Republique. 

Les recipient! aires, apres quelques ceremonies secretes, 
dont les details ne sont pas arrives jusqu’a nous, etaient 
introduits dans le vestibule. 

L’j Hierocdryce, elevant alors la voix, s’ecriait : « Que 

* les profanes, les impies et ceux dont l’ame est souillee 

* de quelque crime sortent d’icil » Quiconque avait le 
malheur d’enfreindre cet ordre etait puni de mort. 

On plagait une couronne de myrte sur la t£te des ini- 
ties, en m^me temps qu’on les soumettait a de nouvelles 
purifications. 

Ils renouvelaient ensuite le serment qu’ils avaient dejA 
fait de garder un secret inviolable sur les choses qui 
leur seraient reveres. 



CHAP. in. — INITIATIONS ACX MYSTfiRES D'ELEUSIS, 47 

Xorsque toutes ces formalites preparatoires etaient 
terminus, YHieroceryce, prenant de nouveau la parole, 
adressait aux aspirants diverses questions, et celle-ei 
entre autres : * Avez-vous mangd du fruit de Cires ? * 
Chaque initio repondait : * Non, fai mangi du tambour, 
t fai bu de la cymbale , fai porle le kernos , je me suis 
i glisse dans le lit. » Ces paroles signifiaient que l’adepte 
avait ete re?u aux petits Mysteres. Par la reponse sui 
vante, il faisait comprendre au pretre qu’il avait suivi 
exactenaent les ceremonies preparatoires a la grande ini- 
tiation : « J'ai je&ne, fai bu le cyceon, fai pris de la ciste, 
% fai mis dans le calathus, apres avoir travaille, j’ai re- 
t mis du calathus dans la ciste. » 

A la suite de ces reponses les inities etaient admis 
dans l’enceinte sacree. 

Les recipiendaires se depouillaient de leurs v&tements 
et les remplagaient par une peau de bete sauvage. Puis 
on les plongeait dans 1’obscuritS. 

Des bruits vagues se faisaient d’abord entendre. Bien- 
tot un silence profond succedait a ces rumeurs et jetait le 
recipiendaire dans des alternatives de confiance et de 
crainte. Apres quelques minutes un long mugissement, 
semblable a celui de plusieurs lions, retentissait au fond 
de l’edifice. Le temple s’ebranlait, des eclairs sillonnaient 
les tenebres et laissaient voir a l’initie des figures hi- 
deuses et menacantes. Ensuite, les portes s’ouvraient, 
tournant sur leurs gonds avec un fracas epouvantable. Le 
calme semblait se retablir, mais c’etait un calme trom- 
peur. La tempSte se dechainait une seconde fois avec 
une violence extreme. La foudre tombait aux pieds de 
l’initie, qui apercevait devant lui, eblouissante de lu- 
miere, la statue de Geres. A peine avait-il pu contempler, 
une demi-seconde, la figure souriante de la deesse, que 
les tenebres l’enveloppaient de nouveau, ne diminuant 
par intervalles que pour laisser voir, errant qa et Id, des 
fantomes eifrayants. 



ORIGIXES FANTAISISTES DE LA F.\ M.\ 


Une main invisible saisissait tout a coup le recipien- 
daire ct l’entrainait vers une region de feu. Le Tartare, 
avec toutes ses horreurs, se montrait a ses regards. Ici, 
les furies vengeresses tourmentaient les malheureux dont 
la vie avait ete criminelle. La des ombres roulaient des- 
esperees dans des flots de soufre et de bitume. Plus 
loin, la Triple Hecate ct les divinites infernalcs appa- 
l’aissaient sur leurs trones d’ebene. Des oris de descspoir, 
ontrecoupes de gemissements et de blasphemes, irou- 
blaient seuls le silence de ees lieux. 

Le guide mysterieux gui avait conduit jusopi’auxportes 
de l'enfer le recipiendaire terrific le rameuait vers le 
temple, oil se montrait une secondo fois la statue 
d’Eleusine. 

On penetrait ensuite dans l’Elysee, en passant par le 
sancluaire cntr’ouverl. 

Ici, le spectacle change. Do longues allocs de palmiers 
se deronlent devant l’initie. 11 voit, de tous cotes, des 
gazons omailles de fieurs, des cascades dont les eaux se 
precipitant en ecuinant, et forment autant de ruisseaux 
qui repandont en cos lieux cnchautes une douce frai- 
cheur. Dans le feuillage des arbres gazouillont de noni- 
breux oiseaux, heureux de sal uer les premieres lueurs 
du jour. A ces harmonies de la nature succedcnt des 
chants melodicux, auxqucls se melent bieutotles accords 
de la mushjiie instrumentale. 

Les ministres du temple s’approchent alors du nouvel 
adeptc, lc revetent d’unc robe blanche, le couronnent de 
fleurs et le presentont a la foule des initios. 

Au meme instant, le grand protro apparait sur son 
trdue, le front ceint d’uii diademe. Les assistants, les 
yeux tournes vers lui, attendent silencieux. L’hiero- 
phante dtend les bras et prononce cette priere d’uue voix 
solennelle : 


« Deesse Isis, les pouvoirs celestes vous adorent et 



CHAP. III. — INITIATIONS AUX MYSTERES d’^LEUSIS, 49 

« l’enfer vous redoute. Yous faites mouvoir 1’ uni vers, 
« vous gouvernez le monde et tout ce qui vit reconnait et 
« confesse votre puissance. » 

Puis, se tournant vers les adeptes, il continue en ces 
tenues : 

« Et vous, qui avez l’honneur d’etre admis a nos Mys- 
< teres, pretez l’oreille, car j’ai a vous reveler des verites 
t importantes. Ne soufTrez pas que des prejuges et des 
« affections anterieures vous ravissent le bonheur que 
« vous devez puiser dans ces lieux ven6rables. Considerez 
« la nature divine, contemplez-la sans cesse. Reglez votre 
* esprit et votre coeur, et adtnirez le maitre de 1’univers. 
« II est un et nul ne l’a cree. C’est a lui que tous les etres 
« doivent leur existence. Invisible aux yeux des mor- 
« tels, il voit lui-meme toutes choses. » 

Nous retrouvons ici le dogme de l’unite de Dieu. Ce 
point de la doctrine eleusiaque etait-il revile a la foule 
des iuities? Tout faitsupposer le contraire. 

Il n’en est pas de meme de l’immortalite de l’ame. Le 
dogme des peines et des recompenses faisait partie de 
l’enseignement que les pretres de Ceres donnaient a leurs 
adeptes. Toutefois, a en juger par ce que les auteurs nn- 
ciens ont ecrit 4 ce sujet, le l'ond de la doctrine sacree 
d'Eleusis n'etait autre chose qu’une espeee de pantheisme 
agremente de metempsycose. 

Suivant Isocrate (1), les inities s’assuraient de douces 
espSrances pour le moment de leur mort. Ciceron a 
6crit, de son cote, au livre 1“ de la Nature des dieux, 
que quand les Mysteres d’Eleusis etaient ramenes a leur 
vrai sens, on s’apercevait que le but des initiations etait 
d’enseigner aux hommes des v6rites utiles, qui appre- 


(1) Isocratjb, Pandgyriques • 


F.-. M.*. 


4 



50 ORXGINE8 FANTAISISTES DE LA F.\ M.*. 

naient a vivre heureux et a mourir dans l’esperance d’une 
meilleure vie. 

Nous savons, en realite, pen de choses sur l’en- 
serable des doctrines enseignees par les pretres de 
Cerds. soit que le secret ait ete scrupulcusement gard6 
par les adeptes. soit quo les Mysteres d'Eleusis consis- 
tassont principaJemcnt cn manifestations religiouses. 
Cette derniere hypothese me para It la plus vraisem- 
blable. Elio est d'aiJlcurs communement adoptee. 

Ceux de mes lecteurs qui seraient tenths de croire que 
j’ni fait des dernieres epreuves, auxquelles les aspirants 
etaient soumis, nn tableau fantaisiste ou exagere. pour- 
rout se convaincre du contraire en lisant ce passage de 
Themistius, que Stobee nous a conserve (1) : 

* L’homme, au moment de quitter la vie, eprouve les 
<■ memos torreurs quo lorsqu’il va ctre initie. Les mots 
« semblent repondre aux mots, comine les choses semblent 

* repondre aux choses. Mourir et participer h l’initiation 

* s’expriment par des mots presque scmhlahics. L’initie 
« est d'abord environne d'illusions et d’incertitudes. 

« Etfraye , il marclic a travers les tenebres les plus 
« profondes ; il arrive enfin aux portes de la mort. aux 
« confins de l'initiation. C’est la que tout est affreux, 

« terrible, epouvantablc ; mais bientot tons ces objets 
« effrayants disparaissent. Des pres cmailles de mille 
(. fleurs brillent d’une lumiero divine; des hymues et 
<i des chants de musique charmcnt tons ses sens. Itecu 
« dans cos plaines riantes par des fantomes saints et 

* sacres.il est initie; desormais il est libre. Couronue 
<• de fleurs, il parcourt les Champs-Elysees, s’approche 
« des initios et celebre avec eux les saintes Orgyes. » 

Le huitieme jour des fdtes d’Eleusis portait le nom 


(I) Stobke, Sententue et Eclogo Gcettingue. 



CHAP. in. — INITIATIONS AUX MYSTEEES d’eLEUSIS. 51 

(YEpidaurie. II etait reserve a ceux qui n’avaient pas pu 
participer aux Mysteres,les jours precedents. On raconte 
qu’Esculape, dieu de la medecine, etant venu au temple 
de Ceres pour se faire initier, arriva en retard. Mais les 
pretres, par consideration pour sa personne et la science 
qu’il professait, consentirent a renouveler en sa faveur la 
cereinonie de l’initiation. C’est en souvenir de cet evene- 
ment que le huitieme jour fut appele Epidciurie, d’Epi- 
daure. patrie d’Esculape. et consacre tout entier a la 
reception des retardataires. 

Le neuvieme jour, que les Grecs appelaient Ple- 
mochoe, on faisait aux dieux des libations et ties sacri- 
fices d’actions de graces. 

Les pretres remplissaient deux vases de vin, et les 
placaient, l’un a l’Orient et l’autro a l’Occident, Puis, ils 
munnuraient je ne sais quelles formules mysterieuses 
qui ne sont pas arrivees jusqu’a nous. Cela fait, ils ver- 
saient le vin dans deux ouvertures qu’ils avaient pra- 
tiquees dans le sol et pronon^aient les paroles suivantes : 
c Puissions-nous arroser, sous de bom auspices, les en- 
« trailles de la terre avec ce liquide l » 

Des que les fetes d’Eleusis etaient terminees, le Senat 
sacre se reunissait, sous la presidence des pretres, dans 
1’ Eleusinium, k Atlienes, afln de juger les crimes et de- 
bts qui avaient ete commis contre les Mysteres. 

Peu de tribunaux ont ete aussi severes que celui-la. La 
violation du secret, si legere fut-elle, etait punie de 
mort. 

Ni la science, ni les services rendus, ni la vertu die— 
memo ne mettaient a 1’abri de ses arrets. 

Les Eumolpides semblaient prendre k tache de frap- 
per des viclimes illustres. On eilt dit qu’ils recloutaient, 
pour leur influence, le prestige que le merite exerce d’or- 
dinaire sur l’esprit des populations. Diagoras, le pere de 
la tragedie, dut quitter la Grece et chercher un refuge a 
l’etranger. Alcibiade, condamne a mort, ne put £chapper 



52 ORIGINES FANTA.ISISTES DE LA. F.\ M.% 

a la sentence qui le frappait qu’en allant chez les Spar- 
tiates. Aristote, h, son tour, ps it le chemin de l’exil et se 
retira a Chalcis. Socrate lui-meme ne se vit condamne a 
mort que parce que les Eumolpides l’accuserent d’avoir 
parle avec peu de respect des Mysteres d'Eleusis. 

Quelle 6tait done cette doctrine secrete it laquelle on 
ne pouvait toucher ? 

Les auteurs sont divisSs sur ce point. Ce qu’il imports 
dc faire observer tout d’abord, e’est que les inities, a 
Eleusis comme en Egypte, se composaient de deux classes 
parfaiteinent distinctes : les iuilies du premier degre ct 
les inities du second degre. Ces derniers seulcment 
avaient une notion exacte des doctrines sacerdotales. La 
foule des adeptes ne conjiaissait presque rion des Llys- 
teres. Les pretres se bornaient a les leur faire entrevoir 
a travel's une foule d’allegories. 

M. do Sainto-Croix, dans ses liecltcrches historiques et 
critiques sur les mysteres du paqunisme, pretend que, 
dans l’origine, les fetes d’Eleusis se resumaient en de 
simples lustrations. « Dans la suite, on y ajouta, dit-il, 

« une doctrine secrete, ou il ne fut question que des ser- 
t vices rendus par les chefs des colOliies etrangeres ct 
« les premiers legislateurs, tels que l’etablissement des 
« lois, la decouverte de l’agriculture et 1’introduction d’un 
« nouveau culte religicux. En y menaQant les profanes 
« des puniiions de l’autre vie, on assurait les inities 
« d’y jouir d’un bonheur eternel ot d’une preseance 
« tlatteuso (1). » 

Court de Gebelin emet un avis il peu pr£s semblable 
a celui de M. de Sainte-Croix. Voici comment il s’ex- 
prime : 

« Institues dans un pays agricole, ils (les Mysteres) le 


(1) Cajllot, Annales nuu;onmqutSy tom* II, p. 53 et 54. 



CHAP. Iir. — INITIATIONS ATJX MYSTfeRES D’eLECJSIS. 53 

« furent pour rendre gr&ce a la divinite des biens dont 
« elle les comblait, et des suites heureuses de l’agricul- 

* ture pour la prosperity de l’Etat. Ils eurent en mime 
« temps pour objet d’apprendre aux homines a faire un 
« bon usage de ces biens, A meriter, par la, de nouveaux 

* bienfaits de la part de la divinity, A eviter surtout les 
« chiitiments qui attendent les mechants apres cette vie. 

* On y voyait enfin une ressource admirable pour unir 
« tout le peuple par les liens les plus etroits de l’amitie 
» et de la concorde, et pour lui faire cherir sa pa- 
« trio (1). » 

Leclerc de Sept-Chines me semble avoir expose, d’une 
maniere aussi exacte que precise, les earactores de la 
doctrine secrete enseignee aux adeptes du deuxiime 
degro. 


« Les Mystires, d’apres lui, avaient ete instituis pour 
« donner aux inities la eonnaissance de l’Etre-Suprime, 
« et 1’ explication des iliverses fables attributes aux dieux 
« qui le representaient. La doctrine d’une providence, le 
< dogme de l’immortalite de l’ame et celui des peines et 
t des recompenses futures; l’histoire de l’etablissement 
« des societes, aussi bien que l’invention des arts, parmi 
« lesquels l’agriculture tenait le premier rang, tendaient 

* it inspirer l’amour de lajustice, de l’humanite et toutes 
i les vertus patriotiques, en meme temps qu’ils joignaient 
t aux priceptes de la morale la plus pure l’amour des 
« verites les plus importantes. 

« Loin de detruire le polytheisme dans le sens ou ce 
« mot doit etre pris, les Mysteres, ajoute le mime auteur, 
« ne tendaient qu’al’etablir; mais ilsle resserraient dans 

• ses viritables bornes ; ils le garantissaient surtout des 
« ('carts do l’imagination ; et, apris avoir explique ce 

(1) C. de Gkbelin, Monde primitif, analyst et compart avec le 
monde moderne , Paris, 1770. 



54 


OBIGINES FANTAISISTES DE LA F.\ M.\ 


« qu’il fallait entendre par cette multitude de dieux of- 
« ferts a la veneration publique, ils remontaient jusqu’a 
* l’intelligence supreme qui les comprend tous, et dont 
« ils n’ etaient chacun qu’une emanation (1). > 

De tout ce qui precede, il resulte que les Grocs avaient 
cntoure lours initiations de beaucoup de solennite, tandis 
que les Egyptians se bornaient a exiger <les initios des 
oprouves longues ct peniblcs. Les premiers s’attachaient 
a, lrapper l’imagi nation ile la foule, et les seconds, it or- 
nerl'esprit do lours adeptes de connaissanccs utiles. 

Les pbilosoplies grocs, dont la reputation est arrivee 
jusqu’a nous, avaient puise leur science en Egypte et non 
point a Elousis. Quelques-uns memo, parmi lesquels 
nous trouvons Socrato, ne voulurent pas sc faire initier 
aux My stores do Ceres. 

Pythagore. <pic l’on place, avee raison, au-dcssus des 
autres sages de la Greco, et par l’dtendue de ses con- 
naissatices ct par la profondeur de son genie, etait un 
eleve des pretres egyptiens et des mages de la Perse. 
Non settlement il professa la doctrine de ses anciens 
maitres, mais il obligea ses disciples it vivre de la vie 
claustralo des grands ini ties d’Heliopolis. Son ecole for- 
mait une communaute dont les mombres no eonservaient 
aucune relation avec lettrs semblables. Chacun d’eux se 
condamnait it ne rien posseder on propre, et se preparait 
it 1' etude des sciences par un silence de cinq ans. Seals 
les adeptes qui so i'aisaient remarquer par leur intelli- 
gence exceptionueile etaient autorises a parler apres 
deux aunees d’epreuves. 

La doctrine pubflqtte de Pythagore concernait unique- 
meut les mmurs. Il 1’enseiguait a tous ceux qui etaient 
aptes a le comprendre, et reservait sa doctrine secrete a 
ses disciples do predilection. 

(1) Leclerc db Sept-Ch£:nes, Histoire fie la Religion greegue, 
Gon6ve, 1*785. 



CHAP. III. 


— INITIATIONS AUX MYS7ERES D’ELEUSIS. 55 

Les inities qui ne pouvaient s’astreindre aux exigences 
de la regie etaient libres de rentrer dans Ie inonde. Mais, 
4 partir de ce moment, on les considerait comme morts, 
et la communaute celebrait leurs funerailles. 

Pythagore n’ayant jamais ecrit, il est difficile de se 
fairo une idee exacte de ses principes philosophiques, 
autrement que par les ceuvres de ses eleves. 

Comme les pretres egyptiens, il se livra a 1’etude des 
mathematiques, de la geometrie et de raslronomie. Seul, 
parmi les sages de la Grece, il enseigna a ses eleves le 
mouvement de la terre autour du soleil. Il devait, nous 
l’avons deja vu, la connaissance de cette verite a ses 
initiateurs des bords du Nil. 

Pythagore professait l’unite de Dieu. 

Il disait que la monade (unite) est le principe de tout. 
Puis il ajoutait : La dyade , ou le nombre deux, signifie 
la matiere, qui est composee et peut se decomposer, tan- 
dis que la monade demeure inalterable. La dyade et la 
monade engendrent la tryade, ou nombre irois. La Iryade 
forme la plus saintc des eombinaisons de nombres. 

Yoici de quelle maniere, dit-on, il definissait Dieu : 
« i'n esprit qui se repand et penetre dans toule la nature, 
i et dont nos dmes sont tirees. » 

Est-ce bien la ce qu’enseignait Pythagore sur la divi- 
nite ? Ses disciples n’ont-ils pas altere sa doctrine, dans 
le but de la rendre plus accessible a la raison humainc ? 
Peut-ou supposer, sans faire injure a son intelligence, 
qu’il ait admis une trinite qui serait tout a la fois esprit 
et matiere? La monade et la dyade, ou, si l’on veut, l’es- 
prit et la matiere, s’unissant pour engendrer la tryade, 
et formant, a pres cette mystcrieuse generation, I’univer- 
salite de ce qui cxiste, constitue, a mon avis, une mons- 
truosite metaphysique dont les pretres egyptiens ne se 
sont pas rendus coupables. Il faut alors admettre, ou 
que Pythagore a altere leur doctrine, si toutefois il l’a 



56 OMGINES FANTAISJSTES DE LA F.\ M.\ 

connue, ou que ses disciples l’ont mal comprise et mal 
interpretee. 

Les pythagoriciens croyaient a la spirituality et k 
l’immortalite de 1’ame ; mais il y a entre eux , a 
propos de ces deux verites, de telles divergences d’opi- 
nions, qu’il cst difficile de savoir quelle a ele la pensee 
du maitre. Les uns soutenaient que les ames hu- 
maines so composaient de particules detachees de Tether 
chaud et de Tether froid; les autres, que toute leur sub- 
stance etait aorienne. Ceux-ci pretendaient que Tame est 
de meme nature que la divinite. puisqu’elie eu emano ; 
ceux-la croyaient qu’elle etait engendree comme le corps 
et en memo temps que lui. 

Les disciples de Pythagore professaient la metempsy- 
cose. 11 paralt que, sur ce point, leur euseignement ne 
dillerait pas de celui du maitre : ce qui prouve, une fois 
de plus, que les pretres d'Egypte s’etaient homes a Tini- 
tier comme etranger. 

Les Gives admettaient les femmes a l’initiation; mais 
tout se bornait, pour elles. a une ceremonie religieuse. 
J)es prdtresses, connues sous Je no m de Melisscs, de 
Tliasiadcs, d'Hieropluintides ou Prophantides . avaient 
pour mission do les iuitier aux Mysteres do leur sexe, 
qui n etaient autres que les petits Mysteres. Les pretres 
n’intervenaient pas dans cette initiation, parce que les 
adeptes etaient obligees d’y paraltre nues. 

« Les fetes mysterieuses celebrecs par les femmes, dit 
« I’, auteur des A)inalcs maconnicjues, leur appartenaient 
t exclusivement. Une loi, en vigueur cliez les Grecs et les 
« liomains, condamnait a la mort, ou du moins & la perte 
« de la vue, Thomme surpris dans leurs temples pendant 
« ces solennites. 

« On peut conclure peut-etre de tout ce que nous 
« venons de dire que les femmes n’etaientpas admises a 
« la veritable initiation-, exclusion qu'elles partageaient. 



CHAP. III. — INITIATIONS AUX MYSTERES d’eLEUSIS. 57 

« avec la plupart de ceux a qui des signes, des formules 
« et de vaines ceremonies avaient persuade qu’ils poss6- 
« daient le secret des Mysteres Eleusiniens. Je laisse aux 
* vrais masons le soin de peser cette derniere circons- 
« tance; eux seuls peuvent sentir ce nouveau rapport entre 
« les initiations antiques et celles qui leur ont succede. 

« Je le repete, les rites thesmophoriens , ceux de la 
« BonneDeesse, n’etaient autre chose que des fetes reli- 
« gieuses plus ou moins agreables, ressemblant en quel- 
« que sorte a notre Maconnerie d’adoption. Le nombre 
« cinq repete plusieurs fois, et qui semble particuliere- 
t ment consacre aux thesmophories, est un rapport de 
« plus entre les Mysteres des Grecques, et cette institu- 
« tion diamante, dont nous aurions puise l’idt'e chez 
« elles, si les Frangais avaient besoin d’exeinplcs pour 
« concevoir la pens6e de se rapprocher sans cesse du sexe 
« le plus aimable (1). » 

Le F.\ Caillot se trompe, lorsqu’il suppose que l’ini- 
tiation des homines et l’initiation des femmes consti- 
tuaient. deux ceremonies completement distinctes. En voici 
la preuve : Le troisieme jour des Eleusinies, les adeptes 
qui appartenaient au sexe le plus aimable, suivant l’ex- 
pression de cc galant ccrivain, dressaient dans le temple 
le lit nuptial, pendant que les homines repefaient : « Je 
me suis qlisse dans la conche. » Le cinquietne etle sixieme 
jour, nous voyons les pretresses, accompagnees de femmes 
et de jcunes lilies, figurer soit a la procession des flam- 
beaux soit h celle d’lacchus. Les ceremonies ne deve- 
naient reellement distinctes qu’au moment de I’initia- 
tion, pendant la nuit <lu septieme ou huitieme jour. Pour 
justifier la separation des deux sexes, les prStres alle- 
guaient l’etat de nudite dans lequel les adeptes devaient 
paraitre, avant de pouvoir penetrer dans la partie du 


(I) Caillot, Annales maronnirptes, t. I, p. 46, 47 et 48. 



58 ORIGINES FAN'TAISISTES DE LA F.\ M.\ 

temple reservee aux elus. Les huitieme etneuvieme jours, 
tout redevenait comraun. 

Je crois avoir resume d’une manure exacte les rensei- 
gnenients que nous (lonnent les historiens sur les Mys- 
teres d’Eleusis, les seuls que l’on puisse rattacher avec 
certitude aux initiations egyptiennes. 

Je me suis borne a racontcr , a fin que mes lecteurs ne 
soient pas exposes a perdre de vue renchaincment des 
faits. 

Nous allons voir maintcnant ce qu’etaient les initia- 
tions en Perse, en Indo-Chine et cliez lespeuples d’origine 
cel ti que. 



CHAPITRE IV 


Initiations chez las Mages, les Chaldeans, 
les Brahmanes, les Gymnosophistes et les Druides. 


Sommaire. — Les pretres ggyptiens ont-ils emoruntd aux Brahmanes 
leurs initiations et leurs doctrines ? — Opinions du F.\ Caillot & ce 
sujet. — M<ipris absolu de Tauteur et des ecrivains magonniques en 
g^n^ral pour la critique historique. — L'architecture des Perses, 
autant qu’on puisse en juger par Jes ruines restees dcbout, prouve 
que la civilisation de ce pays tttait d'origine 6gyptienne, en grande 
partie du moins. — Zoroastre. — Epoque oti il vecut. — Ses emprunts 
h la loi de Moise. — Etahlit-il des Mystdres et des initiations sur le 
module de ceux de Memphis et d’Heliopolis? — Systeme religieux et 
ritualiste de Zoroastre et de ses disciples. — Science des Mages. — 
Leur pouvoir politique. — A quelle epoque remontent les initiations 
mythriaques. — Ce que l’histoire nous en apprend. — Culte rendu au 
soleil. — Les Mages regardaient-ils cet astre comme un Dieu ? Quelle 
difference peut-on etablir entre les Mages et les Chaldeens? — Leurs 
connaissances astronomiques. — Les Brahmanes et les Gymnoso- 
phistes. — Leur genre de vie. — Leurs doctrines. — Leurs initia- 
tions. — Plusieurs families de Brahmanes. — Ce qui diffdreaciait 
les Brahmanes proprement dits des Gymnosophistes. — Les Druides. — 
Origine des peuples celtiques. — Opinion du P. Pezron a ce sujet.— 
Doctrine des Druides. — Leurs id^es sur Dieu et Tame humaiue. — 
Mode d’enseignement qu’ils avaient adopts. — Ils n^taient point 
inferieurs aHX ChaldSens et aux Mages. — Les Druidesses. — Role 
qu’elles jouaient au point de vue religieux. 


La plupart des historiens maconniques affirment que 
les Egyptiens emprunterent a l’Orieut la civilisation dont 
leurs pretres etaient si fiers. 


Ouvrages consults : Caillot, Annalcs magonniques . — Pas- 
toret, Zoroastre, Confucius et Mahomet. — • Mo ise considers comme 
Ic'jislateur et comme moralists . — Les Livres sacres de V Orient » — 



60 ORIGINES FANTAISISTES DK LA F.\ M.\ 

L'auteur des A?males magonniques , d’ordinaire xnieux 
inspire, partage cette opinion : 

« I/origine de nos My stores, dit-il, touche au berceau 
« de la civilisation. Pendant des siecles, 1’homme, agreste 
« comme les rochersqu’il habitait. lie connaissant que le 
« premier, le plus puissant des bcsoins, celui de la con- 
« scrvation, so nourrissait des vegetaux quo la main de 
€ la nature avait semes sur ses pas. ou des chairs palpi- 
« tantes qu’il disputait aux animaux feroces. Sans ccsse 
t errant, sans idecs, sans desirs;plus ou moins cruel. 
« suivant l’energie de ses besoins, selon la temperature 
« et la fertilite des lieux ou il trainait sa longue enfance, 
« il cessait de vivre avant d’avoir su qu’il existait. 

« Tel fut l’etat des premiers habitants du globe. » 

Lien ne justitie ce tableau fantaisiste de 1* auteur. Le 
F.*. Caillot out ete, selon moi, fort embarrasse, si on 
l’avait prid do demontrer par quel effort ^intelligence 
rhomme primitif etait parvenu n avoir des idees. et a les 


Malcolm, II is to ire de la Perse . — Encyclopedic du XIX'- sicr.lr. — 
Huet, Bemonstr. i f vangcliques . — Stanley, Histoire de hi philoso- 
phic . — Hyde, Pc Ileligione Pcrsarum, — Chardin, Voyage cn Perse . 
— Tavernier, Id. — Si/idas, au mot Zoroastre. — Clement 
d’ Alexandria, SfromctL — Pkidkaux, IlVtoire desJuifs. — dIIerrulot, 
Bibliothcque orientate. — Axqcet/l, Vic de Zoroastre. — Apulke, 
Floridor . — Plutarque, Isis et Osiris. — Porphyre, Pe VAbstin. — 
Hesyciiius, au mot Mages. — Diogene Laeroh, In Procernio. — 
J. Reynaud, Encyclopedic nouvelle . — Ai,fr. Maury (Encyclopedic 
moderne y art. Mazde'isme). — La yard {Encyclopedic moderne). — 
Gukjniaut \Eneyclupcdie moderne). — Strauon. — Pune. — Saint Au- 
gustin, Pc Civitate Pci. — Cicisron, Tusculanrs. — Lucien, De Morte 
Peregrini . — Gabien, Preface de V Hist air e dc VEdit de Vempereur de 
Chine. — Philostrate, Vie d' Apollonius. — Diodore de Sicile. — 
Joseph*:. — Dom Martin, Religion des Ganlois . — Pelloutikr., His- 
toire des C cites . — Appian, Pe Bello Annibal. — Pompon i us Mela. — 
Tacit e 9 Germ . — Macrobk, Saturn. — Svlluste, Jugurtha. — C.bsar, 
Pe Bello Gall. — Euskbe, Prdpar. Evang. — Minutius Felix. — 
Luc ain, Phars.y lil>. 1. — Divers auteurs magonniques, la plupart 
sans autoritc au point de vue historique, ne sont pas citds ici, bien que 
Tauteur les aitlus consciencieusement. 




CHAP. IV. 


— INITIATIONS CIIEZ LES MAGES, ETC. . 61 

exprimer au moyen de la parole ; car il n’est pas vrai- 
semblable que le langage ait precede la pensee. Mais 
pour les dcrivains de la Magonnerie , ce sont la des 
details sans importance. A quoi bon des preuves, quand 
leur affirmation suffit pour convaincre la tourbe idiote 
des Macons ? 

i Enfin, continue l’ingenieux auteur, au milieu de ces 
« peuplades sauvages, l’Eternel fit naitre un de ces 
a grands genies, qui toujours aii-dessus de leur siecle, 
« sans instruction , sans culture , concoivent de vastes 
« desseins et les executent, sans autres moyens que l’as- 
* cendant qu’ils savent prendre sur les esprits vulgaires. 
« Cet homme, que toutes les nations antiques se sont 
<-. dispute 1’honneur d’avoir vu naitre parmi elles ; cet 
« homme qu’elles ont nomine tour a tour Brahma, 
« Ammon, Odin, Promethee, parvint, a force de genie et 
« de perseverance, a rassembler les families errantes 
« dans les forets ; il repandit sur elles ces / lots de lumiere 
« que le grand architecte avait places dans son canir. 
« Second createur du monde, il leur annonga un Dieu 
« supreme, inimitable, eternel , et leur parla en son 
« Rom. » 

11 y a, dans ces periodes redondantes a, 1’ usage des 
naifs de la Magonnerie, une demi-douzaine d’affii-matious 
absolument etranges. Ainsi , d’apres le F.\ Caillot, 
1’homme prodigieux auquel nous devons de ne plus vivre 
a l’etat sauvage, etait sans culture, sans instruction, comme 
ses congeneres, ne possedant pas la moindre idee, ne 
counaissant d’autre besoin que celui de sa conservation. 
Eh bien, cet homme elementaire concut le vaste dessein 
de transformer ses semblables, en rdpandant sur eux les 
f lots de lumiere que le grand architecte avait places dans 
son cceur. Le F.\ Caillot rejctaitles miracles et ne croyait 
pas a l'inspiration des ecrivains bibliques. En cela il 



62 


ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.\ M.*. 


avait tort ; car il est moins absurde d’admettre la resur- 
rection d’un mort, que la possibility, pour celui qui n’a 
ni instruction ni idees d’aucune sorte, de concevoir de 
vastes desseins. D’autre part, il me semble que le grand 
Architecte se fut epargne une peine inutile, si, au lieu de 
creer les hommes & l’etnt sauvage, et de confier ensuite 
a Pun d’cux. sans culture ct sans idee, mais doue de genie 
el inonde de lumieres, le soin de les civiliser, il los avait 
mis au monde intclligents et sociables. 

Traiter d’esprits faibles ccux qui acceptent comme 
divine la mission de Moi'se, et croiro a l’inspiration 
surnaturelle de Bralnna, d’ Ammon, d’Odin on de Prome- 
tliee, me semble une contradiction difficile a comprendre 
chez des hommes qui font profession de scepticisme. 

Le F.\ Caillot continue ainsi : 

« A sa voix les arts primitifs sorlirent clu neant;la 
« terre. f.iihlement. sollieitce, repomlit aux efforts des 
« premiers eultivatours. Con tist fait, le sort du genre 
« humain est assure, l’odifice du monde va s’elever rapi- 
<■ dement ; Phomme naissant ne craindra plus la faim 
« devorante ; le tigre evitera desormais des lieux oil plu- 
« sieurs bras reunis sont prets a le repousser. 

« Tout ports a croire que les bords du Gange out vu 
« s’operer cette heureuse revolution. 

« En effet, qu’on admotte le systeme du mouvement 
« progressif de la mer d’Orient en Occident ; que l’on 
« considerc la position, la temperature de Pintle, on con- 
« viondra qu’ellc dut etre le pays do la terre lc plus an- 

* ciennement civilise. Tous les lecteurs se rappellent 
« sans doute les expressions de cet ecrivain philosophe 

* qui traca l’histoire des relations commerciales de 1’Eu* 

* rope avec les autres parties du globe. 

• En gen oral, dit-it. on peut assurer que le climat le plus favorable 
& I’ospcce lmmaina est le plus anciennement peuple. U n air pur, un 
climat doux, un sol fertile et qui produit presque sans culture, ont dCi 



CHAP. IV. — INITIATIONS CHEZ LES MAGES, ETC, 63 


rassem bier les premiers hommes. Sile genre humain a pu se multiplier 
et s’etendre dans des climats affreux oft il a fallu lutter sans cesse 
contre la nature; si des sables brftlants et arides, des marais imprati- 
cables, des glaces eternelles ont regu des habitants ; si nous avons 
peupld des forets et des deserts oft il fallait se d^fendre des elements, 
des betes feroees et de nos semblables r avec quelle facility n*a-t*on pas 
dCt se reunir dans ces contrges d^licieuses oh Thomme, exempt de 
besoins, n’avait que des plaisirs ft desirer, oh, jouissant sans travail et 
sans inquietude des meilleures productions et du plus beau spectacle 
de i'umrers, il pouvait, ft juste titre, s’appeler l'etre par excellence et 
le roi de la nature ! » 


* Telles etaient les rives du Gange et les belles con- 
« trees de 1’Indoustan. 

« Si des raisons physiques semblaient insuffisantes 
« pour assurer aux Brahmes le titre de fils aines de la 

* tcrre, qu’on ouvre les annales des nations, qu’on par- 
« coure les anciennes cosmogonies, chaque peuple place 
« loin des bords qu’il habitq le berceau de ses dieux et la 

* patrie de ses fondateurs. » 

Cette affirmation du F.\ Caillot est une contre-verite. 
Les anciennes cosmogonies lui donnent le dementi le plus 
formel. 

« L’lndien seul , continue l’ecrivain maconnique, 
« montre les lieux oil naquirent ses bienfaiteurs. Vaine- 
« ment. l’antique et orgueiileuse Egypte cherchait a perdre 
» son origine dans la nuit du neant. Osiris etait Ethio- 
« pien, ses pretres etaient forces d’en convenir(l). Chaque 
« annee ils entreprenaient un long et penible voyage, 
« pour offrir, dans la patrie d’Osiris, un sacrifice solennel 
« avec les Gymnosophistes de Meroe ; 1’Ethiopien, a son 
« tour, allait puiser chez ses freres de l’lnde des connais- 
« sances nouvelles. » 


(1) Osiris etait un ancien roi d’Egypte, et jamais les prStres d’Hilio- 
polis n’out reconnu qu’il Cut Etliiopiea. 



64 ORTGINES FANTAJSISTES DE LA. F.\ M.\ 

Le F.\ Caillot poursuit ainsi, quelques lignes apr&s * 

t Je le repete, tout porte a croire que le Legislateurdu 
« mondo naquit surles rivages delicieux du Gange ou de 
« 1’Indus. Ses yeux, avant de se fermer, virent s’elever 

* l’edifice imposant qu’il avait construit. Fier de son ou- 

* vrage, il put se dire : Et moi aussi, j’ai creS 1’homme. 

t Les families qui l’environnaient durent voir en lui 
« un etrc au-dcssus de l’liumanite. Celui qui les avait 

* arraehees da fond de leurs deserts ; celui qui leur avait 
« donne des idees, des sensations nouvelles, dut leur pa- 
« raitre un envoye du ciel, une emanation du Dieu qu’il 
« leur avait fait connaitre. » 

Les families qui virent dans leLegislateur du F.\ Cail- 
lot unetre surhumain, n’avaient point tort; il est rare, 
en cfTet, qu’un pcrsonnage sans culture et sans idees, 
arrive it cultiver ses scmblablcs. it leur donner des idees, 
c’cst-ii-dire ce qu’il n’a pas, et it leur demontrer 1’ exis- 
tence de Dieu, apres se retro demontree 4 lui-meme. 

Le grand initiateur fit mieux encore : 

« Il sentit que les yeux de l’hommc etaient trop faibles 
« pour supporter l’eclat de la verite, et se garda de de- 
« truire une illusion qui lui fournissait un moyen si puis* 

* sant de faire le bien. Sos enfants seuls regurent le 
« depot tout entier de ses lumieres. Eux seuls furent 
« charges de la fonction sacree d’instruire les races 
< futures. Telle fut la mission transmise d’age en age 
t aux inities de tous les temps et de tous les pays ; telle 

* est , je crois , l’origine qu’on peut assigner & nos 
t My stores. » 

Les descendants du sage dont le F.\ Caillot vient 
d’esquisser 1‘histoiro , d’apres des documents aussi 
inconnus qu’inedits , suivirent la route qu'il leur 



CHAP. IV. — INITIATIONS CHEZ LES MAGES, ETC. 65 

avait tracee. Ils inventerent tons les arts, creerent toutes 
les sciences, et admirent au partage de leurs decouvertes 
quelques homines privilegies. C’est du sein de cette reu- 
nion de personnages eminents que partirent les rayons 
lumineux qui devaient eclairer l’univers. Ce sont eux 
que i’antiquite connaitra sous les noms devenus celebres 
de Brahmanes et de Gymnosophistes. 

Ces philosophes s’occupaient sans relitche du bonheur 
des hommes, contemplaient du matin au soir et du soir au 
matin les merveilles de la nature, et trouvaient dans cette 
6tude une source inepuisable de jouissances. Rien n’6tait 
venu troubler le calme de leurs meditations, lorsqu’arri- 
verent les farouches enfants de Vichnou. Ces guerriers, 
sans se preoccuper du droit des gens, qu’ils ne connais- 
saient probablement pas, le grand Initiateur ayant ne- 
glige de l’inventer, ne firent qu’une bouchee des pacifiques 
Brahmanes. Quelques-uns neanmoins echapperent a leurs 
coups, et sauverent de la destruction les dogmes simples, 
mais sublimes de Budda. Ce Budda n’etait autre que le 
dieu decouvert par le pere des Brahmanes. Les principes 
de ses sectateurs, nous dit le F.’. Caillot, sont consign^ 
dans les Vedas, et son culte subsiste encore dans les 
Indes, chez une tribu faible et dispersee, dont les membres 
portent le nom de Schammaners. 

« Longtemps avant cette epoque desastreuse, ajoute le 
« F.’. Caillot, non contents d’avoir fait le bonheur de 
« l’Inde,les Brahmanes pretendirent a la gloire de civi- 
« liser le reste du monde. II est probable quo la Perse 
« recut les premieres lumieres ; mais des tenebres 
« epaissesderobentanosyeuxcettepartiede son histoire. 

t Nous savons a peine que trots mille deux cent neuf 
<t ans avant l’ere vulgaire, Diemschas ou Djemschid jeta 
« les fondements de Persepolis. Au dela de cette epoque, 
« il est impossible de rien trouver qui puisse servir 4 
« appuyer la plus vague supposition. Si le flambeau des 


F.-. M.\ 


5 



66 


ORIGINES PANTAISISTES DE LA F. M.\ 


« arts brilla d’abord pour la Perse, il parait egalement 
« certain qu’il s’eteignit bientot, pour reparaitre avec 
« tant d’eclat dans la main de Zoroastre. » 

Ainsi, avant. Djemschid, les tenebres sont telles qu’il 
n’est pas possible de risquer la moindre conjecture. Cela 
n’cmpeche pas lo F.\ Caillot daffirmer que le flambeau 
dcs arts brilla. pour les Perses a l’epoque oil los 13 rah - 
manes illustraient les bords du Gauge par la purete de 
lour doctrine. Puis, l’autcur continuant ii plonger son 
regard dans la nuit impenetrable des siecles, nous ap- 
preiul que le premier Zoroastre, si tant est qu’il y on ait 
eu plusieurs, parut sous le regne de Yirenghaan, pere de 
Djemschid, bien qu’il soit impossible de savoir quoi que 
ce soit des evonements qui ont precede l'epoque oil 
vecut ce monarque. 

.Te dois faire observer, avant d’aller plus loin, que 
Djemschid ne remonte pas a trois millc deux cent neuf 
cuts au delii de notre ere. D’apies les historiens les plus 
estimi-s, ce souverain regna huit siecles avant la venue 
do Jesus-CIirist, acheva laville de Persepolis et b.itit une 
parlie de celle d’Ispahan. C’est a lui. parait-il, que les 
Perses attribuaient rorganisation, dans leur pays, des 
etudes astronomiquos. auparavant inconnues ou negli- 
gees. II etablit, dit-on encore, des bains publics, inventa 
les tentes et les pavilions, decouvrit l’usage de la cliaux 
et jeta un pent sur le Tigre. 

A en j tiger par les ruines do I’ersepolis, les Brahmanes 
n’auraient ete pour rien dans la civilisation des Perses. 
L’architccture de ces derniers etait un melange de style 
egypticn et de style medique. Les toinbeaux de la 
vieille necropole rappelaient de tous points Jos caveaux 
ct les catacombes de Memphis. C’etaient do vastes et 
longues galcries communiquant avec dcs salles sombla- 
bles a colics dont les pretres des bords du Nil se servaient 
pour leurs initiations. 



CHAP. IV. — INITIATIONS CHEZ LES MAGES, ETC. 67 

« Les habitants du pays (torment aux mines de Perse- 

* polis le nom de Tak-Jamschild, ou residence de Jam- 
« schiid (Djemschid), qu’ils supposent avoir ete le fonda- 
t le ur de la ville ; les Mahometans les designent sous le 

* nom de Tchil-Minars ou les quarante colonnes, quoi- 
« qu’il reste & peine aujourd’hui les traces de la moitie. 
« Ces colonnes et les autres parties auxquelles ellcs ap- 
« partiennent sont situees sur une terrasse ayant environ 
« b-66 metres d’etendue du nord au sud, et 275 de Test k 
t l ouest. On pourrait considerer, a, premiere vuc. cette 
t plate-forme comme un parallelogramme ; cependant sa 
« forme n’est pas parfaitement reguliere. et se trouve 
« interrompuo par les sinuosites de la surface du roc. 
« Cette vaste plate-forme consiste en trois terrasses su- 
t perposees. Le long du bord de la premiere, on voit de 
t larges masses de pierres, et l’on y retrouve les frag- 
« ments d’un parapet : ces mines 's’arretent au sommot 
« de la rampe qui joint cette terrasse & celle qui est au- 
c dessous. Pour monter sur la plate-forme, on trouve un 
t magnifique escalier double, ayant ciuquante-cinq 
t marches : chaque marchs a 7 metres de long. Le pre- 

* mier objet qui frappe la vue du voyageur. lorsqu’il est 
« parvenu sur cette plate-forme, c’est un portique im- 
< mense. Sur la partie anterieure, on voit sculptes deux 
« taureaux gigantesques, animaux fahulenx, gardiens de 
« la porte. Ce portique rappelle l’art dgyptien. En exami- 
« nant les mines des colonnes, on se figure facilement 
« leur emplacement, dans un ordre tout a fait coutj-aire 
« au style grec, mais qui semble se rapprocher du style 
« arabe, dont quelques monuments, et en particular la 

* mosquee de Cordoue, offrent de semblables rangees de 

* colonnes. On rencontre egalement une disposition sem- 
« blable chez les Egyptiens; le temple d’Edfu en est un 
« exemple : la le portique et le vestibule sont de meme 
« remplis de colonnes; mais, comme 1’espace est moindre, 
« celles-ci sont en plus petit nombre. Les colonnes de 



68 


ORfGINES FANXAISJ SXES DE LA F.\ M.* 


« Persepolis sont en marbro gris ; elles ont pres de 
« 2 metres de diametre et environ 24 de haut ou pres de 
« douze fois leur diametre (1). » 

Apr£s avoir fait initier les Perses par les Brahmanes, 
se mettant ainsi en opposition avec les donnees de 1’his- 
toire et les indications puisees dans les ruiues que le 
temps a Iaissees debout, l'auteur des Annales maqon- 
niques n’hesite pas a soutenir l’opinion contraire. 

« Lorsque naquit le second Zoroastre, l’insense Cambyse 
€ sembiait avoir conc-u 1c projet d’aneantir tous les genres 
« de lumiere. 

* A 1’instant, ajoute cet ecrivain, ou la doctrine egyp- 
« tienne paraissait eteiute dans le sang de ses ministres, 
« Zoroastre quitta l'Egypte. Vengeur do ses inaitres, il 
t soumit a leurs principes sucres leurs barbares oppies- 
« sours. Dos debris do l’ancienne loi, des connaissauces 
« quil avait recueillies aux lndes et a Memphis, il forma 
« un corps de doctrine qui devint bientot le code reli- 
« gieux des Perses, des Chalileens, des Barthes, des Bac- 
« trieus, des Saiques, des (Jorasmiens et des Modes (2;. » 

Quelques historiens ont pense que Zoroastre avait 
6tudie la phiiosophie cliez les Brahmanes. Mais leur opi- 
nion ne s’appuie sur rien do serieux. Selon toute appa- 
rence, le celebre reformateur naquit en Perse, de parents 
obseurs, sous le regno de Darius, tils d’Hystaspe. 

Il fut dans sa jeunesse, racontent plusieurs auteurs, 
esclave d un prophete, les uns disent de Daniel et les au- 
tres d’JClio. Le doctcur Hyde opine pour Esdras. Le sa- 
vant ecrivain aitribue memo ft cette domesticite ce que 
Zoroastre apu faire de grand comine fondatour il’un culte 
nouveau. 

(1) Ennjrloptdic du XIX* site!*', art. Persepolis* 

(2) (\\u,!.or> )na^jn)u^i'es, t. HI. 



CHAP. XV. — INITIATIONS CHEZ LES MAGES, ETC. 69 

Quoi qu’il en soit de ces diverses hypotheses, on peut 
affirmer que le celebre legislateur connaissait parfaite- 
ment les livres mosai'ques. Le sacerdoce con fie, conime 
un privilege, a la meme tribu, la dime accordee aux mi- 
nistres des autels, la distinction entre les animaux purs 
et les animaux impurs, la maniere de se purifier des 
souillures que l’on avait contractees, sont autant de traits 
de ressemblance qui font du Zend-Avesta une oeuvre 
calquee en partie sur la loi de Moise. 

Zoroastre etablit-il des Mysteres en Perse sur le mo- • 
dele de ceux qui existaienten Egypte? Quelques auteurs : 
l’ont suppose, sans toutefois appuyer leur assertion de 
preuves convaincantes. Voici, brievement raconte, ce que 
nous savons & ce sujet. 


Des que les enfants attcignaient leur quinziSme annee, 
on les presentait a l’initiation religieuse. A partir de ce 
moment, ils devenaient membres du coi*ps spirituel de la 
nation. On les preparait a cette ce remonie en leur faisant 
porter, sous forme de ceinture, les couleurs de la religion 
k laquelle ils etaient voues. 

Les disciples de Zoroastre se livraient a des rejouis- 
sances publiques, le premier jour de l’annee, parce qu’ils 
supposaient que le monde avait ete cree ce jour-la. Ils 
solennisaient aussi les fdtes instituees par Djemschid, et 
connues 30us le nom de G&haabars ■ Au solstice d’au- 
tomne, ils se reunissaient de nouveau en l’honneur de 
Mithra, auquel ces temoignages de gratitude etaient bien 
dus; car, disaient les Mages, c’est lui qui combat les 
ennemis de l’homme, qui protege les laboureurs et ferti- 
lise les champs les plus incultes. 

Le sacerdoce avait, k sa tSte, un pontife supreme, ou 
Mubad-Mubadam. Chaque province 6tait gouvernee par 



70 OKIGINES FA.NTAISISTES DE LA F.\ M.'. 

une sorte de prelat, ou Mubad. Les simples pr6tres por- 
taient le nom de Mages. 

Cette organisation etait anterieure h la venue de Zo- 
roastre. 

Les pretres exercaient la magistrature et puisaient, 
dans cotte fonction, un prestige nouveau. 

Nul ne pouvait 6tre investi de la dignite sacerdotale, 
s’il n’avait donne, tout d’abord, des preuves suffisantes 
de son savoir. Au surplus, sa vie devait etre pure et son 
corps sans dofauts. 

Les revenus des Mages se composaient de la dime qu’ils 
prelevaient sur les produits naturels du sol, des contri- 
butions volontaires que s’imposaient parfois les citoyens, 
des presents que leur ofiraient les souverains et les 
grands de l’empire, des droits que leur payaieut ceux qui, 
ayant contracts uno souillure legale, avaient recours aux 
ceremonies expiatoires etablies par la loi, des offrandes 
qui leur etaient dues a l’occasion dc certaines prieres, et 
dos droits que la coutuine les autorisait a exiger des 
families lorsqu’ils presidaient aux funerailles de quel- 
qu'un des leurs. 

On a cru pendant longtemps, et la plupart des auteurs 
continuent a le souteuir, que les Mages professaient le 
polytheisme. C’est une erreur qu’il importe de signaler. 

* La theologie des Perses, dit M. J. Roynaud, procede 
« de la definition categorique du bien et du mal, et, de- 
« terminant sur ces principes les lois de l'union des crea- 
« tures entre elles et avec Dieu en vue de la resistance 
« au mal et de la perseverance dans le bien, elle se con- 
« clut par la prophetie de la reconciliation finale de tous 
« les etres dans une adoration commune (1). » 

Ormuz est le dieu supreme qui crea le ciel, la terre et 
les hommes. 

(1) J . Reynaud, Encyclopedic nouvelle % art. Zoroastre . 



CHAP. IV. — INITIATIONS CHEZ LES MAGES, ETC. 71 

II a sous ses ordres un nombre plus ou moins conside- 
rable d’esprits, a la tete desquels sont placees la Bonte, la 
Veritd, la Justice, la Piete, laRichesse, l’lmmortalite, qui 
doivent etre regardees comme les six attributs principaux 
del’Etre souverain. 

* La terre, telle qu’elle est dans la pensee d’Ormuz, difc 
« M. Alfred Maury, telle qu’elle etait au premier instant, 
« en sortant de ses mains, n’etait pas moins parfaite en 
« son espece que le ciel. Elle formait un lieu pur de de- 
i lices donne a l’homme. Le pays d? Aricine, avec ses 
« belles eaux et ses opulentes verdures, representait 
« 1’Eden. La source Ardonisour, si celebre dans les poe- 
« sies Nackas, n’est meme, a ce qu’il semble, que le pri- 
« mitif de la fontaine qui, selon les Hebreux, jaillissait 
« du milieu du jardin. Dans le Vendidad-Sadd, Ormuz 
« annonce lui-meme qu’il a cre£ ce lieu pour le bonheur 
« des etres. Mais a peine a-t-il fait entendre sa voix, que 
« le Mai, qui vient de faire son entree dans le monde, 
« cleve a son tour la sienne pour le contredire. Le Mai ne 
« parait pas precisement coeternel a la divinite ; mais, de 
« m&me que dans la Bible, il se manifeste, des que la 
« creation est sortie des mains du Createur. II est ici per- 
* sonnifxe dans le personnage d 'Ahriman, qui offre la 
t plus frappante analogie avec le Satan de la theologie 
« chretienne : comme celui-ci, il se montre originaire- 
<t ment sous la forme du serpent (1). » 

Ahriman est second^, dans sa lutte contre l’humanitS, 
par une foule d’esprits mechants. Ormuz invite les hom- 
ines et les intelligences celestes elles-memes a combattre, 
sous sa direction, l’armee des mauvais genies. Or, nous 
voyons dans les Nackas, que cette guerre du hien contre 
le mal finit par la defaite des legions ahrimaniques, et 


(1( A. Maury, Encyclcpedie modcrne , art. Mazd&sme* 



73 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.* M.\ 

qu’Ormuz les condamne a rester eternellement emprison- 
nees dans les douzackh. 

Ormuz, etant la source de toute lumiere, avait le feu 
pour symbole. 

Do la vient la profonde veneration que les disciples de 
Zoroastre professaient pour cet element, et en particular 
pour le soleil. 

Les Perscs et les Assyriens admettaient I'existence de 
nombreux genies, repandus un peu partout, et charges 
par Ormuz deveiller an salut des peuples et a la conser- 
vation des individus. II y en avait meme qui presidaient 
a chaquc jour do l’annee. Leur mission etait de s’opposer 
partout et toujours au mal que s’etforgaient de faire les 
intelligences pernicieuses dont Ahriman etait le chef. 

Les Mages attribuaient aux etres, quels qu’ils fussent, 
une forme primitive qui conslituait leur essence et survi- 
vait a leur destruction. A la mort de l'homme, cette sub- 
stance immaterielle rotournait au ciel, d’oii elle etait ve- 
nue. C’etait la que les sacrifices ct les prieres des vivants 
allaient la trouver. 

La morale des Perses consistait a combattre le mal 
moral et le mal physique, personnifies Tun et l'autre dans 
Ahriman. 

Aussi, pour plaire a Ormuz, il ne suffisait pas que le 
disciple de Zoroastre remplit exactement ses devoirs re- 
ligieux. II devait encore ne rien negliger pour rendre a sa 
demeuro terrestre une partie de sa beaute primitive. Cul- 
tiver la terre, la convrir de plantes utiles et agreables, 
chercher a l’embellir en mettant a profit tous les secrets 
dc la science, Gtaient autant d’actes meritoires aux yeux 
de la divinite. Enfin, la loi recommandait au fidele d’cn- 
tourcr dc soins les animaux domcsliques et d’eu multi- 
plier le nombre. Le bocuf, le chien et le coq, en parlicu- 
Iier, faisaient l’objet de sa sollicitude, parce qu’ils 
reprdsentent : le beet if le labourage, le chien la surveil- 
lance des troupeaux, et le coq la vigilance matinale. 



CHAP. IV. — INITIATIONS CHEZ LES MAGES, ETC. 73 

Les sciences profanes n’etaient pas non plus dedai- 
gn6es par les Mages. Les mathematiques, la geometrie 
et 1’architecture occupaient une large place dans leur 
enseignement. Mais ils ne communiquaient ces diverses 
connaissances qu’aux inities, et a ceux qui se destinaient 
au sacerdoce. 

Comme en Egypte, le souverain 6tait norame par los 
pretres, et ne faisait rien sans avoir l’assentiment du pon- 
tife supreme et de ceux qui partageaient sa sollicitmle 
pastorale. Le grand pretre ou Mubad-Mubadam 1’ac- 
compagnait partout, meme a 1’armee. et l’aidait du se- 
cours de ses lumieres, lorsqu’il avait a prendre une 
mesure de quelque gravite. 

Ici se presente une question que la plupart des his- 
toriens se sont posee, sans pouvoir la resoudre d’une 
maniere satisfaisante. 

Les initiations mithriaques remontent-ellesaZoroastre? 
Les auteurs pai'ens se taisent sur ce point. Plutarque 
est le seul qui en fasse mention dans la Vie de Pompee. 
II raconte que les Mysteres de Mithra avaient ete appor- 
tes en Occident par des pirates Ciliciens, 68 ans avant 
notre ere. Quoi qu’il en soit de cette assertion, qu’il nous 
est impossible de controler, nous savons que, pendant les 
premiers siecles du cbristianisme, les pretres Chaldeens 
et Syriens propagerent, dans presque toutes les parties 
de l’Empire, les initiations etablies en l’lionneur de 
Mithra. 

La doctrine qui servait de base a ces Mysteres etait 
d’une grande severite. Apres avoir constate ce fait, 
M. Lajard ajoute : 

« Le danger inseparable de certaines 6preuves aux- 
« quelles etaient soumis les neophytes, le titre de soldat 
« de Mithra qu’ils recevaient au premier grade, les si- 
« mulacres de combats qui precedaient l’initiation il cha- 
« cun des autres grades, les couronnes qu’on decernait 



74 OBIGINES FANTAISISTES DE LA F.\ M.'. 

« aux ini ties, etaient autant de particularity qui don- 
* naient a la celebration de ces Mysteres un caractere 

< militaire et belliqueux. Elies durent exercer une puis 
t sante influence sur l’esprit et l’imagination des 16gion- 
« naires romains ; et si, comine les monuments s’accordent 
« a nous le prouver, lo mithriacisme comptait de nom- 
« breux proselytes dans leurs rangs, on pout attribuer ce 
« succes, non moins a la cause que je viens de signaler, 
« qu’au penchant pourainsi dire irresistible qui entraine 
« le commun des hommes dans ces associations secretes, 
« oti chacun arrive avec la certitude, ou tout au moins 

< avec 1’espoir d’obtenir la revelation des mysteres les 
« plus profonds de la religion et de la nature (1). » 

L’auteur que je viens de citcr rattache les Mysteres de 
Mithra a la religion astronomique des Chaldeens. II pre- 
tend quo le dognio fondamental de cette doctrine etait la 
transmigration dos dines. 

Lc but do 1’initiation aux Mysteres, d’apres lui, aurait 
ete de donner a ceux que l’on admettait le moyeii d’arri- 
ver au huitieme ciel, oil Mithra lui-mbme se chargeait de 
les introduire. 

Lorsque les aspirants avaient courageusement soutenu 
les epreuves, on leur administrait uno sorte de bapteme 
et on les marquait d’un signe particular. Ils etaient 
ensuite couronnes et armes. 

Les inities parcouraient successivemcnt sept grades. 
Ces sept grades formaient l’echelle aux sept Echelons, 
dont le premier, nous dit Origene, etait de plomb, le se- 
cond d’otain, le troisierne de for, le quatrieme de cuivre, 
le cinquieme d’un alliagc, lc sixiemc d’argent, et le sep- 
tieme <l’or. 

Ces sept echelons etaient consacres aux sept divinites 
de la semaine, qui representaient les sept planetes, aux- 
quelles les Egyplions rapportaient les sept metaux. 

(1) Lajard, Encyclopedic nonvelle . 



CHAP. IV. — INITIATIONS CHEZ LES MAGES, ETC. 75 

Les inities offraient un sacrifice a Mithra. On lui im- 
molait d’ordinaire un jeune taureau, mais cet animal fut 
plus cl’une fois remplace par des victimes humaines. 

Quelques-unes des ceremonies usitees dans les initia- 
tions mithriaques rappellent celles qui etaient et qui sonfc 
encore en usage dans l’Eglise catholique. Les ecrivains 
religieux des premiers siecles ont pretendu, non sans 
quelque raison, que les Perses etles Chaldeens les avaient 
empruntees aux Chretiens, ce qui prouverait que les ini- 
tiations antiques ne s’etaient pas conservees telles que les 
Mages les avaient etablies. Ils auraient pu supposer avec 
autant do vraisemblance que Zoroastre etant venu apres 
Moisc, suivant l’opinion des historiens les plus autorises, 
l’auteur du Zend-Avesta n'avait rien tvouve de mieux que 
d’adopter, en partie, les rites en usage chez le peuple de 
Dieu. 

Nonus, Elias de Crete et Nicetas parlent des epreuves 
que l’on imposait it ceux qui voulaient se faire initier aux 
Mysteres de Mithra, eteD particulier dujeune de 50 jours 
par lequel ils devaient debuter. On les enfermait.ensuite 
dans un lieu obscur, cornine a Heliopolis. Lorsqu’on les 
ramenait a la lumiere, c’etaii pour les condamner a passer 
dans la neige ou l’eau froido un temps assez long. Enfin, 
on leur infligeait quinze fustigations, de deux jours cha- 
cune. Ces fustigations, fait observer un auteur auquel 
probablement l’epreuve a paru dure, etaient, sans doute, 
separees par les intervalles necessaires aux inities pour 
reprendre de nouvelles forces. 

Les Perses, les Chaldeens et les Assyriens vdneraient 
tous egalement le soleil, sous le nom de Mithra. Le peu- 
ple considerait cet astre comme un dieu; mais pour les 
pretres et les initios, il n’etait que le tabernacle de la 
divinite. 

Je dois faire observer ici que la theologie des Chaldeens 
ne differait presque pas de celle de Zoroastre. Les Chal- 
deens et les Perses croyaient a l’influence des constel- 



76 OUIGIN'ES FANTAISISTES DE LA F.\ M.\ 

lations sur la destinee humaine. De la ce fatalisme que 
Ton a reproche, avec raison, aux peuples orientaux. 

II n'en est pas moins vrai que les savants de ces deux 
grands pays etaient en possession de connaissances as- 
tronomiques aussi precises qu’elendues. Les observations 
des Chaldeens, en particulier, remontaient A une epoque 
fort roculee, au dire de Callisthene. Les plus anciens cal- 
culsd'eclipses de soleil quo nous connaissions d’eux, sont 
de 721 nvanfc Jesus-Christ. Ptolemee les a enregistres dans 
son A Imagpste. Les Chaldeens etaient, en outre, parvenus 
a determiner le mouvement moyen de la lune et si predire 
exactement les eclipses de cet astre. 

« Par la fixation des points equinoxiaux et solstitiaux, 
« dit M. Guigniaut, de l’lnstitut, ils avaient trouve a peu 
i pres l'annee vraie, avec ses quatre saisons, et divise 
€ l’ecliptique en douze parties egales on doderatemories, 
t ce qui les mcna A. cette construction sirguliere, astrolo- 
t gique et symbolique tout ensemble, qu’on appelle le zo- 

* diaque. Le zodiaque nous parait, ainsi qu’A M. Ideler, 

< d’iuvention chaldeenne; seulement nous allons plus loin 
« quo lui, et surtout que notre ami Letronne, qui est re- 
c venu en partie, dans ces derniers temps, A son opinion. 

* Nous pensons, avec M. Ideler, que les Chaldeens ont 
« eu a la fois les signes et les noms des signes; avec 
« ?,I. Letronne, que les noms, tels que les Grecs nous les 
« - nt transmis, etaient inseparables des figures zodia- 

< rales, les impliquaient necessairoment. Mais au lieu de 
« rapportcr aux Grecs et les noms et les figures, comme 
« persists A le faire notre savant ami, en laissant seule- 
« ment aux Chaldeens la division abstraite et purement 

* astronomique de l’ecliptique, nous croyons que les 

* Chaldeens ont tout invente, signes, noms et figures, en 
i un mot qu’ils ont cree tout d’une piece, le zodiaque tel, 

« A peu pres, que nous 1’avons (1). » 

(1) Guigniaut, Encycloptdie moderne> art. Chaldde. 



CHAP. IV. — INITIATIONS CHEZ LES MAGES, ETC. 77 

Le nom de Chaldeens, quand il est question de science 
et de theologie, s’applique d’une maniere exclusive a la 
caste sacerdotale. La comrae en Perse, enEgypte, et dans 
les Gaules, les pretres ne communiquaient ce qu’ils savaient 
qu’a de rares inities, et souvent d’une maniere incom- 
plete. 

On peut done supposer, a defaut d’autres preuves, que 
les Mysteres mithriaques, dont jeviens deparler. etaient 
un res te des initiations imaginees par les pretres chal- 
deens et les Mages, pour empecher que leur science ne 
devint l’apanage de la fou le. 


Les Brahmanes et les Gymnosophistes diiTeiaient, sur 
ce point, des pretres de la Perse et de la Chaldee; car ils 
teuaient a honneur d’avoir un grand nonibre de disciples. 
Strabon nous raconte qu’ils avaient coutume d’envoyer 
un des leurs aupres des femmes enceintes pour capter 
leur conliance, et s’assurer l’education des enfants qui 
devaient naitre. 

Ces philosophes habitaient hors des villes, et menaient 
une vie rigide. Amen pretend qu'AIexandre les avait en 
grande veneration a cause de leur Constance a mepriser ce 
que les autres homines recherchent avidement. 

11s couchaient sur des peau::, ne rnangeaient point de 
viande et observaient un denii-cuiibat, que quelques au- 
teurs ont trouve meritoire. Chacun d'eux avait sa cellule. 
Ils ne se reunissaient que pour philosopher et chanter des 
hymnes en l’honneur de la divinite. Leurs disciples de- 
vaient etre forts attentifs aux discours qu’ils leur adres- 
saient, si bien que celui (Ventre eux qui avait le malheur 
de rompre le silence ou sculement de cracher pendant la 
lecon du maitre, etait exclu de la reunion le reste de la 
journSe. 

Apres etre reste trente-sept ans avec eux, leurs disciples, 



78 OntGINES FANTA1SISTES DE LA F.\ M.\ 

qui otaient alors de veritables initios, pouvaient, en toute 
liberty, retourner dans le monde et contracter mariage. 
Mais il leur etait defendu de philosopher avec leurs fem- 
mes ; car, si elles manquaient de sagesse, dit Strabon, il 
y avait tout & craindre pour les secrets qn’on leur con- 
fiait, ct si, an contraire, elles possedaient lcs qualites 
qu’exige l'etude de la philosophie, tout faisait supposer 
qu’une fois philosophes. elles refuseraient d'obeir h leurs 
marts. Il parait cependant que cette regie n’etait pas ab- 
solue, au dire de Nearchus. Get auteur fait observer 
neamnoiits que les fomincs n'arrivaieut jamais ii eire ini- 
tides completement. On voit que la Frane-Magonuerie 
d’adopliou n’est pas une chose nouvelle. 

Les Brahmanes disaient que la vie presente, pour ceux 
dont la conduito s’est toujours harmonisee avec les eusei- 
gnements de la philosophie, no doit litre considerec que 
comme une sorto do conception. Ils croyaient quo la mort 
est une vraio naissance fi la vie de bonheur qui attend 
l’homme vertueux. Ils repetaient souvent a leurs disciples 
quo les accidents qui vienuent trouble r l’existence hu- 
mainc tie sont ni un bien ni un mal, attendu que les 
memos choses plaisent mix uns et deplaiscnt aux autres, 
et produisent parfois, suivant la difference des temps et 
des circonstances, cette double impression sur les memes 
indi vidus. 

Ils enseignaientaussi que la terre est spherique, quo le 
monde avait ou un commencement et qu’il aurait une fin, 
que l’uuivers etait l’osuvrc do Dieu, qui, apres l’avoir 
fonne au inoyen de ce qu’ils appelaient la quintessence 
des etres, le conservait et le gouvernait. Ils soutenaient 
enfin que l’essence divine est presente partout, qu’ii la 
mort les justes serout recompenses et los mediants 
punis. 

Les Brahmanes se divisaient entrois grandes families, 
lcs Brahmanes proprement dits, les Germanes et les 
Gymnosophistes. Les Germanes se suhdivisaient, do leur 



CHAP. IV. — INITIATIONS CHEZ LES MAGES, ETC. 79 

cotd, en Germanes et Hjiobiens. Ces derniers jouissaient, 
parait-il, d’une grande estime, i cause de l’austerite de 
leur vie. Ils se nourrissaient exclusivement do fruits sau- 
vages, etaient vetus miserablement, et observaient un 
celibat rigoureux. 

Les Gymnosophistes ne portaient aucun vStement, s’il 
faut en croire la plupart des auteurs. Suivant d’autres, 
leur costume se bornait a une ceinture. Saint Augustin 
partage ce dernier sentiment, qui parait etre le plus pro- 
bable (1). 

Certains Brahmanes remplissaient les utiles fonc- 
tions de medecins. n’etaient pas sedentaires. Ils 

allaient et venaient, visitant les malades et leur adminis- 
trant des remedes d’une efficacite problematique. Ils con- 
naissaient le moyen, nousraconte Strabon, de faire cesser 
la sterilite des femmes. 

Get ecrivain facetieux ajoute qu’a cause de ce mer- 
veilleux privilege, on leur donnait volontiers l’hospi- 
talite. 

Lucien a pretendu, & propos de la mort de Peregrinus. 
qu’ arrives a un certain dge, les Brahmanes de tous rites 
dressaient eux-memes leur bucher, y mettaient le feu et 
s’avancaient gravement au milieu des flammes, conser- 
vant jusqu’au bout leur dignito de philosophes. 

Les Gymnosophistes de l’lnde habitaient sur les rives 
du Gange. Ceux d’Ethiopie s’etaient lixes a quelque dis- 
tance du Nil. Ces derniers n’avaient pas de maison et 
vivaient, isolement. Us se livraient tour a tour a l’etude et 
aux exercices de la vie religieuse. On croit generalement 
que les Gymnosophistes d’Ethiopie dtaient une branche 
d6tach§e de ceux de l’lnde. Mais ils refusaient de recon- 
naitre cette origine. 

La doctrine de ces philosophes ne differait pas d’une 
manure sensible de celle que nous avons attribute aux 
Brahmanes. 

(1) August., De civit . Dei, lib. XIV, cap. xvu. 



80 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.\ M.’. 

Les Gymaosophistes avaient des disciples, comme les 
Brahmanes. Les soumettaient-ils k des epreuves, suivant 
en cela 1’exemple des pretres egyptiens ? L’histoire est 
rauette sur ce point. 

Les anciens Brahmanes ont des continuateurs dans la 
secte des Bramines, dont je n’ai pas a m’occuper, les 
Logos maronniques n’ayant jamais souge a les classer 
parmi les Enfantsde la Veuvr. 


II n’en est pas de meme des Druides, qu’elles ont adop- 
tes, je ne sais pourquoi. II n’y a, en eitet, rien de commiui 
entre cette caste sacerdotale et les chevaliers de l’Equerra 
et dn Fil a plomb. 

Suivant une opinion, qui parait etre celle des ecrivains 
les plus competents, les Celtcs. dont les Gaulois fai.saient 
partie, descenduient de Gomer, Ills aine do Japhut. 

Lour premier etablissemcnt etait situe dans la Haute- 
Asie. non loin de la mer Caspienne. Pendant longtemps, 
ils porlercnt lo nom de Goiuariens, de Gomares ou Go- 
marites. Go peuplc se repandit en Armenie, en Cappadoce, 
en Phrygie, et dans les environs du Pont-Euxin. Ceux 
d’entre les Gomares qui occuperent cette derniere con- 
tree sont connus sous la denomination de Cimberiens, ou 
Cimbres (1). Apres avoir peuple les bords de la Vistula ct 
la Chersonese Cimbrique, ils se ropandirent dans la 
Gaule, ou leur nom de Cimbres se transforma on celui 
de Gaulois. 

Les Romains appliqndrent la denomination de Celtes 
aux peuplades qui oeeupaient le territoire dont se com- 

(1) Quelques historiens out cru que les Cimbres et les Cimmeriens 
£taieut deux peuples di brents. Jlais rien ne justifie cette opinion. 11 y 
a eu plusieurs emigrations snccessives de Cimmeriens. Les derniers 
Emigrants exer<;aient une poussee sur ceux qui les avaient prdc^Jes, et 
les contraiguaieiit ainsi a poursuivre leur route vers le norcl et Touest 
de l’Lurope. 



CHAP. IV. — INITIATIONS CHEZ LES MAGES, ETC. 81 

pose la France actuelle. Mais, en realite, la race celtique 
embrassait un grand nombre de peuples disperses en. 
Europe et en Asie. 

Ceux d’entre les Gomares qui occuperent tout d’abord 
la Phrygie ne tarderent pas a se repandre dans la Thrace, 
la Grece et l’ile de Crete. Ils sont passes a la posterity 
sous le nom de Titans. 

Un savant benedictin, dour Pezron, a montre, par de 
noinbreux exemples, que la plupart des mots dont se 
servaient les Grecs avaient une origine celtique. 

Voici ce que nous lisons dans une lettre que ce reli- 
gieux ecrivait a l’abbe Nicaise, un de ses amis : 

< Vous sere/, surpris, Monsieur, quand je vous dirai 
« que j’ai environ sept ou huit cents mots grecs, je dis de 
« simples racines, qui sont tires de la langue des Celtes, 
« avec presque tous les nombres; par exemple, les 
« Celtes disent dec, dix; et les Grecs, deka. Les Celtes 
« disent pemp, cinq ; et les anciens Grecs eoliens, pempd. 
« Les Celtes disent pedwar ou petoar, quatre; et les Eo- 
« liens, pe'torcs. Les Celtes disent undec, onze ; ddoudec , 
« douze, etc. Les Grecs endeka , dodeka, etc. Jugez du 
« reste par cet echantillon (1). » 

Je n’ai insiste sur l’origine des Celtes qu'afin d’expli- 
quer la communaute de croyances qui existait entre les 
anciens Druides et les sages de l'Orient. 

Les Gaulois avaient meme conserve plus fidelement 
que lesPerses, les Medes et les pretres egyptiens certai- 
nes parties du culte rendu h Dieu par les patriarches. 
Comme ces derniers, ils n'erigeaient a la divinite ni tem- 
ples, ni statues. Les sacrifices se faisaient dans des lieux 
solitaires, que le sejour de l’homme n’avait souilles d’au- 
cun crime, et sur un simple autel de pierre brute. Ils 

(I) ICucyclopcdlc ou Diciionnaire universel raisonn^, art. Ccllts. 


v.\ M.-. 


6 



82 ORIGINES FANTAXSISTES DE LA F.\ M.\ 

choisissaient de preference les lieux eleves, se confor 
,nant ainsi k tine tradition que nous retrouvons dans 
i’Ecriture. 

L’idee que les Druides se faisaient de la divinite etait 
grande. Ils croyaient qu’clle devait etre honoree par le 
respect, le silence et l’admiration, autant, sinon plus, que 
par les sacrilices. Ils ne voulaient pas qu’on lui erige&t 
des statues, parce que rien, dans l’homme, ne peut don- 
ner une idee, memo lointaine, de ses hautes perfections. 
Pour eux comrne pour les Mages, comrae pour les Chal- 
decns, les Drahmanes, les Gyranosopliistes et les pretres 
dgyptiens, il n’y avait et ne pouvait y avoir qu’un Etro 
Supreme, createur do toutes choses. 

Us enseignaient que l’ame est immortelle. Ceux dont la 
vie avait ete souillee par des parjures. des assassinats ou 
des adullercs desceudaient dans le Tartai'e pour y etre 
chillies eternellement. Ceux, au contraire. qui s’etaient 
fait remarquer par la regularite de leur conduite, habi- 
taient un lieu de deli cos plus brillant que le soleil. Les 
guerriers morts pour leur patx’ie etaient recus dans le 
Valhalla, avec Hesus, le dieu somcrain. De la, nous 
disent les historiens, le courage indomptable dont les 
Celt's faisaient preuve dans les combats. 

1 .os Druides resisterent longtemps au toi’rent qui en- 
tralnait les foules vers l'idolatrie. Mais ils durent coder a 
1’opiniAtrcte du peuple, et fermer les yeux sur des abus 
auxquels ils ne pouvaient remedier. 

11s imkerent en ccla les pretres d’Egyptc, qui prirent 
It parti de tolex’er les superstitions populaires afin de 
eouserver leur influence, se reservant de livrer intact k 
reux qu'ils mitiaient le L'esor de la verite. 

< En Egypte, dit Synesius, les prophetes ne perinet- 
p tent a aucun artiste <le representer les dieux, de petir 
< qj i! ne s’ecarte trop do l’ideequ’il faut en avoir. Mais ils 
« savent bien se jouer du peuple au moyen des bees 



CHAP. XV. — INITIATION'S CHEZ LES MAGES, ETC. §3 

« d’eperviers et d’ibis qu’ils font representer en relief sur 

* la facade des temples ; tandls qu’ils s’enferment dans le 
« secret des sanctuaires pour derober a la vue de la foule 
« les mysteres qu’ils c61£brent devant des globes, qu’ils 

* ont encore soin de cacher sous des appareils ing^nieux. 
t La precaution m&me qu’ils prennent de couvrir ces 
c globes a pour but de ne pas rdvolter le peuple; car tout 
« ce qui est simple il le meprise ; et il faut, pour 1’amu- 
« scr, des objets qui le frappent et le surprennent; au- 
« Irement on ne gagne rien ; c’est Id son caractere (1). » 

Le dieu unique qu’adoraient les Druides s’appelait 
Hesus. Les Scandinaves qui etaient. eux aussi, de race 
ceLique, lui donnaient le nom d’Odin. C’etait to ujours & 
l’ombre de grands chines qu’ils lui offraient leurs sacri- 
fices, parce que, des la plus haute antiquite, les peuples 
avaient consacre cet arbre h la divinite. 

Les Druides, comme les sages de l’Orient, croyaient a 
1’origine divine de l’liomme. 

Pour sauver du naufrage les dogmes de leurs aieux, ils 
ne trouverent qu’un moyen, celui auquel avaient eu 
recours les Chaldeens, les Mages, les sages de 1’Egypte 
et les Brahmanes', et qui consistait a former des Sieves et 
h les initier aux Mysteres. 

Les pretres egyptiens et les sages de l’Orient se 
servaient, en partie, de l’ecriture pour instruire leurs 
disciples. Les Druides, au contraire, avaient adopte, 
d’une maniere exclusive, l’enseignement oral. Ceux qu’ils 
voulaient bien admettre dans leurs rangs etaient obliges 
d’apprendre par coeur tout ce qu’ils devaient savoir. 

Afin d’ aider leur memoire. on avait redig£ en vers les 
diverses matieres qui faisaient partie de l’enseigne- 
ment. 

Ils faffiiliarisaient leurs disciples, non seulement avec 


(i) Do>£ Martin, La Religion tics Gavloh , t. I flr , p, 20, 



84 ORIGINES FANTAIS1STES DE LA F.\ M.*. 

les choses de la religion, mais encore avec les lettres et 
les sciences profanes. 

Les Druides connaissaient la forme de la terre, s’occu- 
paient, a l’exemple des Chaldeens, du mouvement des 
astres, des phenomenes de la nature, de mathematiques 
et de geometrie. La jurisprudence et la politique ne Ieur 
etaient pas etrang6res, puisqu’ils rendaient la justice en 
meme temps qu’ils dirigeaient les affaires de l’Etat. 

Ils exergaient aussi la medecine. Mais on les accuse 
d’avoir mele a cette science une foule de superstitions 
auxquelles ils ne croyaient pas. 

Le college ou les Druides achevaient leur education 
etait en Angleterre. Ils l’avaient etabli de l’autre cote de 
l’Ocoan, alin de le soustraire a la funeste influence des 
idees nouvelles que les etrangers avaient apportees dans 
les Gaules. 

Un grand nonibre d’eerivains placent les Druides sur 
le ineme rang que les Mages, les Chaldeens et les Gymno- 
sopliistes. et les citent, comme etnnt les peres de la philo- 
sopliie grecque, au memo titre que les sages de V Orient. 

Citons, parmi ces auteurs, Diogene Laerce, Polyhis- 
tor, Origene, Clement d’ Alexandria, Aristote et Sotion. 
Le temoignage de ces deux derniers a une valeur toute 
particuliere. 

Nous avons vu que les pretresses jouaient, dans les 
Mysteres d’Heliopolis et d’Eleusis, un role relativement 
important. II en etait de memo dans les Gaules. Les 
Druidesses jouissaient d’unc grande influence; car, non 
contentes de presider a la plupart des sacrifices, elles 
faisaient profession de predire l’avenir. Sous ce rapport, 
les Druides se separaient absolument desBrahmanes qui 
circonscvivaient le plus qu’ils pouvaient le role de leurs 
femmes. 

Les Druidesses se divisaient en trois classes : les unes 
gardaient tonjours la virginite; les autrcs, quoique ma- 
riees, observaient la continence toute l’annee, a l’excep- 



CHAP. IV. — INITIATIONS CHEZ LES MAGES, ETC. 85 

tion d’un jour, qu’elles pouvaient passer avec leurs ma- 
ris. Enfin, il y en avait qui menaient la vie de famille et 
qui elevaient elles-memes leurs enfants. 

Tel est, en resume, l’ensemble des faits que les histo- 
riens nous ont transmis sur les initiations druidiques. 
Dans le chapitre suivant je ferai connaitre, avec quelques 
details, les points de contact qui existaient entre les 
diverses theogonies de l’antiquite. 

Nous verrons, en terminant, s’il est vrai que les Francs- 
Macons se rattachent aux castes sacerdotales de l’anti- 
quite, ou s’ils n’en sont que les plagiaires. 



CHAPITRE V 


La Franc-Magonnerie et les anciens Myst^res. 

Sommaire. — Traits de ressemblance entre les doctrines et les coutu* 
mes du ]>eu)>le liebveu et cellesdes Druides. — Uniformity de croy a ri- 
ces entre les Druides, les pretres dTIeliopolis, les Mages, les Chal- 
deens, les Brab manes et les Gymnosophistes. — Explication de ce 
fait historique aujourd'hui ddmontry. — Que pcnser de la pretention 
qu'ont les sectes maconniques de continuer parrai nous les anciermes 
castes sacerdotales ? — La raagonnerie rejette, sans meme s’en dou- 
ter, les enseignements de ceux dont elle se dit hdritidre. Le 
Grand-Orient de France admet ofllciellement l’athyisme. — Contra- 
diction des adeptes qui, apr£s avoir jurd fidelity aux statuts de la 
Maronnerie , continuent h pz'ofesser des principes religieux. — 
Ignorance de la generality des Francs-Magons, meme au point de vue 
de la science maconnique. — Opinion des domains de TOrdre h 1’en- 
droit de cette question. — En quoi les auteurs magouniques les plus 
exigeants font consister Tinstruction des adeptes. 


Celse, dans ses attaques contre les Chretiens, avait soin 
de mettre en relief les traits de ressemblance qui exis- 
taient entre la doctrine des Juifs et celle des anciens 


Outrages coasultds : Dom Calmet. Dictionnaire do la Bible , — 
Comment . Genes . — Origene, Contr . Crls . — Saint Jerome, In Jcrcnu 
et in Zach . — Eusebe, 2W monstr . — • Prtyar . Evangel , — Cesar, BelU 
Gal , — Josepiie. — Aristote, Be mundo . — Tacite, De Morib . Germ . 

— Strabon, lib . III. — Saint Augustin, Conf . — Saint Clement 
d ’Alexandra, Stro 7 n . — Tertullien, Adv . Marc . — Apolvgdt . 

— Plutarque, Isis et Osiris. — Pune, lib. XXII. — Dioboreoe Sicile, 
lib. I. — Herodote. — Dom Martin, Relig ion des Gauluis. — S. Pellou- 
tier, Histoire des Celtes . — Ammien-Marc., lib. XV. — Saint Chrys., 
Sermons. — Diog. Laert., Prooem. — Cjceron, De Dimnitat. — De 
Divinat. — Macrobe. — Pomponius Mela, lib. III. — Suidas, tome I. 
— J, Saubert, De Sacrificiis . — Denis d’Halicar., lib. II. — Suetone, 
Doniit . — d’Oiugny, L'Egypte ancienne. — V'. Idjiez, La Trinity 




CHAP. V. — LA P. - . M.\ ET LES ANCIENS MSS TERES. 87 

Druides, opposant, comme un argument qu’il croyait 
irrefutable, l’antiquite de ces dogmes a la nouveaute de 
l’Evangile. 

Je crois devoir signaler, a mon tour, ce qu’il y avait de 
commun entre le Druidisme et la religion, la discipline 
et le gouvernement des patriarches et des Juifs. 

Abraham etablit sa demeure sous un arbre, qui n’etait 
autre que le chene de Mambre. II y erigea un autel et y 
offrit des sacrifices. Ce fut la qu’il exer$a l’hospitalit6 
envers trois anges qui vinrent le visiter. 

A partir de ce moment, le chene devint inviolable, et 
personne n’eut ose le couper ou le profaner. 

Dom Calmet, parlant du bois de Bersabee, s’exprime 
ainsi : 

« Ce qu’on lit ici (dans la Genese), et invocabil ibi 
« nomen Domini, il y invoqua le nom du Seigneur, fait 
« croire que le patriarchs (Abraham) planta ce bois pour 
« y dresser un autel, et pour y faire ses actes solennels 

* de religion. 

« II ne parait pas que du temps d’Abraham l’on edt 
« encore bati des temples en aucun endroit du monde, 

* mais seulement des autels, que l’on dressait sur les 
i hauteurs ou dans les bois. On ne trouve riendeplus 
« ancien en matiere de monument de religion, ni chez les 
« auteurs sacres, ni chez les profanes, que ces autels et 
« ces bois sacres. Abraham b&tit un autel dans le bois de 


egyptienne, — Grata Bepoa. — Pernetti, Les fables igypt. et 
gvecq . dcvoilee*. — Lb F.\ Heghellixi, La Maqonnerie considered 
comme le rcsultat des religions egypt., juive et chrilienne . — Ragon, 
Orthodozcie maronnique . — Le F.\ Bertrand et Le F,\ Dupuis, Bis - 
coin's. — Lou bee, Etudes sur la Maeonncrie . — Bernard- Ac arry, La 
Franc-Maconneric du Grand-Orient. — F.\ L&vesque, Aper$u g&n&r. 
et histor. des principals sectes mctQonniques. 

Nota. — L’auteur a du, avant d’ecrire ce chapitre, computer k nou- 
veau les divers auteurs tlejk consults k l’occasion des premiers cha- 
pitres, mais il ne croit pas utile d’en reproduire ici la nomenclature. 




88 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.\ 

# Mambrfi, il planta un bois a Bersabee, et y erigea un 
« ante]. Isaac en dressaun pres do Sichom, et apparem- 

* meat sous le memo chenc, on dans le meme bois ou 
€ Josue en batit un quclque peu avant sa mort ( 1 ). » 

La conduite dos palriarches ifavait rien (pie de fort 
legitime. Mais elle 11c tarda pas a otre mal interpretec. si 
bien (pie la superstition imagina toute sorte de merveilles 
sur le chene do Mam b re et sur les chenes en general. 

Lcs Gaulois, de lour cote, avaient pour cet arbre une 
profondo veneration. Tous les sacrifices devaicnt se faire 
ii sou ombre. Les Druides fixaient leur demeure et 
reuiiissaieat ieurs assemblies dans des bois oxclusive- 
ment composes dech&nes. Ils y rendaiont la justice, car, 
commc les Mages de la Perse, ils etaient en meme temps 
pretros et magistrals. Enfin, ils etablissaient leurs col- 
leges dans les forets de chencs, et cueillaient sur cet 
arbre le gui sacre, qu’Hesus, le Dieu supreme, prenait 
soin d’y fniro pousser. 

Les Juifs avaient u a Grand Pretre. qui etait le chef de 
la caste sacerdotale. 

A la tote des Druides setrouvait une sorte de Souverain- 
Pontife, dont le pouvoir et la haute dignite etaient 
rcconnus de tous. 

Les Juifs expulsaient dc la Synagogue ceux d’entre 
eux qui s’etaient rendus indignes de participer, avec le 
reste du pcuple, au culte public rendu a Jehovah. 

Lcs Druides frappaient d’excommuuication les Gaulois 
qui refusaient do so soumettre a leurs sentences, et cette 
exclusion des Mystercs sacres etait considcrec comrne la 
peine la plus grave qui put atteindre un liomme. 

Nous retrouvons chez les Egyptiens. les Perses, les 
Chaldeens, les Brahmanes et les pretres d’Eleusis la 
memo hierarchie sacerdotale quo choz les Juifs et les 


(1) Dom Calmet, Comment, Genes . 



CHAP. V. — LA F.\ M.*. ET LES ANCIENS MYSTERES. 89 

Gaulois. Le culte des bois sacres et 1’excommunication 
etaieut connus et pratiques sur les bords du Nil et sur les 
rives du Gange, aussi bien qu’a Babylone, & Persepolis 
et a Athenes. 

Les Juifs se reunissaient tous les ans au Temple de 
Jerusalem, et avant la construction du Temple, a l’endroit 
on se trouvait l’Arche. 

Toutes les annees aussi les Druides s’assemblaient au 
pays Char train, ou les Gaulois accouraient en foule, pour 
y offrir des sacrifices. 

Abraham re$ut l’ordre d’immoler son fils unique. II 
obeit a la volonte du Tres-Haut, qui ne permit pas que 
le sang d’lsaac coulat sur le bficher. 

Nousretrouvons 1’histoire du Patriarche dans celle de 
Saturne, telle que nous 1’ont transmise les Scrivains du 
paganisme. Abraham etait roi comme Saturne, comme 
Saturne il avait un fils unique, concu miraculeusement. 
Saturne se circoncit et fit de la circoncision une p"esc op- 
tion rigoureuse pour son armee. Le Seigneur imposa 
a Abraham et a toute sa posterite l’obligation de se 
soumettre a la meme loi. 

Le sacrifice d’Abraham peut 6tre considere comme la 
source originclle des sacrifices humains, qui furent pra- 
tiques chez tous les peuples de l’antiquite, et en parti* 
culier chez les Gaulois. Les Juifs eux-memes, intcrpre- 
tant mal la loi mosaique. croyaient que, dans certains 
cas, ces sortes d’immolations etaient permiscs. Notez 
encore que lorsqu’il s'agissait d’apaiser les dieux irrites, 
les principaux de la cite devaient de preference offrir en 
holocauste celui de leurs fils qu’ils aimaient le plus. 

Les pretres de la tribu de Levi ne paraissaient dans le 
temple que rev&tus de l’ephod, ou tunique de couleur 
blanche. 

Les Druides se servaient dans leurs sacrifices de robes 
a peu pres semblables. En Egvpte, a Eleusis, en Perse et 
en Chaldee, l’usage etait le meme, ainsi que mes lecteurs 



90 


ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.\ M.\ 


ont pu s’en convaiucre en lisant ce que j’ai dit au sujefc 
de ces peuples. 

Chez les Gaulois, les femmes jouaient un role impor- 
tant comme pretresses. 

On n’ignore pas quelle influence les femmes de la Bible 
ont exercee parmi les Hebreux. Les pretresses d’Heliopo- 
lis, de Perse, de Chaldee, d’Eleusis. et. plus tard, les Py- 
thonisses, rappellent a lour (our les Druidesses gauloises. 
Les Brahmanes eux-momes initiaient leurs femmes, dans 
la mcsure du possible. 

Le Dicu des Juifs frappait d’anatheme certains peuples, 
& cause des crimes qu’ils avaient eommis. Cet anatheme 
s’etendait aux proprietes clles-memes , qui , des lors, 
appartenaient au Seigneur. Celui qui se serait permis de 
s’eu approprier une partie aurait encouru des peines 
terribles. 

Les Gaulois avaient coutume de vouer au dieu Mars le 
butin qu'ils faisaicnt sur leurs enncmis. Quiconque avait 
le malheur d’y toucher etait condamne a mort. 

On comiait l’histoire du veau d’or fabrique par les 
Hebreux, et l’acte d'idolsltric dont le peuple de Dieu se 
rend it coupable a cotte occasion. 

Les Gaulois avaient leur taureau d’airain, sur lequel 
ils pretaient serment. Le boeuf Apis des Egypticns, les 
taurcaux gigantesques qui gardaient, a Pcrsepolis, la 
porte d’entree de Tak-Jamscliild, la coutume oh l’on etait 
de sacrifier un de ces animaux pendant les initiations 
mitbriaques, et les soins respectueux dont Zoroastre 
voulait que ses disciples entourassent le boeuf, le plus 
utile, a scs yeux, des animaux domestiques, sont la preuve 
irrecusable d’une tradition commune a tous les peuples 
de 1’antiquite, a l'endroit des liommages dont ce quadru- 
ple fut l’objet des les premiers ages du monde. — Chez 
les Brahmanes, lo boeuf, la vache et les jeunes taurcaux 
etaient consideres comme des animaux sacres. 

Dans les calamites publiques, les Gaulois choisissaicnt 



CHAP. V. — LA F.\ M.\ ET LES ANCIENS MYSTEEfiS. 91 

un homme, qu’ils maudissaient et qu’ils offraient aux 
dieux, afiu d’apaiser leur colere. 

Qui ne voit la une reminiscence de la ceremonie du 
bone emissaire? A la fete de l'Expiation, qui avait lieu le 
10 du mois de tizri, les princes du peuple presentaient 
au grand pretre deux de ces animaux. L’un etait immold 
et l’autre conduit dans le desert et abandonne, apres 
avoir ete charge des maledictions du peuple. En Egypte, 
comme chez les Hebreux, les victimes humaines etaient 
remplacees par des animaux. 

Les Gaulois etles Grecs partageaientlesdepouillesdes 
ennemis vaincus. 

Cet usage leur venait de la Palestine, oil nous le voyons 
etabli des le temps de Moise. 

On sait que les Gaulois avaient droit de vie et de mort 
sur les esclaves qui les servaient. 

Us tenaient cette coutume des patriarches, qui, etant 
souverains, exercaient, a ce titre, un pouvoir absolu sur 
tous les membres de leur famille. 

Les Juifs, aussi bien que les Gaulois, les Egyptiens, 
les Perses, les Medes, les Chaldeens et les Brahmanes 
croyaient a l’immortalite de Fame. Ce dogme, mele, chez 
le peuple, a des erreurs de diverse nature, n’ avait subi 
aucune alteration dans les rangs des castes sacer- 
dotal es. 

Les Gaulois qui Staient exposes a un grave peril fai* 
saient voeu de racheter leur vie par le sacrifice d’un ou 
de plusieurs esclaves. Les peuples orientaux en usaient 
de meme. 

Le Rhin 4tait pour nos peres un fleuve sacre. II avait 
le pouvoir — e’est Julien l’apostat qui nous l’apprend — 
de discerner et de venger les outrages que les epoux 
infligeaient a lafidelite conjugale. 

Les Juifs recouraient aux Eaux de Jalousie pour 
dissiper les soupgons qu’ils avaient congus contre la 
iidelite de leurs femmes. 



92 


OttlGINES FANTAISISTES DE LA F.\ M.*. 


Autant qu’on puisse en juger par divers passages de 
Moise, la musique et la poesie etaient les deux moyens 
principaux dont les hommes se servaient, dans les pre- 
miers &ges du monde, pour conserver le souvenir des 
evenements qui les interessaient cl. les traditions reli- 
gieuses dont ils avaient recu le depot. 

Les Druides respecterent jusqu’a la fin eetto coutume 
des temps primitifs. Les lois et Fhistoire des Gaulois 
etaient consignees dans des poemes et descantiques dont 
l’ensemhle formait une veritable encyclopedic. Cesar 
nous raeonte que leurs disciples mettaient vingt ans ft les 
apprendre. 

Les Gaulois, les Germains, les Cimbres, les Teutons,, 
tous les peuples enfin d’origine celtique portaient a la 
guerre les images de leurs dieux, ou ce qui leur servait 
de symbole. 

Les Philistins agissaient de mome, et les JuIIV. se 
faisaient preceder an combat par FArchc cV Alliance. 

Los Celtes, comme les Egyptiens. no connaissaient que 
trois saisons : Fhiver, le printemps et Vote. 

Lesprutres, en Orient, posscdaicnt dc grandesrichesses 
et jouissaient de nombreux privileges. II en etait de 
m£me des Druides. Nos peres croyaient generalomont 
que la fortune publiquc etait plus ou moins nssuree, 
suivant que celle de leurs pretres prosperait ou ne 
prosp^rait pas. 

Dans Forigine, ainsi que mes lecteurs Font vu. les 
Egyptiens. les Perses et les Chaldeens n’avaient point 
de temples- Les Mrahmanes et les Gymnosophistos n’en 
construisirent jamais, et les Druides ne consentirent a 
en elever qu'apr^s la conqueto des Gaules par les 
Roma ins. 

Chez tons les peuples de l'antiquitl, les castes sacer- 
dotales conservercnt avec un soiti jalqux le depot des 
sciences sacrees et profanes, auxquelles furent initios de 
rares disciples. 



CHAP. V. — LA P.'. M.\ ET LES ANCIENS MYSTERES. 98 

Les dogmes l’eligieux qui faisaient l’objet des initia- 
tions etaient partout a peu pres les memes. 

Dans les Gaules, comme sur les lords du Gange, en 
Egypte , comme en Perse et en Chaldee, les pretres 
croyaient uniformement : 

1° A 1’ existence d'un Dieu unique, createur de toutes 
closes ; 

2° A une providence gouvernant le monde et s’interes- 
sant aux destinees des peuples et des individus ; 

3° A la spiritualite et a rimmortalite de l’ame liu- 
maine ; 

4° A la distinction du bien et du mal moral : 

5° Aux peines et aux recompenses qui attendent 
rhomme au dela du tombeau, suivant qu'il a mal ou bion 
vecu ; 

6° Au devoir impost a l’homme de rendre un culte 
a Dieu et de pratiquer la bienveillance envers ses 
semblables ; 

7° A la necessity de l’expiation, demonti'ee par les 
sacrifices que tous les peuples ont offerts, sacrifices tou- 
jours sanglants, et presque partout humains, si ce n’est 
chez les Juifs; 

8° A la creation d’un premier couple, auquel remontent 
toutes les races humaines, sans distinction de langage et 
de couleur ; 

9° A la decheance originelle de l’humanite et a la neces- 
site d’une reparation. 

Dans la pensee des anciens sages, cette restauration 
de rhumanite ne pouvait pas etre l’ceuvre de rhonxme. II 
fallait que la divinity elle-m^me intervint. 

Je dois ajouter que le dogme de la Trinite n’etait pas 
absolument inconnu des castes sacerdotales. On en 
reti'ouve la trace jusque dans les theogonies le plus 
entachees d’idolati'ie. 

Cette uniformite de croyance entre des peuples si 
divers, et qui n’etaient unis entre eux par aucun lien 



94 ORTGIXES FANTAI9ISTES DE LA F.*. M.'. 

social, demontre jusqu’a la derniore evidence que les 
hommes avaient puise au memo foyer les lumicres qui 
n’ont cesse de briller en eux d’un eclat plus ou moins 
vif. 

Impossible d’expliquer cette unanimity dans la foi k 
certaines verites fondamentales, si on n’admet pas le fait 
d’une famillc unique au debut de l’humanite, et 1’hypo- 
these d’une revelation primitive, dont le temps, l’igno- 
rance et les passions avaient denature les enseignements, 
sans pouvoir les detruire. 

Le fondateur de la religion chretienne n’a pas apporte 
au monde les grandes verites qui forment la base du 
nouvel edifice religieux. II les a simplement depouiilc'es 
des scories qui les rendaienl meconnaissables. 

Notre Credo est plus complet que cclui de nos pores, 
mais il ne lc contredit pas. 

Tin grand nombre d’ecrivains magonniques preton dent 
que lour Ordre a succede aux anciennes castes sacerdo- 
tales et en professe les doctrines secretes avec. un soin 
jaloux. 

Ces doctrines ne sont plus un mystere. L'homme du 
peuple, qui a regu quelque instruction religieuse, les 
connait aussi bien que le savant, et pas n’est besoin 
d’organiser des Loges pour en conserver le depot. 

Le Grand-Orient n’a rien a, nous apprendre sur l’exis- 
tence et l’unite de Dieu, sur la spirituality et l’immorta- 
lite de l’ame, sur les peines et les recompenses qui 
attendent l’homme an dela du tombeau. sur l’origine de 
rhumanite et le fait de la revelation primitive. 

Quant aux devoirs qui x-esulient pour nous de la loi 
naturelle, dont le decalogue est la plus haute expression, 
nous en connaissons la force ct l’etendue, et l’interven- 
tion de la Maconnerie ne modifiera en rien notre maniei'e 
de voir a ce sujet. 

Los auteurs qui out la pretention de faire remonter 
aux Brahmanes et auxpretres d’Heiiopolis l’origine de la 



CHAP. V. — LA F.\ M.\ ET LES ANCIENS MYSTERES. 95 

secte maconnique se trompent grossierement ou abusent 
d’une maniere impudente de la naivete de leurs lecteurs ; 
car ils ne peuvent ignorer qu’il n’y a rien de commun 
entre eux et les philosophes si tolerants et si religieux de 
l’antiquite. 

Religieux! les Francs-Magons frangais, qui out sup- 
prime de leurs statuts le seul article ou ils faisaient pro- 
fession de croire a l’existence de l’Etre supreme, sous la 
burlesque denomination de Grand Architecte de l’Univers! 

Religieux ! Mais vous l’etes si peu, que pour etre admis 
dans une Loge, soit anglaise. soit allemande, soit ameri- 
caine,vous etes obliges de declarer tout d’abord, sous la 
foi clu serment, que vous croijez a Vexistence de Dieu et 
a l immortality de I’dme! La Magonnerie etrangere ne 
consent a vous recevoir dans ses rangs. qu’apres une 
solennelle abjuration des pi'incipes mattrialistes et athees 
dont le Grand-Orient de Paris et les Ateliers qui en 
dependent font officiellement profession. 

Oil ! je sais bien que tous les Macons n’en son t pas arri- 
ves a ce degre d’abaissement. J’en aiconnu et j’enconnais 
qui croient non seulement en Dieu, mais encore a toutes 
les verites qn’enseigne l’Eglise catholique. D’autres, 
apres avoir afflche des allures de libres-penseurs. par 
ambition, par respect humain, ou par ignorance, n’ont 
rien dc plus presse, quand la mort est la, que d’appeler 
un pretre. Mais il est bon qu ils le sachent, le jour ou ils 
ont franchi le seuil d’une Loge et fait partie de l’Ordre, 
ils ont officiellement prof esse l’atheisme. — Est-ce que le 
Juif ou le protestant qui abjurent leur croyance et de- 
mandent a recevoir le bapteme catholique n’admettent 
pas implicitement , et par le seul fait, le symbole de 
l’Eglise dans toutes ses parties? S’il leur arrivaitde faire 
menlalement une reserve quelconque. A l’endroit de n’im- 
porte quelle verite, ils se rendraient coupables d’une pro- 
fanation et d’un parjure, doubles de la plus odieuse 
hypocrisie. 



96 


ORIGINES FANTA1SISTES DE LA F.\M.\ 

Le Macon qui promet fidelite aux statuts de l’Ordre 
accepte par cela mSme 1’ensemble de la doctrine qui s’y 
trouve contenue. II aurait vainement recours aux restric- 
tions mentales pour justifier sa conduite. 

Quoi qu'il fasse et quolquo precaution qu’il prenne, le 
lidele d’une Eglise est solidaire des enseignements que 
l’on y re^oit. 

En quoi done, dirai-je aux Francs-Macons, ressemblez- 
vous aux Mages, aux Chalddens on aux Druides ? Qu’y 
a-t-il de commun entre leurs doctrines et ies votres ? 
Etes-vous leurs continuateurs comme savants? Vous 
livrez-vous 4 1’etude de I'astronomie, de la geometrie, des 
mathematiques, de la mecanique, etc., etc. ? Les Loges 
n’ont jamais ete considerecs comme un lieu de recueille- 
ment pour les amateurs de sciences abstraites. 

La Ma?onnerie, je le sais, compte bon nombre de 
savants. Mais lc tablier maconnique n’est pour rien dans 
les conuaissances qu’ils possedent. 

La plupart d’entre eux sont alle.frapper a ’a porte des 
Loges, parce que les Macons, arrives au pouvoir depuis 
quelques annees, sont les dispensateurs des fonctions 
lucratives et des distinctions honorifiques, toutes choses 
que les savants eux-memes recherchent parfois avec 
une certaine avidite. 

Admettons que vous ayez parmi vous des hommes dis- 
tingucs. Voudriez-vous en conclure que leur science vous 
est commune a tous ? 

Si jamais la tourbe maconnique se bergait de cette vani- 
teuse et sotte illusion, jo la renvorrais a ses propres ecri- 
vains, qui lui ddlivrent a cliaque page et sans recourir 4 
la moindre circonlocution mi brevet d’imbecillite. 

J'engage les bornes dc la Maconnerie 4 lire attentive- 
men t eta mediter avec soin les quelques citations que je 
vais mettro sous leurs yeux. 

11s seront edifies, j'espere, sur le degre d’estime que 
professent a leur egard les lc tires de la secte. 



CAHP, V. — LA F.VM.\ ET LES ANCIENS MYSTfeRES. 97 

« Pendant notre earriere magonnique qui, deja, date 
« d’un demi-siecle, dit le F.\ Ragon, dont la competence 
« et l’autoritS ne sont contestees par personne, nous 

* avons eu, dans nos excursions aux Etats-Unis, en 
« Angleterre, en Hollande, en Belgique, dans une partie 
« de l’Allemagne, en Suisse et en France, dans nos prin- 
« cipales villes sirichementpeupleesd’hommes instruits, 
« bien des occasions de fraterniser et de converser avec 
€ des Magons de consideration, dont les dignites et les 
« grades etaient eminents, et, presque toujours, I’emdi- 
« tion profane se trouvait bien superieure a i instruction 
« maconniqae. II n't / avait, sauf de rares exceptions, 

« AUCUNE UNITE DE PENSEES, AUCUNE FINITE DE VUES, 
c AUCUNE OPINION BIEN AIIRETEE SUR L’ORIGINE DE 

« l’ordre, sur son but secret, stir les conjectures qu’on 

* doit tirer des ebanches initiatiqnes consignees dans les 

* trois grades symboliques. Refutait-on un jugement qui 
« venait d’etre porte, la replique etait : Vous pourriez 
t bien avoir raison (1). > 

Notez bien que le F.\ Ragon parle ici des sommites de 
rOrdre, et non point de la foule des Magons. Mais si 
1’ignorance des chefs est scandaleuse a ce point, que 
penserde celle des simples adeptes? 

Quelques lignes plus loin le meme auteur continue en 
ces termes : 

< Nous avons aussi remarque que, en general, les 

* Magons connaissent a peine la Magonnerie de leur 
t pays, comment on l’y a institute... » 

t On a dit avec raison que l’ignorance enfanta l’erreur 
« et celle-ci tous les maux ; la Magonnerie, qui est une 
« lumiere opposee aux tenures de l’ignorance pour en 
« arreter les effets funestes, si elle avait 'ete plus Studiee, 

(I) Ragon, Orihodoxie magonnique , pages 1, 2, 3 et 4. 


F.*. M.\ 


i 



98 ORIGINES PANTAXSISTES DE LA F.\ M.\ 

t aurait constamment et sans entraves fait jouir ses 
« adeptes des bienfaits qu’elle repand ; mat's l ignorance 
« de ses principaitx chefs a cause toatcs les tribulations 
« qui I’accablent encore (1). » 

La Franc-Maconncrie est uno lit mi ere, une grande 
lumiere ; rnais comine il n’y a personne dans l'Ordre qui 
puissc la mettre en evidence, elle n’a jusqu’iei eclaire 
personne. 

Le F.\ Bertrand disait, le 12 avril 1844, au Senat 
maconnique : 

« L’institutiou, chargee de presider et de guider la 
t sociele (Jans la voie de la civilisation, trouve d peine 
« dans son sein quelques hommes eclaires, et encore 
« ceux-ld sentent-ils venir le deconragement. » 

Ce jugement a d’autant plus de poids que le F.\ Ber- 
trand parlait au nom tin Grand Maitre, dont il etait le 
representant ofliciel. 

Quelques annees apres, e’est-a-dire le 20 decembre ISOS, 
le F.\ Dupuis prononca d la loge de la Clemente Amilie 
un discours dans lequel nous lisons cc qui suit : 

« En quel lieu instruit-on les jeunes Masons ? Quel est 
« l’alelier qui place au premier rang de ses travaux 
« l’instruction indispensable a qui veut comprcndrc la 
« haute portee philosophique de nos emblemes, des 
f devoirs de Macon dans le monde profane et des obliga- 
« tions Olivers les Macons eux-memes"? No sommes-nous 
« pas bien loin de cette science maeonnique, ou, pour 
« m’expliquer mieux. n« trompons-nous pas ccs jeunes 

neophytes desireux de s’instruire ? Qui done les guidera, 

, si cc n’est nous, qui leur avons promis la lumidre ? » 


(1) Ragon, Oi thodoxie Mfironnigue, pages 1, 2 , 3 et 4. 



CHA-P. V. — LA. F.'. M.*. ET LES A.KC1EXS MYSTERES. 9Q 

Le F.*. Boubee fait les reflexions qu’on va lire, & 
propos d’un cl i scours prononce par le F.*. Gorgueneau, 
orateur de la Loge la Triple Lumiere : 

* Pour se confirmer dans i’opinion de ce Macon, digne, 
« a tous egards, de parvenir au temple de la vraie 
« lumiere, il suffirait de rappeler ce qu’on a vu, ce qu’on 
« a appi'is dans les trois premiers grades : Quelques mots, 
t quelques signes , quelques louanges , voila ce qu’on a 
« uppris; des tabliers blancs, des cordons noirs, voila ce 

* qu’on a vu. Enfin on est devenu membre d’une asso- 

* ciation isolee de tout contact avec les profanes ; voila 
« tout (1). » 

Le F.\ Bernard-Acarry, pere, ex- depute au Grand- 
Orient et redacteur du Bulletin officiel de I'Ordre, gcrivait 
en 1859 : 

« On a dit des augures qu’ils ne pouvaient se regarder 
« sans rire ; on pourrait en dire autant, et a plus forte 
« raison, des Francs-Magons. En elfet, les augures 
« devaient se inoquer de la credulite de ceux qui ajou- 
« taient foi a leurs paroles et qui etaient leurs dupes ; les 
« Francs-Magons ne peuvent se moquer que d’eux- 
« memes ! On leur attribue un grand merite ; on vante 
s leur discretion, parce qu’ils ne devoilent pas le fameux 
« secret qu’on est cense leur avoir communique. Sans 
« doute, il y en a un : il consiste dans linterpretation des 
« principes de notre constitution, ou mieux dans l’appli- 
« cation de la devise : Libertc, egalite, fraternite; mais 
« on ne le dit pas au commun des martyrs, ni memea 
« personne, si l’on veut; seulement, lorsqu’on a compris 
« ce que la Franc-Magonnerie est en realit6, les anciens, 
« les instruits, vous avouent que vous 6tes dans le 


(1) Boubee, Etudes sur la Masonrberie. 



100 ORIGINES FANTAISISTES DE LA. F.\ M.\ 

« vrai, etc. A tous on indique les moyens de se faire 
« reconnaitre ; mais les mats, signes et atlouchements qui 
« servent a cette reconnaissance ne peuvent etre consi 
« deres comme rnysterieux, puisque, moyennant 6 fr.,on 
* peut se procurer l'ouvrage qui les indique (1). » 

Je pourrais poursuivre la serie de ces citations edi- 
fiantes, cent pages durant, et prouver a mes lecteurs quo, 
de l’avis de presque tous les ecrivains de la Magonnerie, 
l’ignorance crasse est la maladie generate des Magons. 
Mais il faut se borncr. Je termine done raa demonstra- 
tion par quelques lignes empruntees au F. - . J.\ Pli.v 
Levesque : 

« Pour le bien de l’Ordre, dit un auteur, et l’instruction 
« des Magons, ondevrait faire aux Visiteurs des questions 
« sur les grades syrnboliques. On trouverait, souvent de 
« grands ignorants decores des rubans do Souverains- 
<i Princes-ltose-Croix, et memo de pins liauts grades; il cn 
« resulterait un bien general : ce serait de forcer ces 
< Magons a s’instruire, ou les empedier de venir sus- 
« pendre souvent les travaux importants d’un atelier, 
« pour rendre les honneurs a leurs grades; car ils n’osc- 
« raient plus venir encombrer les Orients des Loges de 
« leur orgueilleuse ignorance 

« Je eonnais des Magons dignes de ce beau titre par 
it leurs qualites personnelles, et qui ne seraient pas en 
« otat de repondre a la moindre question magonnique. 

« Eli bien, si l’on tuilait en Loge les Visiteurs, si on leur 
« adressait quelques questions sur lo grade que l’ontient 
« et sur les precedents, il cn resulterait un bien reel. » 

Mes lecteurs s’imaginent peut-Stre que le F.\ Levesque 
est un (le ces Magons instruits qui voudraient voir les 


,3)J i.NAj:ivUv.x;j,y, la Franc-Magoii'tcrie du Grand-Orient 



CHAP. V. — LA F.\ M.\ ET LES ANCIENTS MYSTERES. 101 

membres de l’Ordre faire de sorieux progres dans l’ctude 
des sciences. Mais s’il en est ainsi, me dira-t-on, la Ma<;on- 
nerie n’a rien de commun avec l’ignorance. II faut, au 
contraire, la considerer comme un foyer lumineux, que 
les adeptes ont tort de dedaigner. 

La science proprement dite n’a rien a voir dans les 
lamentations du F.‘. Levesque. Pour lui, le Ma$on vrai- 
ment eclaire est celui qui peut repondre avec une certaine 
assurance aux questions que voici : 

POUR LE GRADE D’APPRENTI 

D. — < Etes-vous Ma$on ? 

R. — j Mes freresme reconnaissent pour tel. 

D. — i A quoi reconnaitrai-je que vous etes Macon ? 

R. — i A mes mot, signe, attouchement, et aux cir- 
constances de ma reception, fidelement rendues. 

D. — * Donnez le mot de passe . 

(On le donne .) 

D. — * Quel age avez-vous ? 

R. — <t Trois ans. 

D. — « D’ou venez-vous ? 

R. — « De la loge Saint-Jean. 

D. — « Qu’y fait-on ? 

R. — « On y eleve des temples aux vertus, et l’on y 
creuse des cachots pour les vices. 

D. — « Qu’apportez-vous ? 

R. — « Salut, joie et prosperity & tous mes Freres. 

D. — « Que venez-vous faire ici? 

R. — « Apprendre a vaincre mes passions, et profiter 
de vos lemons. 

D. — i Ou paie-t-on les apprentis ? 

R. — « A la colonne J. 

D. — « Donnez-moi le mot sacrS. 

R. — * Tres Venerable, je ne sais qu’epeler; veuillez 
dire la premiere lettre, je dirai la seconde. 



102 


ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.\ M.*. 


rOUR LE GRADE DE COMPAGNON 

D. — « Etes-vous compagnon ? 

li. — « Jo connais la lettre G. 

D. — « Connneut etes-vous parvenu au grade de com- 
pagnon ? 

r {. — « En travail la tit avec ardeur et Constance, et pas* 
sant de la colonne J. a la colonne B., aprcs avoir fait les 
cinq voyages qui m’ont ete ordonnes, et en montant les 
cinq degres du temple. 

D. — « Qu’avcz-vous vu en niontant les degres du 
temple ? 

it. - « J’ai vu deux colonnes d’airain, hautes de dix- 
liuit eoudees, ayant, une e rconference de douze doigls, et 
uno epaisseur de quatre. Elies etaient creuses, aim de 
renfermer les outils des Apprentis et des Compagnons, et 
de tenir en surele lc tresor destine a Ieur salaire. 

D. — « Comment les ouvriers recoivent-ils leur 
salaire ? 

it. — « En donnant le signe. ratloucliementet la parole 
du grade. 

D. — « Quel age avez-vous? 

R. — t Cinq ans. 

D. — » Donnez-moi le mot de passe. 

(On le donne.) 

D. — « Donnez-moi le mot sacre. 

(On le donne ainsi qu’il a ete indique a la reception.) 

POUR LE GRADE DE MAITRE 

D. — i Comment reconnaitrai-je que vous etes Maitre ? 

R. — « En m’eprouvant. I/acacia m’est connu. 

D. — < Oil avez-vous et6 rec-u ? 

R. — * Dans la chambre du milieu. 

D. — « Et comment y 6tes-vous parvenu? 



CHAP. V. — LA F.\ M.\ ET LES ANCIENS MYSTERES. 1C3 

R. — « Par un escalier que j’ai monte par trois, cinq et 
sept. 

D. — * Qu’avez-vous vu dans cette chambre ? 

R. — € Deuil et tristesse. 

D. — < Pourquoi? 

R. — < Parce que la etait le tombeau de notre Respec- 
table Maitre Hiram. 

D. — « Et qu’y avait-il dessus ? 

R. — € Une branche d’acacia et un triangle d’or sur 
lequel etait grave le nom du Grand Architectc de 
FUnivers. 

D. — « Comment appelez-vous le signe de Maitre ? 

R. — c Le signe d’horreur. 

D. — < Donnez le mot de passe. 

(On le donne.) 

D. — « Comment voyagent Ies Maltres ? 

R.. — « De 1’Occident & l’Orient, et sur toute la terre, 
pour repandre la lumiere. 

D. — « Si un Maitre etait en danger, que doit-il 
faire ? 

R. — « Le signe de detresse, en criant: A. 1 . M.\ L.*. 
E.\ D.’. L.*. V.*. (a moi, les enfants de la veuve). 

D. — « Si un Maitre etait perdu, ou le retrou- 
veriez-vous ? 

R. — « Entre l’equerre et le compas. 

D. — * Quel &ge avez-vous ? 

R. — * Sept ans et plus (1). » 

Dans l’estime du F.\ Levesque, un Macon qui con- 
naitrait ce questionnaire et les reponscs que j’ai ropro- 
duites devrait etre consider^ comme savant. 

Yoici bien le cas de se demander, avec le F.\ Bernard- 
Acarry, si cet auteur a pu se regarder sans rire en ecri* 
vant de pareilles faceties. 

(1) Levesque, Aper/yu geniral et histoiigue des Principu-les sectes 
maconniques. 



104 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.\ M.‘. 

« Lors de la reception au premier degre, dit ce dernier, 
« dans l’ouvrage cite plus haut, on imite, en petit, 
<r quelques-uns des actes qui se pratiquaient aux initia- 
« tions d’Egypte. Si on le disait aux recipiendaires, ils 
« pourraient en saisir le but,* mais comme on leuren 
t donne une explication tres vulgaire, il en resulte que 
« c’est, en verite, la parodie de ce qui se passait lors des 
« grandes initiations. Puis, ce sont des formes d’une veri- 
« table niaiserie. 

« Ainsi, on previendra le neophyte qu’il doit s’armer 
« d’un courage bien grand, car il va subir des eprcuvos 
« terribles, et, en realite, il n’en subit aucune. 

t On lui dit qu’il est indispensable que son obligation 
« soit signee de son propre sang; puis, au moment de 
« pratiquer la saignee, on s’aperqoit que le medecin de la 
« Loge nest pas present t 

« Ainsi encore, le president dit tres serieusement a un 
c des surveillants de s’assurcr si les freres qui ornent les 
« colonnos du temple sont reellement masons, etsouvent, 
t en ce moment, la colonne est occupee par un seul frere, 
« qui ne l’orne nullement. 

« Puis on se fait force compliments, accompagnes de 
i batteries (acclamations) sans fin; le temps se passe 

* ainsi sans aucun fruit, et le nouvel initie, quand il 
« vient de recevoir la lumiere, n’est pas plus clairvoyant 
« qu’avant son introduction dans le sanctuaire macon- 

* nique (1). » 

Voila quels sont, juges par eux-memes , les conti- 
nuateurs des pretres d’Heliopolis, des Mages, des Chal- 
deens, des Brahmanes, des Gymnosophistes et des 
Druides. 

Si ces representants des grandes civilisations orientales 
reparaissaient tout & coup dans le monde, ils seraient 


(1) Bernard-Acarry, La Franc- MaQonnerie du Grand-Orient 



CHAP. V. — LA F.\ M.\ ET LES ANCIENS MYSTERES. 105 

bien e tonnes de rencontrer, dans ceux qui se disent les 
depositaires de leur science, une pauvrete intellectuelle 
dont leurs inities du premier degre auraient certainement 
rougi. 



CIIA PITRE VI 


Dans le domaine des hypotheses. 


Sommaire. — Ce qu'il faut penser de la Iibre-pens£e des Francs- 
Macons. — Les dnMeries du F.*. BoubOe. — La devotion du F,\ Fus- 
tier ft, saint Jean-Baptiste. — Le precurseur de J.-C. serait-il le con- 
tinuateur de Zoroastre et l'un des patriarches de 1'Ord re maconnique? 
Qu'est-ce que les £abiens? — Les Templiers descendent-ils des Man- 
dates ? — Les feux de la Saint-Jean et les fetes de Minerve. — Con- 
tradiction du F.-. Boub^e. — Les Francs-Magons remontent-iis au 
reirne de Constantin seulement ? — Les croises et les ordres inilitai* 
res. — Ilistoire ft. dormir debont. — Inflexion faite, le F.\ Boubee 
vent renionter uux prct res do nSirypa 1 . — Legende du temple de 
Salomon. — Les Francs-M aeons copicnt le Talmud. 

Les Franc-Masons. quel quo soit le rite auquel ils ap- 
partiennent, sc clonncntvolontierslequalificatif dc libres- 
penseurs, oubliant que les trois quarts d’entre eux sont 
incapables de penser d’une facon taut soit peu serieuse. 

Les lettres de la secte ne se bornent pas a faire profes- 


Auteurs consults : Boubee, Planclie trade dans la Rr. Lr. 
de FAge d*or. — Planche sur Vorigine et Vetablisscment de la 
Franc- Mat; annerie en France. — Fustier, Com^ d'leil sur samt 
Jean- Baptiste. — Terrasson , Seth ns , Ilistoire , ou vie tirde 
des monuments , anecdotes de Vancienne Egypfe . — Origny, L'E- 
gypte ancicnne. — Guillkmain he Saint-Victor, Ilistoire criti- 
que de Vantiquite. — Origins de la Franc- Mac onneric adonihra- 
mite. — - Pernetty, La Trinity i l gyptienne . — Caillot, Annales maqon- 
niques . — De la Tierce, Ilistoire des Francs- Macons. — Etrennes 
aux sectateurs de VArt- Royal , par un F.\ It.*. C.-. — - Thomas 
Paine, De Vorigine de la Franc - Mar onnerie. — Le F.*. Vidal 
Essai historique de la Fran die- Maconnerie , depuis son origine 
jnsquYi nos jours. — Clavel, Ilistoire pittoresque de la Franc - 
Mac<m )icrie ct des SocUtes secretes anciennes et niodernes . — 
Bonneville, La Maconnerie dcossaise comparde avec les trois pro- 
fessions et le secret dcs Templiers du XI V c siecle. — Saint-Romain 
Rouoayrol , Annuaire maconnique d Vusage des LLr. et Ch 
agregCs d la Trr. It.'. Mr. Lr. du rite ecossais pkilosophique en 
France . 




CHAP. VI. — DANS LE DOMAINE DES HYPOTHESES. 107 

sion de libre-pensee. Ils prennent, en outre, le titre de 
philosophes, et font du positivisme leur systeme de pre- 
dilection. D’apres eux, le savant doit rejeter non settle- 
ment toute conception metaphysique, mais aussi tout fait 
historique a l’appui duquel on n’apporte Das une serie de 
temoignages palpables. 

Malheureusement ces regies de critique sont mises de 
cote, quand il s’agit do la Franc-Magonnerie. Les hypo- 
theses les plus fantastiques sont acceptees sans discus- 
sion, pourvu qu’elles tournent a la gloire de l’Ordre. 
Qu’on en juge par ce morceau du F.\ Boubee : 

« Ricn n’est egal, dit cet auteur, a 1'art que nous 
« professons, rien n’est beau comme la Maeonnerie. 

« Quelle est, en effet, MM.*. FF.\. l’instituiion qui, 
« appuyee sur le berceau des premieres societes, a, 
« comme la notre, traverse l’ocean des Ages, et fait la 
« consolation des siecles? La Ma(;onnerie seule peut 
« s’enorgueillir d’un pareil prodige ; seule, elle ne eon- 
« nait point son origine ; seule, elle est aussi ancienne 
« que le monde. Pour nous convaincre de cette verite, 
« mettons-nous , pour un instant, A la place des deux 
« premieres creatures qui pcuplerent le globe ; le premier 
« mouvement qui dut frapper leurs ames a cette epoque 
i heureuse ou la nature etait encore dans toute sa pu- 
« rete, fut sans doute un elan de reconnaissance vers 
« celui qui les avait tirees du neant. Mais le second hom- 
« mage ne fut-il pas accorde A la sympathie, A la cordia- 
« lite, et surtout au besoin de prevenir l’ennui, qui, sans 
« une reunion de sentiments et de moyens, aurait devore 
« leur existence? Ainsi, le rapprochement , la bienfai- 
t same, et Yamitie, ces trois colonnes de la Maeonnerie, 
« furent evidemment gravees dans le coeur du premier 
« homme qui sortit des mains du G.\ Arch.*. (1). » 


(1) Hoouee, Planche traces dans la R.'. L.'. de 1 'Age d'Or. 



108 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.\ M.\ 

Avec tie semblables raisonnements, on peut attribuer 
a n’importe quelle institution les origines les plus fan- 
taisistes. 

C’est ainsi que le F.\ Fustier fait remonter la Franc- 
Magonnerie, non plus au premier homme, mais a saint 
Jean-Baptiste. Apres avoir fait l’eloge du precurseur tie 
Jesus-Christ, cct ecrivain ajoute : 

« Pourquoi, MM.*. FF.\, vos ai'eux l’ont-ils choisi de 
« preference a tant de sages que l’antiquite leur presen- 
« tait pour modeles ? C’est qu’il etait alors la colonne 
« principale del’ordre dont vous descendez : je veux dire 
« du Zabiisme. 

* Les Zabiens, heritiers des SabSens, s’adonnaient 
« particuliegement a la connaissance des astres et de 
« leur influence sur les corps celestes. Leur doctrine, 
« recueillic primitivemcnt par Zoroastre, se repandit 
« successivomcnt de la Perse dans la Chaldee, dans 
« l’Egypte, la Phdnicie, la Bactriane et les Indes, ou 
< elle subsisto encore. Des branches se detacherent du 
« tronc principal, et formerent ces sectes nombreuses 
« qui admirent le culte du soleil et des etoiles, l’erection 
« des statues, la consecration des arbres, la science des 
« talismans, l’apparition des genics et mille autres extra- 
ii vagances consignees dans l’histoire des folies hu* 
« maines. Un petit uombre de philosophes et d’astro* 
« nomes Sab^ens conserverent a travers les generations 
« qui se succedaient la veritable doctrine, comme l’at- 
« testent les commentateurs juifs et la plupart des ecri- 
e vains orientaux, Chretiens ou mahometans. Ce d6pot 
« sacre parvint ainsi jusqu’a Jean-Baptiste. L’histoire ne 
« nous laisse A cet egard aucun doute ; car les Zabiens 
« quitterent leur nom pour prendre celui de Mandai- 
« Jahia ou chretiens de saint Jean. Les memoires post6- 
« rieurs ne les designent pas autrement. Le chef-lieu 
« de leur reunion fut la ville de Charan. Quand on les 



CHAP. VI. — DANS LE D0MA1NE DES HYPOTHESES. 109 

« interrogeait sur leurs dogmes, ils repondaient simple- 
« ment qu’ils n’etaient ni juifs, ni chr6tiens, ni mahome- 

* tans ; mais settlement Mandaites ou disciples de Jean. 
« Le cliristianisme etant devenu, par suite, la religion la 
« plus repandue, les Mandaites adopterent une partie de 
« ses rites, modifies suivant leurs gouts ou leurs opi- 
« nions. II eu existe, au rapport de Chardin, plusieurs de 

* cette espece dans l’Orient. D’autrcs Mandaites (et c’est 
4 la majeure partie) se reunirent en corps, qui engen- 
4 drerent, a leur tour, des etablissements militaires et 
4 religieux, dont il est inutile de vous rappeler ici la pros- 
« perite et les malheurs. II suffit. Mil.*. FF.\. de vous 
« observer que les Mandaites furent nos maitres dans la 
« Ma?onnerie, et qu’ils ont herite, par une filiation non 

< interrompue, des dogmes et des secrets d'une associa- 
» tion dont Jean-Baptiste eut la gloire d’etre le restau- 
4 rateur et le patron (1). » 

Comme on le voit, i i serait difficile de traiter l’histoire 
avecplus de sans fagon. Le F.*. Fustier rattache l’origine 
des ordres militaires et, en particulier, des chevaliers du 
Temple, aux Mandaites, et, par les Mandaites, a saint 
Jean-Baptiste. Peu s’en faut qu’il ne fasse remonter les 
Croises aux disciples de Mahomet, et les Mahometans 
aux pretres d’Eleusis, dont l’Eglise catholique ne serait 
elle-meme qu’une derivation. 

4 La naissance de Jean-Baptiste, ajoute-t-il, aete cons- 
4 tamment celebree chez toutes les nations par des feux 

< de joie, et d’autres marques certaines d’allegresse 
« publique. Cet usage, dont nous apercevons des traces 
i parmi les Sarrasins, a l’epoque des croisades, se trouve 
4 lie avec de semblables ceremonies usitees chez les an- 
« dens, telles que la fete des lumieres en l’honneur de 


(1) JLe F/. Fustier, Coup iVceil sur S. Jean-Baptiste. 



110 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.\ M.*. 

* Minerve, celle des flambeaux dans les mysteres d’Eleu- 

* sis, les torches ardentcs employees a la recherche du 
« corps d’Osiris, et, dans l’Eglise catholique, les chan- 
« delies h la purification, le cierge pascal, etc. (1). » 

Le F.\ Boubeo, oubliant qu’il a place le berceau de la 
Franc-Maconncrie au Paradis torrestre, sc borne, dans 
une plandi e sur Yorigine et I'ctabUssemenl de l’Ordre en 
Franco, a on fixer l’organisation au regne de Constantin. 
Apres un long preambnle sur Mo'ise, los Brahmanos, Tu- 
balcaiu, la Tour do Babel, los Egyptians et les Perses, 
cot dcrivain ajoute : 

< La ville do Jerusalem n’existait plus depuis deux 
« siccles, lorsque le grand Constantin, ayanl embrasse 1c 
t christiunisme, la repara, I’cmbcllit, et fit reconstruire 

* le Temple avec ses propres debris. Pour prevenir la 

* confusion des ouvriers , les arehitoetos adoplerent 
< l’ordre ct les divisions qui avaient etc suivies par Salo- 
« nion ; l’eatrepriso fut menee -X safin, et le temple fut 
« domic aux Chretiens, qui en jouirent pendant quelque 
« temps; mais les Sarrasins s’etant par la suite ompares 
« do la ville, il uc lour fut plus permis de celobrer leurs 
f mysteres; les persecutions recoinmeucerent, les Chre- 
« tiens furent forces de dissimuler leur etat, plusieurs 
« monies embrasserent la religion do leurs pcrsecuteurs. 
t Alors ceux qui ctaient demeures lideles a la foi de leurs 
« peres durent sc metier de lours ennemis et so inettre 

* en garde contve leur vigilance. Leurs mesurcs durent 
« etre d’autant plus severes qu’ils avaient tout a craindre 
« de coux qui avaient train leur Dieu ; ils se trouverent 
« dans le cas des sages de I’Egypte (2). A leur exemple, 

(1) Fustier, Coup d'ocil sur saint Jean-iiaptislc . 

(2) Avec cetio tliiVerence capitale que Jes Chretiens ilont parle Ijmibee 
etnieni persecutes, tamiis que les Sages tie l’Kgypto jouissniont d’uiie 
liberty ot il*un pouvoir absolus, Yoila, une fois encore, comment on ecrit 
rhistoire. 



CHAP. VI. — DANS LE DOMAINE DES HYPOTHESES. JU 

* ils imaginerent de former une societe secrete dont 

* le motif apparent serait de rappeler les travaux de 
« leurs peres, lors de la construction du Temple ; mais 
« dont le but rt'e I tendrait A 4 viter toute surprise. Cette 
« construction leur ofTrait une allegorie bien mysterieuse; 
« le nom de Mac. - , qu’ils prenaient les mettait a l’abri 

* de tout soupQon, et la distribution des ouvriers par 
« classes leur donnait le moyen de s’assurer de ceux qui 
c se presenteraient pour etre admis. 

« Ce n’etait qu’apres avoir pris toutes les precautions 
t dans les deux premiers grades , qu’on apprenait le 
« grand secret a ceux qui s’en etaient montres dignes en 
t leur accordant la maitrise; chaque grade avait pour se 
« reconnaitre des mots et des signes particulars puises 
« dans l’histoire de la construction du Temple. 

* Les maitres etaient seu’s admis dans la chambre 

* secrete o£> ils se livraient sans danger la celebration 
« du culte et lies mysteres de leur Dieu. Tant que cette 

* chambre etait fermee, les apprentis et les compagnons 
« en etaient ecartes : ils en ignoraient les travaux et 
« veillaient a la garde du Temple. Les uns etaient places 
it aux portes, d’autres se tenaient sur le toit ; on annon- 
« (jait que ce dernier poste etait rempli, en disant : Le 
« Temple est convert, et ces mots : il pleut, exprimaient 
t qu’il ne l’etait pas, on bien quo les profanes appro- 
t chaient. Ce fut avec ces sages precautions que ces 

* pieux Macons eviterent les persecutions de leurs enne- 
« mis et les vexations des infideles. 

« Tel fut, pendant plusieurs siecles, le but de la Ma- 
c Qonnerie Salomoniquo releguee pour ainsi dire a Jeru- 
s salem. Tel etait son etat, lorsque les papes, assis sur 
« le trone de l’ancienne capitale du monde, proposevent 
« aux rois de la cbretiente de former une coalition pour 
t arracher cette ville des mains des Sarrasins, sous pre* 
8 texte de venger le tombeau du Messie (1). » 

(1) Bouiuse* Planche sur Vorigine et V4tablissement de la Franc - 
Maconncrle en France . 



112 ORIGINES FANTA1SISTES DE LA F.\ M.\ 

Les croisades sont organises. L’Europe s’arme, a la 
voix des souverains Pontifes, et deux cent mille hommes 
appartenant a toutes les classes de la soci6te se preci- 
pitent sur l’Orient. Jerusalem tombe en leur pouvoir. Le 
culte catholique est retabli et l’lslamisme vaincu. Le 
F.\ Boubee deplore ce resultat, ce qui a lieu d’etonner, 
car le triomphe des croises arrachait a la persecution 
les chretiens qui , pour sauver leur foi et echapper a la 
mort, avaient dft s’organiser en societe secrete et former 
ce qu'il nomine la Magonuerie Salomonique. 

Quoi qu’il en soit, les soldats de Godefroy de Bouillon 
ne tardercnt pas a se lier avec les chretiens de Jerusa- 
lem. Ces derniers leur apprirent, nous raconte l’ecri- 
vain magonnique, de quelle maniere ils avaient pu, jus- 
qu’au dernier moment, se livrer aux pratiques de leur 
culte. Les croises trouverent cela fort ingenieux, si bien 
qu’ils resolurent de former eux-memes diverses associa- 
tions, sous le nom de Magons libres, a limitation des ou- 
vriers qui avaient rebati le Temple de Jerusalem. De 
retour en Europe, ils raconterent ce qu’ils avaient appris 
de leurs coreligionnaires de Terre-Sainte, et exciterent, 
par leurs recits, l’admiration de tous. Le nombre des 
associes grandit a vue d’ceil, non seulement en France, 
mais encore en Angleterre, en Allemagne et en Italie. La 
chevalerie militaire ne tarda pas a se former. Elle se 
divisa en deux corps restes celebres, les chevaliers de 
l’ordre Teutonique et les chevaliers du Temple, plus 
connus sous le nom devenu populaire de Templiers. 

Or, pendant que les gentilshommes enroles dans la che- 
valerie se livraient a leurs exercices habituels, les Croi- 
ses avaient des reunions particulieres. Dans ces concilia- 
bules, on parlait souvent des chretiens de la Palestine, 
de leur association et des divers grades qu’ils avaient 
imagines pour echapper aux investigations de la police 
musulmane, car la police date de loin. Elle remonte pro- 
bablement a Mahomet lui-meme. Bientot, nous dit le 



CHAP. VI. — DANS LE D0XIA1NE DES HYPOTHESES. 113 

F.’. Boubee , l’enthousiasme magotmique remplaga la 
fureur de la chevalerie. Les souverains eux-memes 
encouragerent ces tendances. Aussi, vers le milieu du 
xm e siecle , la Magonnerie libre etait-elle fondee sur 
des bases indeslructibles. 

Tel est, en substance, le recit romanesque du F.\ Bou- 
bee. Toute cette histoire se compose d’une serie d’ affir- 
mations denudes de preuves; mais cela importe peu. Les 
adeptes ne sont pas exigeants, et l’on peut, sans crainte 
d’etre contredit, leur faire accepter de confiance les hypo- 
theses les plus invraisemblables, pourvu qu’elles tendent 
a glorifier leur ordre. 

Mais le F.\ Boubee ne s’arrete point la. Regrettant de 
n’avoir fait remonler l’origine de la Franc-Magonnerie 
qu’au regne de Constantin, il insinue d’abord et finit en- 
suite par affinner que l’Art-Royal date d’une epoque plus 
eloignee. Les pretres egyptiens pourraient bien etre, dit- 
il, les patriarches de l’Ordre, a en juger par le soin qu’ils 
mettaient a cacher la verite sous des figures inintelli— 
gibles. On sait que la Magonnerie Salomonique use des 
memes precedes. Elle nous parle sans cesse du fameux 
Edifice dont l’histoire a perpetue le souvenir, mais, en 
realite, le temple de Salomon est loin de sa pensee. Elle 
s'en sert comme d’un embleme destine a derouter le vul- 
gaire. Le Magon ne voit dans tout cela que le temple 
immateriel qu’il a pour devoir d’ clever a la vertu. Et cet 
ouvrage doit etre parfait dans toutes ses parties. 

t La charite en taille les pierres, continue leF.*. Bou- 
« bee ; elles sont liees par l’amitie, ce ciment de l’union 
« et de l’harmonie, et l'edifice est soutenu par la discre- 
« tion et la fidelite. 

« A la porte du temple on trouve deux eolonnes a l’ins- 
« tar de celles que Salomon avait fait elever dans le par- 
« vis (1). » 

(1) Boubee, Planche sur Vorigine de la i'V. en France, 


F.-. M.% 



114 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.\ M.\ 

A l’opinion duF.\ Boubee sur les origines de la Franc* 
Magonnerie se rattache l’histoire que l’on racontait aux 
adeptes le jour de leur initiation au grade de maltre. On 
la trouve dans la plupart des livres magonniques telle a 
peu prSs que je la donne ici : 

Lorsque fut bati le temple de Jerusalem, Salomon con- 
fia a Adoniram le soin de diriger les travaux et de payer 
les ouvriers qui etaient au nombre de trois mille. Vou- 
lant que la distribution des salaires repondit au merite 
de cliacun, Adoniram divisa son personnel en trois 
classes, les apprentis, les compagnons et les maitres. 
Chaquc classo avait son mot d’ordi'e et ses signes parti- 
culiers, qui devaientetre tenus secrets, pourqu’Adoniram 
pfit distinguer les apprentis des compagnons et les com- 
pagnons des maitres. Trois compagnons, desireux de se 
procurer la parole des maitres afin de participer ;i. leur 
salairo, so cacherent dans le temple, a la sortie des 
ouvriers. et se posterent ensnite a chacune des portes. 

Lorsqu’Adoniram se presente pour fermer le temple, le 
premier compagnon qu’il rencontre lui demande la pa- 
role du maitro. Adoniram refuse et recoit un coup de 
baton sur la tote. II fuit vers les deux autres portes, et y 
subit le mome traitement. Ses assassins le prennent alors 
et l’enterrent sous un tas de pierres, au-dessus duquel 
ils placent une branche d’acacia, pour reconnaitre le lieu 
ou repose le cadavre. 

La disparition d’Adoniram afflige Salomon, qui or- 
donne des rechercbes. Un maitre finit par le decouvrir. 
II le prend par un doigt, et le doigt se detache de la main ; 
il lo prend par le poignet, et le poignet se detache du 
bras. Le maitre etonne s’ecrie : Mac Benac, deux mots 
qui signifient , suivant les Magons, « la chair quitte 
les os. » 

De crainte qu’Adoniram n’ait revele la parole du guet, 
les maitres decident entre eux qu’elle sera changee et 
remplacee par ces mots : Mac Benac , que les Francs- 



CHAP. VI. — DANS LE D0MA1XE DES HYPOTHESES. U 5 

Macons regardent comme sacres , et s’abstiennent de 
prononcer, lorsqu’ils ne sont pas en loge. 

Comme on le voit, ce recit ne concorde en aucune facon 
avec celui du F.*. Boubee. Mais ces contradictions ne 
preoccupent nullement les auteurs maconniques. 

C’est sur cette fable que les Macons adoniramites font 
reposer tout leur system e. 

Je dois ici faire observer que les ecrivains de l’Ordre 
n’ont pas eu ;i faire de grands efforts d’imagination pour 
trouver 1’histoire d’Adoniram ; car ils se sont born6s & 
l’emprunter aux rabbins qui ontecrit la paraphrase chal- 
dai'que. 

Voulant prouver que Jesus-Christ n ’etait pas Dieu, ces 
derniers inventercnt la fable que je viens de citer; mais 
ils l’agrementcrent d’un petit detail dont les Francs- 
Macons n’ont eu que faire. Ils pretendent que le fils de 
Marie parvint a s’introduire dans le Saint des Saints, ou 
la parole perdue etait cachee. Ils ajoutent que, l’ayant 
decoiiverte, il l’emporta et la dissimula dans une incision 
qu’il se fit a la cuisse, et que ce fut par la vertu toute- 
puissante du nom de Jehovah qu’il reussit a operer des 
miracles. 

Or, les Macons reconnaissent que la parole perdue etait, 
en effet, Jehovah. 

D’autre part, la presque totalite do lours historiens 
nous apprennent que la brancbo d’acacia rappelle la 
croix de Jesus-Christ, et les trois coups de baton que 
recut Adoniram, les trois clous qui servirent a fixer le 
Messie a son gibet. II n’y a pas jusqu’a la decouverte du 
corps d’Adoniram qui ne doive 6tre i*egardee comme une 
allusion a la sepulture du Christ, dont le corps n’aurait 
pas plus echappe a la corruption que celui de leur 
patriarche. 



CHAPITRE VII 


Templiers et Assassins. 


Sommaire. — Origine des Templiers. — Leur fondateur, Hugues des 
Payens. — Us sont approuv^s par le concile de Troyes. Quelques details 
sur Tadmission des postulants. — Services dont FEglise leur est 
redevable. — Jacques de Molay, leur grand maitre, vient h Paris. 
— Philippe le Bel le comble dattentions.— II le fait ensuite empri- 
sonneravec ses compaguons, au grand ytonnement de tout le morale. — 
Plusieurs souverains rendent bommage aux vertus et au devouement 
des Templiers. — Partiality revel tantc avec laquelle les agents du roi 
conduisirent le proems de ces religieux, — Courage de Jacques de 
Molay en face de la mort. — Que faut-il penser des accusations 
dirigees contre ce grand Ordre ? — Le concile de Vienne et le Pape 
Cldment V Tont-ilscondamne ou simplement supprimd ? — Les Francs- 
Magons en sont-ils les continuateurs ? — Opinion de quelques auteurs 
magonniques sur ce point. — Ordre des Assassins. — Son origine et 
ses progres. — Sa puissance redoutable. — Ses relations avec les 
chevaliers du Temple. 

3on nombre d’auteurs magonniques et profanes font 
descendre les Francs-Magons de l’Ordre des - Templiers, 
sans remonter soit au regne de Constantin, soit h la cons- 
truction du Temple de Salomon. 

Les Templiers doivent leur origine a Hugues des Payens 


Ouvrages consults : Acta Latomorum , tom. II, pp. 141 etsuiv. — 
Rerc*.i>, Histoire de la Franc-MaQonnerie . — Sarsena , p. 31. — Globe , 
tom. Ill, p. 304; torn. I, pp. 294 et suiv. — De Hammer, Histoire de 
VOrdre des Assassins. — Petrus i>e Yineis, Episiolcc. — Marinus 
Sanutus. — Elmacini, Jlist. Saracen ica. — Deguksnes, Extraits de I'his- 
toire d' Abotdfeda. — Falconet, Dissertation sur les Assassins; m &~ 
moires de VAcadtmie des inscriptions et belles-lettres , tome XVI. — 
Marco Polo, De Regionibus orientalibus . — Gesta Dei per Francos.— 
Vjlken, Histoire des Croisadcs. — Anton, Histoire de Vordre des 




CHAP. vn. TEMPLIERS ET ASSASSINS. 117 

et k huit autres gentilshommes, qui avaient suivi Godefroy 
de Bouillon en Palestine, lors de la premiere croisade (1). 

Les Chevaliers du Temple joignaient aux trois voeux 
ordinaires de religion celui de porter les armes contre les 
infid &les, de pourvoir & la sftretd des routes, et de protdger 
les pelerins contre les attaques des brigands. Baudouin II, 
roi de Jerusalem, lenr c4da la partie de son palais qui 
avoisinait 1’ancien temple de Salomon, d’oii leur est venu 
le nom de Templiers. 

En 1137, Hugues des Payens se rendit aupr&s du Sou- 
verain-Pontife et sollicita la confirmation de son institut. 
Le Pape le renvoya au concile de Troyes, qui devait s’ou- 
vrir le 13 janvier de Fannie suiv ante . L’assemblee approu\ a 
le nouvelOrdre. 

Jean de Saint-Mihiel fut charge de la redaction de leurs 
regies, aurefus de saint Bernard qui dGclina cette mission, 
s’il faut en croire un certain nombre d’iiistoriens (3). 


Templiers. — J. de Muller, Histoire universelle. — Sylvestre de 
Sacy, M dm o ires sur la dynast ie des Assassins et $ur Vorigine de leur 
nom. — Bonneville, La Mayrnnerie ecossaisc , comparde avcc les 
trois professions et le secret des Templiers. — Roux, Histoire des trois 
m'dres rdguliers et militaires des Templiers , Teutons et Hospitallers. 
— J. A. J., Histoire des Templiers. — F. Nicolai, fissui sin* les crimes 
qui ont etd imputes aux Templiers , et sur leurs mysteres, arec un 
append ice sur Vorigine de la Franc-Maconnerie. — J.vcquoT, Defense 
des Templiers contre la routine des historiens . — Raynoumid, Monu- 
ments historiques relatifs d la condamnation des Chevaliers du 
Temple. 

NOTA. Je nedonnepas ici les titres des diverses histoires generates 
et particulieres que j’ai dft consulter, li propos des Templiers et de leur 
suppression, les auteurs qui les out ecrites n’ayant pas £tudie la question 
au point de vue de la Macon aerie. 

*1) M. le professeur F. Jacquot* de Nancy, rient de publicr une ^tfide 
prdliminaire sur les Templiers. Ce premier fascicule n'est que Tintro- 
duction de Touvrage qu’il ne tardera pas h mettre sous presse, et qui 
aura pour titre : Defense des Templiers contre la routine des his- 
toriens et les prdjugds du vidgaire. Je crois devoir signaler aux Audits 
cette noitvelle publication. 

(2) Voici comment s’exprime M. le professeur Jacquot h. Tendroit de cette 
question : « On dit que la RCgle [dee Templiers fut rddigee par saint 




.113 OIlIGJXES FANTA1 SISTES DE LA F.'. M.*. 

Hugues, avant tie retourner en Palestine, parcourut 
sueccssivement la France, l’Angleterre, l’Espagne et 
l’Kalie, recucillant ties auinones et onrolant de nombreux 
proselytes. 

Lo clief de l’Ordre portait le nom de Grand Maitre et 
avait rang do [>rince. Apres lui venaient les Precepteurs 
ou Grands Prieurs, les Visiteurs, les Commandeurs, etc. 
La reception dcs postulants se faisait pendant la nuit. 

Lo recipicndairc attendait ii la porte de 1’eglise. Le pre- 
sident du ehapitre lui depulait, a trois reprises differentes, 
deux de ses frcres qui lui dcinanilaient ce qu’il voulait. 

Puis on l’introduisait. Arriveen presencedes superieurs, 
il se mettait a genoux et sollicitait par trois fois son 
admission dans l'Ordre. 

Le chef du ehapitre lui faisait connaitre alors les obli- 
gations qu’il allait contracter. 

< Vous serez expose, lui disait-il, a beaucoup de peines 
« ct de dangers. II vous faudra vciller, quand vous 
« voudriez dormir; supporter les fatigues, quand vous 
« voudriez vous reposer ; endurer la soif et la faim, 

* quand vous voudriez boire et manger; passer dans un 
i pays, quand vous voudriez raster dans un autre. Vous 

* soumettez-vous a tout cela ? » 

Apres la reponsedu recipiendaire, qui etait affirmative, 
lc chefdu ehapitre poursuivait encestermcs : 

* Etes-vous chevalier? — Etes-vous sain de corps ? — 

u Bernard, ce qui est au moins vraisemblable, k supposer que le fait ne 
« soil j>as absolument certain. 11 en dicta I’esprit et les principales 
« ord mi nances, s’ll n’est pas avere qu’il 1’ait lui-meme 6crite, conmie le 
u pnUendent plusieurs auteurs qui complent pour des autorites d’assez 
« grand poids. » 

Ceux de uos lecteurs qui voudraient 4tudier cette question d’une 
man lore approfondie pourront demander 1’ouvrage de Tauteur, ft Nancy, 
librairie Not re-1 >nme, 6$, rue Saint-Georges. Le premier fascieu’e 
contient la Rdglo des Templiers. 



CHAP. VXI. — TEMPLIERS ET ASSASSINS. U9 

< N’etes-vous point marie? — N’appartenez-vous pas 
« deja a un autre ordre ? — N’avez-vous pas de dettes 
« que vous soyez dans l’impossibilite d’acquitter soit par 
« vous-meme soit par vos amis ? » 

Si les rcponses etaient satisfaisantes, le postulant pro- 
nongait les trois voeux de pauvrete, de chastete et d’o- 
beissance, promettait de combattre pour la defense de la 
Terre-Sainte, etrecevait le manteaude l’Ordre. 

II faisait ensuite le serment d’usage, qui etait ainsi 
c.ongu : 

« Je jure dc consacrer mes discours , mes forces , 
« ma vie a defendre la croyance de l’unite de Dieu et 
« des mysteres de la foi; je promets d’etre soumis et 
« obeissant au Grand Maitre de l’Ordre... Toutes les fois 
« qu’il en sera besoin, je passerai les mers pour aller 
« combattre, je donnerai secours contre les rois et les 
« princes infideles, et en presence de trois cnnemis je nc 
« fuirai point, mais seul je les combattrai si ce sont des 
« mecreants. » 

Les devoirs religieux des Templiers etaient d’une 
certaine severite. Void en quoi ils consistaient : assister 
a l’offlce de jour et de nuit, faire abstinence les lundis, 
mercredis, vendredis et samedis, jetiner frequemment, 
adorer solennellement la croix trois fois I’annee, entendre 
la messe et faire l’aumone trois fois par semaine, recevoir 
la communion trois fois en douze mois. 

Leur etendard blanc et noir avait pour Iegende ces mots 
dc l’Ecriture : Non nobis , Domine, non nobis, scd nomini 
tuo da (jloriam. Sur leur sceau etait grave un cheval 
portant deux cavaliers avec cette exergue : Sigillum mi- 
litum Christi. 

Saint Bernard a fait des chevaliers du Temple un 
eloge magnilique. 



120 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.‘. M.\ 

« Ils vivent, dit-il, sans rien avoir enpropre, pas menr 
« leur voloute. Vetus simplement ot couverts de poussiere, 
i ils out le visage bride des ardours du soleil, le regard 

* fier et severe; a l’approche du combat ils s’armcnt de 
« foi au dedans et de fer an dehovs ; lours armes sent leur 

* unique parure; ils s’eu servant avec le plus grand 
s courage dans les perils, sans craindre ni le nombre ni 

la force des barbares : toute leur confiance est dans le 
« Dieu des armees; en combattant pour sa cause ils 
« clicrcheut une victoire certaine ou une mort sainte et 
« glorieuse. Oh ! l’lieureuso vie, dans laquelle on peut 
« attendre la mort sans la craindre, la desirer avec joie, 

* et la recevoir avec intrepidite. » 

L’Ordre des Tcmpliers prit en peu de temps une ex- 
tension prodigieuse. Pendant les deux siecles qui suivirent 
sa fondation, ils no cesserent do combattre les infuleles 
avec une bravoure qui ne se dementit jamais. Ils eurent 
une part glorieuse dans la guerre contre les Maures d’Es- 
pagno. On les vit successivement figurer aux sieges de 
Lisbonne, de Gaza et do Damiette, a la bataille de Tibe- 
riade, etc., etc. Malgre le courage qu’ils deployerent, la 
Terre-Sainte fluit par leur echapper, et, le 20 mai 1292, 
le Grand Maitre do l’Ordre quittuit Acre, la derniere ville 
qui ne fiit pas au pouvoir des inlideles, emportant les 
tresovs qu’il avait pu sauver, et emmenant les dix che- 
valiers qui lui restaient encore des cinq cents qui etaient 
entres avee lui dans la place. 

Le siege de l’Ordro flit des lors etabli a Ch ypre. 

En 1290, les Tcmpliers et les Hospituliers de Saint-Jean 
de Jerusalem profiterent d’une invasion des Tartares, pour 
faire une nouvelle apparition sur l’ancien theatre de leurs 
exploits, mais ils furent battus et obliges de retourner 
it Chypre. 

Jacques do Molay succeda, comrae Grand Maitre, au 
moinc Gaudini. 



CHAP. VII. — TEMPLIERS ET ASSASSINS. 121 

Appele en France par Philippe le Bel en 1304, il s’y 
rendit avec soixante chevaliers. Le souverain les combla 
^attentions delicates, lui et ses compagnons. II le pria 
m3 me de tenir un de ses enfants sur les fonts du 
bapteme. 

Le 12 octobre 1307, Jacques Molay assistait, invite avec 
la plus grande courtoisie, a l’enterrement de la belle-sceur 
de Philippe. Tout faisait done supposer que les Templiers 
possedaient l’affection du monarque.Mais il n’en etait rien, 
puisque, le lendemain de cette ceretnonie funebre, le 
Grand Maitre et les cent quarante chevaliers qui etaient 
alors a Paris furent arretes et incarceres. 

On a beaucoup ecrit sur la condamnation des Tem- 
pliers. Les uns se sont attaches a les representer sous 
des couleurs on ne peut plus defavorables, les autres, au 
contraire, ont soutenu, avec quelque apparence de raison, 
que Philippe le Bel avait poursuivi leur suppression, afin 
de pouvoir s’emparer de leurs tresors, qu’il savait fetre 
considerables. 

Jusqu’au moment oh le roi do France fit brutalement 
emprisonner le Grand Maitre et ses compagnons, les 
Templiers avaient joui de l’estimo genOale. — Aussi, le 
pape Clement V se montra fort surpris des accusations 
dirigees contre eux, accusations qu’il n’hesita pas a qua- 
lifier d’invraisemblables et il'inoitics. 

Peut-on admettre quo si l’Ordro du Temple avait ete 
aussi corrompu que le pretendait Philippe, le Saint- 
Siege l’eitt ignore absolument ? 

D’ailleurs, tandis que les Templiers de France etaient 
traques comme des betes fauves et tortures avec une 
cruautd sans precedents, le roi d’Angletorre invitait les 
souverains de Portugal, de Castillo, de Sicile et d’ Aragon 
a ne pas ajouter foi aux calomnies qu’on repandait contre 
TOrdre. Il ecrivait, en outre, au pape Clement V une 
lettre ou on lisait ce qui suit : 



122 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.\ M.\ 

« Comme le Grand Maitre et ses chevaliers, fideles k 
« la purete de la foi catholique, sont en tres grande con- 
* sideration et devant nous ct devant tous ceux de notre 
« royaume, tant par leur conduite que par leurs moeurs, 
« je ne puisajouter foi k des accusations aussi suspectes, 
« jusqu’a ce qu’enfin j’en obtienne une certitude en- 
« tiere. » 

Philippe le Bel lui-meme rendait justice a leurs vertus, 
trois ans avant qu’il ne songeat a les proscrire. Yoici 
comment il s’exprimait dans un acte date du mois 
d’octobre 1304 : 


t Les oeuvres de piete ct de misericorde, la liberality 
« magniiique qu’exerce dans le monde entier, et en tout 
« temps, le saint Ordre du Temple, divinement institue 
« depuis longues annees, son courage, qui merite d’etre 
« excite it veiller plus attentivement et plus assidument 
« encore it la defense perilleuse de la Terre-Sainte, nous 
« determinent justement it r4pandre notre liberality 
« royale sur l’Ordre et ses chevaliers, en quelque lieu de 
« notre royaume qu’ils se trouvent, et a donner des 
« marques d’une protection speciale it l’Ordre et aux 
* chevaliers pour lesquels nous avons une sincere pre- 
« dilection. » 


Le proces des Templiers fut conduit par les agents de 
Philippe avec une partialite revoltante. Les formes 
juridiquos firent place a la torture, car il fallait obtenir 
des aveux it tout prix. 

Plusieurs chevaliers, vaincus par les souffrances, se 
reconnuvent coupables. Mais ils ne tarderent pas a sentir 
l’aiguillon du remords, et a retracter les accusations 
qu'ils avaient fait peser sur leur Ordre et sur eux- 
memes. 



CHAP. VII. — TEXIPLIERS ET ASSASSINS. 123 

Le Grand Maitre avait ete de ce norabre. La maniere 
dont il repara sa faute merite d’etre racontee : 

Le 18 mars 1314, on dressa dans le parvis Notre-Dame 
un echafaud, du haut duquel on devait lire a la foule 
reunie la sentence qui condamnait Jacques de Molay et 
trois autres chefs de l’Ordre k une reclusion perpetuelle. 
Les accuses entendirent la sentence qui les frappait, sans 
manifester la moindre emotion . Le Grand Maitre comprit 
que le moment etait venu de rompre le silence une der- 
uiere fois, et de dire hautement toute la verite. Prenant 
a temoin les nombreux spectateurs qui l’entouraient il 
s’ecria : 

« Il est bien juste que, dans un si terrible jour et dans 
« les derniers moments de ma vie, je decouvre toute 
« l’iniquite du mensonge, et que je fasse triomplier la 

* verite. Je declare done a la face du del et de la terre, 
« et j’avoue, quoiqu’a ma honte eternelle, que j’ai commis 
« le plus grand des crimes, mais ce n’a ete qn'en conve- 
« nanl de ceux qu’on impute avec tant de noirceur dnotre 
« Ordre ; j’atteste, et la verite m’oblige d’attester 

* qu’il est innocent. Je n’ai meme fait la declaration 

* contraire que pour suspendre les douleurs excessives 
« de la torture, et pour flechir ceux qui me les faisaient 
s souffrir. Je sais les supplices qu’on a infliges a tous les 
« chevaliers qui out eu le courage de revoquer une pa- 
t reille confession ; mais l'affreux spectacle qu’on me 
« piesente n’est pas capable de me faire confirmer un 
« premier mensonge par un second : a une condition si 

* infdme, je renonce de bon cceur a la vie. » 

En apprenant quelle avait et6 l’attitude du Grand 
Maitre et de ses compagnons d’infortune, la colere de 
Philippe le Bel ne connut plus de homes. Le monarque 
assembla aussitot son conseil qui, apres une courte deli- 
beration, condamna Jacques de Molay et celui de ses 



124 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.*. M.\ 

chevaliers qui avait proteste avec lui , k etre brules 
vifs. Le hitcher fut dresse dans une ile de la Seine, a 
l’endroit ou s’eleve maintenant la statue equestro de 
Henri IV. 

Les victimcs de Philippe supporterent vaillamment le 
dernier supplice, pi’otestant do leur innocence et de celle 
de l’Ordre, avec une fermete qui fit sur les temoins de 
cette scene une vive impression. Pendant la nuit qui suivit 
l’execution, de picux fideles rccueillirent les cendres des 
supplicies et les conserverent comma autant de reliques 
venerables. 

On a pretendu qu’avant de rendre le dernier sonpir, 
Jacques de Molay ajourna le Pape an tribunal de Dieu 
dans les quarante jours qui suivraicnt sa mort. et Phi- 
lippe le Bel avant l’expiration de la meme annee. 

J’ignorc ce qu’il y a de vrai dans cette tradition. La 
seulo chose qui soit certaine, c’est quo Clement V ot le roi 
moururent d’une maniere fort imp vue. 

Le premier fut pris d’une indisposition qui n’inspira 
d’abord aucune inquietude, on sort ant du consistoiro oil 
il avait promulgue les actes du concile de Vienne. Pensant 
que Fair de son pays natal lui rcndrait la sante. il voulut 
se faire transporter & Bordeaux. Arrive il Roquemaure, 
sur les bords du Rhone, unc crise aussi violcntc qu’im- 
pr^vue l’enleva presque subifement, le 13 avail 1314. 
Jacques de Molay 1’ avait precede dans la tombe do vingt- 
sept jours seulement. 

Quelques mois apres. Philippe fut pris d'une langueur 
qui derouta la science. Lc pouls etait bon, et cependant, 
dit un historicn. Ia faiblesse et I’abattemcnt croissaient 
tous les jours. On supposa quo lo sejourde Fontainebleau 
serait favorable au retablissoment du monarque, mais il 
n’en fut rion. Le malade ne tarda pas k mourir. Cct eve- 
ne.ment eut lieu le 29 novembre 1314. Philippe etait age 
de quarnute-six nns. 

On croit generalcment que le roi de France ne pour- 



CHAP. VII. — TEMPLIERS ET ASSASSINS. 125 

suivit les Templiers, qu’afin de s’approprier leurs ri- 
chesses. Ses panegyristes font observer, dans un but 
facile & comprendre, que les proprietes de l’Ordre furent 
donnees aux religieux de Saint-Jean de Jerusalem. Ils 
negligent d’ajouter que leur client ne consentit a se des- 
saisir des domaines qui appartenaient au Temple que 
contraint et force par les murmures du peuple. De plus, 
ils semblent ignorer qu’il saisit les tresors apportes 
de Jerusalem par le Grand Maitre, et ceux, plus conside- 
rables encore, qui se trouvaient dans la maison de Paris. 
Ils oublient enfin que Philippe s’attribua les revenus des 
Templiers, pendant les six annees qui s’ecoulerent depuis 
l’arrestation du Grand Maitre jusqu’a la suppression de 
l’Ordrc par le concile de Vienne. 

Le roi de France etait cl’ailleurs coutumier du fait. On 
sait que quelque temps auparavant il s’etait empare sans 
le moindre scrupule des depouilles des Juifs. 

La conduite du Pape a etc l’objet de critique s6veres. 
Je n’ai pas l’intention de passer en revue les griefs de 
toute nature que des ecrivains, meme catholiques, ont 
fait valoir centre lui. Qu’il me suffise de dire que l’acte 
par lequel il supprima les Templiers est irreprochable 
dans la forme, quelle que soit l’opinion que l’on embrasse 
sur les accusations dirigees contre l’Ordre. 

Le dccret avait un caractere provisoire, et le fond de la 
question n’y etait pas tranche. Clement V et le concile se 
bornaient a dire que, vu les circonstances au milieu 
desquelles on se trouvait , l’existence des Templiers 
n’avait plus de raison d’etre et que l’abolition momen- 
tance de i'Ordre s’imposait d’elle-meme : Nonpermoclum 
definin' i\v sententiae, sed per viam provisionis et ordina- 
ttonis aposlolicae. 

J’ai raoonte en peu de mots l’origine des Templiers. 
A l’exemple des historiens profanes , j’ai fait honneur de 
cette fondation au zcle religieux do Hugues des Payens. 
Les auteurs magonniques se separent de moi sur ce 



126 ORTGINES FA.NTA.ISISTES 1>E LA. F.‘. M.% 

point. Voici ce que dit, en particular, l’auteur des Acta 
Latomomm : 

« Jusque vers l’an 1118, les mysteres de l’ordre hie- 
t rarchique de l’initiation de 1’Egypte transmis aux Juifs, 
« puis ensuite aux chreticns, furent conserves sans alte- 
« ration par les Freres d’Orient ; mais alorsles Chretiens, 
« persecutes par les infideles, appreciant le courage et la 
« piete de ces braves croises qui, l’epee dans une main et 
« la croix dans l’autre, volerent, a, la defense des Saints 
« Lieux, et rendant surtout une justice eclatante aux 
« vertus ct a l’ardente cbarite des compagnons de Hugues 
s des Payens, crurent devoir coulier a des mains aussi 
« pures le depot des connaissances acquises pendant 
* taut de siecles, sanctifiees par la croix, le dogme et la 
« morale de l’Homme-Dieu. 

« Telle est l’originc de la fondation de 1’Ordre du 
« Temple, dans lequel ! fugues, insiruit de la doctrine 
u esoretique, et des formules initiatoires des Chretiens 
« d’Orient. fut revetu du pouvoir patriarchal, et place 
« dans l’ordre legitime des successours de saint Jean- 
« Bai>tiste. 

« On connait les persecutions dirigces contre les 
« Templicrs : dans ce temps, Jacques Molay, prevoyant 
« les mallieurs qui menacaient un Ordre dont il voulait 
« perpetuer l’existence, designa pour son. succcsseur 
« Frbre Jean-Marc Larmenius, de Jerusalem, lequel a 
t investi les GG. MM. destines a lui succedcr, de l’auto- 
« rite patriarchale comme de la puissance magistrale en 
<■ vcrtu de la charte de transmission qu’il a donnee 
« en 1321, cliarto dont l’original cst consigne dans lc 
<■ trcsor de 1’Ordre du Temple, sous le titre de Tabula 
« aurea , et qui contient l’acceptation , signee propria 
« manu, de tous les Grands Maitres successeurs de Lar- 
« men ius. 

« Apres la mort do Jacques Molay, des Templicrs 



CHAP. VII. — TEMPLIERS ET ASSASSINS. 


127 


* ecossais 4tant devenus apostats, & l’instigation du roi 

* Robert Bruce, se$ rangerent sous les bannieres d’un 
« nouvel Ordre institue par ce prince, et dans lequel les 
« receptions furent basees sur celles de l’Ordre du 
« Temple. C’est la qu’il faut chercher l’origine de la 
« Magonnerie ecossaise, et meme celle des autres rites 
« magonniques. Les Templiers ecossais furent excommu- 
« nies en 1324 par Larmenius, qui les appela eux Templi 
« deser tores, et les Chevaliers de Saint-Jean de Jerusalem 
« Dominiorum mill ties Spo/iatores. Cet anatheme a, 
« depuis, ete renouvele par divers Grands Maitres contre 
« les Templiers ecossais — qui ont ete declares rebelles 
« a l’autorite legitime, et rejetes du giron du Tem- 

* pie (1). » 

D’aprSs l’auteur que je viens de citer, la plupart des 
sectes maQonniques qui ont affiche la pretention de des- 
cendre des Templiers sont nees du schisme d’Ecosse. 

L’Ordre du Temple, s’il faut l’en croire, n’a jamais 
cesse d’exister en France, ou les Grands Maitres se sont 
succede sans interruption. Tous, parait-il, ont maintenu 
les principes et les dogmes de l’ institution tels qu’Hs ctaient 
dans Vorigine. 

Du successeur immediat de Jacques de Molay, Jean- 
Marc Larmenius, jusqu’ft Louis-Henri-Timoleon de 
Cosse Brissac, en 1776, 1’ Ordre aurait eu vingt-trois 
Grands Maitres (2). 


(1) Acta. La.tomor.cm* tom. II, pp. 141, 142, 143. 

(2) Voici la liste des Grands Maitres qui ont succ4d4 k Jacques de 
Molay : Jean-Marc Larmenius, de Jerusalem; Theobald d’Alexandrie; 
Arnould de Bracque; Jean de Clermont, second fils de Raoul de Cler- 
mont, seigneur de Thorigny; Bertrand Duguesclin; Jean III, comte 
d’Armagnac, de Fgzensac et de Rhodes; Bernard VIII d’Armagnac, 
frere du prudent; Jean IV d’Armagnac, frere de Bernard ; Jean de 
CroT, seigneur de Thou-sur-Marno, comte de Chimay; Bernard Imbault, 
dont. la maltrise ne fut que provisoire : Robert de Lenoncourt, arclieveque 
de Reims ; Gallers de Salazar, seigneur de Metz; Philippe Chabot, comte 
de Charni et de Brion; Gaspard de Sanlx-Tavannes, marshal de 
France; Henri de Montmorency, frere puine d’Anne de Montmorency; 



128 OniGINES FAXTA1SISTES DE LA F.*. M.\ 

L’auteur des Acta Latomorum est en disaccord avec 
la plupart des ecrivains maconniques en ce qui touche 
1’orthodoxie de l’Ordre. 

Le plus grand nombre d’entre eux, parmi lesquels le 
F.\ Rebold, pretendent que les chevaliers Ecossais n’ont 
pas abjure la vraie doctrine. Ce sont eux, s‘il fant 1’en 
croirc, qui ont empeche l’Ordre de disparaitre pour 
toujours. 

« Un petit, nombre de Templiers, dit-il, echappes aux 
« persecutions de Philippe, roi de France, aide par le 
« pape Clement V, se refugient en Ecosse et y trouvent 
« un asile au sein des Loges maconniques. L’Ordre raeme 
« parut se reproduce dans la retraite qui lui fut offerte 
j au milieu des montagnes de l’Ecosse (patrie de plu- 
« sieurs Templiers) jusqu’au moment ou les Francs 
« Macons d’aujourd’hui se separerent des anciennes 
« corporations maconniques (1). » 

D’apres le F.\ Rebold, la transformation de ces vieilles 
confreries de constructeurs, connues en Angleterre 
sous le uom de Free-Masons, date de l’epoque ou les 
Templiers s’y introduisirent. Cette metamorphose fut 
d’abord latente, mais Iorsque le protestantisme eut 


Charles de Valois, gentilhomme normand; Jacques Rouxel de 
Grancey, gouverneur de Tliionville; JacquesLIenry de Durefort, 
due de Duras, marshal de France; Philippe d’Orieans, regent de 
France; Louis- Auguste de Bourbon, due du Maine, tils nature! legitim^ 
de Louis XIV; Louis-Iienri de Bourbon-Conde; Louis-Fran^ois de 
Bourbon-Conti; Louis-Hercule-TimoUon de Cosse, due de Brissac. 
Lorsqu’arriva la tourmenle revolutionnaire, ce dernier remit eatre les 
mains du chevalier Radix de Chevillon les archives, les insigues et ies 
titres de FOrdre, alia de les mettre h Fabri. Celui-ci les contia, avant 
de mourir, le 10 Juin 1801, ;i M. Jacques-Philippe Ledru. Apres lamort 
de Ledru, le precieux depot tomba entre les mains de vulgairos aven- 
turiers qui en abuserent d’une IVicon scandaleusc. Les vrais Templiers 
se sont ellorcds, depuis, de reconsdituer l’Ordre ; mais il ne paralt pas 
qu’ils y soieut parvenus. 

(1) Reboi/d, Hist . gen. de In Franc- Magonnerie, 



CHAP. VII. •— TEMPLIERS ET ASSASSINS. 129 

obtenu droit de cite, dans le nord et la partie occidentale 
de l’Europe, les Templiers ne prirent plus la peine de se 
dissimuler sousle voile des corporations ouvri&res. 

L’ auteur de Sarsena pense absolument comme Rebold 
& l’endroit de cette question. Void comment il s’ ex- 
prime : 

t Le nombre 3 a son origine dans l’liistoire des Tem- 
« pliers ; les trois grades symboliques rappellent les trois 
« periodes de l’existence et le triple generalat des Cheva- 
« liers de Saint-Jean de Jerusalem. A son apogee, l’Ordre 
« comptait neitf generalats, nombre sacre pour les 
« Macons, parce qu’il est le carre de trois. Neuf cheva- 
« liers s’etaient associes pour donner lc jour a I’Ordre ; 
« ils sediviserent en trois groupes jusqu’a l’epoque oule 
« roi Bauduin leur donna une maison pres du Temple. 
« Les vingt-sept (cube de trois) chevaliers qui compo- 
i saientl’Ordre en 1127 deputerent neuf d’entre euxau 
« concile de Troyes pour y demander une regie et la con- 
« Urination de leur Ordre. Les vingt-sept se partagerent 
« en trois divisions qui fixerent leur residence dans les 
« trois villes de Jerusalem, d’Alep, de Cesaree. Chaque 
« maison comptait neuf chevaliers. Bientot apres les 
« trois groupes elurent chacun un superieur, et des trois 
t superieurs un chef supreme {preefectum) (1). » 

Le F.\ Dumast et le F.*. Juge affirment, eux aussi, 
que l’Ordre maconnique n’est que la continuation de 
celui du Temple. Ce dernier nous donne les details que 
voici dans une dissertation que le Globe a reproduce : 

« Un manuscrit existe entre les mains des Templiers 
* de Paris ; son authenticity ne saurait etre 1’objet d’un 
« doute : il a ete verifie par le celebre abbe Gregoire, 


(X) Sarsena, p. 31* 



130 


ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.*. M.\ 


« ancien dveque de Blois, par le savant Dupuis, par le 

* profond eveque de Copenhague, M. de Meinister ; il a 

* ete vu, examine, rigoureusemcnt compulse par les 
« paleologucs les plus exporimeutes. Ce manuscrit appar- 
« tient a unc epoquc voisino du martyre (l'auteur parle 
« id du supplicedesTempliers); scs indications prouvent 
« qu’il a ete fait pour l’Ordre du Temple dont il renferme 
« la doctrine religieuse secrete ; eh bien , co manuscrit 
« lie presente pas une autre philosophic quo celle que 
« nous venons d’analyser ot d’indiquer comme etant celle 
« aussi do la Franc -Magounerie (lj. » 

Le F.'. do Branville est encore plus explicite, dans le 
discours qu’il prononga, le 8 aoiit 1839, a la logo dos Che- 
valiers de la Croix , Orient dc Paris : 

« Dans mon syslemc, dil-il, l’Ordro maQonnique serait 
« une emanation dc I'Ordrc du Temple, dout vous con- 
« naissez l’histoiro et les malhours, cl il ne peut pas etre 
t raisonnablcment autre chose. La Mafjonnerie a du 
« prendre naissance en Eeosse. Ellc fut certainement, a 
« l’origino, une forme prudente et habilement combinee, 
« que dcs Chevaliers de ce pays imaginerent, afin de 

* derober la continuation de lour Ordre illustre aux yeux 
« clairvoyants de leurs tout-puissants proscripteurs. 
t L’lieroique Guillaume dc la Moore, grand-prieur d’An 
« gletcrre et d’ Ecosse, put, de sa prison, oil il prefera 
c mourir captif plutot que de se reeonnaitre coupable 

* d’heresie, iuspircr le zoic des Chevaliers de sa langue, 
« et les dirigor par ses haulcs lumieres dans la creation, 
t l’organisation et les developpements du rite ma$on- 
« nique, destine a cacher aux ycux des profanes l’Ordre 

* du Temple, proscrit et frappe d’anathome. Par cet arti- 
t lice, les Chevaliers, tout en continuant dans le mystere 


(1) Globe, tom. Ill, p. 307-310. 



CHAP. VII. — TEMPLIERS ET ASSASSINS. 131 

* leur mission philanthropique , se r6habilitaient par 
« l’exemple et l’enseignement des vertus sociales, et pre- 
« paraient pour des temps meilleurs l’oceasion de se 
t reveler avec uu nouvel eclat au monde Chretien. » 

Plus loin, l’orateur se prononce avec plus de force 
encore sur 1’origine de la Magonnerie. 

* J’ose affirmer, continue-t-il, que l’Ordre Magonnique 
« fut etabli dans le xiv° siecle, par des membres de 
« l'Ordre du Temple, de 1’ obedience du grand-prieure 

* d’Ecosse, et que cette belle institution rayonna de ce 
« point et se propagea facilenicnt dans les contrees euro- 
« peennes. alors couvertes de nos predecesseurs proscrits. 
« A l'appui de mon opinion, que partagent plusieurs Che- 
« valiers Masons presents a cette seance, il me serait 
« facile d’accumuler de nombreuses preuves, tirees de la 

* eomparaison des rituels en usage dans les deux Ordres, 
« ct l’on serait etonne, d’abord, d’y remarquer un systeme 
« identique de reception, procedant par voie d'epreuves 
« physiques et morales. On ne serait pas nioins frappe 
« de cette singuliere analogic, dans les deux Ordres, d’un 
« raeme mode d’initiation, d’une ceriaiue serie de grades, 
« parmi lesquols on trouve parfois une resseniblance 
« telle avec la Chevalerie templiere, qu’elle peut a bon 
« droit passer pour une parfaite similitude (1), » 

Lc^F.*. de Branville, craignant que ses auditeurs ne 
trouvassent trop moderne l’origine de l’Ordre, si on ne la 
faisait remonter qu’au xiv® siecle, ajoutait : 

« La religion des Chretiens primitifs d’Orient, qui fut 
« secretement pratiquee dans l’Ordre du Temple par ses 
« Grands Maitres et par un certain nombre d’inities 


(1). Globe, tom. I, p|>. 2U4-2P5. 



13.2 


ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.\ M.‘, 


t intimes, vient elle-mime de l’Egypte, on Moise d’abora, 
« et Jesus le Christ ensuite,en regurentles saints dogmes 
4 et la morale divine, qu’ils apportereut l’un et l’autre et 
« qu’ils propagerent dans la Judee (1). » 

A on croire le F.\ Boubie, les fideles de Jerusalem qui 
s’etaient organises en societe secrete, afin d’echapper a 
la persecution, auraient initie les Chevaliers du Temple. 
L’ auteur, commo on a pu Ie voir, entre, a ce sujet, dans 
une foulc de details qui font plus d’honneur a la riehesse 
de son imagination qu’& 1’cxactitude de ses connaissances 
historiques. 

D’autres ecrivains pretendent, au contraire, que Tho- 
mas Beraud, qui gouvernait les Templiers en 1273, fut 
admis a l’initiation par un soudan dont il etait prison- 
nier, et qu’ayant recouvri sa libcrte, il initia les religieux 
de son Ordrc. 

On cite, a l’appui de cette opinion, les aveux qu’auraft 
faits Geoffroy de Gurncville a l'inquisiteur Guillaume de 
Paris, lors dcs poursuites qui furent dirigees contre les 
Chevaliers du Temple. 

Quelques auteurs enfin soutiennent que les Templiers 
furent inities par une secte dont le nom est devenu tris- 
tement celebre. 

Yers l’an 977 de l’ere chretienne, apres l’elevation des 
Fatemites au trone d’Egypte, des reunions avaient lieu au 
Caire, le lundi et le mei’crodi de chaque semaiue. Le but 
des associes etait de travailler a l’affermissement de la 
nouvelle dynastie. 

On n’etait admis dans ces assemblies mystirieuses 
qu’apres avoir subi diverses epreuves. La societe pro- 
fessait une doctrine publiquo et une doctrine secrete. Les 
adeptes n’arrivaient a connaitre cette derniere qu’apres 
avoir parcouru neuf grades successes. Dans le premier 


(1) Globe, ibid. 



CHAP. VII. — TEMPLIERS ET ASSASSINS. 133 

grade, on s’attachait a jeter la confusion dans l’esprit du 
postulant, en lui mettant sous les yeux les contradictions 
qui regnaient entre les enseignements de la religion posi- 
tive, representee par le Koran, et ceux de la raison livree 
k elle-mSme. On lui faisait ensuite prater serment de ne 
jamais reveler les mysteres de l’Ordre. 

Arrive au second degre, il devait reconnaitre que les 
Imans etaient destitution divine. Apres cela, on lui 
apprenait que leurnombre ne pouvait pas depasser sept, 
ce nombre etant sacre. On lui disait, a l’appui de cette 
verite, que Dieu avait cr 44 sept ciels, sept terres, sept 
mers, sept planetes, sept couleurs, sept sons et sept 
metaux; qu’il y avait eu sept legislateurs depuis le com- 
mencement du monde, et que chacun d’eux avait eu sept 
disciples . Chaque disciple s’etait entoure de douse 
apotres, dont la mission consistait k repandre la vraie 
foi. — Le nombre douze etait encore plus parfait que le 
nombre sept. De la, faisait-ou remarquer a l’adepte, les 
douse signea du zodiaque, les douse mois de l’annee, les 
douze tribus d’Israel, les douze phalanges des quatre 
doigts de chaque main, le pouce excepte. 

Lorsque le postulant etait- arrive au sixieme degre, on 
lui revelait que la religion positive devait etre subor- 
donnee aux enseignements do la philosophie. Le huitieme 
degre n’etait qu’une recapitulation des precedents. Au 
neuvieme, tous les voiles tombaient. L’adepte devait bien 
se persuader que toutes les actions humaines sont indiffe- 
rentes et qu’il n’y a pour l’homme, au del a du tombeau, 
ni recompenses ni chatiments. La philosophie de l’Ordre 
etait renfermee tout entire dans cette courte devise : Ne 
rien croire et tout oser. 

Fondle d’abord dans le but de soutenir un trone, la 
societe ne tarda pas & employer sa formidable puissance 
k detruire toute espece de hierarchie sociale. 

Les adeptes charges de propager les doctrines del’Ordre 
s’appelaient Dais. Une partie de 1’Asie en etait inoudee. 



ORIGINES FANTA1SISTES DE LA F.\ M.\ 


fill 

Hassan-Ben-Sabah, le plus entreprenant de ces mis- 
sionnaires , so lassa bientot du role secondaire qu’il 
jouait. 

Apres maintes a ventures que je n’ai pas a raconter ici, 
il parcourut la Syrie, sc rcndit successivement a Bagdad, 
k Khousistan. Ispahan, Yesd et Kerman, et linit par se 
fixer a Damaghan, d’oit il rayonnait dans les contrees 
voisines. II lit en peu de temps un grand nombre de 
proselytes. 

Lorsqu’il se vit entoure de disciples devoues et con- 
vaincus, sa seule preoccupation fat de choisir un centre 
ofi il pdt etablir le siSge de sa puissance. 

Moitie par ruse, moitie par force, il parvint k s’emparer 
de la forteresse d’Alamont, l’an 1090. Il l’entoura de for- 
midables remparts, y amena une quantite d’eau conside- 
rable, et fit planter des arbres fruitiers en tres grand 
nombre. Stimules par son exemple, les habitants du pays 
ne tarderent pas. de leur cote, a s’occuper d’agriculture. 

L’appi’ovisionnement. d’Alamont fut des lors assure. 

La secto dont Hassan-Ben-Sabah etait le chef se compo- 
sait de deux classes d’adoptes, les maitres et les compa- 
gnons. Les premiers etaient connus sous le nom de Dais 
et les seconds sous celui de Ueliks. Les Dais avaient pour 
mission de recruter des proselytes. Ils connaissaient tous 
les secrets de l’Ordre.Les Iteliks, beaucoup plus nombreux, 
obeissaient a l’impulsion des maitres, dont ils ignoraient 
la doctrine secrete. Leur initiation n’avait lieu que par 
degres. Hassan ne tarda pas a comprendre que, pour 
atteimlre le but qu’il se proposait, il fallait que le 
devouement et l’intelligence de ces deux classes d’inities 
fussent appuyes d’une force materielle suffisante. Il crea 
done un troisieme grade. Ceux qui en faisaient partie s’ap- 
pelaient Fedavi. 

Les disciples d’Hassan port§rent d’abord le nom d’ls- 
maelites. Ce ne fut que plus tard qu’ils recurent celui d’As- 
sassins, du mot haschischin (mangeurs de haschische). 



CHAP. VII. — TEMPLIERS ET ASSASSINS. 135 

Leur costume se composait d’une robe blanche, d’un 
bonnet, d’une ceinture etde bottes rouges. 

Les Ismaelites s’emparcrent successivement de tous les 
chateaux qui avoisinaient Alamont. Devenus maitres de 
positions inexpugnables, ils virent leur puissance grandir 
et se fortifier d’une facon rapide. 

Hassan prit, des lors, le titre de Sidna, ou Vieux de la 
Montague , que ses successeurs continuerent a porter. 
Son gouvernement n’etait ni un royaume ni une princi- 
paute, mais un Ordre assez semblable, comme organi- 
sation, a celui desTempliers. 

Les Assassins etaient vStus de blanc comme ces 
derniers. 

t Seulement, dit De Hammer, une croix rouge sur le 
« manteau des Chevaliers du Temple rempla<;ait le bonnet 
« et la ceinture rouges. Si les Templiers, dans leur doc- 
« trine secrete, reniaient la saintete de la croix, les 
« Assassins rejetaient les principes de l’lslamisme. La 
« regie fondamentale des deux ordres etait de s’emparer 
« des forteresses et des chateaux des pays voisins, afin de 
« maintenir ainsi plus facilement les peuples dans l’obeis- 
« sauce; tous les deux etaient de dangereux rivaux pour 
« les princes, et formaient, sans tresor ni arrnee, un Etat 
« dans l’Etat. Les plaines d’un pays sont toujours domi- 
« nees par les montagnesqui les eutourent etles chateaux 
« qu’on y a construits : se mettre en possession de ces 
e chateaux par la force ou par la ruse, iatimkler les 
« princes par toute espece de moyens, telle etait la poli- 
« tique des Assassins. La tranquillite se maintenait & 

« l’interieur, par la stricte observation des regies posi- 
« tives de leur religion; leurs chateaux et leurs poignards 
* les garantissaient a l’exterieur. On ne demandait aux 
« Sujets de l’Ordre proprement dit, ou aux profanes, que 
« la rigoureuse observation de TIslamisme, et la privation 
« du vin et de la musique;mais on exigeait des satellites 



136 OttIGINES FANTAISISTES DE LA F.\ M.\ 

t sacres (Fedavi) une obeissance aveugle et un bras 
« fldele toujours pret au meurtre. Les recruteurs, en ve- 
« ritables iniiies, travaillaient les esprits, indiquaient et 
« dirigeaient les assassinats commandes par le Scheikh, 
« qui, du haut de son chateau, ebranlait les consciences 

* et designait les victimes. 

« Apres lui les Dailkebir, ou Grands-Prieurs, oceu- 
« paient le second rang; ils etaient ses lieutenants dans 
« les trois provinces ou la puissance de l’Ordre etait 

* etendue, e’est-a-dire le Dschebal, le KhousistA.11 et la 
« Syrie. Ils avaientsous lours ordres les Dai's ou maitres 
« initios; les Refiks ou compagnons, voues a la defense de 
« la sccte et de sa religion, n’arrivaient que par degres a 

* la dignite deDais. Les gardes de 1 ’Ordre, les Fedavi ou 
« sacrifies, et les Lassiks, aspirants, semblent avoir ete 
« scs novices ou ses lalcs(l). » 

La regie de conduito imposee aux Dais, pour le recru- 
tenicnt de l’Ordre, etait marquee au coin de la prudence. 
Void la double maxime qu’ils devaient avoir sans cesse 
devant les yeux : Ne jete: pas la semence dans un sol 
aridc, — ne parlez point dans tine maison ou il y a une 
lampe allumee, Ce qui signifiait : Ne prodiguez pas vos 
paroles a des incapablos, — ne discutez pas avec des 
hornmes de loi ; les uns sont hors d’etat de vous com- 
prendre, et les autres vous compromettront par leur 
bavardage. 

La seconde recommandation faite aux Dais etait de 
s’insiuucr dans l’esprit de ceux qu’ils voulaient gagner, 
en flattant leurs passions. 

Lorsqu’ils etaient parvenus a capter la confiance d’un 
jouno homme. ils s’attachaient a le rendre scoptique. Ce 
n’etait qu’ apres avoir atteint ce but qu’ils lui permettaient 
de preter serment. 


(1) De Hammer, Hist a ire de VOrdrc des Assassins, pj>. 1?0 suiv. 



CHAP. VII. — TEMPLIEUS ET ASSASSINS. 137 

La politique secrete d’Hassan-Ben-Sabah consistait a ne 
faire connaitre les preceptes athees de l’Ordre qu’aux 
gouvernants. Les gouvernes devaient les ignorer toujours. 
Les peuples soumis a sa domination lui obeissaient aveu- 
glement, car ils savaient que la mort suivait de pres toute 
velleite d’insubordination. 

Voici de quelle maniere les chefs de la secte parve- 
naicnt a inspirer aux Fedavi le mepris de 1’ existence et 
le devouement aveugle dont ils avaient coutume de faire 
preuve : 

« Au centre du territoire des Assassins, en Perse et en 
« Syrie, a Alamontet it Masziat, etaient, dans des endroits 
« environnes de murs, veritables paradis, oil l’on trouvait 
« tout ce qui pouvait satisfaire les besoins du corps et les 

* caprices de la plusexigeante sensuality des parterres de 

* fleurs et des buissons d’arbros it fruits entrecoupes de 
» canaux, de gazons ombrages et de prairies verdoyantes, 

* oil des sources d’eau vive bruissaient sous les pas. Des 

* bosquets de rosiers et des treilles de vigne ornaient de 
« leur feuillage de riches salons, ou des kiosques do por- 

* celaine garnis do tapis de Perse et d’etoffes grecques. 
« Des boissons delicieuses etaient servies dans des vases 
« d’or, d’argent etde cristal, par de jeunes gar^ons etde 
« jeunes filles aux yeux noirs, semblables aux houris, 
t divinites de ce paradis que le Prophete avait promis aux 
t croyants. Le son des harpes s’y melait au chant des 
n^oiseaux, et des voix melodieuses unissaient lours 
« accords aux murmures des ruisseaux. Tout y etait 
« plaisir, volupte, enchantement. Quand il se rencontrait 
« un jeune homme doue d’assez de force ou d’assez de 

* resolution pour faire partie de cette legion de 

* meurtriers , le Grand-Maitre ou le Grand-Prieur 
< l’invitaient a leur table ou 4 un entretien parti- 
« culier, l’enivraient avec de l’opium de jusquiame et le 
4 faisaient transporter dans ces jardins. A son reveil il se 



lo8 0R1G1NE3 FANTATSISTES DE LA F.\ M.\ 

« croyait au milieu du paradis. Ces femmes, ces houris, 
« contribuaient encore a completer son illusion. Lorsqu’il 
« avait goute jusqu’a satiete toutes les joies que Ie Pro- 
« phete promet aux elus apres leur mort, lorsqu’enivre 
« par ces douces voluptes et par les vapours d’un vin 
« potillant. il tombait de nouveau dans une sorte de 
« lethargic, on le transportait hors de ce jardin. et, au 
« bout de quclques minutes, il se trouvait aupres de son 
« superieur. Celui-ci s’efforcait alors de lui faire com- 
« prendre quo son imagination trompee lui avait fait voir 
« un veritable paradis, ct donne un avant-gout de ces 
« ineflfables jouissanccs reservees aux fidelcs qui auront 
« sacrifie lour vie a la propagande de la foi, et auront eu 
« pour leurs super ieurs une obeissance illimitee. Ces 
t jeunes gensse devouaient alors avec joie a devenirles 
s aveugles executcurs des arrfcts du Grand-Maitre (1). » 

On peut se faire une idee do leur obeissance par le fait 
suivant : 

Henri de Champagne, se rendant en Armenie, passa 
pros du territoire des Assassins. Le Grand-Prieur de 
l’Ordrc lui envoya une ambassade pour le complimenter 
et l’inviter a venir le voir dans le chateau qu'il habitait. 
Le Comte accepta l’invitation, mais il ajourna sa visite a 
l’epoque de son retour en Terre-Sainte. Le Grand-Prieur 
se rendit au-devant de lui et le re^ut en grand apparat. 
Il lui lit visiter tour a tour bon nombre de forteresses, et 
le conduisit, en dernier lieu, dans un chateau flanque de 
hautes tours, dont les creneaux otaient garnis de senti- 
nelles vetues de blanc. Le Grand-Prieur, s’adressant au 
Comte, lui dit : « Je suis persuade que vous n’avez pas 
t de serviteurs aussi obeissants que les miens. » Puis il 
fit un signe et deux hommes se precipiterent du haut des 
murs. Le Grand-Prieur se tournant vers le Comte stup^- 


(I) Db Hammer, Ilistoxre de I’Ordre des Assassins . 



CHAP. VII. — TEMPLIERS ET ASSASSINS. 139 

fait : « Si vous le desirez, ajouta-t-il, je ferai un second 
« signal, et tous les homines quo vous voyez suivront 
« l’exemple des premiers. » Henri de Champagne se 
montra suffisamment edifie, et avoua de bonne grace 
qu’aucun prince de la chretiente ne pouvait compter sur 
un devouement aussi aveugle de la part de ses soldats. 
Le Grand-Prieur retint le Comte plusieurs jours aupres 
de lui, le combla de presents et lui offrit son amitie : 
t Si vous avez quelque ennemi, lui dit-il, qui veuille vous 
« nuire, adressez-vous a moi et je le ferai poignarder. 
« C’est avec cos Meles serviteurs que je me debarrasse 

* des ennemis de l’Ox’dre. » 

Hassan-Ben-Sabah avait fait quelque chose de sem- 
blable, a l’epoqueou sa puissance commencait a inquieter 
les souverains orientaux. Dchelaloddin-Meiekschah, sul- 
tan seldjoucide, envoya au Vieux de la Montagne un de 
ses officiers, pour le sommer de se soumettre a sa domi- 
nation. Hassan manda plusieurs de ses Fedavi qui assis- 
terent a l’audience. Sur un signe qu’il leur fit un des 
adeptes se poignarda et l’autre se jeta du haut d’une 
tour, sans manifester lamoindre hesitation. II dit ensuite 
a l’envoye du Sultan : « Rapporte a ton maitre ce que tu 

* as vu, et dis-lui que j’ai sous mes ordres soixante-dix 
« mille hommes qui tous executent mes commandements 
« avec la nieme soumission. Voila ma reponse (1). » 
Les ecrivains qui rattachent la Maconnerie a l’Ordre des 
Assassins pretendent que les Templiers furent initiee 
par les successeurs d’Hassan-Ben-Sabah, sinon par 
Hassan lui-meme. 

Les Chevaliers ne furent jamais en lutte avec le Vieux 
de la Montagne. Egalement ennemis de l’lslamisme, ils 
agirent plusieurs fois de concert contre les disciples du 
Prophete. Baudouin, roi de Jerusalem, conclut avec les 

(1) Petrus de Vineis* Epistolce . — Marinus Sanutus. — Elmacini, 
Hist. Saracenica . 



140 OIUGINES FANTAISISTES DE LA F.\ M.*. 

Ismaelites, a l’instigation de Hugues des Payens, un traite 
d’alliance, dont le resultat devait etre la livraison de la 
ville de Damas aux Crois&s. 

Deja, en 1102, le Grand-Maitre Hassan-Ben-Sabah 
avail envoye line ambassade au roi de Jerusalem. 

Voici, d’autre pail, co quo raoontent les historiens 
orientaux, d’accord sur ce point avec Guillaume, eveque 
de Tyr, ct Jacques, eveque d’Akka, a propos des relations 
qui existaient entre les Chevaliers du Temple et 1’Ordre 
des Assassins : 

« Les Ismaelites etaient d’abord les plus zeles observa- 
t teurs des lois de lTslamisme. Plus tard, un Grand- 
c Maitre d’un esprit superieur et d’une haute erudition, 
« verse dans la loi chretienne et connaissant it fond la 
* doctrine de l’Evangile, abolit les priorcs do Mohammed, 
« fit cesser les jeuncs et permit ;'i tous sans distinction 
c de boire du vin et de manger du pore. La regie fonda- 
« mcntale de lour doctrine consiste a se soumettre aveu- 
« glcment a leur chef, soumission consideree comme pou- 
« vant seule meriter la vie eternelle. Ce Maitre, appele 
« goneralement le Vieux, reside au delii de Bagdad, dans 
« la province persane qui porte le nom de D«chebal ou 
« Iraki-Adschcmi. La, a Alamont, de jeunes gargons 
a sont sieves dans tout ce que le luxe asiatique peut ima- 
« giner de plus riche et de plus seduisant. On leur 
« apprend plusieurs langues, on les anno d’un poignard, 
« puis on les jette dans le monde, afin d’assassinor sans 
« distinction les chretiens et les Sarrasins. Les meurtres 
« avaient goneralement pour but soit de se venger des 
« ennemis de l’Ordre, soit de complaire a ses amis, soit 
« enfin d’obtenir de riches recompenses. Ceux a qui l’ac- 
« complissement de ce devoir avait coiite la vie etaient 
« considers comme des martyrs, jouissant dans le 
t paradis d’uno haute felicite. Lcurs parents recevaient 
« de riches presents, ou, s’ils etaient esclaves, ils etaient 



CHAP. VII. — TEMPLIERS ET ASSASSINS. 141 

* affranchis. Ainsi ces jeunes gens, vouSs au meurtre, 
« sortaient avec enthousiasme de leur retraite pour frap- 
« per les victimes designees. On les voyait parcourir le 

* monde sous toutes les formes, tantbt sous les habit du 
« moine, tantot sous ceux du commercant, et agir tou- 
« jours avec tant de circonspection, qu’il etait presque 
« impossible de se derober a leurs poursuites. Les gens du 
« peuple n’avaient rien a redouter, car les Ismaelites (1) 
« croyaient au-dessous d’eux de prendre leur vie ; mais 
a les grands et les princes etaient reduits a acheter leur 
« securite au poids de l’or, a s’entourer de gardes et a ne 
« jamais sortir sans armes (2). » 

Les d-crivains qui attribuent au Yieux de la Montagne 
l’initiation des Templiers, s’attachent a montrer que la 
doctrine secrete des Ismaelites avait de nombreux points 
de contact avec celle que l’on attribue, a tort ou & raison, 
aux Chevaliers du Temple. Quoi qu’il en soit, il est per- 
mis de se deman der si une semblable origine est de 
nature a entourer la Franc-Maconuerie d’un prestige 
qu’elle n’a pas. Les Ismaelites sont des ancetres compro- 
mettants pour des homines qui parlent sans cesse de 
philanthropic. II est vrai que les actes de la secte macon- 
nique ont inflige plus d’un cruel dementi aux discours 
de ses orateurs et aux hypocrites declamations de ses 
panegyristes. 


(1) Qnelques auteurs ecrivent IsmaUitcs. 

^2) 1)e Hammer, Ilisioire de VOrdre des Assassins* 



CIIAPITRE Mil 


Constructeurs romains, corporations du moyen Age, 
Manicheens et Colideens 


So mm a irk. — Le roman du F.*. Rebold. — Les constructeurs romains 
et Numn Pompilius. — Organisation suppos^e de cette corporation. — • 
Des brigades de constructeurs accompagnent les legions romnines. — 
Quelle dtait leur mission. — Leurs travaux dans les Oaules et en 
Angleterre. — Les premiers predicateurs de l’Evangile se melent aux 
constructeurs qui adoptent avec empressement la nouvelle doctrine. 
~ Les corporations sous le regne de Constantin. — Clovis ramene la 
s^curit^ dans les Caules. — Prdtendues faveurs que les Papes auraient 
accordees aux constructeurs du moyen age. — Ilistoirc iantaiaiste 
imaginee par le F.\ Rebold. — Les Francs-Ma^ons de cette dpoque, 
suivant cet dcrivain, organiserent plusieurs grandes Logos. — Les 
corporations ouvrieres disparaissent par le fait du protestantisme. 
— Que faut-il penser des allirmations du F.\ Rebold et consorts sur 
le role des societes de constructeurs au moyen age. — Origine attribute 
par Eckert la Maconnerie. — Co que le in'* me auteur nous raconte 
des Colideens ou moiues ecossais. — Wat et les Masons Wicleffistes 
anglais. 

Un ecrivain qui jouit d’une grande autorite panni les 
Masons de tous rites, le F.\ Itebold, fait remonter l’ori- 
gine de l’Ordre a Numa Pompilius, second roi de Rome. 


Ouvrages consult6s : Rebold, Ilistoirc des trois grandes Logos. — 
Ragon, Orlhodoxie maconnique. — Acta Lutomorwn , — Eckert, La 
Franc-Maconncric dans sa veritable signification. — F.\ Chkmix- 
Dupontks, Travaux maronniques ct philosophiques. — Lrvrai Franc- 
2 Slaton. — Uniters maconnique, annee 1837. — Findkl, Ilistoirc de la 
Franc- Maconnerie. — Preston, Illustrations de la Maconnerie. — 
E rlaireisseitieuts sur la Maconnerie. — F. Favue, Documents /uacon- 
niques. — ■ ivi-osa, Ilistoirc de la Franc- Mar onnerie en Angletcrre t en 
Irl tnde et en Ecos^e. — La Constitution des Fra ncs-M aeons. — 
Origincs ct destinees des Ordrcs de Iiose-Croix ct de la Franc - 
Magonncrie. — La Maconnerie so it m is e d la public ite a Vaidc de docu- 
ments aiithenliyues. — Keller, La Franc-Maconnerie cn Allemugne 




CHAP. Yin. — CONSTRUCTEURS ROMAICS, ETC. 143 

Ce monarque classa toute la population de sa capita] e en 
trente et une corporations. Le college des constructeurs 
6tait la plus importante. Elle comprenait tous les corps 
de metiers dont l’architectui-e civile, religieuse, hydrau- 
lique et navale exigeait le concours. Elle avait non seule- 
ment des juges, mais aussi des lois spSciales empruntees 
aux pretres-architectes dyonisiens de l’Orient. 

« Numa, en fondant ces colleges, dit le F.\ Rebold, les 

< constitua comme societe civile et religieuse a la fois, et 
« leur confera le privilege exclusif d’elever les temples et 

* les monuments publics ; leurs rapports avec l’Etat et le 
t sacerdoce sont determines avec precision par les lois ; 
« ils ont leur propre juri diction, leur propre culte : a leur 

* tete se trouvent des presidents ou maitres ( magistri ), 
t des surveillants, des censeurs, des tresoriers, de3 
t secretaires ; ils ont des medecins particuliers , des 
« freres servants : ils paient des cotisations mensuelles. 
« Le nombre des membres de chaque college est fixe 

* par la loi. Pour la plupart artistes grecs, ils entourent 
t les secrets de leur art et de leurs doctrines des mys- 

* t^res de leur pays, et les enveloppent dans les sym- 
« boles empruntes a ces memes mvsteres et a leurs mys- 
« teres particuliers, dont un des traits caracterisques 

< forme l’emploi symbolique des outils de leur profes- 
« sion (1). » 


— Clavel, Histoire pittoresque de la Franc-Mas onnerie Abr&ge his- 
toriqite de Vovganisation en France de 33 degres du Bite Scossais 
ancien et accepts. — Latomia . — Goffin, Histoire popidaire de la 
Franc-M&Qcmnerie. — Cgrdier, Histoire de VOrdre muQonnique en 
Belgique . 

Nota. — Ne sont pas compris dans cette nomenclature, les histoirea 
g£n6rales que j'ai dft consulter, les diverses revues ma$onniques aux- 
quelles il Taut recourir k propos de toutes les questions qui se rat- 
tachent k la Franc-Maeonnerie, et un certain nombre d’auteurs qui ne 
traitent pas spOcialement des societes secretes. 

(1) Rebold, Histoire des Trots Grandts Loges f p. 14. 




144 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.\ M.\ 

S’il faut en croire l'ecrivain que je viens de citer, Ie 
soir, une fois la jouruee fmie,les ouvriers se reunissaient 
dans les baraques en bois qu’ils avaient coutume de 
construiro a cote des chantiers, pour s’entretenir de leurs 
travaux et initier les postulants aux secrets de leur pro- 
fession. Ces reunions s’ouvraient toujours, nous dit 
encore Rebold, par une ceremonie religieuse. L’auteur 
eut peut-etre bien fait d’appuyer ses affirmations detemoi- 
gnages historiques, afin de donner a son recit une auto- 
rile quc beaucoup de lectours s’obstiueront a lui refuser. 

A l’cpoquc on Rome etondit sos conquotes au loin, 
chaquc legion etait accompagnee d’une brigade de con- 
structeurs, chargee de dinger les travaux de magonnerie, 
et de tracer les routes connues sous le nom de voies 
romaines. 

On confiait aussi a ces ouvriers le soin de fortifier les 
camps retranches, et de reconstruire les edifices que 
1’armee avait dotruits ou endommages, en faisant le 
siege des villcs. 

Ces corporations auraient puissamment contribu6 a 
vulgariscr le gout des arts parmi les peoples soumis 3, 
la domination romaine. La Gaule meridionale surtout 
cut line large part a leur action civilisatrico. 

.Sous le regno de l’empereur Claude, plusieurs brigades 
de constructeurs fureut envoyees dans la Grande-Bre- 
tagne, pour y clever des camps retranches, et mettre les 
legions romaines a l’abri des attaques incessantes des 
Ecossais. Bientot de nombrcux edifices transformerent 
en villes ces colonies militaires. L’origine de plusieurs 
grandes cites remonte a cette epoque. 

C ependant les montagnards de l’Ecosse continuaient 4 
haiceler les Romains, qui, pour resister a leurs incur- 
sions , construisirent plusieurs muraillcs au nord du 
pays. La plus grande traversal l’ile tout entiere, de 
l’Orient a l’Occident. 

Les indigenes se joignirent aux mauouvriers etran- 



CHAP. VIII. — COXSTRCCTEURS ROMAIXS, ETC. 145 

gers, et contribuerent u donner un serieux essor aux 
travaux que l’on executa a cette 4poque au dela de la 
Manche. 

« Le christianisme, dit le F.\ Rebold, se r6pandit de 
« bonne lieure dans la Grande-Bretagne et donna aux 
« loges maconniques ce caractere particulicr qui les a 
« distinguees a toutes les epoques. Des lors ces routes 
« militaires d’une etendue prodigieuse que la conqud- 
« rante du monde avait fait construire par les corpora 
« tions pour aller enchainer les peuplades les plus eloi- 
« gn£es , devinrent la voie par laquelle fut porte & 
« l’humanite le verbe regenerateur legue par lc Christ. 
« Les homines penetres de la nouvelle foi, aniin.es d'une 
« sainte vocation, allerent ainsi de l’Orient a l’Occident 
« annoncer l’Evangile a tous les peuples de la terre. Bien 
« que les nouveaux convertis fussent exposes aux plus 
« sauglantes persecutions dans les villes et les bour- 
« gades, les messagers de la verite pouvaient cepcndant 
* suivre avec securite les corporations maconniques, qui, 
« tantot seules, tan tot ii la suite des legions, parconraient 
« sans cesse l’empire dans toutes les directions (1). » 

La Grande-Bretagne echappa a la plupart des perse- 
cutions dont les autres parties du monde furentle theatre. 
Au surplus, Rebold pretend que les Chretiens y trou- 
verent un asile stir, au sein de la Maconnerie. II ajoute 
que bon nombre de ceux qui annoncaient l’Evangile s’en- 
rolerent, comme compagnons, alln de s’assurer un 
moyen <Texistence. 

II fait ensuite observer que l’essencedu veritable chris- 
tianisme s'harmonisant avec l’esprit des Loges, cette 
alliance des ouvriers constructeurs et des predicateurs de 
la foi nouvelle n’avait rien que de tres naturel. 


(1) Re bo lb, Histoire des trois grandes Loges . 


F.-. M.\ 


10 



146 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.\ M.\ 

Lorsque les gouverneurs, cedant a la pression du pou- 
voir central, croyaient devoir sevir contre les Chretiens, 
ces derniers sc refugiaient en Ecosse, ou ils introdui- 
sirent, mils par un sentiment de reconnaissance, le gout 
de l'architecture religieuse. 

Vers l'an 287, Carausius, qui commandait la flotte 
romaine alors stationnee sur les cotes de la Belgique, se 
revolta contre Maximien et Diocletien, s’empara de la 
Grande-Bretagnc, et s’y fit proclamer empereur. Afin 
de consolider sa puissance, il traita ses sujets avec dou- 
ceur ct ne negligea rien pour s’attacher les corporations 
de ce pays, alors tres puissantes. II leur rendit les privi- 
leges dont elles jouissaient du temps de Numa Pompilius, 
privileges qu’elles avaient, perdus en partie depuis l’eta- 
blissement de l’empire. De la est venu le nom de Free- 
Masons (francs-macons) qu’ellcs n’ont plus cesse de 
porter. 

A Carausius, qui mourut assassine, succeda Constance 
Ch'ore, iuvesti par Maximien du gouvernement de la 
Gaule et de la Grande-Bretagne. Constance se montra 
plcin de hienvcillance pour les Free-Masons. II se fixa 
meme a Eboracuni (1), au centre dos Logos maconniques 
les plus anciennes et les plus importantes. 

Constantin, lils de Constance, etant arrive a l’empire, 
mit un terme aux persecutions. Non seulement il se dedara 
hautement le ]>rotccteur des chretiens, mais il se convor- 
tit, et fit du christianisme la religion de l’Etat. 

A partir de cette epoque, s’il faut en croire les Macons 
de l’ecole de Itebold, les corporations allerent se multi- 
pliant, car chacun sait que l’architecture fut en grand 
honneur pendant le moyen age. 

Cepcndant les Pictes et les Ecossais s’obstinaient a 
harceler les legions romaines, qui finirent par quitter 
rAnglcterre vers l’an 420. Les confreries ne les suivirent 


(1) Au;our#nmi Yorck. 



CHAP. VIII. — CONSTRUCTEURS ROMAINS, ETC. 147 

pas. Elies se flxerent dans les parties montagneuses de 
l’lle, ou elles continuerent aprofesser le christianisme et 
& cultiver l’architecture, en conservant l’organisation des 
Loges. 

Les colleges de constructeurs etablis dans les Gaules ne 
furent pas moins florissants que ceux de la Grande- 
Bretagne. Malheureusement la plupart des edifices qu’ils 
eleverent, surtout dans le midi, eurent a souffrir des 
invasions barbares. 

Honorius, voulantreparer le mal cause paries envahis- 
seurs, envoya dans les contrees que les hordes germa- 
niques avaient couvertes de ruines une veritable armee 
de Macons. De nombreuses villes se releverent de leurs 
cendres ; mais elles ne tarderent pas a subir de nouveaux 
desastres. Clovis apparut et empecha de son mieux ces 
devastations periodiques. 

Sous la monarchie des Francs, les corporations se 
modifierent peu a peu. A l’epoque de la domination 
romaine,les Free-Masons reunissaient tous les arts neces- 
saires ii l’architecture. Mais a la disparition des Romains, 
chaque metier s’organisa en corporation distincte. Les 
Macons, nean moins, jouirent de privileges particuliers, 
soit dans les Gaules, soit en Angleterre. 

Cependant, grace a l’liumeur tout a la fois nomade et 
belliqueuse des vainqueurs de l’empire, la civilisation 
marchait a pas lents. Les amis des arts durent meme 
chercher un refuge dans les monasteres. On les y 
accueillit avec d’autant plus de sympathie, que les 
moines travaillaient d4j& a sauver de la destruction les 
lettres cHes sciences, en recopiant les chefs-d’oeuvre de 
la Grece et de Rome. Bientot ils ne se bornerent plus au 
metier de copistes. Ils firent de l’architecture une etude 
toute partieuliere. C’est a leur genie que nous devons les 
monuments religieux dont la France a toujours ete fiere 
& juste litre. 

Mes lecteurs savent que les moines ne se reser. 



148 ORIGtNES FANTAISISTES DE LA M.\ 

verent pas le raonopole de l’art. Ils associerent a leur 
ceuvre de nombreux laiques, avec le concours desquels 
ils parent mener a bonne fin la plupart de leurs tra- 
vaux. 

Les Loges, nous disent encore les ecrivains de la 
Maconnerie, se tenaient, a l’epoque dont nous parlous, 
dans l’interieur des monasteres. Ils ajoutent qu’a pai’tir 
du vn c siecle, les hommes fibres furent seuls admis dans 
les societes de Frec-Masons. 

On sait que toutes les corporations du moyen age 
etaient placees sous le patronage d’un saint. Les Francs- 
Marons choisirent saint Jean-Baptiste, parce que la fete 
etablie en son honneur est fixie au 24 juin, qui cst le 
jour du solstice d’ete, epoque, dit Rebold, ou le soleil est 
au plus haut degre de sa splendeur et ou la nature deploie 
toutes ses richesses. Le memo auteur ajoute que pour ne 
pas s’aliener le clerge,les Francs-Macons prirentsouvent 
la denomination de confraternity de saint Jean, et cons- 
truisirent, sous ce nom, la plupart des edifices qui 
remontent au xt* siecle. 

Les corporations de la Lombardie profiterent de l’elan 
que les terreurs de 1’an 1000 avaient donnea l’architec- 
ture religieuse, pour demander au Pape le renouvellement 
des privileges dont jouissaient les colleges des construe- 
teurs romains, ce qui leur fut accorde. 

* Les Papes, dit a ce propos le F.-. Rebold, leur deli- 
« vi-erent en outre des diplomes speciaux qui les affran- 
« chissaient de tous statuts locaux, edits royaux, regle- 
« ments municipaux concernant les corvies ou toutes 
< autre s impositions obligatoires pour les habitants des 
« pays ofi les corporations allaient travailler ; ces memes 
t diplomes leur concedaient le droit de relever directe- 
t ment et uniquement des Papes, de fixer eux-mimes le 
* taux de leurs salaires et de regler exclusivement dans 
« leurs assemblies generates tout ce qui concernait leur 



CHAP. VIII. — CONSTRUCTEURS ROMAINS, ETC. 149 

* administration intdrieure. Defense fut faite a tout 
c artiste non admis dans la Socidte de faire concurrence 
« k cclle-ci, et k tout souverain d’appuyer ses sujets dans 
t un pareil acte, regarde comme un acte de rebellion 
« contre l’Eglise. 

« Le style d’arcliitecture qui dominait k cette epoque, 
« du iv e au xi c siecle, pour la construction des Edifices 
« rcligieux, tant en Allemagne que dans les Gaules, 
« etait celui que Ics corporations de constructeurs 
t romains de la Lombardie avaient adopt*? dans les 
« constructions de leur pays, et qui dtait admis partout, 
« e’est-a-dire le style romain-latin. Le style dcossais des 
« Francs - Macons d’Angleterre ne parvint pas tout 
« d’abox'd a dominer, malgre la beaute de ses formes; 
« mais peu a peu ces formes se marierent avec celles 
« gdndralement cn pratique, et la. reunion des deux 

* genres d’architecture fut appele roman-ogival (de 1150 
i a 1200) . Puis ce style mixte finitpar l’cmpovter com- 
« pletement au xiii® siecle, sous le nom do style ogival ou 
« gothique primaire ; au xiy* siecle, il fut qualifie de 
« style ogival secondaire, et enfin au xv« siecle, apres 
« d’autres modifications, de style ogival tevtiaire (1). » 

Comme tous les historiens de la Maconnerie. Rebold 
arrange les eveuements et les interprete a sa fa con. 

Apres avoir fait observer que les Francs-Macons du 
moyen age avaient soin de choisir, comme presidents 
honouflircs, des personnages haut places, dont lc prestige 
et l’autorite pussent leur etre utiles, il ajoute qu’au 
xi i c siecle, ils accordorent k quelques grandes Loges 
une suprematie assez semblable a celle que lo Grand- 
Orient exerce do nos jours. Ces Loges , au nombre 
do cinq, etaient etablies a Cologne, a Strasbourg, a 
Vienne, a Zurich et a Magdebourg. Cologne et Strasbourg 


(1) Usbold, Ilistoire des trots grandes Loges. 



150 ORIGINES FANTA.ISISTES DE LA F.’. M.’. 

se disputerent d’abord la preponderance. Mais cette der- 
niere ville Halt par l’emporter, et devint le siege de la 
Grande-Maitrise. 

Le midi de la France, la Hesse, la Souabe, la Thu- 
ringe, laFranconie et la Baviere relevaient de Strasbourg. 
Le nord de la France et la Belgique obeissaient a Cologne. 
L’Autriche, la Hongrie et la Styrie reconnaissaient la 
suprematie de Vienne. Berne et Zurich exercerent succes- 
sivement leur juri diction sur les ateliers de la Suisse. 
La Saxe reeonnut d’abord l’autorite de Strasbourg, et, 
plus tavd, celle de Magdebourg. 

Ces cinq grandes Loges etaient independantes les unes 
des autres. Elies jugcaieut sans appel toutes les causes 
qui leur etaient somnises par les Ateliers de leur obe- 
dience. 

Les statuts de la Societe furent revises en 1459 par les 
chefs des Loges reuuis a Ralisbonne, et imprimes 
en 1101, sous ce titre : Slatuts cl reglements de la confra- 
ternite des tailleurs dej)ie?re de Strasbourg. 

Approuves d’abord par l’empereur Maximilien, ils 
furent continues plus tard par Charles-Quint et la plu- 
part do scs successeurs. 

L’apparition du protestantisme porta un coup mortel 
aux corporations de constructeurs, qui disparurent a peu 
pres entierement, vers la fin du xvi® siecle, dans une 
grande partie de l’Europc. La diete helvetique, en 1522, 
et Francois I or , en 1589, les depouillerent de tous leurs 
privileges. 

A pres avoir longuement parl6 des Free-Masons du 
moyen age, Rebold eprouve le besoin de nous dire com- 
ment ils se sont metamorphoses en Francs-Ma?ons mo- 
dernes. II le fait avec sa souplesse d’esprit ordinaire. 

« Les corporations magonniques, dit-il, n’ont jamais 
« presente en France ni dans aucun autre pays ce carac- 
f tere particulier qu’elles avaient en Angleterre, en 



CHAP. VIII. — CONSTRUCTEURS R0MA1NS, ETC. 151 

t Ecosse surtout, et leur influence sur les progres de la 
« civilisation y a ete beaucoup moins grande que dans 
* ces pays. L’usage adopts par ces associations d’affilier 
» en qualite de patron ou de membre honoraire des 
« homines eminents parait cependant avoir eu en France 
« le meme resultat qu’ailleurs, c’est-a-dire la formation 
« par ces Masons acceptes de Loges en dehors des corpo- 
« rations ayant pour but la propagation des doctrines 
« humanitaires de l’institution ; car, tandis que les cor- 
« porations magonniques etaient dissoutes en France 
« depuis le commencement du xvi® siecle, il parait avoir 
« existe a cette epoque des Loges de cette nature ; mais 
« nous n’en trouvons plus aucune trace (1). » 

Cette derniere phrase du F.\ Rebold est toute une 
revelation. Elle montre, une fois de plus, avec quel sans- 
gene les annalistes de la secte magonnique out coutume 
de traiter 1’histoire. 

En faisant remonter la Franc-Magonnerie aux con- 
structeurs du moyen Sge, cet ecrivain abuse de l’ignorance 
de ses lecteurs. Les Freres de Saint-Jean ne s’occupaient 
que d’ architecture, et leurs secrets se rapportaient d’une 
maniere exclusive aux moyens de construction qu’ils 
avaient adoptSs. Ceux qui out quelque peu etudiS l’his- 
toire de l’Eglise savent que les membres des corpora- 
tions ouvrieres, auxquelles nous devons nos vieilles 
cathSdrales, se faisaient remarquer par la puretS de leur 
foi. 

Itebold a recours & une autre hypothese pour expliquer 
la transformation dont il s’agit ; il prStend, nous l’avons 
deja vu, qu’on doit l’attribuer a l’introduction des Tern- 
pliers dans les Loges d’Ecosse. 

Bazot professe a peu pres la m6me opinion, d’accord 


(1) Hjsbold, Histoire des trots grandes Loges . 



152 OltIGINES FANTAISISTES DE LA F.\ M.\ 

en cela avec Wedekind (1) et plusieurs autres non moins 
autorises. 

Ces divers auteurs, on nc saurait trop le repeter, 
donncnt aux corporations do eonstructeurs uue impor- 
tance qu’ellcs n’curcnt jamais. 

Disparucs avcc los Romaius, il n’en est plus question 
jusqu’au xn 6 siecle. Lcs privileges merveilleux, que les 
papes et Charlemagne auraient accordes a ces confreries 
de manouvriers fantastiques, peuvent etre cousideres 
comme unc bourde imagince par les Franes-Macons. 

Quand Louis II envoya ses Missi (lominici en province, 
il lour donna dcs instructions minutieuses sur la maniere 
dont ils devaiont en user avec les diverses classes de la 
societe. Or le souverain no fait nunne pas allusion a ce 
que Rcbold qualifie bravement de Loges mciconniques. 

Les maitres-macons vivaient, alors commc aujour 
d’hui. do leur industrie personnelle. Les uns etaient 
libres et jouissaient do tous les avantages attaches k cette 
qualite. Lcs autres, au contraire. etaient condamnes au 
servage et travaillaicnt pour 1c compte ct au profit du 
seigneur sur lcs terres duquel ils habitaient. 

Nous lisons dans le Code carolin que lorsque Charle- 
magne voulut faire elever une eglise a la sainto Yierge, 
a Aix-la-Chapelle, son premier soin fnt de reunir les 
Maitresctles ouvriers les plus iutelligents. Cela fait, il les 
chargea de la construction de I’odilice. sous la direction 
d'un savant ecclesiastique. 

Ni Abbon, qui fut un Maitro tres habile, ni saint Eloi 
son clove n’appartinrenl a unc corjmration quelconque. 
On doit cepemlant a ce dernier un grand nombre d’d- 
glises fort remarquables et plusieurs abbayes devenr.es 
celebres. 

Les monies observations peuvent s’appliquer soit a. 
l’ltalie soit it l’Alleniagiie. 


f 1} Rapport nitre Vowin' Ptjt!*figoricien c f lcs Franrs-Maronn, 



CHAP. VIII. — CONSTKUCTEURS ROMAINS, ETC. J53 

Un moment vint ou l’art de batir fut d6daigne par les 
laiques. Les moines le cultiverent. des lors, avec autant 
de zele que de succes. Chaque monastere possedait un 
architecte charge d’instruire les jeunes religieux chez 
lesquels on decouvrait du gout et de l’aptitude pour ce 
genre de travaux. II enseignait aux uns lo dessin, aux 
autres la sculpture et la statuaire, a ceux-ci l’art des 
decorations, a ceux-la, et c’etait lc plus grand nombre, 
le metier de la ma^onnerie. 

II est bon d’ajouter que les maitres habiles dont se glo- 
rifiaient, a cette epoque, la plupart des maisons reli- 
gieuses, ne faisaient pas un secret de leur savoir. Ils 
etaient heureux de vulgariser les connaissances qu’ils 
avaient acquises. Moines et gens du monde pouvaient 
assister a leurs lemons, sans passer par les initiations 
preliminaires dont nous parlent sans cessc les auteurs 
ma<;onniques. 

Rebold nous dit que les premiers prMicateurs de 
l’Evangile se melerent aux Societes de constructeurs 
repandues alors dans toutes les provinces de I’Empire, 
afin de propager plus aisement la doctrine nouvelle. 
Cette affirmation n’est appuyee d’aucune preuve. Ni les 
ecrivains qu’il a copies ni ceux qui 1'ont copie lui-meme 
ne se sont mis en peine do justifier leur opinion. Ils 
savaiont sans doute que le public des Loges n’est pas 
tres exigeant en matiero de critique. 

Pour quiconque a lu avec quelque soin les annales de . 
l’Egiise, lo recit de Rebold estun simple roman, a l’usage 
des naifs db la Magonnerie. 

Quankau privilege exclusif de batir et de restaurer les 
dglises, que les Papes auraient accorde aux corporations 
dont nous parlent ces memes ecrivains, il n’a jamais 
existe que dans l’imagination des aimables farceurs qui 
so font un malin plaisir de mystifier lours venerables 
freres. II en est de meme des indulgences que Rome 
aurait accordees aux chevaliers de la truelle. On peut 



154 ORIGINES FANTA1SISTES DF, LA F.\ M.\ 

mettre au defi les historiens de la secte maqonnique de 
citer une seule ligne a l’appui de leurs dires. 

Les associations ouvrieres ne remontent pas au dela 
du xi c siecle. Elies n’eurent meme une organisation 
serieuse que vers 1150, et seulcinent en Italie, ou le gou- 
vernement des communes etait tout a la fois aristocra- 
tique et populaire. 

En Allemagne, les corporations n’apparaissent qu’a- 
pres l’annee 1200. 

Ce fut a la fin du xni« siecle qu’elles prirent en France 
un developpement serieux. 

En Angleterre, Edouard III aurait reorganise les mai- 
trises, s’il faut en croire certains auteurs. Le premier 
document officiel qui parle des Free-Masons, ou ouvriers 
constructeurs, est de 1350. Or, a en juger par la piece en 
question (un decret du parlement), cette corporation 
jouissait des memes faveurs que les autres. 

Eckert fait remontcr la Maconnerie aux Manicheens. 

Void quelle est, a ce propos, l’histoire qu’il nous 
racontc : 

Les chefs de la secte professaient les memes idees que 
les finostiques. Resolus de livrer a l’Eglise un dernier 
combat, ils se concertorcnt entre eux, afin de s’entendre 
sur le plan de campagne qu’ils auraient a suivre. Rome 
etant le centre de l’unite religieuse, ils deciderent d’y 
etablir leur quartier general. Arrives dans la Ville Eter- 
nelle, les disciples de Manes s’apcrcurent bien vito que la 
noblesse et le clerge etaient mailres absolus de la situa- 
tion. Le pcuple se contcntait d’obeir. Les lettres, les 
sciences et les arts, menaces par les barbares d’une des- 
truction complete, avaient trouve un refuge dans les mo- 
nasteres. Les moines etaient exclusivement charges do 
l’education de la jeunesse. Grace a l’influence qu’ils cxer- 
caient autour d’eux, la vie religieuse etait en grand hon- 
neur dans toutes les classes de la societe. 

Que faire en face d’un pared etat do choses ? Les chefs 



CHAP. VIH. — CONSTRUCTEURS ROMAICS, ETC. 155 

manicheens se le demanderent non sans raison. Apres y 
avoir miirement reflechi, ils penserent qu’ilfallait affecter 
un grand zele religieux, embrasser la vie monastique et 
s’emparer de l’education de la jeunesse. Leur plan de 
cainpagne reussit ti merveille. Rome comptait aussi, a 
cette epoque, un grand nombre dissociations qui toutes. 
jouissaient de di verses franchises. Les Manicheens se firent 
initier a celle des constructeurs, paree qu’elle etait plus 
favorisee que les autres. C’est ainsi qu'ils parvinrent a 
propager rapidement leurs doctrines dans toutes les par- 
ties de l’ltalie, grace aux freres Macons venus de Cons- 
tantinople. 

Une grande Loge fut etablie a Rome. Elle ex ore a , 
des le principe. une juridietion reconnue de tous sur les 
Ateliers de province. 

Les adherents de l’association prirent le nom de Freres 
Joannites. et s’assurerent l’estime du monde i*eligieux en 
construisant des eglises, dont la plupart sont encore 
debout. 

Leur reputation se repandit en France, en Angleterre 
et en Allemagne. De toutes parts on fit appel h leur dc- 
vouement. Inutile de dire que leur empressement repon- 
dit a l’attente du clerge et des fideles. Lorsqu’ils arri- 
vaient dans une ville, leur premier soin etait de former 
une communaute independante qu’ils iuitiaient aux doc- 
trines de l’Ordre. Les pretres, les medecins et les astro- 
nomes qui accompagnaient les caravanes de construc- 
teurs s’aclressaient a la classe instruite et s’effor^aient de 
l’eclairer. ■ 

Telle-est. en resume, la legende d’Eckert. 

Le memo auteur raconte differemment l’origine de la 
Ma<;onnerie en Angleterre. 

II pretend que les Bretons convertis au christianisme, 
voulant echapper a la persecution de Diocletien, se refu- 
gierent en Irlande et dans les montagnes de l’Ecosse. La 
plupart d’entre eux vivaient en communaute, comine les 



156 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.\ MV. 

moines, et professaient une doctrine oil les enseignements 
de TEvangile se melaient au Druidisme et au Magisme. 

Plus tard. s’il faut en croire Eckert, ils auraient adopte 
leserrours dc Pelage. 

Saint Augustin, rapotro de l’Angleterre, voulut. pour- 
suit le merne auteur, les ramener au giron de TEglise. 
Voyant qu’il no pouvait triompher de leur entetement 
il on fit massacrer un grand nombre. La violence ne 
reussitpas mieux que la persuasion. 

Ils ouvrirent done des ecoles de philosophie et do litte— 
rature et continuercnt a propager lour onseignement. 

Ces moines vivaient dans le celibnt.ee qui ne les empfe- 
chait pas de se faire servirpardes femmes qui avaient 
embrasse, de leur cote, la vie religicuse. 

Les Macons italiens disciples de Manes, ayant penetr6 
dans Tile, les Colidecns les recurcnt avec sympalhie. 
jBientot les deux sectes rfen firenfc qu’une. Les mccon- 
tents repandus cu Angle! erre. en Ecosse et en Irlande se 
reunirent h eux,et de cet amalgame naquirent les Francs- 
Magons. 

Ce recit est tout aussi fantaisiste que le premier. 

Les moines ecossais et irlandais refuserent d’adoptcr 
le calendrier gregoriem Saint Augustin cssaya vaine- 
ment deleur persuader que lo nouveau comput etait plus 
exact que Tandem Ils ne voulnrcnt rien entendre. 

An surplus, ils d6clarercnt ncl foment qu'ils ne preche- 
raient pas TEvangile anx Anglo-Saxons, parce quo ces 
derniers avaient envahi leur pays et verse le sang de 
leurs aneotres. 

Saint Augustin leur lit observer qu'en ne pas se 
r<5conciliant avec leurs ancions ennemis, ils s’exposaient 
k etre massacres par eux; ce qui arriva quelque temps 
apres. 

Tel est, en deux mots, le fait historiquo auquel les 
^crivains de la Magonnerie font allusion, et qu’ils ont 
defigure pour les besoins de leur these. 



CHAP. VIII. — CONSTRUCTEURS ROMAINS, ETC. 157 

Si les moines dcossais revenaient en ce monde, ils ne 
seraient pas peu surpris du r61e que leur font jouer 
Eckert, Sclineider, Kloss et autres ecrivains de la memo 
ecole. 

A pres avoir assure que les Colideens doivent Stre con- 
siders comme les pores de la Magomierie, les auteurs 
que nous avons cites eprouvent le besoin de revenir uux 
Manieheens, connus en France sous le nom de Tnxeronts 
ou Tisserants, et, en Allemagne, sous celui de Cathares. 
Dans la suite, on les appela Albigeois, parce qu’Albi 
etait devenu le centre et le boulevard de leur puis- 
sance. 

En Angleterre, la secte avait pour chef un nomme 
Wat, aventurier tres populaire, qui parvint a reunir 
autour de lui une armee de cent mille hoinmes. II avait 
comme principaux lieutenants deux pretres devoyes. 
Jack Straw et John Ball. 

Wat marcha sur Londres. 

La, John Ball precha la nouvelle doctrine avec sa 
fougue accoutumee. II enseignait la communaute des 
biens et poussait a la hainc de la noblesse et du clerg6. 
La foule l’applaudit. Elle fit mieux, car, prenant au pied 
de la lettre les conseils du predicateur. elle massacra 
l'archeveque de Londres et les principaux personnages 
de la cour. Quiconquo ne declarait pas hautement qu’il 
partageait les idees nouvelles etait egorge sans pitie. 

Les Francs-Magons de la premiere Republique se rappe- 
laient sans doute les precedes humanitaires de leurs 
ancetres, lorsqu’ils mirent en honneur cette formule 
devenue celebre : La liberty ou la mort ! 

II faut bien reconnoitre qu’entre les principes de la 
Magonnerie contemporaine et les doctrines de Wat, la 
similitude est saisissante. II est bon, toutefois, de faire 
observer que la corporation des constructeurs ne fut pour 
rion dans cette levee deboucliers. Les soldats de Wat se 
composaient en partie de paysans que les impots vexa- 



158 ORIGINES FANTAISISTES DE LA F.'. M.\ 

toires dont ils etaient charges avaient exasperes. John 
Ball et Jak Straw profiterent de ce soulevement pour 
prScher les erreurs de Wicleff, dont ils etaient imbus. 

Les Francs-Mafons ne repudient pas plus les Albigeois 
que les disciples de Wat. Ils pretendent, au contraire, 
que les heretiques du Midi venaient en ligne directe des 
Manicheens etablis a Rome, qui n etaient autres que des 
Francs-Macons. 

Ces novateurs se dissimulaient avec une adresse fort 
remarquable. Ils se faufilaient parmi les catholiques et 
rivalisaient de zele avec les plus fervents. Si on les inter- 
rogeait sur leur foi, ils mentaiont et se parjuraient au 
besoin, pour ne pas trahir le secx*et de la secte. 

Les Francs-Macons n’hesitent pas, quand les circons- 
tances 1' exigent, a employer les memes procedes. II sorait 
diffieile, en etudiant l’histoire, de trouver une seule 
heresie a laquelle ils n’aient emprunte quelque chose, de 
telle sorte que la Franc-ilaconnerie peut etre consideree 
comme la synthese de toutes les erreurs que l’Eglise a 
eu ii combattre, depuis l’epoque de sa fondation jusqu’i 
nos jours. 



DEUXIfiME partie 


OKIGINES VRAIES DE LA FRANC-MA<?ONNERIE 


CHAPITRE IX 

Les Sociniens et la corporation des 1 Free-Masons. 


Sommaire, — Opinion de M. Lefranc sur Torigine de la Franc-Ma^on- 
nerie. — Loelius Socin et son neveu Fauste Socin. — Progrfcs du 
Socinianisme. — En quoi consistait cette hdrdsie. — Manure dont 
s’y prenait Socin pour se faire (les proselytes — La doctrine des 
Sociniens ne differe que fort peu de la doctrine ma$onnique. — 
Symbole redige par Fauste Social son arriv4e enPologne. — Sa doc- 
trine secrete reserve aux savants et sa doctrine publique. — Mode 
de propaganda adopts par les Sociniens. — Leur peu de succds en 
Allemagne et en Hollande. — Ils s’implantent en Angleterre et se 
font accepter comme membres honoraires dans la corporation des 
Free-Masons ou Magons-Librcs. — William Penn, Tun d’entre eur, 
Emigre en Amdrique avec un grand nombre de ses coreligionnaires. 

— Aveu et regrets du F.\ Ragon. — Contradictions de cet ecrivain. 

— Opinion du F.\ Rebold sur Taction exerc^e dans les Loges par les 
masons honoraires ou acceptes. — Erreurset distractions de Tauteur. 

— Les lettres critiques et historiques sur la Franc-Magonnerir. — 
Difficulty quMprouvent ces ycrivains h embrouiller une question dont 
la simplicity les gene. — - R,yponse h une objection qui n’en est 
pas une. 

L’auteur du Voile leve pour les curieux assigne a la 
Franc-Maconnerie une origine que je crois utile de signa- 


% 

Outrages consults : Lefranc, Le voile lev# pour les curieux. — 
Barruel, Memoires pour servir d I'histoire die Jacobinisme . — Tierce 
(de la), histoire , obligations et statuts de la tres vtndrable confra- 
ternity des Francs-Magons , tires de leuvs archives. — Histoire des 
Francs- Magons. — Procedures curieuses de Vlnquisition de For- 




ICO ORIGINES VRAiES DE DA. F.\ M.\ 

ler, parce qu’elle ne manque pas d’une certaine vraisem- 
blance. 

Voici comment il s’exprime : 

<i C'est de l’Anglctcrro que les Francs-Macons de 
« France protendent lirer leur origine; c’est done chez 
« nos voisins ([u’il faut examiner les progres de la Ma* 

* Qonnerie. II n’y etait pas question d’eux an commence- 
« ment du siecle dernier. (L’auteur eerivait cn 1791). Ce 
« nc fut que vers le milieu qu’ils y furent soufferts, sous 
« le rogue de Cromwel, parce qu’ils s’iucorpororent avec 
« les iiulependants qui formaient alors un grand parti. 
« Apres la mort du grand protecteur, leur credit dimi- 
« nua, ct ce ne fut quo vers la fin du xvii c siecle qu’ils 
« parvinrent a former des assemblies a part, sous le 
« nom de Frey s-M aeons, d’hommes libres ou <le maeuns 
« libres ; ct ils 11 c furent connus en France et ne reus- 
« sirent a s’y faire des proselytes que par le moyen des 
< Anglais et des Irlaudais qui passerent dans ce royaume 
« avec le roi Jacques ct le pretendant. C'est parrni les 

* troupes qu’ils ont ete d’abord connus, ct par leur 
« moyen qu’ils ont commence a se faire des proselytes 
« qui se sont rendus redoutables depuis 1700, qu’ils out 


tug ’ll cont re les Francs- Masons. — 11b hold, Histoire tics trois grandee 
Logos . — R*v<iok, Orthodoxie maronniqve . — Clarkson^ Hist* tire des 
Quakers. — Le F.*. Vidal, Essai hislorique sur la F ranch c- Mn<;ou- 
ncrie. Dl'iikhczi., Histoire des Francs- Macons* — Clavel, Histoire 
pitf'-restjue de. la Franc- Moron nerie et des sodetds secretes. — 
P. Zaccunk, Histoire des sucietes secretes. — Caji.lot, Annales notion- 
niques. — Thomas Paine, He V origine de la Franc-Maronncrie . — 
F.\ Levesque, Apcrqu general et hislorique des principals sevtes 
nmQonniqucs, etc. — F.\ Lazot, Precis hislorique de VOrdre de la 
Franc-Maeonncric. — Thoky, Acta Latamovian. — Lenoir, La Franc- 
Moron nerie vendue d sa r evitable origine. — Histoire da Grand- 
Orient de France. — LeF.\ Enoch (pseudonym <»), Le rrai Franc-Maron 
qui donne Verigin? ct l: but de l<t. Franehc-Maeonnerie. — Let (rest 
fnacavniqvex, po nr serrir dc sitpphinient an Vhai Franc-Macon ixj 
F/. Knoch. — - G...* La tires critiques et philosophiqv.es sur laFranc- 
Mitfonncrie* 




O HAP. IX. — LES S0CINIEN8 ET LES FREE-MASQNS. 161 

« eua leur fete M. de Clermont, abbe de Saint-Germain- 
« des-Pres. 

« Mais il faut remonter plus haut pour avoir la 
« premiere et vraie origine de la Franc-Maconnerie. 
« Vicence fut le berceau de la Maconnerie en 1546. Ce 
» fut dans la societe des athees et des deistes, qui s’y 
« etaient assembles pour conferer ensemble sur les ma- 
i tieres de la religion , qui divisaient l’Allemagne 
« dans un grand nombre de sectes et de partis, que 

* furent jetes les fondements de la Maconnerie. Ce 

* fut dans cette academie celebre que l’on regarda les 
« difficultes qui regardaient les mysteres de la reli- 
« gion cliretienne , comme des points de doctrine qui 
« appartenaient a la philosophie des Grccs et non a 
« la foi. 

« Ces decisions ne furent pas plutot parvenues a la 
4 connaissance de la Republique de Venise, qu’elle en fit 
« poursuivre les auteurs avec la plus grande severite. 
« On arreta Jules Trevisan et Francois de Rugo qui 
« furent etouffes. Bernardin, Okin, Loelius Socin, Pe- 
« ruta, Gentilis, Jacques Chiari, Francois le Noir, Darius 
« Socin, Alcias, 1'abbe Leonard se disperserent oil ils 
« purent ; et cette dispersion fut une des causes qui con- 
« tribuerent a repandre leurs doctrines en difierents en- 
« droits de l’Europe. Loelius Socin, apres s’etre fait un nom 
« fameux parmi les principaux chefs des heretiques qui 
« mettaient l’Allemagne en feu, mourut k Zurich, avec 
« la reputation d’ avoir attaque le plus fortement le mys- 
« tere de la saiute Trinity, celui de l’lncarnation , 
« l’existence du peche originel et la necessity de la giAce 
« de Jesus-Christ. 

* Lrnlius Socin laissa, dans Fauste Socin, sonneveu, 
< un defenseur habile de ses opinions; et e’est a ses 
« talents, a sa science, a son activite infatigable et it la 
« protection des princes qu’il sut mettre dans son parti, 
« que la Franc-Maconnerie doit son origine, ses premiers 

SV. M.-. il 



162 


ORIGINES VRAIES DE LA. F.\ M.\ 


« etablissements et la collection des px*incipes qui sont la 
« base de sa docti*ine. 

t Fauste Socin trouva beaucoup d’oppositions a vaincre 
« pom - fairo adopter sa doctrine pai'mi les sectaires de 
« l’Allemagne. mais son caractere souple, son eloquence, 
« ses x-essources, et sux-tout le but qu’il nxanifestait de 
« declarer la guerre a 1 ’Eglise romaine et de la detruii'e, 
« lui attirerent beaucoup de partisans. Ses succis furent 
« si rap ides quo, quoiquo Luther et Calvin eussent atta- 
« quo l’Eglise romaine avec la violence la plus outree, 
« Socin les surpassa beaucoup. On a mis pour epitaphe, 
« sur son lombeau, ti Luclavic, ces deux vei'S : 

* Tot a licet Babylon destrvonit secta Lutherus, 

« Mur os Ccilvinus, sed ftmdamenta Socinns ; 

« qui signitient qua si Luther avait detruit le toit de 
« l’Eglisc catholique. designee sous lc 110m de Babyione. 
« si Calvin en avait ronverse lesmurs. Socin pouvait se 
« gloriiicr d’en avoir arraclie jusqu’aux fondements. Les 
« pixmesses de ces sectaires contre TEglise romaine 
« etaient representees dans des caricatures aussi inde- 
t centes que glorieuses a cliaque parti ; car il est a remar- 
<t quer que* TAIlemagne etait remplie de gravures do 
<r toutes especes, dans lesquelles cliaque parti se dis- 
« putait la gloire d’avoir fait le plus de mal a TEglise. 

« Mais il est certain, qu’aucuii chef des sectaires ne 
v congut un plan aussi vastc, aussi impie, que celui que 
« forma Socin contre l’Eglise; non seulement il chercha 
« a renverser et a detruire, il ontreprifc. de plus, d’elever 
« un nouveau temple dans lequel il se proposa de faire 
« entrer tous les sectaires. en reunissant tous les partis, 
« en admettant toutes les erreurs. eu faisant un tout 
« monsfrueux de principes contradictoires ; car ii sacri- 
st fia tout a la gloire de reunir toutes les sectes, pour fon- 
« der une nouvelle Eglise, a la place de cclle de Jesus- 
« Christ, qu’il se faisait un point capital de renverser, 



CHAP. IX. — LES SOCINtENS ET LES FREE— MASONS. 163 

< afin de retrancher la foi des mystdres, l’usagc des 
« sacrements, les terreurs d’une autre vie, si accablantes 
« pour les mechants. 

« Ce grand projet de batir un nouveau temple, de fon- 
« der une nouvelle religion, a donnd lieu aux disciples de 
« Socin de s’armer de tabliers, de marteaux. d’equerres, 
« d’a-plombs, de truelles, de planches a tracer, commo 

* s’ils avaient envie d’cu faire usage dans la b&tisse du 
« nouveau temple que Ieur chef avait projete; mais dans 

* la verite, ce ne sont que des bijoux, des ornements qui 
« servent de parure, plutot que des instruments utiles 
« pourMtir. 

« Sous l’idee d’ttn nouveau temple, il faut entendre un 
« nouveau systeme de religion, eongu par Socin, et k 
« l’execution duquel tous ses sectateurs promettent de 
t s’ employer. Ce systeme ne ressemble en rien au plan de 
« la religion catholique, etabliepar Jesus-Clirist, il y est 
« raeme diametralement oppose ; et toutes les parties ne 
« tendent qu’d jeter du ridicule sur les dogmes et les 
« verites professes dans l’Eglise, qui ne s’accordent pas 
t avoc l’orgueil de la raison et la corruption du coeur. Ce 
« fut l’unique moyen que trouva Socin pour reunir toutes 
« les sectes qui s’etaient formees dans l’Allemagne : et 
« e’est le secret qu’cmploient aujourd'hui les Francs- 
« Magons, pour peupler leurs loges des hommes de 
« toutes les religions, de tous les partis et de tous les 
« systemes. 

« Ils suivent exactement le plan que s’etait prescrit 
« Socin, quij§tait de s'associer les savants, les philo- 
« sophes, les deistes, les riches, les hommes, en un mot, 
« capables de soutenir leur societe, par toutes les res- 
it sources qui sonten leur pouvoir; ils gardent au dehors 

* le plus grand secret sur leurs mysteres : semblables 
« a Socin, qui apprit, par experience, combien il devait 

* user de menagements pour reussir dans son entreprise. 

* Le bruit de ses opinions le forgo, de quitter la Suisse 



164 ORIGINES VRAIES DE LA P.*. M.\ 

« en 1579, pour passer en Transylvanie, et de la en Po- 
« logne. Ce fut dans ce royaume qu’il trouva les sectes des 
« unitaires et des anti-trinitaires, divis6es entre elles. 
« En chef habile, il commenca par s’insinuer adroite- 
« mcnt dans l’esprit de tous ceux qu’il voulait gagner ; il 
« afTecta une estime 6gale pour toutes les sectes ; il 
« approuva hautement les entreprises de Luther et de 
« Calvin contre la cour romaine; il ajouta meme qu’ils 
« n’avaient pas mis la derniere main a la destruction de 
« Babylone; qu’il fallait en arracher les fondements, 
« pour batir sur ses mines le temple veritable 

t Sa conduite repondit h ses projet6. Afln que son ou- 
t vrage avan?at sans obstacles, il prescrivit un silence 

* profond sur son entreprise, comme les Francs-Macons 
« le prescrivcnt dans les Loges, en matiere de religion, 
« alin de li’eprouver aucune contradiction sur l’applica- 

* tion des symboles religieux dont lours Loges sont 
« pleines, et ils font faire serment de no jamais parler, 
« devant les profanes, de ce qui se passe en Loge, afin de 
« ne pas divulguer une doctrine qui ne peut se perpetuer 
« que sous un voile mysterieux. Pour lier plus etroite- 

* ment ensemble ses sec ta tours, Socin voulut qu’ils se 
« traitassent de freres, et qu’ils en eussent les senti- 
« ments. De hi sont venus les noms que les Sociniens ont 
« portes succcssivement (le Freres- Unis, de Freres-Polo- 
« nais, de Frcres-Moraves, de Frey-Maurur , de Freres de 
« de la Co nr/ relation, de Frce-Murer, de Freres- Macons, 

» de Freys-Macons, de Free-Macons. Entre eux ils se 
« trailent toujours dc freres, et ont pour les autres l’ami- 
« tid la plus demonstrative (1). » 

L’ auteur, M. Lefranc, aurait pu apporter en favour de 
sa these des preuves plus convaincantes que cellos qu’on 
vient de lire. Il lui eiit ete facile, par exemple, de montrer 


(1) Lkfrakc, Le voile lev# jioitr les curie} pp. 32 ct suiv. 



C HAP. IX. — LES SOCINIENS ET EES FKEE-MASONS. 165 

la similitude qui a toujours existe entre la doctrine 
maconnique et celle des Sociniens. 

De part et .d’autre on rejette les mysteres; tout se 
borne, pour les adeptes, au dogme de l’existence de Dieu. 
Mais le Dieu des Macons, qui est celui de Socin, ne res- 
semble pas au Dieu des catholiques. II n’y a ni Pcre, ni 
Fils, ni Saint-Esprit dans l’etre mysterieux qui a cree 
toutes choses, et auquel on a donn6 le nom de Grand 
Architecte de l’Univers. Ce Dieu constructeur ne s'oc- 
cupe que vaguement des actions humaines. Sa morale 
n’est pas austere, et sa justice se rSvele par une mansuS- 
tude qui confine au laisser-faire. 

Parmi les-Francs-Macons et les disciples de Socin, se 
sont rencontres des adeptes qui ont cru devoir repousser 
l’idee de Dieu. C’est ainsi qu’aujourd’hui une fraction tres 
importante de la Maconneric pi’ofesse l’atheisme, comme 
le faisaient bon nombre de Sociniens, du vivant de Socin 
lui-mome. 

Un auteur a dit que le soc inianisme etait 1 'art de 
de roire . Lc meme mot est applicable a la Franc- 
Maconnerie. 

Les Francs-Macons, comme les Sociniens, se sont tou- 
jours attaches a affilier a leur secte des hommes haut 
places, afin de se soustraire aux mesures repressives. 

Les Francs-Macons ont des statuts connus de tons les 
membres de l’Ordre, et des Monita secreta, que l’on a 
soin de ne pas publier, et dont les chefs, les chefs inities 
s’entend, ne s’ecartent jamais. 

Yers 1G79, Fauste Socin arriva en Pologne et redigea 
une sorte de symbole que ses disciples accept&rent sans 
reclamation. Mais il est avere que cette confession de foi 
n’ etait faite que pour le peuple. Les savants de la secte 
ne s’jr sont jamais assujettis que pour la forme. 

Une fois etablis en Pologne, les chefs du nouveau 
culte envoyerent des emissaires en Allemagne, en Hol- 
lande et en Angleterre. Ces apotres etaient choisis parmi 



160 ORIGINES VRAIES DE LA F.*. M.\ 

les initios les plus intelligents. Ils avaient pour mission 
de ne jamais precher d’une maniere ostensible. Ils de- 
vaient gagner a leurs doctrines lo plus d’adeptes qu’ils 
pourraient, parmi les hommes actifs et d’un esprit cultive 
avec lesquels ils reussiraient a se mettre en rapport 
dans les villes qui leur etaient designees. 

Ce mode de propagande, il ne faut pas l’oublier, a ete 
invariablement suivi par tous les rites maconniques, 
au xviii 0 siecle. 

Le succes des Sociniens fut loin d’etre complet en 
Allemagne et cn Hollande, oil catholiques et protcstants 
se rounirent pour faire echouer la secte nouvelle. Les 
Anglais, au contraire, accueillirent assez bien les dis- 
ciples de Socin. 

La sympathie qu’ils rencontrerent au delii de la 
Manche ne les lit pas se departir de leur prudence ordi- 
naire. On ne les vit nulle part se produire avec eclat. 
Leur propagande fut lii ce qu’clle avaifc ete partout 
ailleurs, e'est-a-dire secrete. 

Ils chercherent a penelrer dans les diverscs associa- 
tions qui florissaient alors en Angleterre, comme mem- 
bres honoraires ou acceptes. La confraternite des Macons- 
Librcx. ou Frcc-Masons, se montra tout particulierement 
bienveillante pour les nouveaux venus. 

Les Sociniens firent de tels progres, qu’en 1631, Wil- 
liam Penn passa en Amerique, avec un grand nombre de 
ses compatriotes, appartenant presque tous a l’associa- 
tion des ouvriers constructeurs, et y fonda la Pensyl- 
vanie (foret de Penn). Ce territoire fut concede aux 
emigrants par Charles II. 

On doit a cette colonie la construction d’une grande et 
belle ville, dont le nom suffit a reveler l’origine. Je veux 
parler de Philadelphie, ville des freres, ou ville des 
quackers. 

Ces novateurs etaient republicans et faisaient profes- 
sion de philanthropic et de deisme. 



CHAP. IX, — LBS S0C1NIENS ET LES FREE-MASONS. 167 

Leur doctrine ne differait en rien de celle de Socin et de 
ses disciples, que la Franc-Magonnerie accepte a sou 
tour. 

Le F.\ Ragon, apres avoir a pen pres reconnu que la 
Magonnerie descend du Socinianisme, semble le regretter, 
et ajoute les reflexions qu’on va lire, sans se demander 
s’il est possible de les concilier avec ce qu’il a ecrit 
quelques lignes plus haut : 

« Une preuve bien evidente et tres concluante, dit-il, 
« que ces membres nombreux, acceptes dans la confrerie 

< anglaise des ouvriers-constructeurs, n’etaicnt point et 
« ne se croyaient point Francs-M aeons, e’es't qu’aucim 
« Atelier franc-magonniquo, ce moyen puissant d’union 
« et de civilisation, presque indispensable dans une colo- 
« nie naissante ( V. settlement I'Algerie), n’a ete fonde par 
« eux dans leur capitale, par la raison qu’il n’y avait 
« pas encore de Franc-Magonnerie sur le globe. Ce sont 
» leurs successeurs qui, cinquante et un ans apres la 
i fondation de Philadelphie, virent parmi eux, le 
« 24 juiu 1734, plusieurs Francs-Magons qui s’etaient 

adresses a la Grande-Loge de Boston (constitute le 
« 30 avril 1733, par la Grande-Loge d’Angleterre), en 

< obtenir des constitutions pour ouvrir une Loge dans 
« leur ville. Benjamin Franklin, si celebre depute, en fut 
* le premier venerable (1). » 


L’auteur affirme done qu’eu 1681 la F.\ M.\ n’existait 
pas. Mais Ragon etait distrait, car a la page suivante 
il dit tout le contraire. Rebold 6crit de son cdt6 : 


« f)uvant les troubles qui desolerent la Grande- 
* Bretagne vers le milieu du xvn® siecle, et apres la 


(1) Ragon, Orthodoxie ma connique, pp. 23 et 29. 



168 ORIGINES VRAIES DE LA F.\ M.\ 

« decapitation de Charles I er (1649), les Macons d’Angle- 
< terre et particulierementcoux de 1’Ecosse travailierent 

* en secret au retablissement du trone renverse par 
« Cromwel; ils imaginerent et creerent dans l’interet de 
« leur parti deux grades superieurs ; eu un mot, ils 
« donnerent a la Maconnerie an caractere entierement 
t politique. Les discussions auxquelles le pays etait en 
« proie avaient dejd produit la separation des Macons 
« artistes d’avee les Macons acceptes. Ceux-ci, coniine 
« nous l’avons deja dit, etaient des membres lionoraires, 
« que, scion un usage immemorial, on avait agreges a la 
« sociotc : e’etaient des hommes influents et de haute 

* position. C’est grace a leurs efforts que Charles IT, 
« recu Macon dans son exil, remonta sur le trone de sen 
« pere en 1660. Ce prince, dans sa reconnaissance, donna 
« a la Franc-Maconnerie la denomination d’Art-Itoyal, 
« parce que e’etait la Franc-Maconnerie qui avait 
« principalemcnt contribue i la restauration de la 

* royaute (1). » 

Comme s’il avait craint de ne pas etre suffisamment 
clair, l’auteur a eu soin d’ajouter que, des cette epoque, 
les Logos de la Grande-Bretagne etaient composees en 
majeure partie de Macons acceptes et ne comptaient 
qu’un petit nombre de Macons artistes. Elies ne s’occu- 
paient plus guere, dit-il encore, de l'objet materiel de 
l’association. 

Ainsi, apres la decapitation de Charles I er , en 1649, les 
Francs-Macons travaillent activement au retablissement 
du trone. En 1660, Charles II se fait reccvoir Franc- 
Macon, et donne a la Maconnerie la denomination d’Art- 
Royal, comme temoignage de sa reconnaissance. 

Pour affirmer, apres cela, que la Franc-Maconnerie 
n’existait pas encore en 1G81, epoque ou William Penn 


(1) P.ebold, Pi'Scis histori'jitc de la Franc-Maronncrie* 



CHAP. IX. — LES SOCINIEXS ET LES FREE-MASONS. J63 


passa en Amerique 4 la tdte des Sociniens, connus dcpuis 
sous lc nom de Quackers, c’est faire preuve de beaucoup 
de distraction ou de beaucoup d'audace. 

Les -ecrivains de la secte sont d’ailleurs coutumiers 
du fait. 

L’auteur des Lettres sur la Franc-Maconnerie pretend 
que l’organisation de la Societd remonte a line epoque 
anterieure au regne de Charles I er . 

« On decouvrit, dit-il, dans la bibliotheque Bodleyenne 
« d’Oxford un vieux manuscrit contenant l’interroga- 
« toire subi par un Franc-Magon dans le temps de 
« Henri I e ', roi d’Angloterre. Ce papier fut imprime avec 
« les annotations qu’y fit le celebrc Locke, taut pour en 
« expliquer le langage deja suranne, que pour jeter 
« quelque lumiere sur le sujet qui motiva l’interrogatoire. 
« Laissons pour un moment les auteurs d’un pared docu- 
« ment reimprime a Londres avec la derniere Constitu- 
« tion magonnique ; il suffit a notre objet d’observer que 
« Locke garantit l’anciennete et l’authenticite du manus- 
« crit. Or, celui qui connait la probite et l’etendue d’es- 
« prit do ce philosophe, doit necessairement conclure 
« qu’il y avait ddja des Francs-Magons en Angleterre 
« dans le temps de Henri I", etpar consequent plusieurs 
« siecles avant le regne de Charles I", ce qui rend abso- 
« luinent inadmissible l’opinion qui date de ce dernier 
« l’origine de la Franc-Magonnerie (1). » 

L’ auteur en question, apres avoir declare inadmissible 
l’opinion qui fait remonter au regne de Charles I cr 1’orga- 
nisation de-da secte magonnique, s’apergoit, lui aussi, 
qu’il a ete un peu trop affirmatif, et, dans une note reje- 
tee a Isf fin du volume, il donne comme no manquant pas 


(1) Lettres critiques et jpkilosojphtques sur la Franc-Maconnerie, 
Paris, Cfaamerot, 1835. 



170 


OIUG1NKS VKA.IES 1)E LA. M.*. 


do probability le sentiment qu’il a condamne au debut 
de son livre. 

Peut-etre a-t-il craint de s’exposer au ridicule en trai- 
tant avec un dedain de mauvais gout les arguments du 
F.-. Nicolai cn faveur des originos modernes de la Ma- 
gonnerie. 

Le manuscrit sur lequel s’appuie l’auteur des Lcttres 
critiques ct philosophiques ne prouve pas que le Franc- 
Magon dont il s’agit fut un Frano-Magon dans le sens mo- 
derne du mot. C’est en recourant a des equivoques du 
memo genre que Rebold, au commencement de son 
Prdcis hislorique, fait remonter la Franc-Magonnerie aux 
ouvriers constructeurs de Nurna Pompilius, sauf ii a f fir- 
mer un peu plus loin que les Francs-Magons n’exislaient 
pas encore en 1081. 

Kagon, J’auteur sacrd de l’Ordre, est, lui aussi, en 
contradiction avec llebold. 

« En 1010, dit-il, le celebrs antiquaire Elie Ashmole, 
» grand alchimiste, fondateur du musee d’Oxford, se 

* fit admettre avec le colonel Mainwarring dans la coa- 
« frerie des ouvriers magons a Warrington, dans laquelle 
< on commengait a agregcr ostensiblement des individus 
« Grangers a Fart de batir. 

« Cette meme annee, une societe de Rose-Croix, formee 
« d’apres les idees de la Nouvelle Atlantis de Bacon, 
« s’assemble dans la salle de reunion des Free-Masons a 
« Londres. Ashinole et les autres freres de la Rose-Croix, 

* ayant reconmi que le liombre des ouvriers de metier 

* etaifc surpass par celui des ouvriers de l’intelligence, 
« parceque le premier allait chaque jour en s’affaiblis- 

* sant, tandis quo le dernier augmentait continuellement, 

* pensercnt que le moment etait venu do renoncer aux 
« fonnules de reception de ces ouvriers, qui no consis- 
« taient qu’en quelques ceremonies a peu pres sem- 

* blables a celles usitees pavmi tous les gens de metier, 



CHAP. XX. — LES SOOINIENS ET LES FREE-MASONS. 171 

« lesquelles avaient, jusque-la, servi d’abri aux initids 
« pour s’adjoindre des adeptes. Ils leur substituerent, au 
« moyen des traditions orales dont ils se servaient pour 
« les aspirants aux sciences occultes, un mode ecrit d’ini- 

< tiation calquee sur les anciens mysteres, et sur ceux de 
« l’Egypte et de la Grece ; et le premier grade initiatique 
« fut ecrit tel, a peu pres, que nous le connaissons. Ce 

< premier degre ayant recu l’approbation des inities, le 
« grade de compagnon fut redige en 1648 ; et celui de 
« maitre, peu de temps apres ; mais la decapitation de 
« Charles I er en 1649 et le parti que prit Ashmole en fa- 
« veur des Stuarts, apporterent de grandes modifications 
i ace troisieme el dernier grade devenu biblique, tout en 
« lui laissaut pour base ce grand hieroglyphe de la 
« nature symbolisee vers la linde decembre. Celte meme 
« epoque vit bientot naitre les grades de maitre-secret, 
« mailrc-parfait , elu, maitrc-irlandais, dont Charles I cr 
« est le heros, sous le nom d’ Hiram; mais ces grades de 
* coteries politiques n’etaienl professes nulie part; nSan- 
« moins, plus tard, ils feront l’ornement de Vdcos- 
« sisnie (1). n 

La Franc-Magonnerie existait done en 1681, quoi qu’en 
ait dit Rebold. 

Ici se presente une objection qu’il importe de resoudre. 
Elle peut se formuler ainsi : 

Les compagnons de William Penn n’etaient pas 
Francs-Ma?ons, puisqu’en 1734, e’est-a-dire cinquante 
ans apres leur etablissement en Amerique, les Sociniens 
ou Quackers de Philadelphie s’adresserent a la Grande- 
Loge de Boston pour se faire initier. 

Les emigrants etaient tous inities, d’apres notre sys- 
teme. Des lors les reunions en Loge n’avaient pas de 
raison d’etre. La Magonnerie n’est ce qu’elle est que parce 


(1) Ra c on , Ortho do xie tnafonnique, pp. 23 et suiv. 



172 ORIGINES VRA.IES DE LA. F.\ M.*. 

qu’elle forme un Etat dans l’Etat. Si tous les Frangais 
etaient Francs-Ma?ons, les Ateliers deviendraient une 
superfetation, h moins qu’on ne transformat les Iocaux 
magonniques en chapelles et que l’on n’y celebrat un culte 
quelconque. C’est ce que les premiers colons de la Pensyl- 
vanie comprirent sans effort. Mais cinquante ans apves 
leur arrivee dans la colonie, la presque totalite d’entre 
eux avait dlspn.ru, pour faii'e place a une nouvelle gene- 
ration, qui n’etait pas initiee, ou dont 1’initiation cessait 
d’etre on rappoi't avoc les modifications qu’Ashmole 
avait fait subir a l’organisation de la secte. II est done 
tout naturel de supposcr quo les freres de Philadclphie 
se soient adresses a la Grande-Loge de Boston pour en 
obtenir une constitution nouvelle. 

En 1050, les Macons acceptes, ceux que les ecrivains de 
la Maconnerio appellent un pen pompeusement les ou- 
vrievs de l’intelligcnco , firent prendre a la secte une 
direction politique. Ils voulaient arrivor par ce moyen a 
retablir sur lo trone la famillo des Stuarts. Les membres 
de la Societe dont les vues n’etaient pas les mfemes furent 
soignousement tenus a l’ecart. T1 ne fallait pas que la 
trahison compromlt le plan des conjures. Les partisans 
de la monarchic creerent done un grade templicr, auquel 
ils etaient seuls admis, et a la faveur duquel ils pou- 
vaient se reconnaitre. 

C'est de cette epoque seulement que date Vappavition, 
dans la Maconnerie, du nom de Jacques Molay. Ashmole 
modifia son grade de maitre dans le sens des inities mo- 
narchistes, dont il partageait d’ailleurs toutes les idees. 



TROISlfiME PARTIE 


PERI ODE HISTORIQUE 


CHAPITRE X 


La Franc-Maconnerie en Angleterre et en France. 

Sommaire. — Separation definitive des Masons philosophes d’avec les 
Magons ouvriers. — Les nouveau* Magons elisent leur premier 
Grand-Maitre. — Pourquoi les anciens Free-Masons choisissaient 
leurs dignitaires parmi le clerge. — Rivalite entre la Grande-Loge 
d’Angleterre et la Grande-Loge d’York. — La Magonnerie s^tablit 
en Belgique et en France. — Prog-res de la secte k Paris. — 
Trouble produit dans Ja Maconnerie par rapparition du rite ecossais. 
— Premiers Grand s-Maitres de TOrdre en France. — Louis XV ne 
voit pas les Francs-Magous d’un bon ceil. — Poursuites dirigees contre 
eux par le Chatelet. — Le comte de Clermont est nomine Grand- 
Maltre. — Anarchie parmi les adeptes. — On leur donne pour chef 
unmaitre de danse. — Leur irritation. — Latte entve les Macons de 
Ja classe populaire et les Macons de l’aristocratie. — Le due de 
Chartres est nomme Grand-Maitre. —II reunit tous les rites sous son 
obedience. — Creation du Grand-Orient de France. — La Grande-Loge 
refuse de reconnaitre son autorite. — Elle est vaincue dans la 
lutte. 

De l’annee 1717 seulement, dit Ragon, date 1’Ordre 
MA goNNiQUE. On serait tente, tout d’abord, de rappeler 
a l’auteur qu’il a affirme le contraire quelques pages 

__ ■ 

Ouvrages consults : Raqon, Ortliodoxie maconnique . — Rebold, 
Jlistoire des trois Grandes-Loges. — L. Dermott, Lettre sur la diffe- 
rence quiexiste entre V ancienne et la moderne Maconnerie en Angle - 
terre . — Principes d'Ahiman , ouvrage compose pour Vinstruction de 
ctux qui sont ou veulent 6tre Francs-Macons. — Skinner, Vie du 
general Monk, — J. Anderson, Constitutions de I'ancienne et 



174 


PfiRIODE HISTORIOUE. 


avan t. Mais, en y regardant de pres, on ne tarde pas a 
s’apercevoir que l’expression a tralii sa pensee, et que la 
contradiction n’est ici qu’apparento. 

Ce fut a cette epoque quo la Maeonnerie philosophique 
se separa des ouvriers constructeurs, et fonda ;'i Loud res 
la Gkande-Loge qui devint le foyer central ct unique 
de l’Ordre, non sculement pour l’Angleterre, mais encore 
pour l’Ameriquc et l’ancien continent. 

Les trois rituels qu’Ash nole avait rediges, de 1G4G a 
1649, furent adoptes par la confraternity philosophique. 

Les auciens Masons no virent pas de hon oeil la fonda- 
tion du nouvel Ordre. Youlant purer lo coup qui leur 
dtait porte, ils donnerent a la confrerie d’Yorck la deno- 
mination do Grande - Logc dc toutc VAnqleterrc. Mais 
cette manoeuvre n’eut pas de succcs. Voyant qu’ils ne 
pouvaicnt pas arreter les progres des Magnus philo- 
sophes, les constructeurs crurcnt devoir temporiser. Ils 
entretinreut mume des relations agreables sinou amicales 
avec lours rivaux. 

La Gramlc-Loye dc Londrcs so reunit pour la premiere 
fois en assemblee generale. le 24 juin 1717. Apres avoir 
elu Antoine Soycr Grand-Maitre de l’Ordre, les inities 
designercnl les divers lieux oti ils pourraient se reunir. 
II fut decide, en outre, qu’aucunc Society ne serai t recon- 


respectable confraternite des Francs-Marons. — Anecdote a ct Icltres 
secretes sur clivers sujets de lit treat*' re et de politique. • — Consti- 
tutions, ft into ire, lots, charges , rrglements ct usages des Francs - 
Morons (traduit de I’an^duis). — Jlistoiee , obligor inns ct stands des 
Francs-Ma<;ons ; Francfort, in-8°. — Thierck (do In), Histoire des 
Francs- Maqons, etc. — Sentences du Chat c let eoncernant la Franc- 
Maqonnerie. — Notice hi start que de Vorigine des Francs-Marons, 
Frauci’oW-sur-le-Mein , in-S°. — Quintessence de la v retie Franc - 
Mofonnerir, Leipsik, in-8°. — Lett res maqonniques intercept ecs , etc., 
Leipsik , iiw8°. — Tiiory, Acta Lalomonon . — Des societies se- 
cretes en Allrmagne et en d' autre s contrdes, Paris, librairie Gide fils. 

— Histoire du Grand-Orient de France, Paris, chez Tessier, libraife. 

— Guide ;>o rtatif dn Franc-Maqon , contcnant Voriginc , etc. Etiim - 

bour£, in-8*. — Jackin ct Booz, ou collection ciulhcntiqite de tout ce qui 
concemc la Fra n ch r - Maya inerie, Londres, GornLLtmo, Lettres 

critiques sur la Fraachc-Muqonnerie d' Angleterre. 




CH. X. — LA. F.*. M.\ EN ANGLETERRE ET EX FRANCE. 175 

nue comme legitime, si elle n’avait pas obtenu, au prea- 
lable, l'agrement du Grand-Maitre et l’approbation de 
l’assemblee generate. 

La Maitrise d’ Antoine Soyer n’offre rien de bien remar- 
quable. Deux Loges seulement furent constitutes sous 
son administration. 

L’annee suivante, c’est-&-dire en 1718, Georges Payne 
succeda a Antoine Soyer. 

A l’epoque ou la Maconnerie philosophique ne faisait 
qu’un avec la Maconnerie pratique, les Grands-Maitres 
etaienl nommes a vie. Les Francs-Macons de la nouvelle 
ecole deciderent que la Grande-Maitrise serait renou- 
velee annuellement, sauf reflection ou prolongation. 

Ragon fait observer, a ce propos, qu'avant la separa* 
tion des deux confraternites, les ini ties , meles aux 
Magons consti-ucteurs, faisaient cboisir, pour protecteurs 
ou Grands-Maitres, des personnages puissants. Leur 
choix, ajoute le merae auteur, tombait principalement sur 
les membres du clerge, afin de mieux dissivnuler leurs 
projets ; mats unefois I’etendard philosophique deploy e, le 
clerge disparut du protectorat, et aucun de ses 7nembres 
ne devint Grand-Maitre (1). 

Comme on le voit, les tendances religieuses, politiques 
et sociales de la Maconnerie ne datent. pas de quelques 
annees seulement. 

Georges Payne, qui etait, parait il, un Macon ze!6 et 
instruit, forma les archives de la Grande-Loge. II y reu- 
nit une quantite considerable de manuscrits et de vieilles 
chartes interessant la confraternite maconnique. 

Le 21 juin 1719, Georges Payne est remplace par 
Desaguliers. C’est a lui que remonte l’usage des toasts 
dans les banquets. Quelques auteurs pretendent que cela 
se pratiquait dans la Maconnerie ancienne, probablement 
chez les Gymnosophistes ; avec les ecrivains de la secte, il 
faut s’attendre aux hypotheses les plus fantaisistes. 

(1) Ragon, Orthodoocie maconnique* 



170 


PERIODE , HISTORIQUE. 


Sous cette Maitrise, la Societe devient prospere. Des 
hommes appartenant aux classes privilegiees demandent 
& recevoir I’initiation. 

En 1720, Georges Payne arriva de nouveau au pouvoir. 
II fut decide, a cette epoquc, quo le Grand-Maitre en 
exercice aurait lo droit de ckoisir son successeur. Ce der- 
nier, une fois agree par la Grande-Loge, portait le titre 
de Grand-Maitre designe. Le 24 decombre, Payne fixa 
son clioix sur le due de Montague qui accepta. 

Cependant la rivalite entre la Grande-Loge de Londres 
et la Grande-Loge d'Yorck ne tarda pas a reparaitre. 

La cause de cos tiraillements doit etre attribute, en 
grande partic, aux precedes pen courtois des nouveaux 
Macons envers les inities de j’ancicn rite. Les Francs- 
Macons d’Yorck n’dtaient pas regus dans la Logo de 
Londres, et ceux de Londres n’nvaient pas acees dans la 
Logo d’Yorck. 

Le 4 juin 1721, la villc de Mons recut la Ittmiere . La 
Loge quo l’on y etablit porta le title do Parfaite-Union. et 
prit, en quelques amides, une importance assez conside- 
rable pour devenir le centre macouuique des Pays-Bas 
autricliieus. 

Le 10 octobre de la meme aunee, une Loge se constitua 
it Dunkerque, sous le nom devenu commun de Loge de 
Y Amide ct Fratcrnile. Ce fut conimc la prise de posses- 
sion de notre pays par les Soeietes secretes. 

Quatre ans plus tard (1725), Milord Dunvent-Waters 
vint a Paris, avec le chevalier Maskelyne, M. u’Heguetty 
et cinq ou six autres Anglais de distinction, dans le but 
d’y introduirc la Franc-Maconnerio. 

Le 12 juin 1726, ils ouvrirent chez Hure, traiteur, rue 
des Boucheries-Saint-Germain, une Loge qu’ils bapti- 
serent du nom de Saint-Thomas, et qui relevait dirocte- 
ment de la Grande-Loge de Londres, Idle reunit en peu 
de temps plus de six cents adeptes. Bientot apres, 
e'est-a-dire en mai 1720, on etablit une seconde Loge 



CH. X.— LA. F.\ M.*. EX ANGLETERRE ET EX FRANCE. 177 

chez Lebreton. traiteur, a 1’enseigne du Louis-cV Argent. 
La Loge prit le merae nom que le restaurant oil elle vit 
le jour. Le 11 decembre suivant, une troisieme Loge 
s’ouvrit chez un Anglais nommS Goustaud, sous la 
denomination des Arts Sainte-Margucrite. En 1732, une 
quatrieme Loge s’organisa a l’Hotel de Bud. Cette Loge 
ayant initie le due d’Aumont, elle Schangea le titi'e 
qu’elle avait emprunte tout d’abord au lieu de ses assem- 
blies en celui de Loge d’Aumont. 

Derwent Waters futinvesti par la Loge de Londres de 
la dignite de Grand-Maitre provincial, et en exerca les 
fonctions jusqu’a l’epoque oil il retourna ti Londres pour 
y mourir sur l echafaud, victime de son attachement a la 
cause des Stuarts. 

Lord d’Harnouester, auquel il transmit ses pouvoirs 
avant de quitter la France, lui succeda comine Grand- 
Maitre. 

Les Macons francais, pour ne pas avoir besoin de 
recourir constamment a Londres, resolurent de fonder a 
Paris une Grande-Loge provinciale anglaise, qui serait 
munie de pleins pouvoirs par la Loge d’Angleterre. Les 
negociations entamees, a propos de cette affaire, abou- 
tirent sans trop de difficulty, et la Grande-Loge provin- 
ciale se constitua regulierement en 1730, sous la Maitrise 
de lord d’Harnouester. 

L’origine du rite ecossais remonte h 1736. Parle fait do 
cet evenement, l’anarchie s’introduisit dans la secte et 
faillit en compromettro l’existence. Nous reviendrons 
bientdt sur cette question, l’une des plus importantes 
qui se soit agitee dans le monds maconnique, depuis 
la fondation de l’Ordre. 

En 1737, lord d’Harnouester ^aitta la France pour 
retourner en Angleterre. Comnie Derwent-Waters, il 
exprima le desir d’etre remplace, mais il voulut que son 
successeur fit un Macon d’origine francaise. 

Le due d’Antin recueillit son heritage en 1738. L’admi- 


F.-. M.-. 


12 



178 


PgRIODE HISTORIQUE. 


nistration du nouveau Grand-Maitre provincial ne se fit 
remarquer par rien d’extraordinaire. 

A la mort du due, qui arriva en 1748, les Maitres des 
Loges se reunirent et coniierent le gouvernement de 
1’Ordre au corate de Clermont. 

Les Francs-Magons, devenus suspects, eprouvaient le 
besoin de choisir leurs dignitaires dans les rangs de 
l’aristocratie, alin de conjurer le peril qui les menagait. 
Deja, au depart de lord d’Harnouester, Louis XV, qui 
soupgonnait les tendances de la secte, avait declare qu’il 
ferait enfermer a la Bastille le membre de la noblesse 
qui s’aviserait de presider la Magonnerie. Mais il se 
ravisa, parait-il, car le due d’Antin ne fut nullement 
inquiete. Le comte de Clermont put, lui aussi, accepter 
la Maitrise sans encourir la colero royale. 

La longanimite du souverain ne fut pas imitce par le 
Chatelet. En 1787, ce tribunal condamna le eabaretier 
Chapelota 100 francs d’amende et fit murer son etablisse- 
ment, parce qu’il avait permis quo l’on organisat chez 
lui un Atelier magonnique. L’annee suivante, la Loge qui 
se tenait a l'Hotel de Soissons, rue des Deux-Ecus, fut 
dispersee. On enferma au fort 1’Eveque plusieurs de ceux 
qui en faisaient partie. En 1744, le pouvoir defendit aux 
Francs-Magons de se reunir en Loge. Pour ne pas avoir 
tenu compte de cette interdiction, l’hotelier Leroy eut a 
payer 3.000 francs d’amende. 

Pendant que la police traquait les scctaires, la Grande- 
Loge faisait courir a l’Ordre un danger d’un autre genre, 
grace a l’inintelligence de sou administration. 

Voici ce que nous lisons a ce propos dans les Acta La- 
lomorwn du F.*. Thory : 

« La Grande-Loge anglaise de Franco se declare 
« Grande-Loge du royaume (1743) et secoue le joug de la 
t Grande-Loge de Londres ; mais elle conserve dans 
€ les constitutions qu’elle accorde 1’usage consacre par la 



CH. X. — LA F.\ M,'. EN ANGLETERRE EX EN FRANCE. 175 } 

t Grande-Loge d’Yorck de donnev des titres personnels 
« a des maitres inamovibles, lesquels considerent leurs 

* Loges corame une propriete qu’ils gouvernent selon 

* leur caprice. Ces maitres de Loges se permettent de 
« delivrer des constitutions 4 d’autres maitres de Loges a 
« Paris et dans les provinces; ceux-ci a leur tour consti- 
« luent d’autres corps, rivaux de la Grande-Loge, qui 
« se torment sous les titres de Chapitres, de Colleges, de 
« Conseils, de Tribunaux a Paris et dans plusieurs villes 
« de France, ou ils etablissent aussi de leur c6t6 des 
« Loges et des Chapitres. II resulta de ces d6scrdres une 
« telle complication qu’u cette epoque et longtemps encore 
« apres, on ignorait a l’etranger et meme en France quel 
t etait le veritable corps ma<;onnique constituant dans le 
« royaume. L’histoire de la Maconnerie dans cette pe- 
« node est d’autant plus obscure, que tous ces maitres de 
« Loges et tous ces Chapitres ne dressaient aucun proces- 
« verbal de leurs operations, formalite que negligeait 
« souvent la Grande-Loge elle-meme (1). » 

Les auteurs ma<;onniques font remonter la cause de 
cette anarchic au comte de Clermont, Grand-Maitre de 
I’Crdre. Ils pretendent que, circouvenu par les ennemis 
secrets de I’Art-Royal, il cessa de prendre part aux tra- 
vaux. Les autres membres de l’aristocratie, entraines par 
son exemple, s’abstinrent egalement. 

Comme on s’apercut que les Ateliers devenaient deserts, 
les adeptes zeles firent entendre de vives reclamations. 

Le Grand-Maitre choisit alors, comme suppleant, un 
financier noinme Baui’e, qui ne montra guere plus d’acti-- 
vite. Non seulement il ne reunit pas la Grande-Loge, 
mais, de plus, il laissa le desordre s’introduire dans l’ad- 
ministration. Il n’y eut plus d’elections de Ven4rables. 
Pour obvier aux inconvenients qui pouvaient resulter de 


(I) Thory, Acta Latomorum, \t, 70. 



180 


PERIODE HlSTOIilQCE. 


cette negligence, on declara que les chefs de Loges, a 
Paris, seraient inamovibles. 

La situation s’aggravant, an lieu de s’amoliorer, on 
adressa de nouvelles representations au Grand-Maltre, 
qui se decida a remplacer le F.\ Daure par un adept:; 
plus intelligent. Mais ces bonnes dispositions du comic 
ne furent pas de longue duree. Grace, dit-on, a une in- 
fluence secrete peu favorable a la Magonnerie, il fit choix 
d’un maitre do danse du nom de Lacorne. 

Cette nomination ne satislit pas les membres de 1’Ordro. 

« Le marcliand de llic-llacs, dit Ragon, bravant tons 
« les murmures, s’empare des renes de I’administra- 
< tion, people la Grande-Loge de scs creatures, et, avec 
« lour appui, cet indigne chef de l’association dcvient 
« puissant. Tous les liommes de bonne coinpagnie, de 
« mceurs honnetcs. d»nnent leur demission ou cessent 
* de prendre part aax travaux (1). * 

l'emlant ce temps-ia, divers rites etrangers et indi- 
genes s'etablissent a cote de ia Magonnerie symbolique, 
et conferent une foule de grades inconnus jusqu’alors. 

Malgre la stupefaction que lui avait causee la nomi- 
nation de Lacorne, la Grande-Loge essaya de mettre un 
terme a ces abus. Mais ses efforts n’ontinrent aucun 
resultat. 

Bientot des reclamations plus accentuees que les prece- 
dent esarriverent au comte de Clermont, au sujet du substi- 
tut qu’il s’etait donne. Le Grand-Maitre destitna done le 
danseiu* Lacorne et le remplaga par le F.*. Chaillou de 
Joinvfllc 

On crut tout d’abord qira la suite de cet acte, le calme 
renaitrait dans la Magonnerie. Ce fut tout le contraire. 
Pendant sa courte administration, Lacorne avait eu soin 
de s’entourer d’adeptes devoues a sa cause. Comme ils 
appartenaient a la petite bourgeoisie, ils lui resterent 


(!) II agon, Ovlhatfuxie maconniqite. 



CII. X. — LA F.*. M.\ EM ANGLETERRE ET EX FRANCE. 181 

fideles, de telle sorte que la scission devint definitive. 
Chacune des deux fractions pretendit posseder le pouvoir 
constituant et avoir le droit de delivrer des constitutions. 

Un serablant de reconciliation eut lieu le 24 juin 17G2; 
mais cela dura peu. 

Les partisans du F.\ de Joinville, qui faisaient presque 
tous partie de la noblesse, du barreau ou de la haute 
bourgeoisie, souffraient de se trouver en contact avec des 
initiSs de la classe ouvriere. Les adeptes de la fraction 
Lacorne, a leur tour, ne voyaient pas de tres bon ceil les 
F.’. F.\ de l’aristocratie, a cause de la morgue qu’ils affi- 
chaient jusqu’au sein des Loges, sans egard pour les 
principes Sgalitaires de l’Ordre. 

En 1766, lorsqu’on proceda a la reflection des offlciers, 
les partisans de Lacorne furent evinces par les nobles et 
les bourgeois. De lit des recriminations et des pamphlets 
de tout genre. 

La Grande-Loge frappa d’excommunication et bannit 
de son sein les Macons recalcitrants. Ceux-ci ne se tinrent 
pas pour battus. Ils publierent de nouveauxlibelles, plus 
violents que les premiers. Des personnalites et des in- 
jures on en vint aux voies de fait, si bien que le gouver- 
nement dut intervenir et interdire les reunions de la 
Grande-Loge. 

Les excommunies se reunirent secretement et consti- 
tuerent un certain nombre d’ Ateliers au moyen de 
diplomes antidates. La fraction Chaillou de Joinville usa 
du meme procede. Elle ne delivra pas moins de trente- 
sept constitutions pendant la duree de l’interdiction. 

Le comte de Clermont mourut en 1671. 

Les dissidents dont Lacorne etait le chef profiterent de 
cet evenement pour ressaisir le pouvoir. Ils s’adresserent 
pour cela au due de Luxembourg, auquel ils iirent entendre 
qu’ils formaient le noyau de la Grande-Loge, a l’epoque 
ou le gouvemement la frappa d’interdit, et le prierent 
ncnseulement de s’interesser a la restauration de l’Ordre, 



132 


PERIODE HISTORIQUE. 


mais encore d’engager le due de Chartres h accepter la 
Grande-Maitrise. Ce dernier etait le propre neveu du 
comte de Clermont. II agrea la demande des reque- 
rants, et designa, pour le suppleer comme substitut, le 
due de Luxembourg. 

Le parti de la noblesse ne s’attendaifc pas a cette ma- 
noeuvre. Force lui fut de se resigner. 

Les factieux, eomme les appellent Ragon, Rebold et 
bon nombre d’autres ecrivains de la Maconnerie, convo- 
querent les veuerables, ainsi que les membres de la 
Grandc-Loge, presenlerent k l'assemblee l’acceptation 
signee du due de Chartres, et ol'frirent a ces derniers de 
la leur remettre, ala condition que le decret de bannisse- 
ment et d’exeommunication qui les avait frappes serait 
declare nul et non avenu. La Grande-Loge ceda, ne pou- 
vant faire mieux. 

A la fete de Saint-Jean 1771, le due de Chartres fut 
proclavne Grand-Maitre. De plus on prononca l’annula- 
tion do la malencontrcuse sentence qui avait si fortirrite 
les dissidents, et des constitutions quo les deux partis 
avaient octroyees pendant la suspension. On decida enfin 
qu’une commission de huit membres serait chargee d’ela- 
borer un projet do reorganisation, et que vingt-deux ins- 
pecteurs provinciaux visiteraient les Loges du royaume, 
avec mission de les rappeler au respect de la discipline 
et a la scrupuleuse execution des reglements. 

Le parti victorieux voulut poursuivre ses succes. Dans 
ce but, il poussa les Loges ecossaises etablies eh France 
a ofFrir au due de Chartres la Grande-Maitrise de leur 
rite. 

Le due se preta de bonne gntce a cette nouvelle com- 
binaison. 

La Grande-Loge protesta centre un arrangement qui 
donnait aux Macons ecossais unc importance et un 
caractere dc legalite qu’elle eut voulu conserver pour elle 
seule. Mais ses remontrances resterent sans effet. 



CH. X. — LA F.\ M. - . EN ANGLETERRE ET EN FRANCE. 183 

Je crois etre agitable 4 mes lecteurs en reproduisant 
ici l’acte d’acceptation du due de Chartres : 

< L’an de la grande Lumifere 1772, 3 e jour de la lune 
« Jean, 5° jour du 2® mois de 1’an magonnique 5772, et de 
« la naissance du Messie, 5° jour d’avril 1772, en vertu 
« de la proclamation faite en grande Loge assemblee le 
« 24® jour du 4® mois de l’an magonnique 5771, du tres 
s haut, tres puissant et tres excellent prince Son Altesse 
« Serenissime Louis-Philippe-Joseph d’Orleans, due de 
t Chartres, prince du sang, pour G.\ Maitre de toutes 
« les Loges regulieres de France et de celle du souverain 
« Conseil des Empereurs d’Orient et d’Occident, sublime 
« mere Loge ecossaise du 26® de la lune d’Elul 5771 pour 
« souverain G.\ Maitre dc tous les Conseils, Chapitres et 
« Loges ecossaises du Globe de France, office que sa 
« dite Altesse Serenissime a bien voulu accepter pour 
» l’ceuvre de 1’ Art-Royal et afin de concentrer toutes les 
« operations maqonniques sous une seule autoritA 

« En foi de quoi sa dite Altesse Serenissime a signe le 
« present proces-verbal d’acceptation. 

« Signe : 

« Louis-Philippe-Joseph d’Orleans. » 

A l’epoque ou le due d’Orleans accepta la Grande- 
Maitrise, il y avait en France plus de trois cents Loges. 
Mais nous n’en connaissons que les principales (1). 

(1) En voici la nomenclature exacte avec la date de leur fon- 
dation : 

• Carcassonne, La Parfaite Amitid et les Commandeurs du Temple, 
21 dec. 1744. — Le Hdvre, La Fiddlitd, 14 d^c. 1744. — Perpignan, La 
Sociability 0 nov. 1744. — Brest, Vheureuse rencontre , 6 sept. 1745. 
— Voiron, La Triple Union et V Amitid , 14 juin 1747. — Rennes, La 
Parfaite Union , 24 juin 1748. — Troyes, L'nnion de In Shicdritd, 
21 mars 1751. — La Rochelle, La Parfaite Union , 9 mars 1752. — 
Clermont-Ferrand, La Franche A mi t id, 19 juillet 1753. — Thiers, 
Le v Vrais Amis , 5 ao’H 1754. — Rochefort, VAimabU Concorde , 17 mai 
1755. — Dunkerque, V Amide et Froternite , l or mars 1756. — (Pour la 
Loge de Dunkerque, nous dounons ici la date de sa constitution regu- 



184 


PERIODS HISTORIQUE. 


Celles qui appartenaient au rite Ecossais ne sont pas 
comprises dans la liste que nous donnons. II n’est ques- 
tion ici que des Ateliers constitutes regulierement et 


li&re par la Grande-Loge de France, et non celle de sa creation. On 
sait que cette Loge est la premiere qui a et6 4tablie en France), — 
Nantes, Parfaite Harmonic , l* r mars 1757. — Strasbourg, La Con- 
corde , 17 juin 1857. — Toulouse, La Sagesse, 10 juillet 1757. — Per- 
pignan, L* Union, 27 mars 1758. — La cavalerie teg&ro forma une Loge 
sous le litre de Parfaite Union, le 15 avril 1759. — A Paris, la Grande- 
Loge constitua regulierement, en dehors de celles qui existaient dejfu 
la Loge connue sous lc nom de SainUAlphonse des Amis de la Vertu , 
le 23 mars 1100. — Orleans, Jeanne d'Arc, 17 d^cembre 1700. — La- 
voulte, Snijit- Vincent de la Perseverance, 23 nov. 1760. — La Marti- 
nique, Saint-Pierre de la Martinique des F.\ F.\ Unis , meme nnnee 
probablement. Lorient, LUnion , 27 d^cembre 1760. — Nesle, Le 
Glaive d'Or, 15 Janvier 1761. — Caen, La Constante Amitid, Smai 1761. 

— Toulon, La Double Union , 1" aout 1761. — Montreuil, La Parfaite 
Union, 18 aoht 1761. — Maastricht, La Constante, 19 dScembre 1761. — 
Paris, Saint-Louis de la Martinique des F.\ F.*. rdnnis, 30 janvier 
1762. — Charleville, Les F.\ F.\ Discrets , 2 mai 17G2. — Reims, La 
Triple Union , 19 juin 1702. — Sedan, La Famille Unie , 24 juin 1702. 

— Lyon, Le Par fait Silence, 5 avril 1703. — Le Cateau, Les Vrais 
Frdres , 19 avnl 1704. — Saint-Jean d'Angely, LEgalitd , 18 mai 1704. 

— .Bordeaux, V Amide, 24 juin 1764. — Alen^on, La Fidelity, 2 juillet 
1704. — Arras, L' A mi tie, 7 juillet 1704. — Le Havre, Les Vrais Amis , 
8 juillet 1704. — Paris, Saint-Pierre dn Par fit it Accord , 4 novembre 
1704. — Tarbes, La Paix , 10 novembre 1701. — Montpellier, Les Amis 
Fiddles , 10 janvier 1705. — Bordeaux, Francs Elus Ecossais et Amis 
Heim is, l nr ievrier 1765. — Les Cayes, LesFrercs Rdunis, 20 fevrierl7G5. 

— Tarascun, La Fiddlitd, 24 mars 1705. — Pont-Audcmer, La Perseve- 
rance , 28 mai 1705. — Rouen, L'Ardcnte Amitie, 4 juin 1705. — 
Saint-Brieuc, La Vertu Triomphante , 10 septembre 1705. — Grenoble, 
La Parfaite Union , 20 avril 1706. — Perpignan, Saint-Jean des Arts 
et de la Regularity, meine date. — Paris, Lrs Canirs Unis , 7 mai 
1700. — Lille, Les Amis Reunis , 15 juin 1700. — Dinan, La Tendre 
Fraternity, 4 juillet 1700. - — Crespy, Saint-Louis, 2 septembre 1760. — 
Montpellier, La Donne Intelligence , 21 septembre 1700. — Annouay, 

Vraie Vertu , l cr octobre 1700. — Besanron, La Sincerity et Par - 
faite Union , 2 octobre 1700. — Dieppe. Les C cenrs Unis, 15 nov. 1700. 

— Blaye, Les Canirs Unis, memo date. — Besanron, La Parfaite Union 
meme date. — Marseille, La Parfaite Sincerity, 21 janvier 1707. — 
Compiegne, Saint-Germain , 4 Ievrier 1768. — La Basse-Terre, Saint- 
Jean d'Ecossc, 12 Ievrier 1763. — Tournay, La Constance Eprouvde , 
20 mai 1770. — Memo villa et meme date, Les Frercs Reunis. — 
Bayonne, La Zclde, 19 fevrier 1771. — Lyon, La Vraie Union Hisio- 
riqur, 17 aout 1771. — Dijon, La Concorde , 17 juillet 1771. — Saint- 
Malo, La Triple Essence , 7 janvier 1772. — Nancy, Saint-Jean de 
Jerusalem, memo date. — Dijon, Les Arts Reunis, 12 mars 1772. — 
Guingamp. L'Etoile des Macons , 15 juin 1772. — Caen, Themis , 
10 juillet 1772. — Limoux, Les Enfants de la Gloire , 2G nov. 1772. — 
Paris, L'Uaion,22 decembre 1772. 



CH. X. — LA F.\ M.\ EN ANGLETERRE ET EN FRANCE. 185 

places sous la juridiction de la Grande-Loge de France. 

Nous touchons au moment ou la Magonnerie dut subir 
une transformation complete. Le due de Luxembourg 
joua, dans cette affaire, un role considerable, comme 
administrateur de l’Ordre. Je crois done utile de mettre 
sous les yeux de mes lecteurs la piece qu’on va lire : 


« Nous, Anne-Charles-Sigismond de Montmorency- 
« Luxembourg , due de Luxembourg et de Chatillon-sur- 
« Loire, pair et premier baron chretien de Fx*ance, bri- 
« gadier des armees du Roi, etc. 

« Revetu par feu S. A. S. le tres respecte et tres illus- 
« tre frere comte de Clermont, G.-M. de toutes les Loges 
« regulieres de France, de toute la plenitude de son pou- 
« voir, non seulemeut pour regir et administrer tout 
« l’Ordre, mais pour la fonction la plus brillante, celle 
« d’initier h nos Mysteres le tres respectable et tres 
a illustre frere Louis- Philippe d’ Orleans , due de Chartres , 
a appele eusuite par les veeux de toute la Magonnerie au 
a supreme gouvernement ; 

a Certifions avoir regu, en qualite d •’administrateur 
a general, 1’ acceptation par ecrit du prince ; ainsi man- 
a dons a la G.-L. de France d’en faire part a toutes les 
a Loges regulieres, pour participer a ce grand tenement 
a et pour se reunir a nous dans ce qui pourra etre pour 
a la gloire et le bien de l’Ordre. 

a Donrie a notre Orient, l’an de la lune 5772 et de l’ere 
a vulgaire l cr mai 1772, appose le scean de nos armes et 
a contresigne de l’un de nos secretaires. 

t Signe : 


• Par Monseigneur, 


« Montmorency-Luxembourg. 
a Signe: 


« D’OtESSEN. » 


L’ancienne faction Lacorne, enhardie par ces premiers 



186 


PERIODE HISTOBtQUE, 


succes, ne vise h rien moins qu’au renversement de la 
Grande-Loge de France. Des conferences ont lieu. Les 
Maitres des Loges y sont convoques. Ceux d’entre eux 
qui se prononcent pour l’ordre de choses existant sont 
expulsds d’une maniere violente. L’agitation ne tarde 
pas a prendre des proportions tout a fait imprevues, 
grace aux accusations de vol, d’exaction, de concussion, 
d’abus de pouvoir que l’on dirigo contre les dignitaircs 
de la Grande-Loge. II ne s’agit plus maintenant de corri- 
ger les abus. On veut faire disparaitre l’ancienne admi- 
nistration. 

On commence par decider que les maitres de Loges 
ne seront plus inamovibles. Puis, le 4 decembre 1772, la 
commission chargee du remaniement des Constitutions, 
appuyee d’un nombre considerable de Macons, decrete 
que Vandenne Grande-Loge de France a cesse d'exister, 
qu’elle efet remplacee par une nouvelle Grande-Loge na- 
tionale, et qu’un nouveau corps, dont elle fera partie 
integrante, administreral'Ordre sous letitre de GRAND- 
OIUENT DE FRANCE. 

Beaucoup dc Macons, parmi lesquels Ie F.\ Chaillou 
de Joinville, abandonnent la Grande-Loge et se rallient 
au pouvoir naissant. 

La Grande-Loge resiste. Ceux de ses membres qui 
n’ont pas fait defection s’assemblent, le 30 aotit 1773, 
declarent que la Logo Nutionale qui vient de se former 
est subreptice, illegale, irreguliero et doit etre consideree 
comme ne jouissant d’aucun pouvoir. Elle va plus loin, 
elle frappe d’excommunicatiou les maitres de Loge qui 
ont pris part a ses travaux, si dans les huit jours qui 
suivront la promulgation de la sentence, ils n’ont pas 
reiracte lenrs erreurs. Vains efforts, foudres impuis- 
sanles. L’aucienne Grande-Loge disparait pour ne plus 
reparaitre, ct le Grand-Orient la remplace, en depit des 
censures qui viennent s’abattre sur son berceau. 

Quand l’Eglise excommunio les heretiques et les 



CH. X. — IA F.‘. M.\ EN ANGLETERRE EX EN FRANCE. 187 

Francs-Magons en particulier, les membres de la secte 
poussent des cris de paon et parlent avec horreur de I’m- 
tolerance sacerdotale. Mais ils n’hesitent pas a se servir 
des memes procddes a l’egard de ceux d’entre eux qui 
deplaisent aux grands dignitaires de l’Ordre, ou refusent 
de se soumettre & leur autorite. Tant il est vrai que rien 
n’est beau comme la logique. 



OHAPITRE XI 


Les annales de la en Angleterre. 

Sommaiius. — R£gne de Charles II. — Cp souvcrain favorisela secte. — 
Decadence de la. Ma^onnerie pendant le rdgne d’Anne Stuart. Agita- 
tion en Angletcrre a pro* r.'ivdnement de Georges I cr . — Reformes 
operees dans rOrdro par le Grand-Maihv Scott. — Granrip-Mnltrise 
du due de Riohemond. — II <hlicte une loi somptuaire qui enntraint 
les Francs-Marons h etre sobres. — Lc chevalier Ramsay et 1’Kcos- 
siine. — On nccorde des distinctions aux maitresd'hotel des Logos h>us 
radministrationdu comte tie Leicester. — On public unenouvelle edition 
des constitutions. — Denudes entre les Grand es- Logos de Londres 
et d’Yorck. — La Franc-Ma^onnerie en Ecosso et en Irlande. — La 
Grande-Logo d'Edimbourg modifie sou organisation. — Dans quel but 
Ramsay cr^a les liauts grades. — Tendances politiques de la Macon- 
nerie. — Toils les gouvernemonts la voient de mnuvais mil. — Les 
Fraucs-M&oong anglais remplacont lVtude des sciences par la gastro- 
nomic. — Les inailre* d 'hotel se donnent de rimportauce, ce qui 
deplait aux a litres dignitaires de la secte. — Construction h Londres 
d'un local maeonnique monumental. — Xouvcaux demeles entro les 
divers-** Logos. — Le Grand-Maitre a recoups h rexcoramunication. — 
Une Logo de galuriens. — Emotion des adeptes libres en apprenaut 
cette singulidre fondation. — Cagliostroii Londres. 

Revenons maintenant sur nos pas, et voyons quclles 
furent ]es diverses phases par lesquelles passa Ja Frane- 
MaQonncrie en Angleterre, pendant la longue periode qui 
s’ecoula entre la reformo d’Ashmole et l*apparition du 
Grand-Orient de France. 

Charles ll est arrive an trono, grdee, en partie, un con* 


Oavrages consults : Tironv, Acta Lntamvrum . — Yeicnhks, 
Essai st'r Vhistoirc tic lu Frt t nch c - Mar on neric depnis son clablisse - 
menl jnsqn'd nos jours. — Thomas Paynk, Oriyinc (de V) d»» la 
Franrhc-M/tconneric; traduction de Bonneville. — Krause, Lestrois 
ancient duramen Is de la confraternity des F ranes-Mavons, etc. — 
Tableau general drs of friers et mnubres cutnpnsnnt le Itoyal Chapitre 
du Grand *’t Sublime Orel re de II.-D.-M. de Hi he Inning, etc. — Ma- 
gas in pour les Freon's- Mar ons, ou Notice sur Voriginc , Vetut ou les 
prog res de ft Franchc-Maeonncrie dans l'it ranger ct principals rent 




CH. XI. — ANNALES DE LA F.'. M.*. EX AXGLETERRE. 189 

cours de la secte a laquelle il s’etait affilie. Sous son 
regne l’Ordre va progressant de l’autre cote de la Manche. 
Les savants et les membres de l’aristocratie se font 
initier en grand nombre. 

En 1663, Henri Jermyn, comte de Saint-Alban, est 
nomm4 Grand-Maitre, et choisit, comme depute ou sup- 
plant , Jean Denham. Ses surveillants sont Christophe 
Wren et Jean Web. Jermyn se fait remarquer par son 
zele et son activity. La Loge l’ Antiquit e, de Londres, est 
surtout l’objet de sa sollicitude. 

Apres le Comte de Saint-Alban, on voit se succeder 
comme Grands-Maitres : Thomas Savage, comte de 
JRivers, elu en 1GC6 ; Georges Villiers, due de Buckin- 
gham, elu en 1674 ; Henri Bennet, comte d’ Arlington. 

Jacques II remplace sur Ie trone Charles H, son 
frere. . 

Christophe Wren arrive, de son cote, 4 la Grande- 
Maitiise. Les divisions intestines auxquelles l’Angleterre 
est alors en proie sont fatales a la Maconnerie. 

Sous le regne de Guillaume III, elle reprend une cer- 
taine vitaiite. Le roi se fait initier, confirms Christophe 
Wren dans sa charge, et preside lui-meme les adeptes. 

E 11 1637, Charles Lenox est nomine Grand-Maitre ; 
mais il remet sa charge a son predecesseur, qui continue 


dans la Graide-Bretagne. — Histoire de la Franche- Maconnerie, tirde 
des sources les plus authsntiques , avec un rapport sur la Grande-Loge 
d'Ecossc et son institution, — Histoire des persecutions des Francs- 
Macons d Naples . — Jos. Comte de Palatjn, Chronique de la Franche - 
Maconnerie . — Histoire des persecutions intentdes aux Francs 
Macons de Naples . — Tschouoy, Ecossais de Saint- Andrd d'Ecosse, 
con tenant le developpement total de Vart royal de la Franche-Magon- 
nerie. — P rentes que la Sucidtc des Francs- Macons est dans tous les 
Etats, non settlement une chose superflue , mais encore , sans restriction 
dangereitse et digne d'etre interdite ; D aiitzick, iu-8°, — Guide portatif 
dit Franc-Maron, con tenant Vorigine , les progres et Vetat actrucl de 
cctte confraternity ; Edimbourg, in-8°. — Bulle de Eenolt XIV centre 
les Fvancs-Macons. — Procedure curieuse dc V Inquisition de Por- 
tugal contre les Francs- Macons, pour ddcouvrir leur secret, — 
S. Pritchard, La Maconnerie dissequee, etc., 1730, iii-go. 




190 PERIODS HISTORIQUE. 

a administrer l’Ordre jusqu'en 1702, epoque oft mourut 
le roi. 

Sous le r£gne d’Anne Stuart, la MaQonnerie tombe de 
nouveau en decadence. Ses fetes ne sont presque plus 
celebrees, et beaucoup d’adeptes se retirent ou negligent 
d’asslster aux reunions. 

Georges I cr , dlecteur de Hanovre, dtant monte sur le 
trone, le pays est violemment agite. Les partisans de 
Jacques Stuai’t provoquent de nombreuses revoltes 
contre rusuvpateur, et arretent, sans lc vouloir, les pro- 
gres do la secte. 

En 1717, le nombre des Loges, a Londres, est rqduit a 
quatre. 

Nous avons parl£, dans le chapitre precedent, de la 
Grande-Maitrise d’ Antoine Soyer et de Georges Payne. 
Nous n’y rcviendrons pas. 

Apres lo due do Warthon, cn faveur duquel lord Mon- 
tague s’etait demis, et Anderson qui succeda a ce dernier, 
F. Scott, comto de Dalkeith, fut elu Grand-Maitre. 

II manifesta beaucoup de zele et d'activite. Nomme en 
1723, il profita de son passage au pouvoir supreme pour 
operer quelquos reformes vraiment utiles. 11 fit decider 
1° qu’aucun frere, A moins qu’il ne fut etranger, ne pour- 
rait appartenir a plusieurs Ateliers, dans le district de 
Londres, quoiqu’i! put, los visiter tons ; 2° qu’aucun visi- 
teur ne serait admis dans une Lege, s’il n’etait connu et 
recommande ; 3° que tout Atelier qui discontinuerait ses 
travaux pendant plus de douze mois, cesserait de figurer 
dans le grand livx*e, et qu’il y aun.it obligation pour lui 
de se faire constituer a nouveau, ce terme une fois 
expire. 

Le 24 juin 1724, le due de Eichemond arriva a la 
Grande-Maitrise. 

Son passage au pouvoir fut signal^ par unc loi somp- 
tuaire. II parait qu’il y avail peu d’adeptes qui prati- 
quassent a un degre heroique la vertu de sobriete. Et le 



CH. XI. — ANNALES DE LA F.\ M.’. EN ANGLETERRE. 1 91 

plus grave en tout ceci, c’est qu’ils n’attendaient pas la 
cloture de la seance pour se livrer a des libations scan- 
leuses. Leur premier acte, en arrivant aux assemblies, 
etait de boire sans discretion. Les resultats de cette in- 
temperance, pour des hommes qui ont a deliberer sur des 
affaires parfois tres serieuses, sont faciles h deviner. 
Le Grand-Maitre, un buveur d’eau probablement, coupa 
court a cet abus, en faisant decider par la Grande-Loge 
que les maitres d’hotel ne donneraient du vin que lors- 
que le diner serait servi. Au surplus, une fois huit heures 
sonnees, les freres etaient condamnes a l’eau. 

Ce fut sous la Maitrise de lord Paisle , comte 
d’Abercorn, successeur du due do Richemond, quo la 
Magonnerie commenga a se repan dr e en Europe. 

L’administratioii de la plupart des Grands-Maitres qui 
vinrent apres lord Paisle ne se fit remarquer par rien 
d’extraordinaire. 

Je me bo»*ne done a en dormer ici la liste, avec la date 
de leur election, et a faire suivre le nom de chacun d’eux 
de quelques annotations indispensables. 

Le comte d’Inchiquin est elu apres lord Paisle, en 1726. 

Henri Hare, connu plus tard sous le nom de lord 
Coleraine, lui succede en 1727. Le comte d’Inchiquin, 
ayant ete reelu apres lui et ne pouvant remplir les fonc- 
tions de Grand-Maitre, parce qu’il est. retenu en Irlande, 
Henri Hare continue a administrer l’Ordre. 

Ce fut sous la seconde administration de ce frere, que 
le Chevalier ecossais de Ramsay jeta la perturbation 
dans la Magonnerie. Cet adepte pretendit que l’Ordre 
descendait des Croisades et que Godefroi de Bouillon en 
etait l’inventeur. D’apres lui ia Loge de Saint-Andr4, a 
Edimbourg, devait etre regardee comme le centre de la 
.Societe. II conferait tvois grades nouveaux, l’Ecossais, le 
Novice et le Chevalier du Temple. La Grande-Loge 
repoussa le systeme de Ramsay et declara qu’elle s’en 
tiendrait a l’ancien ordre de choses. 



192 


PkRIODE HISTORIQUE. 


Nous reviendrons plus tard sur cette question. 

Apres Henri Hare, vint lord Kingston. Elu le 27 d6- 
cembre 1728, il fit donner a Georges Pomfret le titre de 
Grand-Maitre provincial. Ce dernier usa de son pouvoir 
pour etablir une Loge au Uengale. Cette premiere fonda- 
tion fut suivie de dix autres, dues egalement au zele de 
cet adepte. 

Eu 1730, le due de Norfolk ost installe a la Grande- 
Maili'ise. Le 29 decembre de la meme annee. lord Lovel, 
comte do Leicester, lui succede. 

II parait que la question gastronomique etait une de 
celles qui preoccupaient le plus vivement la Maconnerie 
anglaise. Apres avoir rappele aux Freres le devoir de la 
sobriete, en les mettant dans l’impossibilite de boire du 
vin et des liqueurs avant les repas et apres huit heures, 
la Grando-Loge eprouva lc besoin d’accorder aux maitres 
d’hotol une distinction honoriiiquc, coinme temoignage 
de gratitude, pour le soin qu'iis prenaient des convives. 
11s eurent le privilege de porter un tablier double de soie 
rouge. On ajoula a cette premiere distinction, le droit 
de tenir une luiguette blanche a la main. Ils furent, de 
plus, autorises a choisir eux-memes leurs successeurs. 

A pres le comte de Leicester, viennent Jacques Lyon, 
comte de Strathmore , et Jean Lindsey , comte de 
Crawford. 

La Grande- Maitrise de ce dernier fut signalee par des 
evenements d’une certaine importance. En 1738, parut 
une nouvelle edition des Constitutions de l’Ordre, avec 
des additions considerables. Ce travail de retouche avait 
ete commence des l’annee 1734. On decida, a cette occa- 
sion, que les noms des Freres de la Grande-Loge qui 
viendraient d mourir seraient inserits sur un tableau 
necrologique et conserves avec soin. 

Le nouveau Grand-Maitre, un gourmet probablcment, 
s'oecupa, lui aussi, des maitres d’hotel. Les registres de 
la Sociele constatent que ces Messieurs remplissaient 



CH. XI. — ANNALES DE LA F.\ M.\ EN ANGLETERRE. 193 

leurs utiles fonctions t la satisfaction de tous. Desireux 
de prouver que les inities de la Grande-Bretagne avaient 
tout au moins la reconnaissance de l’estomac, la Mere- 
Loge arreta qu’ils seraient eligibles desormais aux plus 
hautes dignites de l’Ordre, a l’exception neanmoins de 
celle de Grand-Maitre. 

Ce fat encore sous la Maitrise de sir Crawford que la 
Grande-Loge de Londres empieta sur la juridiction de 
celle d’Yorck, en constituant des Ateliers dans le district 
de cette dcrniere. Ces procedes affecterent vivement les 
Magons d’Yorck, qui profiterent de cette circonstanco 
pour separer leurs interets de ceux de l’obedience de 
Londres. 

Nous jetterons a cette occasion un coup d’oeil general 
sur la Maconnerie d’Ecosse et d’lrlande, afin de completer 
ce que nous en avons dit au debut de ce chapitre. 

Mes lecteurs savent que sous la Maitrise de Georges 
Payne, on reunit tous les documents, manuscrits, chartes 
et rituels qui avaient trait aux anciens usages de la 
Societe maconnique. Anderson, predicateur presbyterien, 
fut charge de ce travail. 

Cette constitution qui porte le nom de son redactcur, 
et dont on a fait de nombreuses traductions, en Alle- 
raagne surtout, recut le visa de la Grande-Loge , le 
25 mars 1723. Elle est basee sur la Charte d’Yorck, que 
l’on adapta & la Maconnerie moderne. La dernierc edition 
est, je crois, de 1855. 

La Mere-Loge de Londres s’y posait comme la 
seule autorite legitime de la confraternity tout entiere. 
Les Loges dont l’existence etait anterieure, et celle 
d’Yorck, en particulier, protesterent energiquement 
contre une pretention que rien ne justifiait. La Loge 
’ d’Edimbourg se joignit a celle d’Yorck et affirma, de 
son cote, ses droits a une preeminence que la Graiide- 
Loge de Londres usurpait audacieusement. 

La Loge d’Yorck suscita a sa rivale de serieu x era- 


f.*. 


i3 



194 


PERIODS HISTOIUQUE. 


barras, pendant que les Macons d’lrlande, se reunissant 
& lettr tour en assemblee generate, constituaient un pou- 
voir central a Dublin, sous le titve de Graude-Loge, et 
nommaient Grand-Maitre le vicomte de Kingston. 

L’ancicune Loge d’Edimbourg, comprenaut que la pros- 
pSrite dcs Loges anglaises eta it due a I’etabUssement 
d’une Grande-Maitrise elective et a la concentration du 
pouvoir niacom que dans une senle main, adopta lo 
memo svslome. 

« Mais la charge hereditaire de patron, dont Jacques I" 

* avait concede la dignite a la famille de Roslin en 1480, 
« (lit Rebold, etait un obstacle a cette innovation ; cepen- 
« dant le baron Sainclair de Roslin, alors Grand-Maitre, 
« acceda au vccu genoralement exprime d’y reuoncer ; et 
« les quatre plus anciennes Loges d’Edimbourg convo- 
« quent, le 4 novembre 118G, toutes les aulres Loges et 
» tons le.s Macons do l’Ecosse c-n assemblee general' , i 

* Tellet do fonder un nouveau pouvoir maconnique. A pres 
« lecture de 1’acto de reuonciation du baron Sainclair de 
« Roslin. a la dignite de Grand-Maitre hereditaire ainsi 

* qu'ii tons les privileges y attaches, .Vassemblde com- 
« posec dcs rcpresentants de 3*7 Loges se constitue en 
« Grande Loge d’Ecosse et n omme le baron de Sainclair 

* de Roslm son premier Grand -Maitre pour 1737. Quel- 
« qucs-unes des anciennes Loges, celle de Kilhvinning 
« outre autres, avaient conserve les deux grades poli- 
f tiques (templier et Maitre ecossais), introduits lors des 
« troubles qui avaient agite l’Angleterre de 1055 a 1G70, 
t lesquols n’etaient confers a cette epoque qu’aux fibres 
« juges dignes d’etre initi.es aux plans po'itiques en fa- 

* vcur des Stuarts etavaient <5te inaintcnus plus lard par 
« decision du roi Chailes II, lors de l’assemblde general® 

* des Macons a Yorck en 1603(1). C’est le Chat tire du 


' 1 ) Ur hold t Abrrrfe dc Vhistoire de la l'i wi c- Macuniin 'le. 



CH. XI. — ANNALES DE LA F.\ M.\ EN ANGLETERRE. 195 

« nom de Canongate Killwinning, compose de partisans 
« des Stuarts, qui propagea (de 1728 a 1740) ces grades 
« anti-maconniques, crees dans un but politique, en deli 
« vrant a ses partisans et en particulier au docteur baron 
« Ramsay et autres £missaires des diplomes pour les 
« conferer ; il est done l’linique cause qu’on a par la suite 
t appele « Ecossais-* presque tous les rites k hauts 
* grades, tant ceux inventes par le docteur Ramsay, que 
« ceux qui l’ont ete plus tard par d’autres intrigants poli- 
« tiques (1). » 

Rebold n’aime nil’Ecossisme niles autres rites h hauts 
grades. II pretend, avec beaucoup de Macons qui appar- 
tienneut. quoique savants, a la classe des na'ifs. qu’en 
dehors de la Macon nerie symbolique il n’y a que charla- 
tanisme. Quoi qu’il en soit d’une opinion qui ne peut que 
faire sourire les vraisinities, il est bon de remarquer que 
les efforts de Ramsay furent eouronnes d’un plein succes, 
non seulement au del'i de la Manche, mais encore et sur- 
tout parmi nous. La question ici n’est pas de savoir si 
l’Ecossisme remonte a Godefroy de Bouillon, aux Tem- 
pliers ou au Vieux.de la Montagne. Ramsay etaitfixe sur 
ce point aussi bien qu homme du monde. 

Le seul but qu’il se proposat, a la faveur de ces fables 
pseudo-liistoriques, etait de creer une Franc-Maconnerie 
dans la Macounerie, dont les chefs de l’Ordre pussent se 
servir, le cas echeant, pour assurer le triomphe d'une 
cause politique ou soCiale, sans jeter la perturbation 
parmi les societaires sur le devouement desquels il ne 
serait pas possible de compter. 

Les adeptes serieux le comprirent bien vite. Aussi 
l’Ecossisme ne tarda-t-il pas a prendre une extension 

(1) Rehold oublie, ici encore, que la Franc-Maconnerie existait en 
1681, alors que William Penn partit pour l'Am^rique avec ses compa- 
gnons. La meme observation peut s’appliquer au Ragon qui no 
v^udrait pas non plus des Sociniens pour aucetres. 



19G PERIODE HISTORIQUE. 

contre laquelle la Magonnerie symbolique tenta vaine- 
ment de reagir. 

Les deux rites pouvaient vivre cote a cote, chacun des 
deux ayant uu nombre d’adeptes fort considerable. Mais 
les partisans des hauts grades no l’entendaieut pas aiusi. 
Ils ne negligerent done rien pour se rapprocher de la 
Grande-Loge de Londres et du Grand-Orient de Paris, 
afin d’exercer sur les Loges qui ivcomiaissaient ces deux 
obediences une action occulte, mn is eflicace, dans l’inte- 
ret des causes qu'ils auraient a defendre. 

Cree en favour des Stuarts, il vint un moment ou le rite 
ecossais n’aurait plus eu de raison d’etre, si la politique 
n’avaitpasetel’objectif, en dehors de toute preoccupation 
dynastique, de ccux qui s’en flrent les propagateurs, en 
France, eu AUemagne et ailleurs. 

Rien ne prouve mieux les tendances de l'Ordre que les 
mesures dont il fut l’objct, a partir de 1731. A cette date, 
divers edits parurent en Russie coutre les sectes macon- 
niques qui tentaient de s'y introduire. En 1737, on defen- 
dit aux adeptes de se reunir dans le royaume de Hollande, 
Nous avons vu qu a Paris, le Chatelet ne negligea rien 
pour les decourager, en les condamnant a I’amende et a 
la prison. Leurs assemblies sont interdites en Suede, a 
Geneve, a Florence, a Hambourg et dans diverses autres 
villes. A Rome, on les pourehasse avec obstination. L’ln- 
quisition fait tout ce qu’eile peut pour les empecher de 
propager leurs doctrines. Dans le canton de Berne on les 
traite, en 1743, avec une rigueur que rien n’expliquerait 
en pays protestant, s’ils s’etaient bornes a, faire de la 
philanthropic et a se montrer antipathiques a l’Egiise 
catholique. Le Sultan lui-mome, en 1748, les frappe sans 
pitie, des leur apparition a Constantinople. Le roi de 
Naples prohibe leurs conciliabules dans toute l’etendue 
de ses Etats. Celui d’Espagne, Ferdinand VII, defend 
sous peine de mort a tous ses snjets d’entrer dans la 
secte, et le Pape Benoit XIV renouvelle, en 1751, la bulle 



CH. XI. — ANNALES DE LA F.\ M.\ EN ANGLETERRE. 197 

d’excomtnunication que Clement XII avait lancee contre 
eux en 1738. 

Ce qu'il y a de plus remarquable en tout ceci, c’est que 
ces raesures sont prises contre la secte, en depit de 
l’appui energique et perseverant que lui pretent partout 
les personnages influents qui en font partie. II faut done 
supposer que ia doctrine secrete des Loges n’etait pas 
aussi inoffensive que les ecrivaitis de l’Ordre se plaisent 
4 le dire. 

Ajoutons que quelques-uns tiennent ce langage de 
bonne foi, n’ayant jamais re<ju que l’initiation vulgaire & 
laquelle sont admis la plupart des Masons. 

Uevenons maintenant a Ia Grande-Loge de Londres, 
ob tout ne se passait pas, quoi qu’en pensent les anna- 
iistes de la secte, avec une gravite parfaite, a on juger 
par ce que nous lisons dans une lettre de Laurence 
Dermott, un rnembre de l’ancienne Ma?onnerie anglaise : 

* En 1717. ecrit-il, quelques joyeux compagnons qui n’a- 
« vnient passe que parun sen l grade de la confrerie, lequel 
« meme ils avaient a peu pres oublie, resolurent de former 
« une Loge pour rechercher, en se cominnniquant entre 
« eux, ce qu’on leur avait autrefois enseigne; se propo- 
« sant d’y substituer, quand la memoire leur manquerait, 
« quelques autres innovations, ce qui, a 1'avenir, devait 
c passer dans leur Societe pour de la Maconnerie. Lors 
« de cette reunion, on questionna les personnes presentes 
« pour savoir si quelqu’une d’entre elles connaissait le 
« grade de Maitre ; et eomme il fut repondu negative- 
« ment, on convint qn’on remedierait a cet inconvenient 
« par la composition d’un nouveau grade, et que tous les 
« fragments de l’ancien Ordre qu’on pourrait trouver, 
« seraient reformes ou appropries a l’esprit de la nation. 

« On crut convenablo d’abolir l'ancien usage de s’occu- 
* per en Loge de l’etude de la geometrie, et il parut a 
« quelques-uns des jeunes freres, qu'iin bon couteau et 



193 


PERIODS HfSrORr QUE. 


« vne bonne fourchette dam les mains d’un habile frere- 
t appliques sur des materiaux convcnables, donneraienf 
* une plus grande satisfaction, et ajouteraient plus a lot, 
t gaictd que l’echelle la plus solid© et le meilleur 
« compas. » 

Plus loin, le meme adepte blame l’introduction dans 
les Loges des instruments de guerre et de carnage qui y 
flguraient en 1778. 

« On ne les y avait pas vus, dit-il, depuis le jour ou 
« l’epoe ilainboyante fut placeo a l’est de 1’Edeu, jusqu’a 
« cidui ou les ingenieurs Macons modernes imaginerent 
« de t'aire parade de lcur grande epee au milieu do leur 
« Logo. II est encore inconvenant que le tuileur receive 
« dix a douze shellings pour dessiner avec de la craie ou 
« du eharbon deux piliers, sur l’un desquels est cent 
« JAMAIQUE (rlmm) , et sur 1' autre BARBADES 
« (rlmm): je suppose que cc u’est quo pour indiquer en 
« quel lieu ces liqueurs doivontdtre placees en Loge (1). * 

Le 17 avril 1735, on inatalla, comme Grand-Maitre de 
la Loge de Londres, lord Weymouth. 

Le seul fait qui ait signale son administration fut pro- 
voque, cette fois encore, par les maitres d’hotel. Le 11 de- 
cembre, ces adeptes du bien vivre, ayant a leur t6te le 
baronnet Robert Lawley, parurent dans l’assemblee avec 
des bannieres plus ou moins fantaisistes et le buste cou- 
vert de toutes sortes de cordons. Le Grand-Maitre et ses 
officiers etaient eclipses par la magnificence de leurs cos- 
tumes. Cela deplut, parait-il, aux gros bonnets de la Loge, 
et defense fut faite & ces pretentieux dignitaires de se 
presenter avec d’autres decorations que celles qu’ils 
etaient antorises a porter en vertu du regleraent. 


(1) Lettre de Laurence Dermott, memhre de la Grande-Loge des 
«nciens Masons de Londres. V. les Acta Latomorum. 



CH. XI. — ANNALES DE LA F.\ M.\ EN ANGLETERRE. 199 

Apres lord Weymouth, viennent Jean Campbelle, 
comte de Loudon, en 1786; Ed. Bligh, comte Darnley; 
H. Bridges, marquis de Carnavon, efc lord Raymond. 

La Grande-Maitrise de ces deux derniers fut quelque 
pen agitee par les querelles survenues entre les Loges de 
Londres et celles d’Ecosse. A la suite de ces divisions 
une deuxieme Grande-Loge, dite des ancions Masons, se 
const, itua a cote de la Grande-Loge de Londres, exclusi- 
vement composee de Masons modernes, comme les appe- 
laient dedaigneusement les sectateurs de l’Ecossisme. 
Les Loges d’Ecosse et d’l rlande se prononcerent tout 
nalurellement pour les anciens. 

Malgre ccs divisions, la Maconnerie fit quelques pro- 
gres a l’el ranger, et plus particuli&rement en Suisse et 
dans les Etats du roi de Sardaigne. 

Le comte Kintore devint Graud Maitre en 1740. L'an- 
n6e suivante, sa succession echut au comte de Morton, 
Jacques Douglas. 

Lord Ward, qui vint apr5s Douglas, en 1743, fut re^lu 
en 1744. II tenta vainement de reconcilier les Loges 
ennemies. 

Eu 1744, le comtc.de Strathmore est elu. Rien de par 
ticulier pendant son passage au pouvoir. 

Citons maintenant lord Jacques Cranstoun, qui fut 
reelu en 1746, et sous la Maitrise duquel on decapita, 
a Londres, Donvent-Waster, premier Grand-Maitre de 
l’Ordre en France; — lord Byron, qui signala son 
administration par divers reglements concernant les 
comitSs de hienfaisance et les privileges de la confrater- 
nity et par la creation de fetes magonniques champetres. 
Lord Byron conserva le gouvernement de 1’Ordre jus- 
qu’en 1752, epoque & laquelle on lui donna lord Carysfort 
pour successeur. 

Ce dernier fit prosperer les finances de la Grande-Loge. 

Sous la Maitrise de Jacques Brydges, depuis due de 
Chandos, lequel fut elu en 1754, la lutte entre les Masons 



200 


PElilODE HISTOniQCG. 


de l’ancien rite et les Macons du rite moderne revetit un 
caractere de violence inconnu jusqu’alors. On etablit 
l’usage, a cette epoque, de constater par des diplomes les 
qualites maronniques des membres de la Societe. 

En 1757, lord Shotto-Douglas est installe comme Grand- 
Maltre et rest© au pouvoir jusqu’en 1701. Viennent apres 
lui le comtc de Ferrers, reelu une seconde fois en 1103; 
lord Blanoy, qui conserve la Mai t rise jnsqu’en 1700, et 
sous l’administralion duquel on fait frappcr une medaille 
ayant pour exergue ces deux mots quelque peu ambi- 
tieux : A l' immorlalile de VOrdre ; lord Sommerset, due 
de JJeaufort, auquel succede, en 1772, Robert Edward. 
Pendant la Grande-Maitrise de co dernier, on pose la 
premiere pierre d’un nouveau local dcs/ineaux seances 
de la Loge-Mero. L’edifice on question est inaugure 
en 1770. Nouvelle guerre intestine entre les Macons des 
divers rites. Les anciens fuluiinent contre les modernes 
un decret d’excommunicalion. 11s out soin toutefois de 
declarer, dans cette bullc d’un nouveau genre, quo les 
censures de la Grande-Logo ne sent pas dirigees conti’e 
les Ateliers d’Ecosse et d’lrlande. 

Les Modernes, furieux de se voir retranches de la com- 
munion inaconnique, decident que, lors de la re impression 
du livre des Constitutions, on fera suivro les reglements 
de la Societe d un appendice ou la conduite des Vieux 
sera vertement qualiflee. Le l or mai 1777, Georges Mon- 
tague, due de Manchester, est charge d’administrer 
l’Ordre. II exerce ses fonctions jusqu’en 1781. 

Un mois apres 1’election de ce nouveau Grand-Maitre, 
la Loge do l’Antiquite se rend cn corps a l’eglise Saint- 
Dunstan, de Londrcs, pour y assistcr au service divin, et 
mecomiait, en agissant ainsi, les prescriptions de la 
Grande-Loge. Apres avoir prie, les Fro res se dirigent 
vers uuc taverne, ou ils celebrent la fete de l’Ordre avec 
l’entrain gastronomique qui a toujours caracteriso la 
Maconnerie anglaise. 



CH. XT. — ANN ALES 0E LA F.\ M.\ EN ANGLETERRE. 201 

La colere de la Grande-Loge, en apprenant cette nou- 
velle scandaleuse, ne connait plus de bornes. Les deliu- 
quants sont expulses de l’assemblee et traites en brebis 
galeuses. 

La Loge de l’Antiquite s’insurge contre cet acte d’in- 
tolerance, se place sous la juridictiond’York, etadminis- 
tre, dans une circulaire restee celebre, une volee de bois 
vert aux despotes de la Grande-Loge, qui la resolvent en 
grommelant, et recourent de nouveau & leurs moyens de 
repression ordinaires, la censure et l’excommunication. 
La concorde se retablit, apres dix ans d’une guerre 
acharn^e. La paix est signSeen 1790. 

Le due de Cumberland est investi de la dignity de Grand- 
Maitre, en 1782, et n’est remplace au pouvoir que huit 
ans apres. 

En 1784, les pensionnaires de la prison de Benck, ad- 
mirateurs passionnes de la Maconnerie, ne trouvent rien 
de mieux que de former une Loge. Grand emoi parmi les 
adeptes que des infortunes judiciaires n’ont pas conduits 
sous les verrous de ce buon retiro de la vertu malheu- 
reuse. Ils declarent cette societe irreguliere et supplient 
le pouvoir civil de prononcer la dissolution du malen- 
contreux Atelier. 

Cagliostro, dont nous aurons a parler dans les cha- 
pitres suivants, etait depuis Iongtemps connu a Londi'es, 
ou il s’etait rendu celebre par ses operations magiques. 
Yenu k Paris, quelque temps apres, il y acquit bientot 
une grande reputation. Mais il eut la mauvaise fortune 
de se compromettre dans l’affaire du Collier, et dut, pour 
se soustraire aux recherches de la justice, passer de 
nouveau en Angleterre. Arrive k Londres, il renoua des 
relations avec les adeptes qui l’avaient accueilli une pre- 
miere fois, et, le 2 novembre 1786, il fit paraitre, dans 
le Morning- Herald, une sorte de proclamation que mes 
lecteurs ne seront pas faches de connaitre. La void 
reproduite integralement : 



202 PERIOD B HISTORIQUE. 

A tous les Masons veritables, 

» Au nom de Jehova, le temps est venu Ou doit com* 
« mencer la construction du nouveau temple de Jerusa- 
« lem; cet avis est pour inviter tous les veri tables Macons 
« de Londres a se reunir au nom de Jehova, le seal dans 
« Iequel est uue divine Trinite, et de se trouver domain 
« soir, 3 du present 1780, sur les neuf heures, h la ta- 
« verne de Reilly, grande ruede la Reinc, pour y former 
« uu plan ct poser la premiere pierre fondameutale du 
« veritable Temple dans co monde visible. » 

On ne sait guere quel fnt leresultat de cet appel. D’ail- 
leurs, Cagliostro ne visait pas a donner aux doctrines 
subversives un carat-lore trop apparent. Tout fait done 
presumer que les Macons qu'il trouva moyen de grouper 
autour de lui ne negligerent rieu pour se dissimuler. 

Nous arrivons a une date ou la Maconnerie anglaise 
»t’offre plus qu’un interet sccondaire. Quelques Loges 
tenterent de soulcvcr les passions revolutionnaires de la 
secte; mais elles ne reussirent pas. L’element aristo- 
cratique l’emporta sur les representants do la democra- 
tic, fort pen noinbreux dans les Ateliers de la Grande* 
Bretagne. 

Apres avoir jete un coup d’oeil general sur les divers 
Etats de l’Europe et retrace, dans un rapide tableau, les 
progres de la secte, pendant la derniere moitie du 
xviii' siecle, nous reviendrons au Grand-Orient de 
France. 

Comme nous l’avons deja vu, la Belgique fut initiee en 
meme temps que la France. Apres la Loge de Mons, eta- 
blie en 1721 par le due de Montague, vint la Loge de 
Gand. Cette derniere fut constitute en 1736. Grace aux 
censures dont l’Eglise avait frappe la secte, les progres 
de l'Ordre furent assez faibles. La haine des Beiges pour 
l’empereur Joseph II facilita ntanmoins la propaganda 



CH. XX. — AXNAI.ES DE LA F.\ SI.*. EX AXGLETERRE. 203 

des adeptes. On entrait dans la Maconnerie afin de cons- 
pirer plus commodement contre la domination autri- 
chienne. Les membres du clerge eux-memes se faisaient 
initicr, persuades que le Saint-Siege n’avait pas voulu 
condamner une societe qui travaillait, d’une maniere 
exclusive, a l’emancipation de lour pays. Les chefs do 
l'Ordre dissimulaient adroitement co qui aurait pu frois- 
ser 1’ideo religieuse et jetcr le trouble dans les con- 
sciences catholiques. La Belgique possedait quinze Loges, 
en 1785, lorsque Joseph II ordonna la fermeture de 
tous les Ateliers, a l’exception cependant de ceux de 
Bruxelles, qui resterent en activite jusqu'en 1787. 

La Hollands recut la lumiere magonnique en 1725. A 
cette date, une Loge s’etahlit a la Hayc, mais elle garda 
soigneusemeut 1 ’ incognito jusqu’en 17 31, pour ne pas 
avoir a soutenir une lutte defavoruble contre le clergy. 



CHAPITRE XII 


La Magonnerie dans les divers Etats du continent. 

Sommaire. — La Franc-Maconnerie en Belgique et en Holland©, — Sou 
role politique chez ies Beiges. — Elie est mal accueillie par les Hollaa- 
dais. — Initiation de la Su&de. — Les adeptes sont patron^s par 
Gustave III et son fr£re et sont nommes Grands-Maitres ft la suite Tun 
de 1'autre. — Les Masons p^nAtrent en Russie, oft ils ne r&ississent ft 
s’ins taller qu'apr^s beaucoup d’efforts. — Antipathie de la Grande 
Catherine pour la secte ma^onnique. — Les Loges finissent par 
devenir nombreuses dans l’empire des czars. — Quelques gen tils- 
hommes prussiens introduisent la Franc-Maconnerie en Pologne. — 
La France initie la Prusse. — Le roi Frederic est nomm$ Grand- 
Maitre. — Les Macons en Saxe et en Hanovre. — La Raviere les 
repousse. — Initiation des petits Etats de rAUemague. — Les Francs- 
Masons et les empereurs. — Marie-Th^rdse les frappe d*interdit. — 
La Suisse protestante les persecute. — Iuvasion des Loges helv^tiques 
par le rite ^cossais. — Lamentations de Rebold. — La Franc-Macon- 
nerie en Italie. — Le Saint-Siege la condamne ft nouveau. — Encore 
Rebold et l’Ecossisme. — L’Espagne repousse obstin^ment la secte. — 
Le Portugal imite son exemplc. — Les hauts grades s’introduisent 
dans les Loges am<*ricaines. — Emigration des Macons portugais dans 
le NouveaU'Monde. 


Afin de vainci’e plus facilement les obstacles qui se 
dressaient (levant eux, les Macons hollandais choisirent 
comme president l’ambassadeur d’Angleterre pres le 


Ouvr&ges consults : Caillot, Annates maqonniques. — Rerou>, 
Prdcis historique des rites d hauts grades . — Ilistoire des Trois 
Grandes-Loges. — Ragon, Orthodoxie maqonnique , — Robinson, 
Preares de conspirations contre toutes les religions et tous les gouv er- 
ne men ts en Europe. — Barruel, Mdmoires pour scrvir d Vhistoire du 
Jacobinism e. — Onclair, La Franc-Maconnerie dans son origine , 
son d&reloppemeat physique et moral > sa nature et se$ tendances . — 
Em. Eckert, La Franc-Mac onnerie dans sa veritable signification. — 
F.\ de la Tierce, Ilistoire t obligations et statuts de la trds venerable 
confraternity des Francs- Masons. — F.*. Chbmin-Dupotes, Travaux 




CH. XII. — LA. M.\ DANS LES DIVERS ETATS. 205 

, prince d’Orange. A la faveur de cette manoeuvre, ils pu- 
rent fonder un certain nombre de Loges, qui se r^unirent 
en assemblee generale, en 1736, et constituerent une 
Grande Loge provinciale. La Maitrise en fut confiee au 
comte de Wagenaer. 

Une seconde assemblee, annoncee pour l’annee sui* 
vante, fut interdite par le magistrat de la Haye. Les 
adeptes n’ayant pas tenu coinpte de cette defense, le 
peuple envaliit. ie lieu de leurs seances et les dispersa 
violemment. Pour eviter le retour de pareils desordres, 
le pouvoir intervint et voulut empecher de nouvelles 
reunions. Les Macons resisterent. II en resulta des trou- 
bles assez graves, suivis d’arrestations et de poursuites 
contre les delinquants, que les magistrats ne tarderent 
pas & mettre en liberty. En 1740. on voulut une troisieme 
fois frapper les Loges d'interdit. Mais elles en appelerent 
aux Etats-Generaux qui leur furent favorables 

Jusqu’en 1770, la Macormerie hollandaise releva en 
partie de la juridiction de Londres, et en partie de celle 
de Paris. Mais, a, cette epoque, la Grande-Loge des Pro- 
vmces-Unies se declara imlependante. La Ma<jonnerie 
hollandaise fut des tors autonome. 

L’initiation de la Suede remonte a l’annSe 1736. A cette 
date, une premiere Loge se coustitua a Stockholm, mais 
elle eut tout d’abord peu de succes. Le gouvernement 


maQOnniqucs et phi losoph iq ues, — Thory, Acta Latomorum. — 
Fin del, Histoire de la Franc- Ma r.onnerie. — F- Favre, Documents ma- 
Conniques, — O’Eizel, Ilistoire de la Grande-Loge nationale des E tats 
prussiens. — ICeller, La Franc - Maconnerie en Allemagne. — 
Clavel, Histoire pitloresque de la Franc- Maconncrie. — V. Col- 
LEtta ; Ilistoire du rnyaumc de Naples. — Cgrdier, Histoire de VOrdre 
maconnique en Belgique. — Annates ma^onniqucs des Pays-Bas. — 
Goffin, Ilistoire papula ire de la Franr-Muqonnerie* — Bazot, Precis 
historiqne de VOrdre de la Franc-Mneonnerie. — Bonneville, La 
Maeonnerie < f *v.sv»me co*»^«iVc nvec les trois pi'oftssions et le secret 
des T emptier — Supreme Conseil du rite ecossais. 




200 


PE IU0D12 HISXOllIQUE. 


suedois, mis au courant de 1’esprit do la secte, defen dit 
aux Macons dc se rounir. Cette interdiction n’empdcha pas 
de nouveaux Ateliers dc s’etablir. On organisa me me, 
en 1754, uue Grande-Loge provinciate, au centre de la 
cap i Laic. 

La Ma?onnerie symbolique. cetto Maconnerie que les 
ecrivains do l’Ordro so plaisent a nous represented de 
bonne foi ou par calcul, corame absolmnont inoilensive, 
ne tarda pas ii preparer la voie au rite ecossais, connu, a 
cette epoque, sous les noms de Magonnerio de la Stricte 
Observance et de Maconnerie Tcmpliere. La noblesse 
l’accueillit avoc entliousiasme. Gustave III et son frere, le 
due de Sudermanie, s’y lirent initier en 1770, seduits par 
les theories Immanitaires et les protestations de fidelite 
des chefs de la secte. Lc jeunc souverain accepta, on le 
sait. le titro de Grand-Mailre, II en remplit les fonctions 
jusqu’en 1780. Le due de Sudermanie lui succeda, a la 
gx'andc satisfaction des adeptes, qui purent ainsi cons- 
pirer tout a lour aise. Mais n’anticipons pas sur les 
evenemeuts. Nous aurons occasion de parler de ce mal- 
heureux pays et de son souverain dans les chapitres sui- 
vants. 

La Russie ne fut pas plus que les autres puissances 
de l’Europe si l’abri de l’invasion maconnique. Une Logo 
s’etablit a Moscou en 1701, mais elle vegeta longtemps. 
La secte eut peut-etro memo echouo dans ses tentatives 
de propagandc, si la Grande-Loge de Londres n’avait 
pas eu recours aux negociants anglais - fixes a Saint- 
Peteisbourg. A son instigation, ces derniors organi- 
serent un Atelier en 1771. L’annee suivante,le senateur 
et consciller intime Jean Ydlaguine, circonvenu par les 
adeptes, consentit a se faire initior et a recevoir le litre 
de Grnnd-Maitre provincial pour toutc la Russie. A sa 
mort. la Maitrise echut au comte Roman Woronsow. La, 
comme cu Suede, la noblesse manifesta la plus grande 
sympathie pour les Mysteres de I’Ordre. Aussi ies Loges 



CH. XIX. — LA M.\ DAKS LES DIVERS ETATS. 207 

se multiplierent-elles, xnulgre le peu de gout que I’impe- 
ratrice ne cessa de temoigner aux initios. 

Les hauts grades de la Stricte-Observance se melerent 
bientot a ceux de Magonnerie symbolique. dont les parti- 
sans furent traites par les inities avee tous les egards 
qui sont dus a l’innocence. Rien n’est change sous ce 
rapport. Les Loges actuelles sont accessibles aux naifs 
de la bourgeoisie, comme l’etaient cclles du dernier 
siecle aux bornes des classes aristocratiques. 

« Malgre ces brillantes apparences, ecrit Rebold, qui 
« est un admirateur passionne du symbolisme, la vcri- 
t table Maconneric, loin do fairc dcs progres en Russie, 
« y avait, an contraire, degenere a un tel point, que 
« l’imperatrice Catherine non seulement exprima ouver- 

* tement aux hornmes de sa cour qui en faisaient partie 
« son mecontentement k l’egard des abus qui s’y Staient 

* introduits, mais fit publier une brochure tres severe 
t contre les Francs-Magons. » 

La souveraine ne fit pas preuve , en cette occasion , 
de beaucoup d’intelligence; ii moinsque son but, en agis- 
sant ainsi, ne fut de miner tout ii la fois la Maconneric 
veriiable et la Maconneric Tempiiere, ce qui parait fort 
vraisemblable, le per.sonaage et-ant connu. 

La Pologne se montra. des le d6but, presque aussi 
refraclaire que la Russie. Les Polonais l’efusant d’aller 
a la moniagne, 1a. montagne vint a eux, sous la figui’e de 
cinq k six nobles de la cour de Berlin. Ces quelques 
adeptes, pousses probablement par Frederic II, fondereut 
une Loge a Yarsovie en 1709. Mais elle ne tarda pas a se 
dissoudre, les membres qui la composaient ne voulant 
pas encourir l’excommunication que Clement XII venait 
de lancer contre les societes secretes. Quelque temps 
apres, neanmoins, un second Atelier fut etabli dans la 
Volliynie. En 1744, un Fraugais nomme Loncharnps en 



203 


PftUODE HISTORJQUE. 


crda un troisieme a Lemberg. Sous le regne de Stanislas- 
Auguste, on parvint a constituer, grace a la bienveillance 
du pouvoir, une Grande-Loge de Pologne, a Varsovie. 
Les travaux maconniques, iuterrompus un instant, a 
l’dpoquo ofi ce inalheurcux pays fut demembre une 
premiere fois, refurent peu de temps apres une impul- 
sion nouvelle, sous l’action de la Stricte-Observance. 
La Pologne compta bicntot, outre les Loges indigenes, 
un certain nombre de Loges francaises, anglaises et 
allemandes. 

Si les sujcts du Grand Frederic eurent la gloire d’initier 
la Pologne, nous eumes cello de deter Berlin de sa pre- 
miere Logo. Des arlistes franc ais la coustituerent lo 
23 septembre 1740. Qiiatre ans plus tard, le roi pliilo- 
sophc l’elcva a la dignite de Grand e-Mere-Loge royalc et 
en fut elu Grand-Maitre. En 1747, il so retira et cessa de 
s’occuper de Maconnerio. La Stride-Observance et les 
Templicrs nc turd brent- pas a mettre la main sur tous les 
Ateliers du royaume. 

La Saxe et 1c Hanovrc recurent la Jmniere en meme 
temps que la Prusse, et sans plus de difficult^. 

11 n’en fut pas ainsi en Baviere ofi le souverain se 
montra nettement hostile aux societes secretes. 

« La society des Illumines, fondee par le professeur 

* Weisshaupt, dit a ce propos le F.\ Ilebokl, laquelle 
« s’etait impose la noble tdche de fairc triompher la 
« verta sur la folie et l' ignorance et de porter l’ instruction 

• et la civilisation dans toute les classes de la saddle, 

« avait trouve acces dans les quclques Loges etablies 
« dans la vieille Baviere (Munich); elle fut do la part du 
« prince Charles-Theodore, agissant sous 1‘iniluence des 
« Jesuites,robjetde deux decretsj’unen datedu 2 mars, 

* et l’autre du 10 aoiit 1785, interdisant les reunions des 

• Illumines. <*t en meme temps cello des Francs-Macons. 

« A la suite do cos defenses, qui furent renouvelees 



CH. X ! I. — LA. M.'. DANS LES DIVERS ETATS. 209 


« d' abort! par le roi Maximilien-Joseph le 4 noveinbre 
« 1799, puis le 5 mars 1804, les Loges de Munich et de 
€ Manheim avaient cesse leurs travaux (1). > 

Nous ne tarderons pas a voir ce qu’il faut penser des 
Illumines de Baviere et de leur fondateur Weisshaupt, 
dont le symbolique Rebolrl nous parle avec une si grande 
bienveillance. 

Le Grand-Duche de Bade fut initie en 1778; le Royanme 
de Wurtemberg, en 1774; le Duche de Brunswick, en 
1744; le Duche de Hesse-Dannstad, en 1704; l’Electorat 
de Hosse-Cassel n’eut une Grande-Loge qu’en 1811. On 
y comptait, avant 1779, de nombreux Ateliers, mais tous 
relevaient de diverses obediences etrangercs au pays. 

Nous reviendrons un pen plus tard sur les Loges du 
Grand-Duche de Brunswick a propos du due Ferdinand, 
Grand-Maitre du rite Templier et de la Stricte-Obser- 
vance. 

* Dans tous les pays ou le clerge catholique, aposto- 
« iique et romain domine, dit Rebold, la Franc-Macon- 
« nerie a peine a s’asseoir sur une base solide. L’Au- 
• triche en est une preuve eclatante. » 

Cet aphorisme de l’historien des Trois Grandcs-Loges 
est justifie par les faits. 

Tout, d’abord, sembla sourire a la secte, car l’empereur 
Francois I cr etait Macon. Malheureusement pour les 
adeptes, Marie-Therese n’avait pas ete initiee aux Mys- 
teres de l’Ordre; ce qui fit qu’en 1704 elle interdit les 
reunions maconniques dans toute l’etendue do scs Etats. 

Joseph II se inontra moins severe. On put sous son 
regne coustitucr quclques Loges; mais le fantasquo sou- 
verain fit pour la Franc-Maconnerie ce qu’il faisait pour 


(1) Re bold, Hhtuirc t les Trois Grandes-Logcs* 


Vr. M.% 


14 



210 


PERIODS HISTOPJQUE. 


FEglise. Apres avoir dit aux Fraues-Magons : R6uuis?cz- 
vous, si cela vous plait, il les soumit a une surveillance 
extremement ennuyeuse et leur suscita toute sorte de 
tracasseries. Inutile de dire que ]e systeme Templier efc 
la Stricte-Observance s’implanterent a Vienne comme 
partout ailleurs. 

A on juger par les tribulations que la Magonnerio a 
essuyeos en Suisse, le Calvinisme ne voyait pas la secte 
d'un ceil plus favorable que TEglise catholique. En 1737. 
une premiere Loge fut etablie a Geneve par le Grand- 
Maitre provincial, Georges Hamilton. Pen de mois apres. 
on on fondait une autre a Lausanne. Mais en 1738. le 
magistral de Berne deiendit aux freres de sereuuir. Deux 
ans setuient a peine ecoules que les Macons de Lausanne 
essayaient d’etablir do nouvoaux Ateliers. Le gouverne- 
ment Bernois revint a la charge, et, le 8 mars 1745. les 
adeptes durent s’eclipser unc secoude fois, pour ne repa- 
raitre qu’en 1704. A cettc epoque. ils firent une troisieme 
tentative. Plusieurs Logos furent creees simultanement 
it Lausanne et dans le canton do Vaud. Le gouvernement 
n’hesita pas plus en 1704 qull n’uvait hesite en 1738 et 
en 1745; un troisieme edit frappa les novateurs, qui se 
soumirent. comme pr^cedemment. 

La Loge de Geneve avait pu se maintenir.mais avec 
beaucoup de peine. Les efforts qu’elle fit pour constiiuer 
des Ateliers dans les divers cantons echouerent presque 
partout. exccpte dans les villes qui appartenaient a la 
Suisse allemande. Ce ne fut qu’en 1780, qu’un Gran/l- 
Orient pul s’organiser dans la villo de Calvin. 

La Maronnerie symbolique ne leitssil pas inieux dans 
la region des Alpes qu’en Allemagne,en Suede, on France 
et ailleurs. 

« La Stricte-Observance, nous dit Rebold avec Taccent 
« de la melancolie, vint aussi porter dans les vallons de 
f rilolvciie ses principes et ses distinctions auti-magon- 



CH. XII. — LAM. - . DANS LES DIVERS ETATS. 211 


« niques, sans toutefois y produire autant de desordres 

* qu’elle en provoqua ailleurs, bien qu’elle separAt les 
c Masons suisses en deux camps. Cette Stricte-Obser- 
« vance fonda en 1775 un directoire ecossais helvetique a 
« Bale, qui se divisa en 1777 en deux fractions, l’unepour 
t la partie allemande qui residait a Bale, et l’autre pour 
« la partie fran raise, sous le titre de Directoire ecossais 

* helvetique roman, siegeant A Lausanne ; mais cette der- 
« niere subit le meme sort que toutes les Loges du canton 
« de Vaud, et dut se mettre en soinmeil, par suite del’edit 
« des Seigneurs de Berne de novembre 1782, qui defendit 
« pour la quatrieme fois les assemblies de Macons dans 
« tout le territoire de sa juridiction. Le Directoire ecos- 
« sais siegeant a Bale ne futpas plus heureux. car il dut 
« egalement se mettre en sommeil. a cause de la defense 
« lancee en 1785 contre les reunions magonniques par le 
« magistrat de Bale. Pendant la revolution frangaise, 
« tous les travaux magonniques en Suisse resterent sus- 
t pendus (1). » 

L’ltalie est le pays du monde ou la Franc-Magonnerie 
a lutle avec le plus d’ardeur contre les obstacles que les 
gouvernements lui out opposes. Elle compreuait toute 
l’importance d’une pareille conquete. Aussi, des l’an- 
nee 1729, nous voyons la Grande-Loge d’Angleterre eta- 
blir en Toscane un certain nombre d’ Ateliers. En 1737, le 
grand-due, Gaston de Medicis, partant de ce principe 
qu’une societe que l’Eglise a frappee de ses censures n’est 
pas inoffensive, interdit toutes les reunions magonniques. 
Mais Gaston etant mort, Frangois, due de Lorraine, son 
successeur. se montra moins severe, ayant ete lui-meme 
initie en Hollande. II ne se borna pas a autoriscr la reou- 
verture des Loges, il les protegea ; et afin de prouver aux 
sectaires qu’il etait vraiment imbu de l’esprit magon- 


il) Rebold, Histoire des Trois Grandes- Loges. 



212 


PERI ODE HISTORTQUE. 


nique, il ne negligea rien pour susciter toute sorte d’cna- 
terras au Souverain-Pontife. L’Onlre fit done de rapides 
progress en Toseane ct dans le nord de 1’Italie. 

Cependant la bulle de 1738 amena la fermeture d’un 
grand nomhre (V Ateliers. 

Les chefs de 1'Ordre ne se decouragerent pas pour cola. 
L’orage une fois passe, ils se mirent de nouveau a 1‘ oeuvre, 
et regagnerent en partie le terrain perdu. Le Saint-Siege, 
qui veillail toujours, comprit le danger et eut recours, 
une fois de plus, aux armes spirifcuelles, LelS mars 1751, 
Benoit XIV publia une bulle qui eut pour effefc de mettre 
en sommeil la prosque totality des Loges italiennes. 

Les adeptes essayerent alors de s’implanter a Naples. 
Les Macons do Hollande parvinrent, apres quclqucs dif- 
ficulty, a y constituer une Loge provinciate, sous le titre 
dal Zelo,Q t huil Ateliers quo Ton piaca sous la juridioiion 
de ectte derniere. 

Los Elats Sardes ct la republique de Yenise furent 
initios a leur tour. 

Citons nut? Ibis de plus les lamentations de Rebol i, quo 
le rite ccossais a le privilege d’exasperer : 

« Les partisans des Stuai’ts et autres intrigants polili- 
4 ques, ecrit-il, trouverent malhenrevsemcnt moyen d'eta- 
« blir en Italie leur Magonnerie baiarcle ; en 1775, ils 
« avaient installe a Turin une eommandcrie de la 8 C Pro- 
« vince du regime de la Slrictc-Observance, sous la direc- 
ts tion du cointe de Bernez, majordome du roi de Sar- 

• daigne; par lui furent etablis des prieures de ce sys- 
t teinc a Modene, a Ferrare, a Carmagnola, a Yeronc, a 

• Padoue, a Mondovi. a Borgoforte, a Yalenza, a Tor- 
« Iona, a Aoste. a Cherasco. a Alagro, a Vogliera, a Mor- 
« tara. a Savone, a Trino, a Messola, a Albe, a llondeno, 

« a Treviso et a Milan. 

• A Chambery. la Magonncric anglaise dut egalement 
« fitir devant les hauls trades du svsteme de la Stride- 



CH. XU. — LA M.\ DANS LES DIVERS ETATS. 213 

« Observance, et la Grande-Loge provinciate d’Angleterre 
t se transforma en 1775 en un directoire de Masons de la 
t Lombavdie, qui fat dissoas en 1794. Ces hauts grades 
* s'implanterent aussi a Naples et ils y effacerent ou 
« neutraliserent la Mac,onnerie anglaise. Le prince de 
« Caramanca fut place a la tete du systeme Templier & 
« Naples (1). » 

Pour le F.\ Rebold, hors des trois grades symboliques 
d’Apprenti, de Compagnon et de Maitre, il n’y a pas de 
ealut. 

Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu’en le 
lisant, les simples d’esprit dont la Maconnerie fourmille 
doivent eprouver une douce consolation ; et si apres tout 
ce que ce docte ecrivain leur a raconte sur l’Ecossisme, 
le desir d’arriver aux hauts grades continue a banter leur 
esprit, c’est qu’ils n’ont pas le cerveau convenablement 
dquilibre. 

L’Espagne et le Portugal firent longtemps le desespoir 
des sectaires. La vigilance du clerge et la fai des popula- 
tions furent les deux principaux obstacles que la Macon- 
nerie eut & combattre au dela des Pyrenees. L’Inquisition 
veillait, de son cote, non seulement dans l’interet de 
l’orthodoxie, mais encore et surtout par esprit de patrio- 
tisme. Il ne fant pas oublier, en effet, que la Franc-Ma- 
Qonnerie etait d’origine anglaise, qu’elle s'etablit tout 
d’abord a Gibraltar et qu’elle voulut de la rayonner sur 
tout le reste de la Peninsule. Les Loges qui furent fon- 
dees a Madrid et dans plusieurs autres villes reconnais- 
saient la suprematie dc celle de Gibraltar exclusivement 
composee de sujets anglais. Un gouvernement moins 
soupconneux que le gouvernement espagnol n’ei'it pas 
souffert une organisation qui ressemblait a une prise de 
possession clandestine du pays par les etrangers. 11 ne 
faut pas oublier que 23 ans avant l’epoque ou une pre- 
miere Loge fut etablie a Gibraltar, les Anglais s’dtaient 



214 PERIODE HISTORIQUE. 

empares de cetto ville et s’y maintinrent en depit de 
l’Espagne. 

On raconte qu’en 1750, un membre du Saint-Office, 
Joseph Torrubia, reussit a se faire initier, sous un nom 
qui n’etait pas le sien. Parvenu aux grades les plus 
eleves, ii put visitor tons les Ateliers etablis on Espngne, 
au nombre de 07, et se rendre un compte exact des ten- 
dances de l’Ordre. Lorsqu’il n’eut plus aucun doute sur 
le but quo se proposaient les sectaires, il se presenta 
devant le Tribunal dc ITnquisition et denonca la Franc- 
Mac-onncrie com me unc institution des plus dangerouses. 

Le Saint-Office sc trouva en presence d’un grand 
nombre d’adeptes appartenant aux premieres families de 
l’aristocratie cspagnole. Son role, en raison de cette cir- 
constance, devenait fort difficile. Au lieu done de sfivir 
dircctcment contre les adeptes. il engagea Ferdinand VI 
a lancer conlre la Maconncrie un decret d’interdiction, 
qui parut le 2 jnillet 1751. Il etait dofcmlu, sous peine de 
mort. de faire partie desormais d’une association quo le 
pouvoir considerait comme anti-patriotique et attenta- 
toire a l’unite religieuso dont jouissait le peuple espagnol. 
Ajouions que le decret royal no tomba pas en desuetude, 
et que plusieurs initios payerent de leur vie la fantaisie 
qu’ils avaient euedel'enfroindrc. L'Espagnogagna a cette 
severife tl’echapper aux horreurs dc la Revolution. Ce ne 
fnt qu’en 1807, a la suite de l’invasion fraucaise, quo la 
Mnconnerie reparut au dela des Pyrenees. Sous le regne 
do Joseph Bonaparte, le Grand-Orient d’Espagnc s’ins- 
talla dans le local qu’avait occupe V Inquisition. 

Le Portugal no se montra pas plus clement que l’Es- 
pagne envers la Maconncrie. Ce no fut qu’en 1805 que la 
scctc s’y introduisit d’une maniere ostensible. 

Disons, neanmoins, qua la fin du xviip siecle, ces 
deux pays comptaient un certain nombre de personnages 
considerables appartenant A diverses Loges etablies soit 
en France soit en Allemague. Parvenus, a force d’inlri- 



CH. XII. — LA. M.*. DANS LES DIVEES ETATS. 215 

gues, k de hautes situations officielles, ils se servirent de 
leur influence dans les conseils de leurs gouvernements 
respectifs pour faire penetrer en Portugal et en Espagnc 
les doctrines magonniques. 

Nous avons parle precedemment de l’introduction dela 
llagonnerie en Amerique. William Penn et scs compa- 
gnons furcnt les premiers initios que vit le Nouveau- 
blonde. La Grande-Loge de Boston se constitua en 1733. 
On sait que les Quakers de Philadelphie se placerent 
sous sa juridieiion, 52 ans apres leur arrivee dans le pays 
qui poite encore lo nom de leur fondateur. 

Jusqu’en 175(3, la Magonnerie symbolique regnaen mal- 
trcsse absolue dans les Etats-Unis d’ Amerique. Mais k 
cette date i'Ecssisme vint lui disputer la preeminence. 
L’antagonisme desdeux rites dura jusqu’en 1792, epoque 
ou la Grande-Loge de Saint-Andre-d’Ecosse se reunit a 
sa rivale, afln de la dominer. 

Cette memo annee, les blagons portugais de Madere, 
craignant les severites de la reino Elisabeth, leur souve- 
raine, emigrerent en Amerique et furent accueillis par les 
Logos de New-York. 

bles lecteurs coimaissent les diverses phases que la 
Maconnerie a traversees, depuis l’epoque oil les Soci- 
niens sc melercnt aux Loges anglaises. afln de mieux se 
dissimuler. et detournerent de leur but les ouvriers cons- 
tructeurs dont elles se composaient. Nous allons donner 
maintenant quelques details sur les rites a hauts grades 
et dissiper les erreurs que l’on a repandues a dessein sur 
l’Eeossisme, afln de le discrediter, tantbt au profit des 
Illumines d’Allemagne, tantbt dans l’interet de la Franc- 
Magonnerie symbolique. 



CIIAPITRE XIII 


La Franc-Maconnerie et les Jesuites. 


So mm air£. — Origina tie I’Ecossisme. — Le baron de Ramsay. — 
Rebold essaie de discr^diter le rite ecossais. — ■ Vaine tentative. — 
Premieres Ioges ecossaises etablies en France. — Ignorance et parti 
pris de Itebold. — Les rites & hauts grades seraient, d'aprSs )ui et 
les partisans du symboiisme, Toeuvre des Jesuites. — Ces religieux 
font propager lour Franc-Maconnerie parties Juifs, des Lutlieriens et 
des Calvinistes. — Les disciples de saint Ignace sout dt'cidement trftg 
habiles. — De plus fort en plus fort. — Comment les Jesuites divi- 
sent TEurope maconnique. — IIs font nommer Grand-Maitre le 
due de Brunswick. •— Le Grand-Orient de France consent £i les atift- 
lier. — Mepvis des Jesuites pour la Maconuerie symbolique. — Con- 
tradiction de Ragon et de Rebold. — Le rolfc attribue aux Jesuites 
serait une aimable fac^tie, si ks nait’s de la Franc-Magonnerie vul- 
gaire n'avaient pas la simplicite <Py croire. 

« Le dcsir tie fairo remonter la famille des Stuarts sur 
* le tr6nc ct do travailler clans l’interet du catholicisme, 
« dit Rebold, suggera a leurs partisans l’idee dc former 
« des associations secretes pour mettre leurs plans a 
« execution ; et e’est dans co but qu’ils se iirent affilier a 
« la Franc-Maconnerie. 


Ouvrages consults : Ragon, Orthodo.de maronniqnc. — R>:nou>, 
Precis kistorique tics rites ci hauts grades. — Instructions dcs hauls 
grades Icls qiitls sc confident dans les Chi pitres de la cor respon dunce 
du Grand-Orient. — Ma^onncrie symbol* yue, suivant le regime du 
G.\ Or. de France , suivie de la Magonnerie des hauts grades. — Les 
Francs- Masons, initiation d tons Imrs rnyslcrcs, par un Ilosc-Croix. 
— Tsncounv, L'Etoile flamboyante on It socictd des Francs -Macons 
consul 1 re e sons tons les aspects. — Perau, L'Ordrc dcs Fra ncs-Ma c o ns 
Iraki ct lc secret dcs M apses rccchi. — Caillot, Annales maconniqn.es . 
*— Clave i., Ilistoirc pittoresque de la Franc-Maconnerie et desf-Socit- 
ids secretes . — J.-P. Derreuil, ffisloirr dcs Francs- Macons. — P. ZaC- 
COne, Ilistoirc dcs SocUtds secretes. — Tierce (do In), Ilistoirc des 
Francs-Marons. — Reguellim, Esprit du dogrne de la FranQ-MaQon- 
nerie, rcchcrchcs sur son origine et celle de scs different* rites. 




CH. XIII. — LA F.\ M.\ ET LES JESUITES. 217 

€ Us commencerent par faire repandre en France par 

* un de leurs plus eminents emissaires, le D r baron de 
« Ramsay, un rite de cinq degres qu’ils avaient vaine- 
« meat tente de fairo accepter a Londres. Ce baron de 
« Ramsay augmenta ce rite (1736 a 1738) de deux autres 
« degres et l’appela rite ecossais, parce qu’il procedait, 
« disait-il , d’une autorite maconnique puissante de 
« l’Ecosse. II delivrait aux proselytes, qu’il avait su se 
« creer en France, des constitutions personnelles, ema- 
« nant d’un soi-disant chapitre de Macons siegeant a 
« Edimbourg. Ce chapitre se composait de partisans des 
« Stuarts qui s’etaient eriges en autorite maeonnique 
« avant que la Grande-Loge d’Ecosse cxist&t, et cela 
i dans l’unique but de facilitcr lcs projets des princes 
« dechus. Au dire du baron de Ramsay et des autres 

* emissaires, ce chapitre possedait seul la veritable 
« science de la Franc-Maconnerie , laquelle , d’apres 

* l’historique qu’ils en avaient etabli , avait du etre 
« creee par Godefroy de Bouillon. II ne nous est par- 
« venu aucun document sur les chapitres fondes par le 
« baron de Ramsay et ils ne paraissent pas avoir eu de 
« 1’importance; mais deja en 1743 un autre partisan des 
« Stuarts fonda a Marseille urn; Loge de Saint- Jean 

* d’Ecosse, avec dix-huit degres, qui plus tard prit le 
« litre de Mere Loge Ecossaise de France , et constitna 
« beaucoup de Loges dans la Provence, meme dans le 
« Levant. Un autre syst erne, probablement d’apres Ram- 
« say, se fonda ii Lyon egalement par un partisan des 
« Stuarts et fut exploite ensuite par les Jesuites (1). 

Ainsi parle Rebold. Sou but evident est de jeter le dis- 
credit sur laMaconnerie ecossaisse, esperant mettre ainsi 
en relief les trois grades elementaires de la Franc-Ma?on- 
nerie symbolique. Les partisans de l’Ecossisme pour- 


(1) Rebold, Histoire des Trois (irandes-Loges . 



218 


PERIODE HISTORIQUE. 


raient lui repond re qu’ils n’ont fait qu’imiter les pretres 
d’Heliopolis et les disciples de Mithi*a dont les initiations 
n’avaient pas moins de sept degres. tandis que la Ma<;on- 
nerie symbolique s’cst borneejusqu’iei a plagier les tail- 
leurs de pierre du moyen Age. Ils pourraient ajouter 
qu’en jouant un role politique, le rite eoossais n’a pas 
cesse pour cela d’etre une vraie Magonncrie, attendu que 
les admiratcurslos plus passionues du symbolisme n’he- 
sitent i>as a avoucr, le cas echeant, qu’ils agissent do la 
memo far-on, toutcs les fois quo leur in tore t l’exige. 

Le rite ecossais, cela n’est point douteux, se composait, 
a l’epoque dont parlo Heboid , trinities devoues anx 
Stuarts, comme il se composa, quelques annccs aprcs, de 
republicans plus ou moins fanatiques. 

Quoi qu’il en soit. nous voyons que Charles-Edouard 
Stuart fonda un Chapitre de liauts grades a Arras 
en 1717. sous le titre do Maconncric Ecossaise Jacobite. A 
partir de ce moment, les Ateliers de ce rite sc multi - 
plibrent en France avec unc grande rapidite. 

Citons encore Heboid, afin de inontrer jusqu’ou le parti 
pris ct l’ignorancc maeonniques peuvent pousser un 
homme qui jouit. cependant de quelque reputation. 

« Un autre partisan des Stuarts, lisons-nous encore 
t dans son Precis historique des rites a hauts grades , le 
< chevalier de Bonneville, un des plus zelos emissaires 
« des Jbsuites, creabeaucoup de Logos sous le patronage 
« du Chapitre dit de Clermont, cree en 1754 par les 
« desuites du college (couvont) do Clermont, lesquels 
« avaient fait installer pour l’exploitation do cette Maeon- 
« nCrio un magiiilique local en dehors de Paris, appele la 
« Nouvelle-France . Apres quo ccux-ci curcnt dlabore 
« en 1750 un nouveau systeme maconniquo appele les 
« Clcrcs de la Stride-Observance, fondution qui Cut attri- 
« buec. mais a tort, au dit chevalier do Bonneville, ils la 
« limit propager cu Allcmagne par un nomine Starck, ct 



CH. XIII. — LA. F.‘. M.*. ET LES JESUITES. 219 

« en France par divers emissaires, dont le dit Bonneville 

* fut un des plus zeles (1756 a 1758), mais il eut peu de 
« succes en France (1). » 

J’ai cru devoir citer textuellement ce passage de Re- 
bold, parce que si je m’etais borne a en donner l’analyse, 
la plupart de mes lecteurs auraient suppose quej’attri- 
buais aux partisans des trois grades symboliques une 
opinion qu’ils ne professent pas. 

L’auteur du Precis historique va plus loin. II fait 
bravement remonter aux disciples de saint Ignace la 
creation de tous les rites a hauts grades, sans excep- 
tion aucune, ainsi qu’on peut le voir par la suite de son 
article. 

« Un nomme Pirlet, continue-t-il, president d’une Loge 
« do Paris, homme extravagant et ambitieux, qui avait 
« reconnu quels etaient les veritables auteurs de ces nou- 
« veaux'systemes magonniques, chercha a les aneantir en 
c leur enopposantun autre. II crea d’abord avec l’aide de 
« quelques Macons le Chapitre des chevaliers d’Orient 
« (1757). Puis, celui-ci ne prenant pas l’extension qu’ils 
' avaient esperee, ils accepterent de pi - '' pager un autre 
« rite elabore par des Jesuites a Lyon,avcc une echelle 
« de vingl-cinq degres, auquel fut donne letitrepompeux 

# de Conseil des Empereurs d' Orient et d’ Occident: Sou- 
« verains Princes Macons , annongant aux adeptes que 
« c’elait la plus elevee de toutes les Magonneries prati- 
« quees dans l’Orient d’ou elle venait d’etre rapportee en 
« France. Ce fut le rite appele plus tard de Perfection ou 
« d'llerodom. Pirlet, dirige secretement par les Jesuites 
« qui se tenaient derrierelerideau, donna a ce nouveau 
« rite une origine fabuleuse comme tous les inventeurs 
i ou importateurs avaient coutume de le faire dans ce 


(1) Rebold, Precis hUtoriqv.c ded rites **. hnut* yvadcs* 



220 


P^HIODE HISTORIQUE. 


« genre d’industrie. Une partie des coryphees de la Gi\- 
« Loge de France s’y firent initier, bien que, d’apres la 
« constitution de celte Logo, ses membres se fussent 
« engages par serment a no professer que les trois grades 
« symboliques du rite anglais modorne. Cost par ce con- 
t sell que fut dclivre en 1701 a Stephen Morin. Israelite. 
« une cliarte constitutive pour propager le rite dit de 
« perfection en Amerique (1). » 

Los Jesuitcs etaient decidement des hommes fort ha- 
biles. Apres avoir initie Pirlet sans qu’il s’en doutat. ils 
en firent un propagateur infatigable de lour rite de predi- 
lection. Et, comme si cela n’avait pas suffi, ils enrolerent 
parmi Icurs adeptes Israelite Morin . auquel ils con- 
fioront la mission de porter aux Etats-Unis la lumiere 
ma<;oimiquc. 

Pendant quo les Jesuitcs faisaient initior le Nouveau- 
Monde, les ofliciers dc l’armoe de Broglie et un ministre 
luthcrien. nomine Rose, so mettaient a leur disposition et 
fondaient dix-sept Logos dc l’autrc cote du Ellin. Ils 
aileron t jnsqu aenvahir. avec leur adresse accoutum*5e, la 
Grand o-Loge de Berlin. Ce qu’apprenaut, nousdit Rebold, 
Frederic II laissa echapper un gros juron . en signe de 
mecontentement. Les Grandes-Loges d’Allenwgne, de 
Hambourg et de Suede furent Jesuitisees a leur tour avec 
un rare bonhenr. II est vrai. fait observer r auteur en 
question, que cos fabrications jesnitiques tomberent dans 
le m opr is, a tellcs enseignes qn’en 1780 le rite de perfec- 
tion ne pouvait plus se soutenir a Paris qu'en se recru- 
tant parmi les gens de has etage . Heureusement pour les 
Jesuitcs. les Juifs quo Stephen Morin avait initier en Ame* 
riquo vinrent a la rescousse et sauverent, sans savoir ce 
qu’ils faisaient. laMaconneric clericalc d’une ruine a pen 
pres complete. 


(1) Kkhold, Precis historique des rites a hauls grades 



CH. XIII. — LA F.\ M.\ ET LES JESUITES. 221 

« Connaissant le cceur et 1’esprit de l’homme, dit 
« encore Rebold, les Jesuites avaient imagine une serie 

* de grades inferieurs propres a entretenir lacuriosite 

* des adeptes et a leur en assurer l’obeissance illimitee. 
« C’est surtout cette derniere condition qu’ils exigeaient 
« avant de donner de 1’avancement, promettant, du reste, 
« de nouvelles revelations a cliaque degre superiour. De 
« cette manic re ils parvinrent a detourner les Magons de 
« la doctrine simple, pure et humanitaire de la Magonnc- 
« rie anglaise, et a les faire, sans qu’ils s’en doutassent, 
« cooperer a l’editication du temple et de l’ceuvre jesui- 
« tique, en les faisant passer par dix degres pleins 
« d'exaltation et feeonds en egarements. Afln que la foi 
« aux Mystercs et le desir de les approfondir eussent de 
« solides racines dans l'esprit de tous, on ajouta au sys- 
« teme : La doctrine de I’ol/eissance a des supen'eurs 
« inconnus ; chefs qui se servaient de 1’Ordre pour I’exo- 
« cution de plans secrets qu’ils ne communiquaient 
« qu’aux inities du dernier degre et m6me en partie 
« seulement. 

« Les chefs et inventeurs de ce systeme se trouvaient 
« constamment meles incognito parmi les membres des 
« degres inferieurs, qui crurent voir en eux des F. F. 
t dont ils etaient les egaux (1). » 

Tout cela etait bien concu. Rebold aurait du ajouter 
que les Jesuites pousserent l’habilete jusqu’a se faire 
excommunier par les Papes, afin de mieux deronter les 
soupgons. 

Mais voici oil se revele surtout l’adresse incomparable 
de la compagnie de Jesus : 

« Comme les institutions monacales, ajoute lecrivain 
« que nous citons, et les tendances ecclesiastiques de 


(1) Uedold, Precis hhtoriy vc des rites d hauts grades. 



222 PKRIODE HISTORIQUE- _ 

* cette fausse Magonnerie ue pouvaient convenir k tous 
t les esprits, ils rcsolurent de creer une autre association 
« plus vaste, qui leur permit de s’6tablir aussi dans les 
« pays protestants. Ce projet leur reussit mieux que tous 
« les precedents. Ce fut le systeme des Templiers secu- 

♦ liers, appele de la Stricte-Observance. dont le principal 
« foyer fut toujours le college des Jesuites, dit de Cler- 
6 mont, k Paris. Ge systeme fut d’abord transports et 
« propage en Allemagne par le baron de Hand et autres 
« emissaires, instruments des Jesuites, quelques-uns 
t sans le savoir. Void quelle eta it la pensee fondamen- 
« tale de ce systeme : La ronfrerie frrmc-maconnir/ite 
« nest autre chose qu'unc continuation de V or die des 
« Templiers, propage par plusieurs de ses membres refu- 
« gies en Ecosse pour leur surete pei'$o?inelle. Les propa- 
« gatcurs de ce systeme entretenaient on outre chez les 
« adeptes la dangereuso esperancc de rentrer dans la 
« possession des richesscs des aneiens Templiers (1). » 

Nous venons do voir que les Jesuites avaient ete assez 
habiles pour trouver des propagateurs de leur premier 
systeme dans les rangs du Judaisme. C’etait, il faut 
ravouer. un joli tour de force. Mais les R. R. Peres ne 
s’arrOlerent point la. 11s firent plus et mieux, car aucune 
difficulty ne les arretc. Merlin l’enchantcur n’etait quTm 
vulgaire prestidigilateur a cute dc ces religieux. A pres 
avoir transforms le sanhedrin en instrument de regne, 
ils s’adresserent aux disciples de Luther ct dc Calvin et 
leur dirent : Soyezaupres des vOtres los dispensateurs de 
la lumiorc nmc<mni<jue dont les Templiers nous ont trans- 
mis le secret. Et les protestants s’inclincrent en signe 
d’adhesion. 

Les eelebres religieux diviserent la vieille Europe en 
neuf provinces, savoir : 


(1) IvEitoLu, Precis historiqve des rites d hafts grades* 



223 


CH. XIII. — LA F.\ M.\ ET LES JltSUITES. 

« 1° La Basse-All emagne, la Pologne et la Prusse; 
t 2° 1’ Auvergne ; 3° l’Occitanie (la France de Test); 4° l’lfca- 
« lie et la Grece ; 5° la Bourgogne et la Suisse ; G° la 
« Haute- Allemagne ; 7° l’Autriche et la Lombardie ; 8° la 
* Russie ; 9° la Suede (1). » 

Le due de Brunswick devint le Grand-Maitre des rites 
Jesuitiques et se fit le tres humble serviteur de la Com- 
pagnie de Jesus. 

Mes lecteurs trouveront peut-etre que tout cela est 
invraisemblable et auraitbesoin d’etre appuye de preuves 
serieuses. Quelques-uns meme laisseront echapper le 
mot anti-parlementaire de mystification. Je leur repou- 
drai que les profanes seuls peuvent avoir des doutes a ce 
sujet. Les adeptes de la Magonnerie symbolique se mon- 
trent moins difiiciles et admettent sans discussion le recit 
du F. - . Robold. L’opinion de ce dernier ne diflere pas, 
d’ailleurs, de celle de Itagon et d’un grand nombre 
d'ecrivains dont l’autorite n’est mise en doute que par les 
fideles du rite ecossais. 

Ce qu’il y a de plus singulior en tout ceci. e’est que les 
representants de la secte Jbsuitique demanderent en 1770 
et 1781 d’etre affilies au Grand-Orient, et que le Grand- 
Orient les affilia sans tropde difficulty Les enfantsde saint 
Ignace s’emparerent done aussi de la M.\ symbolique. 

ltebold et Bagon reprochent aux J4suites d’avoir consi- 
dere les Loges anglaises comrae le fruit d’une institution 
batardc issue des corporations ouvrieres. Ces deux ecri- 
vains oublient qu’ils en ont fait tout autant. Ragon, cn 
particulier, se mon'tre on ne peut plus categorique si 
1’endroit de cette question. 

A pres avoir reconnu, comme Rebold, que les membres 
honoraires admis dans la Confrerie des Free-Masom 
d’Angleterre, etant devenus plus nombreux que les ou- 


(1) Rebold, Precis histuvi'jn* ties rites '/ hunts grades. 



224 


PfiRIODE HISTOIUQUE. 


vricrs-coDstructeurs, la Matjonnerie changea de caractere 
et devint ce qu’elle est aujourd’hui, il ajoute que 1’Ordre 
franc-maQomiique n’a rien de commun avec la corporation 
dont il est ne. Ce raisonnement dquivaut & celui-ci : 
« Mon pere etait architecte, tandis que je suis ingenieur. 
« Nous sommes done otrangers l’un a l’autre. » 

La Mafonnerie a emprunte aux Vree-Masons . dans les 
Loges desquels elle a vu le jour, ses initi ations, un 
partie de scs epreuves, ses trois grades symboliques, ses 
mots de passe, sa hierarchie, scs bijoux, sa terminologie 
et jusqu’i sa pretention do posseder un secret. 

Les rites jesuitiques, puisque Jesuites il y a, avaient, 
coniine on !e voit, quelque peu raison de soutenir que la 
Maconnerie vulgairo n ’etait qu’unc imitation des corpo- 
rations du moyen age. 

En 1782, le due de Brunswick convoqua un congres 
maconnique a Wilhelmsbad, afin de savoir quelle etait 
l’origine vraie de la Franc-Mnconnerie et quel but elle se 
proposait. Au moment ou out lieu cette convocation, les 
divers rites de la secte comptaicnt plus do trois millions 
d’adeptes. Nous reviendrons un pen plus tard sur cette 
assemblee, dont les resultats politiques, religleux et 
soeiaux furent d’une grande importance, bien que la 
plupart des auteurs maconniques se soient abstenus de 
les signaler. 

Quoi qu’il en soit d’une querelle qui a toujours divise 
la Magonnerie, memo depuis que Ic rite symbolique est 
uni a l’Ecossismc, nous lerons observer que le role attri- 
bue aux Jesuites est une fable absolument ridicule, ima- 
ginee par les Illumines d’Allcmagne, dans un but d’in- 
teret personnel , ainsi qu’on pourra s’en convaincrc en 
lisant avec attention les chapitros suivanis. 



CHAPITRE XIV 


Les Illumines et leurs doctrines. 


Sommaire. — Naissance (le rilluminisme. — Swedenborg, ses voyages 
et sa doctrine* — Le bgii&lictia Pemetti fonde une Loge d'llluinings 
it Avignon. — Saint-Martin, disciple de Martinez Pasqualis, etablit 
dans les provinces m^ridionales de la France des Loges d’Illumin4g 
appeles Martinistes. — Uluminisme allemand. — Weissliaupt definit 
son systeme afin de mieux cacher Je fond de ses id<3es. — II fait la 
rencontre de Zwack qui Pengage & entrer dans une Loge ma§onnique. 

— Weisshaupt suit ce conseil. — L’abb3 Marotti r4v61e h Zwack les 
mysteres de laMaconnerie tScossaise. — Correspondance entreZwack et 
Weisshaupt k Voccasion de ce fait. — Moyens que prend ce dernier 
pour ne pas compromettre le secret de rilluminisme. — Differents grades 
de la secte. — Weisshaupt amalgame la Maconnerie avec rilluminisme 
dans un but de propagande. — La mission du Frdre Insinuant. — Pre- 
cautions qu’il devait prendre h lVgard des nouveaux adeptes. — Recom- 
mandations de Weissliaupt. — Obeissance & laquelle s’engageaient les 
Novices. — Examen qu’on leur faisait subir avantPinidation. — C6r4- 
nionie de reception. — Illumines majeurs. — Instructions qui lescon- 
cernent. — Chevalier Illumine Ecossais. — Raison d’etre de ce grade. 

— Initiation au grade de Pretre. — Discours de Pkierophante. — 
Grade de Prince-Illumind. — C6r6monie initiatoire. — Quel etait lo 
secret des Grands Mysteres. 

En 1771, lorsque le due de Chartres, Louis-Pliilippe- 
Joseph d’Orleans, fut elu Grand-Maltre de la Macon- 


Ouvrages consult6s : Ecrits originaux de la secte IUuminde , 
ddcouverts d Landshut , lors des recherches faites cliez le ci-devant 
conseillo' de la regence Zwack, les ii et i2 octobre t73G; in-8. — 
Notices sur les Ecrits Originaux , contenant diver ses pieces trouvees 
au chateau de Sandersdorf ; in-8. — Wei.sshaupt, Introduction d 
mon apologia. — Le systeme rectifid des Illuminds. — Sur Tart de 
gouvernerle monde . — Biedermann, Dernier s travaux de Spartacus et 
de Philon. — Le veritable Illumine , ou le rituel authentique des Illu- 
mines. — Luciiet, Essai sur la Secte des Illumines; in-8. — Vie et 
aventures de Joseph Balsamo, nommd comte de Cagliostro. — Tes- 
tament de mort et declaration fa its par Cagliostro , de la Secte des 
IllumindSy traduit de l’italien. — Barruel, Memoir es pour servir d 


*V. AI.\ 


15 




226 pjSriode histoiuque 

nerie en France, les hauts grades etaient connus et pra- 
tiques dans toutes les parties du monde. 

La Ma^onnerie symbolique parut tout d’abord inoffen- 
sive. Aussi les gouvernements la laisserent-ils se deve- 
lopper sans trop de difficulty. 

L’Ecossisme, au contraire, sejetadans la politique des 
le premier jour de son apparition. Partisans des Stuarts, 
ses fondateurs etaient monarcbistes. Mais les tendances 
de la secte se modifier ent peu 4 peu, et finirent par 
devenir tout 4 fait democratiques, lorsque les Illumines 
d’Outre-Ithin envahirent les Loges. 

L’lllumiuisme a pris une large place dans l’histoire des 
socles secretes. Nous allons done l’etudier sous ses 
divers aspects et montrer quelle fut sa part de responsa- 
bilite dans les evenements lamentables qui signalerent 
la fin du (lix-huitiyme siecle. 

Disons d’abord quelques mots de Swedenborg et de ses 
disciples. 

Ne 4 Stockholm en 1G88, ce novateur s’occupa, jusqu’4 
PAge do 50 ans, de lUtdruture, de politique, d’algcbre 
et de geometrie. 

II voyagea successivement en Allemagne, en Angle- 
terre et en Hollande, et ecrivit divers ouvrages qui lui 
valurent une grande reputation, les bonnes graces de 
Charles XII, roi de Suede, et une chaire a 1’universite 
d’Upsal. 

En 1730, il vint a Paris. Puis il visita Rome. Ses 
courses a travers l’Europe avaient eu jusqu’alors un but 
scientifique. Mais pendant son sejour en France et en 


Vhistoire du Jacobinisme. — Mouniek, De Vinfluence attribute (tux 
philnsophes , aux Francs- Masons ct aux Illumines sur la Revolution 
de France . — Reflexions sur la persecution dirigte contre les Illu- 
mines en Baviere. — Apologie des Illumines ; Francfort et Leipsik, in-8. 

Kota. — Je ne fais pas iigurer dans cette liste les ouvrages ma^on- 
niques qui ne troitent de l’llluniimsme qu’accidentellement. 




CH. XIV. — LES ILLUMINES ET LEURS DOCTRINES. 227 

Italie il so livra uniquement k des etudes de moeurs. 
Ajoutons que des moeurs k la politique il n’y a qu’uu 
pas, et que ce pas, il le franchit. 

' Les richesses d’Amsterdam, l’6tendue de son com- 
merce et l’activitd de sa population avaientd6j&6veille en 
lui des idees fort avancees quelques annees auparavant. 

* Quand j’ai considere tout cela, Scrit-il, il m’a semblS 

* que la cause premiere et principale de cette prosperity 
« c’est que la Bollande est une repnblique, forme de gou- 
« vernement qui plait a Dieu plus que celle d’un gouver- 
t aement absolu, comme on le voit aussi par l’histoire 

* romaine. Dans une rejmblique on n’accorde culte et 
i veneration k aucun homine. Le plus grand et le plus 
« petit s’y estiment egaux a des rois, a des superieurs, ce 

* qui se voit dans la tenue et la nature de chacun en 
« Hollande. C'est Dleu seul qu’on v adore. Et, Dieu seul 

* adore, nul homme ue l’etant a sa place, preud tout son 

* plaisir a ce pays (1). » 

En 1744 et 1745, Swedenborg fait une seconde fois le 
voyage de La Haye et de Londres. 

De cette epoque date une phase nouvelle dans la viedu 
savant Suedois. Au math&naticien, au min£ralogiste et 
au philosophe quelque pen politicien, succede le vision- 
naire. 

Un de ses amis, directeur de la banque de Suede, lui 
ayant demande dans quelles circonstances il avait eu ses 
premieres revelations, Swedenborg lui raconta ce qui 
suit : 

« J’etais k Londres et je dinais fort tard dans mon 
t auberge, oh je m’etais reserve une piece, afin de pouvoir 
« reflechir tout a raon aise. 


(1) Matter, Emmanuel de Swedenborg, sa vie et ses Merits. 



228 


PEUIODE HISTORIQUE. 


« J'avais grand’faim et je mangeais avec une certaine 
< avidite. Surla fin de rnon repas, unesorte de brouillard 
« se repandit sur mes yeux, et le plancher de ma chambre 
« se couvrit de reptiles hideux. 

« J’en fus d’autant plus efiraye que 1’obscurite deve- 
« nait plus profonde. Mais bientot la lumiere rcparut et 
« j’aper^us un homme assis dans un des angles de la 
i salle. II etait entour6 de lumiere. Je me trouvais seul. 
« Vous pouvez done vous figurer quelle fut ma frayeur, 
« lorsque j’entendis ce personnage mysterieux me dire 
« d’une voix menacante : Ne mange pas tantl Mavue 
« s’obscurcit une seconde fois. Lorsqu’elle me revint, 
« l’liomme avait disparu. Je me levai aussitot et me 
« retirai a mon domicile, encore tout emu de ce qui s’etait 
« passe. 

* Arrive dans ma chambre, je mo pris a reflechir. Je 
t compris, sans trop de peine, que ce qui venait de m’ar- 
« river n’ etait ni 1’effct du hasard, ni lo resultat d’une 
« cause natnrcllc. 

« La unit suivante , l’homme rayonnant de lumiere 
« m’apparut une seconde fois et me dit : Je suis Diet/, le 
« Seigneur, le Crealeur et le liedempteur ; je t’ai choisi 
« pour expliquer aux hommes le sens interieur et spiri- 
« tu el des Sainles Ecritures; je te diclerai ce que tu decras 
<t ecrire. 

<c Cette fois, je ne fus pas efiraye du tout, et la lumiere 
« dont l’homme etait entoure, quoique tres vive et tres 
« eclatante, ne fit aucune impression douloureuse sur 
<t mes yeux. II etait vetu de pourpre et la vision dura 
* environ un quart d’heure (1). » 

Les propos ct les Merits de Swedenborg furent des 
lors ceux d’un hallucine. II pretendit qu’il avait recu du 
ciel la mission de creer un nouvel ordre de choses. 

^ 1 ) liccveil cU documents conccrnant la vie ct le cayactcre de 

SwedCiihvi'fj. 



CH. XIV. — LES ILLUMINES ET LEURS DOCTRINES. 229 

Desireux d’atteindre ce but,ildeploya une grande activity, 
prechant sa doctrine et semant l'or a pleines mains. Le 
nombre de ses adherents ne tarda pas a dtre considerable, 
en Suede, en Allemagne, en Angleterre, en Pologne, aux 
Indes-Orientales, aux Etats-Unis, et jusqu’en Afrique, 
ou se trouvait, a l’en croire, la Nouvelle Jerusalem. 

La secte penetra en France, grace au zele de deux de 
ses disciples qui ont, eux aussi, joue un role de quelque 
importance dans les annales de l’llluminisme ; je veux 
parler du benedictin Pernetti, ou Pernety, et de Saint- 
Martin, le philosophe inconnu. 

Pernetti naquit a Roanne en 1716. Entrd dans l’Ordre 
des Benedictins, il quitta son couvent et se rendit a 
Berlin, on il fut nomine conservateur de la bibliotheque 
royale. Revenu en France, il obtint un arret du Parlement 
qui le dispensa de reintegrer sa communautA Puis il se 
retira a Avignon oh il s’occupa d’alchimie. On l’accuse 
d’avoir cherche, mais inutilement, la pierre philosophale. 
S’il ne trouva pas le moyen de transmuter les mStaux, 
il reussit a s’enticher de Swedenborg et de son spiri- 
tualisms ndbuleux. Il poussa meme le zele jusqu’a fonder 
une Loge d’lllumines dans la ville des Papes. 

Cette Loge etait connne, en 1789, par l’exaltation de 
ses adeptes, qui prirent le nom de Martinistes, celui de 
Swedenborgistes etant d’une prononciation trop difficile 
pour les Fran^ais du midi. 

Ajoutons que les disciples de Pernetti figurerent dans 
une large proportion parmi les massacreurs de la 
Glaciere. 

En se reposant sur eux, l’esprit de Swedenborg leur 
avait probablement communique, avec le mysticisme de 
ses speculations religieuses, l’admiration qu’il professait 
pour les Etats republicans. 

Saint-Martin deploya beaucoup plus d’activite que le 
benedictin Pernetti. Ne a Amboise, en 1745, il manifesta 
de bonne heure son goht pour les etudes philoso- 



SJO 


PfiRIODE HISTORJQtJE. 


phiques. Comme ses parents le destinaient & la magis- 
trature, il dut faire son droit, mais, le moment venu, il 
quitta la robe pour l’epee. Il pensait que la carriore 
militaire lui laisserait plus de loisirs. Iucorpore au regi- 
ment de Foix, il s’apcrcut bientot quo les exigences du 
service interrompaient a chaque instant le cours » e ses 
meditations. Il resolut, des lors. de rentrer dans la vie 
privee. 

Ayant connu, a cette epoque, la secte des Martinisies, 
dont Martinez Pasqualis 6ta.it le chef, il s’y fit initier, et 
en devint un ardent propagateur. 

La France comptait plusieurs Loges de cet Ordre, dont 
les doctrines somblaient se confondre avec celies de la 
Cabale. Les principaux Ateliers etaient ceux de Tou- 
louse, de Marseille et de Bordeaux. Il est bon d’obscrver 
que la plupart des adeptes faisaient en memo temps 
partie de la Maconnerie ecossaiso, et qu’ils so distin- 
guerent sous la Revolution par V exultation de leur Jaco- 
binisms. 

Une autre classe dTUumines, beaucoup plus dangereux 
que les precedents, apparaissaient en Allcmagne vers 
177(5. Weisshaupt en etail le fondateur. Ancien eleve des 
Jesuites, il obtint en 1772 unc cliaire de droit canon a 
1'Universite d’lngolstadt. Depuis quelques annees deja, 
il s’oeeupait d’un projet dissociation uuiverselle, et se 
demaudaifc comment il parvieudrait a le realiser. Sa nou- 
velle position lui en facilita le moyen.Doued’un caractere 
insinuant et d’une eloquence entralnante, il ne tarda pas 
il grouper autom* dc lui l’elite de ses eleves. 

L’organisation du uouvel Ordre ctait calquee, dans ses 
parties essenticlles, sur les constitutions de saint Ignace. 
Weisshaupt avait pu, au contact de ses maitres, se 
rendre un compte exact de la sagesse de leurs regies. 

Il a defini en quelques lignes le but qu’il se proposait : 

« Reunir , en vue d’un interdt eleve et par un lien 



CII. XIV. — LES ILLUMINES ET LEERS DOCTRINES- 331 

< durable, ecrit-il, des hommes instruits de toutes les 
* parties du globe, de toutes les classes et de toutes les 
« religions, malgre la diversity de leurs opinions et de 
« leurs passions ; leur faire aimer cet intdret et ce lien 
« au point que, reunis ou separes, ils agissent tous comme 
« un seul individu ; qu’en depit de leurs dillerentes posi- 
« tions sociales, ils so txaitent rdciproquement comme 
« egaux, et qu’ils fassent spontanement et par conviction 
« ce qu’on n’a pu faire effectuer par aucune contrainte 
« publique, depuis que le monde et les hommes existent; 
« voila ce qu’il s'agit de realiser. » 

Je n’ai pas besoin de dire que la pensee de Weisshaupt 
est inexactement exprimee dans cette citation. 

II dissimulait a ses disciples eux-memes la nature de 
ses projets. Nous verrons bientot a quelles precautions il 
avait recours non seulement pour echapper a une noto- 
riete compromettante, mais encore pour donner & son 
Ordre un caractere exterieur absolument inoffensif. 

Weisshaupt n’etait pas franc-magon lorsqu’il jeta les 
bases de l’llluminisme. II comprit neamnoins que cette 
societe s’occupait de politique et de religion. Si les 
adeptes de la Magonnerie n’avaient eu d’autres visees 
que la bienfaisance, ceux qui la dirigeaient no se se- 
raient pas entoures de mystere. II resolut done de se 
faire initier, afin de voir ce qu’il en etait. La Loge Saint- 
Theodore de Munich l’admit parmi ses membres. II ne 
tarda pas a se lier d’amitie avec un Magon nomme 
Zwack, initie depuis quelque temps aux hauts grades de 
l’Ecossisme. 

Zwack revela a Weisshaupt les vraies tendances de la 
Franc-Magonnerie, et Weisshaupt fit connaitre d Zwack 
1’existence de la Societe dont il etait le fondateur. L’un et 
l’autre avaient ce qu’il fallait pour s’entendre. A la suite 
des confidences qu’ils se firent, Weisshaupt resolut de se 
servir de la Magonnerie pour assurer le succes de 1’IIlu— 



232 


PERIODE IIISTORIQUE. 


minisme. II donna done a tous ses adeptes l’ordre formel 
de solliciter l’initiation maconnique et de recruter dans 
les Loges des adherents energiques , intelligents et 
devoues. 

Afin d’obtenir plus facilement cet utile resultat. il 
introduisit dans son Ordre les trois grades syraholiques 
de la Ma^onnerie anglaise. 

An debut de sa carriere maconnique, les membres de 
la Loge Saint-Theodore lui repetaient, comine a tous ceux 
qui n’avaient re<;.u quo les trois premiers grades, quo les 
discussions politiques et religieuses etaient exclues des 
Ateliers. Weisshaupt. qui tenait le memo langage a ses 
Novices et A ses Minervains, comprit le cas qu’il fallait 
faire de ces protestations. 

Deja en 1777, il ecrivait en ces termes a l’un de ses 
amis : 

« Qae je vous disc une nouvelle. A vant le carnaval pro- 
« chain je pars pour Munich et me fais recevoir Franc- 
» Macon. Que cela no vous effraye pas; notro affaire n’on 
« va pas moins son train; mais par cette demarche, nous 
« decouvrons un lien ou un secret nouveau, et nous en 
t devenons plus forts que les autres (1). » 

Zwack avait eu dc longs entretiens, a Augsbourg, avec 
un certain abbe Marotti, qui appartenait aux Loges 
6cossaises. C’est a ce singulicr personnage qu’il devait 
en i>artie la connaissance des Mysteros maconniqucs. 

Weisshaupt, en ayant etc informe, adressait a son 
confident, le 2 decembre 1778, les lignos que void : 

« Jo doute quo vous sachiez reellement le veritable but 
« do la Franc-Maconnerie; mais j’ai moi-meme acquis 
« sur cet objet de precieux renscignements dont je veux 


(1) Ecrit sort gin. y t. f, l**tt. h Ajax. 



CH. XXV. — LES ILLUMINES ET LEURS DOCTRINES. 233 

« faire usage dans mon plan et que je reserve pour nos 
« grades plus avances (1). » 

Zwack se h&ta de le detromper, en Iui donnant des 
details precis sur les revelations de l’abbe Marotti. Weiss- 
haupt ne douta plus et repondit a Ztvach : 

« L’inappreciable decouverto quo vous avez faite a 
« Nicomedie (Augsbourg), dans votrc entretien avec 
« l’abbe Marotti, me rejouit on ne peut plus. Prolitez de 
« cette bonne fortune et tirez-en tout le parti que vous 
« pourrez (2). » 

Pour que ces deux complices eprouvassentune pareille 
joie, il fallait que les secrets qui leur avaient ete confies 
fussent d’une grande importance, au point de vue poli- 
tique et au point de vue religieux, la politique et la reli- 
gion etant le double terrain sur lequel le fondateur de 
rilluminisme se proposait d’operer. 

Avant d’entrer dans de nouveaux details sur la secte 
des Illumines, je crois utile d’indiquer en peu de mots les 
mesures de prudence que Weisshaupt avait prises pour 
echapper aux investigations de la police. 

Chacun des principaux adherents portait un nom 
emprunte a l’antiquite paienne, le seul qui figurat 
dans les con'espondances. Les chefs de la secte demeu- 
raient inconnus ft la foule des inities. Ces derniers ne 
devaient conserver ni titre, ni piece quelconque ayant 
trait aux interets de l’Ordre. Les Illumines etaient obli- 
ges de se servir, pour ecrire, de signes cabalistiques et 
d’alphabets de convention. Seuls les adeptes admis 
aux grands Mysteres etformant l’Areopagede Weisshaupt 


(1) Ecrits origin . Lett. 31. 

(2) Ecrits origin . 



234 


PKiilODE 1IISXOEIQUE, 


savaientavec certitude ce qui se tramait contre la religion 
et les gouvernements (1). 

(1) Voici la liste des principaux inities : 

J'ai mis entre parentheses et en italique les noms d’emprunt qu’ils 
adopt6r»nt : 

Weissuaupt Adam (Spartacns), fouJateur de la secte. 

Zwacii Xavier (Baton), conseiller Auliqueefc de Regence. 

Baron Knigge [Phi Ion), au serviced© BrSme. 

Bope {Amelias), conseiller intime ft Weymar. 

Wics (Agrippo), professeur h Ingolstad, immismate distingud et £cri- 
vain bihliographe. 

Mafseniiausen {Ajax), conseiller h Munich. 

Hoiieneicuer (Alcibiade), comeiller ft Freysingue. 

Comte cle Pappenheim {Alexandre) , c^neral et gouverneur d’ln- 
golstad. 

Comte SEiNSuerM (Alfred), vice-president ft Munich. 

Comte de Cobenzel (Arricn), tresorier h Eiclistadt. 

Sauer (Attila), chancelier ti Ratisboime. 

Comte Savioli (Brutus), conseiller A Munich. 

Faader (Celse), m6decin de PEI ec trice douairifire. 

Simon Zwach (Claude). 

Baiereammer (Confucius), juge h Diessen. 

Troponero (Coriolan), conseiller ft Munich. 

Slarquis de Costanza (Diomide\ conseiller ft Munich. 

Mieq (Epictite), conseiller ft Munich. 

Falck ( Ephninides ), id., bourgmestre ft Hanovre, naturaliste et 
physicien. 

Riedl (Eaciide), conseiller ft Munich. 

Baron de Bassus [Hannibal). 

Solcher (Ilermts), cur6 h Haching. 

RuDORFER(£iri?<s) f secretaire des Etats.h Munich, 

Baron Schr.eckenstein (Mahomet). 

ICappe (Marc-Aurcle), premier predicateur de la cour, et conseiller 
du consistoire protestant de Hanovre. 

HePvTel (Marius), chanoine. Fut exil6 de Munich. 

Werner (Mtndaiis), conseiller ft Munich. 

Baron Dittfurth (Minos), conseiller h la chambre imp^riale de 
W etzlar. 

Dufresne (Mmnius), commissaire ft Munich. 

Baron Monpellay ( Musde ). Fut exil£ de Munich. 

Sonnenpees (Numa), conseiller ft Vienne. 

Comte Ladron {Numa Pompilius), conseiller ft Munich. 

Baron Pecker (Pericles), juge ft Amberg, 

Haslein ( Philon de Biblos), <$v&que in partibus. Vice-president du 
conseil spirituel de Munich. 

Drexl (Pythagore), biblioth^caire h Muuich. 

Froniiower (Raymond Lulle), conseiller h Munich. 

Ruling (Simonides), conseiller h Hanovre. 

Micht (Solon), pretre, demeurant ft Freysingue. 

Munter (Spmosa), procureur h Hanovre, 

Baron Men genhofen (Sylla), capitaine au service de Bavidre. 

Lang (Tc.merlan), conseiller ft Eichstadt. 



Oil. XIV. — • LES ILLUMINES ET LEtTRS t>OCTRINES. 235 

La liste que je reproduis sous forme de note n’est 
qu’un abrege de celles qui furent publiees par les jour- 
naux allemands,lorsque les archives delasecte tombdrent 
entre les mains de la police bavaroise. 

Disons maintenant un mot de la hierarchie que 
Weisshaupt avait adoptee. 

Les Illumines se divisaieut eu deux classes. La pre- 
miere, celle des preparations, renfermait quatre grades : 
le Novice, le Miuerval, l’lllumine mineur et l’lllumine 
ma.jeur, auxquels on rattacha, dans un but de propa- 
ganda, les grades de la Magonnerie symbolique. 

La deuxicme classe se subdivisait en pelits et grands 
Mysteres. Les petits Mysteres comprenaientles grades de 


Kapfinjsr (Thales), secretaire du comte Tallenbacii. 

Merz (libSre). Fut exil<* de Baviore et doviat secretaire d’ambassade 
it Copenhague. 

Baron Rornptein ( Vespasien ), a Munich. 

Prince Ferdinand ae Brunswick (Aaron). 

Doeteur ICoppe ( Accarius ), surintendant ii Gotha, et plus tard k 
Hanovre. 

ScHMERBER(^^a«AocZd5), negotiant k Francfort. 

KRiEBER (Agis), gouverneur des enfants du comte de Stolberg. 
Bleubetrbu (Alberoni), couseiller de la chambre it Neuwied. 

Barres (Archelails), ancien major en France. 

Com pe (Aristodeme), baiilif a Wieubourg (Hanovre). 

Baron de Bosche (Bayard), hanovrien d'origine, officierau service da 
la Hollande. 

PiruasoN ( Bdisaire ), k Worms, 

Comte de Stolberg (CampaneUa). 

Baron de Dalberg ( Crescens ), coadjuteur de Mayence. 

Kolborn (Chrysippe), secretaire du precedent. 

Schweickard (Cyville), k Worms. 

Moldenuauer (G-otescalc), professeur de tb^ologie protestante h Kiel. 
Baron de Greifenclau (Hcgdsias), ii Mayence. 

Leuchsenring (Leveller), instituteur des princes de Hesse-Darmstadt. 
R^lugie k Paris. 

Nicolai (Lucieti), libraireet ecrivain. 

Schmelzer (Man&thon), conseiller eccl6siastique k Mayence. 

Fkiier [Marc-Aurele), professeur k Gcettingue. 

Comte de Kollo wrath (Numtnius), k Vienne. 

Yogler (Pierre Cotton ), medecin h Neuwied. 

Brunner ( Pic de la Mirandole ), pr£tre h Tieffenbach. 

Frischbr (ThAognis), ministre iuth^rien. 

Ernest-Louis, due de Saxe-Gotha ( Timoleon ). 

Auguste de Saxe-Gotha (Walter Furst ). 

Charles* Auguste de Saxe -Weimar (Eschyle). 



236 PERIOOE HISTORIQUE. 

Pretre et de Regent, et les grands Myst^res, ceux de Mage 
et d’Homme-roi. 

Le conseil du Grand-Maitre, connu sous le nora d’Areo- 
page, etait choisi parmi les inities du dernier grade. 

Dans le prindpc, les princes ne dovaient pas etre pro- 
mus aux grands Mysleros. Mais Weisshanpt ne tarda 
pas a comprendre q no cette exclusion ferait naitre dans 
l’esprit de ceux qui cn ctaient l’objot des soupQons regret- 
tables. 11 cliercha done le moyen <le leur conferer les 
grades superieurs, sans les initier pour cela aux ten- 
dances poliiiques do l’Ordre. 

II est bon de remarqner ici quo le grade de Cheva- 
lier ecossais avait etc adapte & rilluminismc dans un 
but intcresse. Weisshanpt se proposait, on le sait, de 
rocrutcr des adherents parmi les membres de la Macon- 
uerie symbolique. Mais il n’ignorait pas que l’Ecossisme 
lui fournirait une classe d’adeptes plus particulierement 
disposes a ontrer dans sos vues. 

Tout Illumine, quel quo fill son grade, dovait oxercor 
au moins unefois la fonction de frere Insinuant. 

On doimait ce nom a celui qui devait recruter des 
adeptes. Certains initios dtaient specialement charges 
de cet emploi. Ils ne so bornaient plus a faire des prose- 
lytes dans le cerclo do lours connaissances. Leurs supe- 
rieurs les envoyaient porter la bonne nouvcllc dans les 
divers Etats de l’Europe oil ils avaiont quelque chance 
do rcussite. Lorsque le frero Insinuant etait habile, 
Weissliaupt lui laissait une enliere liberty. Si, au con- 
traire, son intelligence ne paraissait pas a la hauteur 
de son zele, il lui donnait des instructions precises, avec 
rocommandation do ne jamais s’en ccarter. 

Un Illumine qui n’aurait rien fait pour augmonter le 
nombre des adeptes ne serait pas arrive aux grades 
superieurs. Il n’y avait d’exception ii cette regie que pour 
les initios qui appartenaient aux classes les plus elevees 
de la societe. 



CH. XXV. — LES ILLUMINES ET LEURS DOCTRINES. 237 

Le Frere lnsinaant devenait le superieur imme- 
diat des Novices qu’il avait conquis k l’Ordre. « C’est 
« ainsi, lisons-nous dans les Statuts de la Societe, que 
« tout Illumine pent se creer un petit empire, et, dans sa 
c petitesse, acquerir de la grandeur, de la puissance. » 

Distinguer les sujets sur lesquels il doit fixer son 
ehoix ; prendre les moyens les plus eflicaces pour gagner 
a l’Ordre celui qu’il en a jugd digne ; former le Novice et 
l’enchainer a la secte avant meme qu’il ne soit admis : 
telle est, en quelques mots, la regie de conduite dont le 
Frere Insmucmt ne doit pas devier. 

« Pour apprendre a connaitre les sujets qu’il peut 
« enroler, (lit Barruel. tout Illumine doit commencer par 
« se munir de tablettes en forme de journal, Dktrium. 

« Espion assidu de tout ce qui l’entourc , il observera 
« continuellement les personues avec lesquelles il se 
« trouve ; amis, parents, eunemis, indifferents, tous sans 
« exception seront 1’objet de ses recherches ; il t&chera 
« de decouvrir leur cote fort, leur cote faible, leurs pas- 
« sions, leurs prejuges, leurs liaisons, leurs actions sur- 
« tout, leurs interets, leur fortune, en un mot tout ce qui 
« peut donner sur cux les connaissances les plus cletail- 
« lees ; chaque jour il marquera sur ses tablettes ce qu’il 
* a observe en ce genre. 

« Get espionnage, devoir constant et assidu de chaque 
« Illumine, aura deux avantages ; l'un general pour 
« l’Ordre et ses superieurs, et l’autre pour l’adepte. 
« Chaque mois, il fera deux fois le releve de ses observa- 
« tions;il en transmettra l’ensemble a ses superieurs; 

« et l’Ordre sera instruit par la quels sont, dans chaque 
c ville ou chaque bourg, les hommes de qui il doit 
« csporer la protection ou redouter l’opposition. Il saura 
« tous les moyens a prendre pour gagner les uns ou 
g ^carter les autres. Quant a l’adepte Insinuant, il en 



238 


PEIUODE HlSTORiQUE. 


« connaitra mieux les sujets dont il pent proposer la 
« reception, et ceux qu’il croit devoir exclure. Dans les 

* notes qu’il envoie cliaque mois, il ne manquera pas 

* d’exposer les raisons ou de l’un on de l’autre (1). k 

Tout on s’attaeliant a etudier cenx qu’il veut enrol er, 
le'F.a Jnsinuanl aura soin de ne pas se livrcr lui-meme. 
La dissimulation lui est recommamlee par lo foudateur 
de l’Ordrc, commo une vertu indispensable aux adeptes 
de niliuninismo. 

Les paiens, les juifs ct les josuites sont formellcment 
exclus de la secte. Los indiserets, les grands parleurs et 
les entetes doivont ttre considercs commo des gens dan- 
gereux. Le F.\ Insinuant ne s'occupcra pas non plus de 
ceux dont la comluito est noioirement mauvaise ou l’edu- 
cation trop negligee. * Laissez-moi la les brutes, les gros- 
< siers et les imbeciles lisons-nous dans les Ecrits 
orifjinaux, au chapitre des Exclusions. 

Wcisshaupt a joule neamnoins qu’il brut faire une 
exception a cette regie. — La soltiso est (pielquefois dou- 
blce d’or et d’avgent. File meritc alors do sdrieux dgards, 
car elle peut aider a remplir la caisse do ia Societe. 

< Mettez-vous done a l’ceuvre, continue le legislateur 

* de lTIluroinisme, il Jaut (pic cos sortes d'imbeciles 
« mordent a l’hamecon. Nous evitorons do leur reveler 
« nos secrets, tout eu leur pcisuadant que le grade dont 
« ils sont iuvestis est lc dernier de l’Ordre (2). « 

Malgre toutos ces exclusions, lo champ dans iequel le 
F.\ Insinuant pent exereer sou zoic est encore assez 
vaste. 

Les jetines gens do dix-iiuit a trentc a ns etaient tout 


(1) Barhuki., Mdmoires pour servir d V his to ire du Jacobinisms. — 
Ecrits oriyincU'.r, r.'formt des Italic, s. 

(2) Letters de iVeisshaxpt d Ajax et ci Colon. 



CH. XIV. — LES ILLUMINES ET LEURS DOCTRINES. 239 

specialement signales h son attention. II ne fallait pas 
non plus qu’il negligent les hommes d'un age mtir 
alors surtout qu’ils pouvaient rendre des services a 
rilluminisme. 

Weisshaupt recommandait aux F.\ F.\ Insinuants les 
peintres, les graveurs, les orfevres et jusqu’aux serru- 
riers. Les libraires, les maitres d’ecoles et les maitres fie 
poste etaient pareillement signales a leur zele. 

II ne dedaignait pas non plus les negotiants, quel que 
fut d’ailleurs le genre de commerce auquelils se livraient. 
Les chanoines enfin paraissaient lui sourire, ce qui prou- 
verait. dans une certaine mesure, que cette fraction du 
clerge allemand n’etait pas cuirassee contre les erreurs 
du jour. • 

* Cherchez-moi, dit Weisshaupt a ses enroleurs, des 
« jeunes gens adroits et delies. II nous faut des adeptes 
« insinuants, intrigants, feconds en ressources, hardis, 
« entreprenants. II nous les faut energiques, souples, 
« obeissants, dociles, sociables. Cherchez-moi encore de 
« ces hommes puissants, nobles, riches, savants. N’epar- 
i gnez rien pour m’avoir ces gens-la. Si les cieux ne vont 
* pas, faites marcher l’enfer (1). » 

Weisshaupt entre dans les details les plus minutieux 
au sujet des qualitds que le F.\ Insinuant doit surtout 
recherche?, quand il s’agit du choix d’un adepte. 

«t Toutes choses egales, fait-il observer, attachez-vous 
« aux formes exterieures, aux hommes bien faits, beaux 
« gar$ons. Ces gens-la ont d’ordinaire les mceurs douces, 
» le cceur sensible. Quand on sail les former, ils sont 
« plus propres aux uegociations. Un premier abord pre- 
« vieut en leur faveur. Ils n’ont pas, sans doute, la pro- 


(1) Merits originaiix , — Lettre III & Ajax. 



240 


PERIODE HISTORIQUE. 


« fondeur des physionomies sombres ; ils ne sont pas de 
« ceux qu’on peut charger d’une emeute ou du soin do 
« soulever le peuple ; mais c’est pour cela aussi qu’il faut 
« savoir choisir son monde. J’aime surtout ces hommes 
« aux yeux pleins de leur ame, au front libre et ouvert, 
« au regard eleve. Les youx, les yeux surtout, examinez- 
« les bieu ; ils sout le miroir de l'ame et du cceur. Ne 
« negligez pas meme, dans vos observations, le maintien, 
« la demarche, la voix (1). » 

Les medecins et les avocats peuvent nous etro tres 
utiles, a cause de leur facilite a manier la parole. 11 faut 
enfin savoir tirer parti do ceux qui ont a se plaindre des 
injustices de la society a leur egard, car ils seront dispo- 
ses a regarder rilluminisnie commc leur asile naturel. 

Aprils que leur choix ctait fixe, les F.\ F.\ enrOlcurs 
groupaient les divers renseignements qu’ils avaient pu 
recueillir et les adressaient aux supericurs dc l’Ordre. 
Ccux-ci faisaient une ciiquetc, (le leur cote, et se pronon- 
r aicn t cn dernier ressort sur 1’admission ou le rejet des 
candidats proposes. 

C’est ici que la prudence de Weisshaupt se faisait 
remarquer d’uue facon toute particuliore. 

Le Code ne permettait pas h tons les freres d ’insinuer 
les sujets qu’ils avaient proposes a l’Areopage et dont 
celui-ci avait admis la candidature. 

< On ne laissera, dit Barruel, ni lo jeune adepte me- 
« surer ses forces avec celui qui aurait l’avantage des 
« aunees ou de rcxperience, ni le simple artisan prendre 
« sur lui d’amencr un magistral. II faut que le supo- 
« rieur choisisse ct designe l’enrolcnr lc plus conveuable 
« aux circonstances, aux merites. a rage, a la dignite, 
« au talent du nouveau candidat (2j. » 

(1) Ecrits origin. — Lcttrc XI d Marius at d Caton m 

(2) Ecrits orUjinaux cites par Uaiuiull. 



CH. XIV. — LES ILLUMINES ET LEURS DOCTRINES. 241 

Ce dernier mot ne doit pas etre pris dans le sens qu’on 
lui attribue d’ordinaire. On pouvait btre candidat sans 
avoir temoigne le desir d’entrer dans i’Muminisme. Le 
Gode donnait cette qualification k tous ceux que Weiss- 
haupt jugeait A. propos de faire insinuer. 

Lorsque le candidat etait un personnage instruit et 
qu’il avait depasse trente ans, l’enroleur devait se pre- 
senter a lui comme un liomme verse dans la connaissance 
des Mysteres de l'antiquite. On lui indiquait le moyen 
de le faire avec succes. 

^ Qu’il mette d’abord en avant , dit Weisshaupt, le 
» plaisir de savoir des choses qu’il n’est pas donne a tous 
« de connaitre, de marcher entoure de Iumieres, hi oil le 
« vulgaire est dans les tenebres ; qu’il est des doctrines 
« uniqucment transmises par des traditions secretes , 
« parce qu’elles sont au-dessus des esprits communs. 
« II citera en preuves les Gymnosophistes pour les Indes, 
« les Fret res d’Isis pour l’Egypte , ceux d’Eleusis et 
« l’Ecole de Pythagore pour la Grece (I). » 

Weisshaupt recommandait aux Freres Insinuants de 
puiser dans les auteurs anciens, tels que Ciceron, Sene- 
que, et autres, un certain nombre de textes choisis avec 
soin, afin de prouver a leurs interlocuteurs qu’il existe 
une doctrine secrete, dont le but est de rendre la vie 
plus agreable et la mort moins penible. Ils devaient 
ensuite faire remarquer, mais sans trop d’insistance, que 
grace aux querelles theologiques des religions revelees, 
l’homme ne sait rien sur la nature de l’ame et son 
immortality. 

Lorsque le Frere lnsinuant s’apercevra, ajoutait Weiss- 
haupt, que ce sujct iuteresse le candidat, il lui domandera 
s’il ne serait pas bien aise d’etre eclaire. Puis il laissera 


(1) Ecrits original'#, 
F.\ M.‘. 


id 



242 


PERIODE HISTORIQUE. 


entendre qu’il a ete initi6 a une doctrine secrete qui Ie 
satisfait complement. 

Une conversation de ce genre, adroitement conduite, 
ne pouvait manquer de piquer la curiosite du candidat. 
Le Frere lnsinuant cherchait alors a connaitre ses opi- 
nions politiques et religieuses , pour s’assurer qu’il 
ne refuserait pas, le moment venu, de marcher dans 
la voie qui lui serait tracee. Si le resultat de cette 
enquete n’etait pas satisfaisant, les choses en restaient 
la. Si, au contraire, le nouvel adepte professait des idecs 
quelque peu conformcs aux tendances de l’llluminisme, 
le Frere lnsinuant le conduisait jusqu’a la porte des 
Mysteres. 

Quand il s’agissait d’onroler des jeunes gens, les ins- 
tructions de Weisshaupt 6taient remarquables d’habi- 
lete. 


« Que votrc premier soin, dit-il a ses enroleurs, soit de 
« gagnor l’amour. la confiance, l’estimo des sujets que 
« vous etos charges d’acquerir a l’Ordre. Comportez-vous 
« en tout do maniere a faire soupgonner qu’il est dans 
« vous quelque chose de plus que vous n’en laissez voir; 
« que vous tenez a quelque societe secrete et puissante; 
« excitez dans votre candidat, non pas tout a coup, mais 
« peu a peu, le desir d’etre admis dans une society de ce 
« genre. Vous recourrez, pour inspirer ce desir, a cer- 
€ tains raisonnements et a certains livres appropries au 
* sujet. n 

Ici Weisshaupt indiquait les ouvrages qui lui parais- 
saient les plus propres a aider le Frere lnsinuant dans sa 
mission. Puis il ajoutait : 

« On montre, par exemple, afln de prouver 1’utilite des 
« societes secretes, un enfant auberceau: on parle deses 
« cris, de ses pleurs, de sa faiblesse; on fait observer 



CH. XIV. — LES ILLUMINES ET LEURS DOCTRINES. 343 

« combien cet enfant, qui, reduit & iui-mSme, est dans 
« une impuissance absolue, peut acquerir de force avec 
» le secours des autres. — On a soin de dire que toute 
* la grandeur des princes derive de l’accord de leurs 
t sujets. On exalte les avantages de la socidtesur l’isole- 
« ment; on en vient a l’art de connaitre et de diriger les 
c homines (1). » 

Apres avoir fait l’eloge de la societe en general, le Frere 
Insmuant s’attachait a discrediter les societes civiles. Ces 
dernieres, au lieu de proteger l’individu, le delaissent 
ou le persecuted. Le pouvoir n’est plus une force que 
l’homme doit benir, mais un ennemi acharne qu’il est 
tenu de combattre. 

Si les citoyens d’un inline pays s’unissaient entre eux 
et se pretaient un mutuel appui, tous les abus dispa- 
raitraient comine par enchantement. 

C’est en recourant a ce inoyen, dont on semble ne plus 
comprendre la puissance, que les castes sacerdotales de 
l’antiquite pai'enne etaient devenues preponderantes. 
C’est par la aussi que les Jesuites ont exerce sur le 
monde une si redoutable influence. 

Le Frere Insinuant laissait alors entendre a son eleve 
qu’une organisation de ce genre existaitdejaquclquepart, 
et qu’il lui serait possible d’en faire partie. 

Le candidat resistait difflcilement aux pi^ges qui lui 
etaient tendus. 

II y avait d’ailleurs quelque danger & tromper l'attente 
du Frere Insmuant. 

* Malheureux, et doublement malheureux, le jeunc 
« homme que les Illumines ont en vain essaye d’entrainer 
« dans leur secte ! S’il echappe a leurs pieges, qu'il ne se 
« flatte pas au moins d’echapper a leur haiue, et qu’il se 


(1) Ecrits original'#. 



244 


PJiRIODE HISTORIQUE. 


€ cache bien ; ce n’est pas une vengeance commune que 
« celle des societes secretes. C’est le feu souterrain de la 
« rage. Elle est irreconcilable, rarement cesse-t-elle de 
* poursuivre ses victimes, jusqu’a ce qu’elle ait eu le 
« plaisir de les voir immolees (1). » 

A ceux qui trouveraient exagerees ces paroles d'Hoff- 
mann, jc ferai observer que le Code de la secte est formel 
sur ce point. 

On y lit que lorsqu’un candidat qui pourrait etre utile 
a rOrdrc refuse d’y cntrer, il faut chercher a le perdre 
dans 1’opinion publique. 

Qtiand le Frere lnsinuant avait reussi dans ses de- 
marches, il parlait a pep. pres ainsi i son disciple : 

« Le silence et le secret sont l’ame de l’Ordre. Vous 
« observerez l'un et l’autre, aupres de ceux memes que 
« vous pourriez soupconner aujouvd’hui etre nos freres, et 

< aupres de ceux qui vous seront connus dans la suite; 
« vous reyarderez comme un principe constant parmi 

< nous quo la franchise n’est une vertu qu’aupres des 
« Suporieurs ; la mefiance et la reserve sont la pierre 
« fondamentale de notre societe. Vous lie direz a personne, 
« ni maintenant ni dans la suite, la moindre circonstance 
« de votre entree dans l’Ordre, pas meme de quel grade 
« vous pourrez etre, ou en quel temps vous aurez ete 
« admis. En un mot, vous ne parleroz jamais, devant les 
« Freres memes, des objets relatifs a l’Ordre, a moins 
« d'uno vraie necessity (2). » 

Apres cet avertissemeut, le Frere enroleur exigera que 
le novice signe l’engagement que voici : 

• Moi soussigne, promets en tout Uonneur et sans au- 

(1) Hoffmann, A vis important, tome II, preface. 

(2) Ecrits originaux , statuts. 



CH. XXV. — LES ILLUMINES ET LEURS DOCTRINES. ,>45 

* cune restriction, de ne jamais devoiler par paroles, par 
« signes, par gestes, en aucune maniere possible, k 
« quelque personne que ce soit, a mes parents, allies ou 
« amis les plus intimes, rien de ce qui me sera confie par 
« mon introducteur, relativement k mon entree dans une 
« Societe secrete, soit que ma reception dans cette societe 
« ait lieu ou n’ait pas lieu. Je m’engage & ce secret d’au* 
« tant plus volontiers, que mon introducteur m’assure 
« que dans la Societe en question il ne se passe rien de 
» contraire a l’Etat, a la Religion et aux moeurs. Quant 
t aux Merits qui me seront remis, et aux lettres que je 
« recevrai sur le meme sujet, je m’engage a les rendre 
« apres en avoir fait pour moi seul les extraits .ueces- 

* saires (1). » 

Ces divers Merits dtaient communiques au candidat et 
avec une extreme precaution. Lorsqu’un societaire tom- 
bait malade, ses amis allaient le visiter, non seulement 
pour lui temoigner leur amitie, mais aussi pour faire 
disparaltre tous les papiors compromettants. 

Par une precaution qui revele chez Weisshaupt une 
organisateur extremeinent remarquable, il avait ete sta- 
tue que les diverses sections de l’Ordre porteraient des 
noms differents, de telle sorte qu’une Loge pourrait etre 
l'objet de poursuites administratives ou judiciaires. sans 
que le reste de la Societe so trouvat compromis. 

Weisshaupt ne s’dtait pas borne & imaginer cinq ou six 
alphabets differents, afln de correspondre en toute secu- 
rity avec ses adeptes. Il avait, de plus, compose un dic- 
tionnaire special incomprehensible pour les profanes. 

Les noms de pays etaient changes, de maniere a derou- 
ter les plus fins limiers de la police. La Baviere portait le 
nom AVI chale. L’Autriche s’appelait YEqypte. Au lieu de 
Souabe, de Franconie et de Tyrol, lisez : Pannonie, lily • 


(1) Ecrits originav.ee . 



246 


PERI0DE HJSTORIQTJE. 


rie, Peloponese. Munich se transforme en Athenes; Ins- 
pruck, en Samos ; Bamberg, en Antioche; Vienne, en 
Rome; Wurtzbourg, en Carthage; Francfort, en Thebes ; 
Ingolstadt, en Ephese pour le eommun des inities et en 
Eleusis pour les adeptes des hauts grades. 

Weisshaupt adopta une ere nouvelle et changea les 
noms des mois. II fut, sous ce rapport comme sous beau- 
coup d’autres, le precurseur des Jacobins. 

11 etait defendu aux adeptes d’ecrire le nom de leur 
Ordre, nom sacre qui ne devait pas tomber sous les yeux 
des profanes. 11s le designaient sous la forme d’un cercle 
ayant un point a son centre. 

Les statuts <]uc l’on faisait passer sous les yeux du 
Novice etaient a peu pros irreprochables. Le nouvel adepte 
croyait sincerement, apivs avoir lu ces pages dictees par 
l’hypocrisie, quo rilluminismo n’avait qu’un seal but, 
celui de travailler a la perfection morale de ses membres. 
Puis, au bout de quelques jours, lo Frere Insinuant lui 
apprenait l’art de dissimuler. mais en lui demontrant 
quo la dissimulation est- inseparable de la sagesse. 

Pnrmi les ouvrages que l’on mettait a sa disposition, 
et qu’on I’engageait a lire et a mediter, se trouvaient 
ceux d'Epictete. Senegue, Plutarque, etc. On voulait ainsi 
lui faire admirer, aux lieu et place de la morale evange- 
liquc. la philosophie du paganisme, et le detacher peu a 
peu dos croyauces <le sa jeuncsse. 

Le Frere Insinuant devait enfin lui persuader que la 
connaissance du coeur humaiu est une science de pre- 
mier ordre. Une fois imbu de ce principe, le Novice 
observait les personues de son entourage et consignait 
cliaque jour, dans une sorte de journal, les remarques 
qu’il avait faites. 

Cct exercico avait une double utilite. Le Novice s’ins- 
truisait, et l’Ordre recueillait une serie d’informations 
que Weisshaupt et son Areopage utilisaient avec soin 
dans l’interet do la secte. 



CH. XIV. — LES ILLUMINES ET LEURS DOCTRINES. 247 

Pendant que le Novice dtudiait les hommes avec les- 
quels il etait en relation, soil instituteur l’analysait lui- 
meme avec un soin meticuleux, notant le fort et le faible 
de son eleve et transmettant ses observations aux supd- 
rieurs de l’Ordre. 

Les Illumines exigeaient surtout de leurs adeptes une 
obeissance aveugle, absolue. 

« Notre societe, lisons-nous dans le Code de la secte, 
« exige de ses membres le sacrifice de leur liberte, non 
« pas sur toute chose, mais sur tout ce qui pent lui fact • 
« liter le mor/en cl'arriver d son but. Or, la presomption, 
« quand il s’agit d’apprecier la moralite des actes qu’elle 
« prescrit, doit toujours dtre en faveur des ordres donnds 
« par les supdrieurs. Ils sont plus clairvoyants sur cet 
« objet, ils le connaissent mieux et c’est pour cela qu’ils 
« sont coristituds supdrieurs. Ils ont reQU mission de 
t conduire leurs subordonnes a travers les tenebres ; et 
« ici l’obeissance n’est pas seulement un devoir, elle est 
« encore un acte de reconnaissance de la part des subor- 
« (ionnes (1). » 

Afln que la promesse d’obeir ne ffit pas une vaine pro- 
messe de la part des inities, Weisshaupt s’etait arrangd 
de fagon h connaitre en detail tout ce qui avait trait, de 
pres ou de loin, dans le passe et dans le prdsent, a leur 
vie privee et publique. Les supdrieurs cherchaient & 
decouvrir jusqu’aux secrets les plus intimes de leurs 
families. Les adeptes appartenaient done a l’Areopage de 
Weisshaupt comme l’esclave appartient a son maitre. 

Quand lo novice etait admis aux dernieres epreuves,on 
lui posait une sdrie de questions dont mes lecteurs pour- 
ront apprccier la portee. Je me borne a reproduire les 
principales : 


(1) Reforme des statute. — Le i-irit. III. — Statuts gen ir. 



248 


PERIODE HISTOIUQUE. 


« 1” Etes-vous encore dans l’intention de vous faire 

* recevoir dans l’Ordre des Illumines ? 

* 2° Avez-vous bleu inurement pese la gravito de votre 
f demarche, en prcnant des engagements que vous ne 
« connaissez pas ? 

« ;>° Quels sont les motifs qui vous poussent a venir 
« parmi nous? 

« 4° Auriez-vous egalement ce desir si vous appreniez 
« que 1’Ordre ne vous offre d’ autre avantage que celui de 
« de venir plus parfait? 

« 5° Que feriez-vous si rilluniinisme ne datait que 
« d’hier ? 

« G° Si vous veniez a decouvrir dans l’Ordre quelque 
<t chose de mauvais ou d’injuste a faire. quel parti 
« prendriez-vous ? 

« 7° Youlez-vous et pouvez-vous regarder le hien de 
« notre Ordre cornme Io votre memo ? 

« 8° II est bon que vous le sachiez. les membres qui 
t entrent dans la societe, sans autre motif quo l’espoir 
« d’acquerir de la puissance, de la grandeur, de la consi- 

* deration, ne sont pas ceux que nous aimons le plus. 
« Savez-vous tout cela ? 

« 9° Vous sentez-vous capable d’aimer tous les mem- 
« bres de l’Ordre, sans en excepter les ennemis per- 
i sonnels que vous pourriez y reucoutrer ? 

n 10° S’il amvait que vous dussiez faire du bien a ces 
« ennemis, qu'il full ut les recommander, les exalter, y 
« sericz-vous dispose ? 

« 11° Au surplus, tlonnez-vous a notre Ordre ou 
« Societe le droit de vie ou de mart? Sur quoi vous 

* appuyez-vous pour lui donner ou lui refuser ce droit ? 

« 12° Etes-vous dispose a donner, en toute occasion, 
« aux membres de notre Ordre la preference sur les 
« autres hommes ? 

« 13° A quel genre de vengeance voudriez-vous recou- 
« rir, si vous cticz victime d’unc injustice, grande ou 



cn. XIV. — LES ILLUMINES ET LEURS DOCTRINES. 249 

< petite, de la part soit d’un frere soit d’un etranger ? 

* 14° Quelle serait votre conduite si jamais vous 
« regrettiez d’etre entre dans notre Ordre? 

« 15° Youlez-vous partager avec nous hettr et malheur ? 

« 1G° Etes-vous determine a no jamais vous servir de 
« votre naissance, de vos emplois, de votre puissance au 
« mepris ou au prejudice de vos freres ? 

« 17° Etes-vous membre d’une autre Societe, ou songez- 
« vous a le devenir? 

« 18° Est-ce par legerete ou bien dans l’espoir de con- 
« naitre la constitution de l’Ordre que vous faites les 
« promesses qui sont exigees de vous ? 

i 19° Etes-vous decide a suivre fidelement nos lois? 

« 20° Ko»s engagez~vous d une obeisscince absofue, sans 
a reserve? El savez-vous la force de cet engagement ? 

t 21° N’y a-t-il aucune crainte qui puisse vous detour- 
a ner d’entrer dans notre Ordre ? 

« 22° Voulez-vous, dans le cas qu’on en ait besoin, 
« travailler a la propagation de l’Ordre, l’assister de vos 
a conseils, de votre argent et de tous vos moyens ? 

« 23° 3oupconniez-vous que vous auriez ft repondre & 
a quelques-unes de .ces questions ? 

a 24° Quelle garantie nous donnez-vous de la sincerite 
a de vos promesses ? A quelle peine vous soumettez-vous 
« si vous y manquez (1) ? » 

L’ aspirant devait repondre par ecrit a chacune de ces 
questions. 

Lorsque le moment de l’admission etait arrive, on le 
conduisait, le soir, dans une chambre a peine eclairee. 
Le Frere Insinuant l’accompagnait seul. Deux hommes 
attendaient silcncieux que ce dernier le leur presentat, 
l’un debout, l’attitude severe, ct l’autrc pret a ecrire le 
proces-verbal de reception. L’luitiant faisait subir au 


(1) Ecrits original* x. — Protocole de la reception de deux novices * 



250 


PiRIODE HISTOPvIQOE. 


recipiendaire un nouvel examen. Puis ce dernier 6tait 
conduit dans la salle des reflexions, ou on le laissait 
pendant assez longtemps plonge dans une obscurite 
profonde. 

Enfin l’lntroducteur, qui n’etait autre que le Frere 
Insinuant, le ramenait en presence des deux dignitaires 
de l’Ordre, et so portait garant dos bonnes dispositions 
de son protege. 

L’Initiant disait alors au Novice : 

« Votre ddsir est juste. Au uora del’Ordre serenissime 
« dont je tiens mes pouvoirs, ct au nom de tous ses 
i membres, je vous promets protection, justice et 
« secours. » 

II prenait ensuite une epee, en presentait la pointe au 
cceur du recipiendaire et continuait ainsi : 

« Si tu n’etais qu’un traitro et un parjure, il est bon 

# que tu le saches, tous nos freres seront appeles k 

• s’anncr contre toi. No comptepas echapperou trouver 
« un lieu dc surete. Quelque part que tu sois, la iionte, 
« ies remords de ton cosur et la rage de nos freres incon- 
« uus te poursuivront, te tourmenteront sans repos ni 
« treve. » 

L’Initiant replaoait son 6pee sur la table et- pourSuivait 
en ces termes : 

« Mais si vous porsistoz dans le dessein d’etre admis 
« dans notre Ordro, prdtez le serment qui vous est 
« demande. » 

Le Novice prononeait alors posement, gravement, la 
formule suivante : 



CH. XIV. — LES ILLUMINES ET LETJRS DOCTRINES. 251 

* En presence du Dieu Tout-Puissant, et devant vous, 
« plenipotentiaires du tres haut et tres excellent Ordre 

< dans lequel je demande a etre admis, je reconnais ici 
« toute ma faiblesse naturelle et toute l’insuflisance de 
« mes forces. Je confesse que, malgr£ tous les privileges 
« durang, des honneurs, destitres, des richesses que je 
« pourrais avoir dans la societe civile, je ne suis qu’un 
« hommecomme les autres; que je puis perdre tout cela 

< par le fait de mes semblables, comme je l’ai acquis, 
« grace a eux ; que j’ai un besoin absolu de leur agre- 
* ment, de leur estime, et que je dois faire tout ce qui 
« dependra de moi pour les meriter. Jamais je n’em- 
« ploierai au desavantage du bien general ou la puissance 
« ou la consideration dont je puis jouir. Je resisterai, au 
« contraire, de toutes mes forces aux ennemis du genre 
« Jmmain et de la society civile. » 

Si on avait dit au nouvel initie, apres la cere- 
monie de reception, que l’llluminisme etait une secte 
subversive de tout ordre social, il n’aurait pas manque 
de protester. N’avait-il pas fait le serment solennel de 
defendre la societe civile contre les altaques dont elle 
pourrait etre l’objet? 

Apres avoir enchaine sa liberte d’une maniere plus ou 
moins vague, le recipiendaire entrait dans le detail des 
engagements qu’il venait de prendre, et finissait ainsi : 

« Je renonce, dans ces promesses, & toute restriction 
« secrete, et m’engage a les remplir toutes, suivant le 
« sens naturel des mots, et suivant celui que la Societe 
€ y attache , en me prescrivant ce serment, Ainsi Dieu 
« mesoit en aide (1)1 » 

Le Novice await pu se demander quel sens les sup^- 


(1) Ecrits oriyinauce. 



252 


PERIODE HISTORIQUE. 


rieurs de l'llluminisme donnaient aux mots qu’on lui 
mettait dans la bouehe, en dehors de celui que leur attri- 
bue le genie de la langue allemande. II etait raalheu- 
reusement trop tard pour se poser une question de ce 
genre. La ceremonie de l’initiation terminee, le nouvel 
adepte apposait sa signature au has du serment qu’il 
venait de prononcer. Puis on le mettait en relation avec 
cenx d’entre les societaires qui avaient rec-u le meme 
grade que lui et reconnaissaient le meme superieur. 

Apres sa reception, le Novice prenait le titre de Miner* 
val, on frere de Minerve. 

Ceux qui faisaiont partie de cette classe devaient s’oc- 
cuper d’ctndes litteraires et scientifiques. Ils formaient 
une espece d’academie oti on lisait, en les commentant, 
la Bible, les ceuvres de Confucius, de Marc-Aurele, de 
Ciceron, etc. Ccsouvrages etaient places surlepied d’ega- 
lite. Le president professait la meme eslinie pour les 
Merits de Platon que pour les Evangiles. Cette tactique 
avait pour but d’enlever tout prestige aux Livres inspi- 
res, sans recourir a des attaques directes, que les nou- 
veaux initios auraient pu ne pas trouver de leur gofit. 

Le president de 1’academie appartenait toujours aux 
rangs les plus eleves de l’Ordro. II avait pour mission 
de preparer les Minervains ii recevoir le troisieme grade, 
qui etait celui d’lllumine mineur. 

Pour donner une idee a pou pres exacte de cette prepa- 
ration, citons un des themes que l’on proposait auxcoin- 
mentaires des adoptes : 

« II est assurement dans ce monde, lisons-nous dans 
« les Ecrils oriqhmtx de la Secte, des debts generaux, 
« auxquels le sage et 1 honnete homme voudraient met! re 
« unterme. Quand nous considerons que chaque homme, 
< dans ce monde si beau, pourrait litre heureux, mais 
« que notre honheur est souvent trouble par le malheur 
« des uns, par la inechnmcte et par l’erreur des antres ; 



CH. XIV. — LES ILLUMINES ET LEURS DOCTRINES. 253 

t que les mechants ont la puissance sur les bons ; que 
« V opposition ou l' insurrection privee est ici inutile ; que 
« la peine tombe presque toujours sur 1’homme de bien ; 
< alors s’dleve naturellement le desir de voir se former 
« une association d'hommes a l'ame forte et noble, ca- 
t pables de resister aux mechants, d’aider les bons, de 
« se procurer a eux-memes le repos, le contentement, la 
« surete; de produire tous ces effets par des moyens 
« fondes sur le plus haut degre des forces de la nature 
« humaine. Un pareil objet, dans une societe secrete, ne 
« seraitpas seulement le plus innocent, il serait leplus 
« digne de l’homme sage et bien pensant. » 

On voit que l’amour de la society civile commence & 
se refroidir dans le cceur du Minervaiu, et tout fait sup- 
poser que rillumine mineur ne tardera pas a oublier le 
serment du Novice. 

Les instructions donnGes par Weisshaupt aux presi- 
dents d'academie revelent dans leur auteur une parfaite 
connaissance du cceur humain. 

Ayez assidument les yeux sur chacun des Freres con- 
lies a vos soins. Observez-les surtout dans les circons- 
tances ou ils sont tentes d’etre ce qu’ils ne doivent pas 
etre. Etudiez-les aussi alors qu’ils croient n’etre l’objet 
d’aucune surveillance et vous les verrez tels qu’ils sont 
reellement. 

Meflez-vous des homines qui brillentpar leurs discours. 
II nous faut des actes et non des paroles. N’ayez qu’une 
confiance mediocre en ceux qui sont riches ou puissants. 
Leur conversion est toujours lente et rarement sin- 
cere. 

Lisez avec vos eleves des livres faciles a comprendre 
et riches en images. Parlez-leur beaucoup, et que vos 
discours partent du cceur. 

Excitez en eux l’amour du but. Peignez-leur vivement 
les miseres du monde. Ne vous bornez pas k leur dire 



254 PfiRIODE HISTORTQOE. 

ce que les hommes sont, dites-leur aussi ce qu’ils 
devraient 6tre. 

On peut tout faire de 1’espece humaine, quand on sait 
tirer parti de ses penchants. 

Formez-les k 1’ esprit d’observation . Faites-leur des 
questions sur l’art de connaitre les hommes, malgre leur 
dissimulation. N’hesitez pas a trouver leurs rdponses 
meilleures que les votres, afin de les encourager, tout en 
ayant soin de rectifier adroitement ce qu’ils ontpulaisser 
echapper d’ inexact. 

N’exigez pas trop d’eux. II faut etre patient. 

Si l’education a seme dans le coeur et l’esprit de vos 
Aleves des principes qui ne valent rien pour nous, affai- 
blissez peu a peu ces convictions dangereuses, et rempla- 
cez-les par d’autres. 

Voyez ce que les religions, les sectes, la politique font 
faire aux hommes. On peut lour inspirer de l’enthou- 
siasme pour des folies. 

* Ayez soin encore de saisir le moment ou votre elfrve 
« est m^content de ce monde, ou rien ne va selon son 
« coeur; oule plus puissant m6me sent le besoin qu’il 
« a des autres pour arriver a un meilleur ordre de choses. 
« C’est alors qu’il faut presser ce cceur sensible, surveil- 
t ler sa sensibilite, et lui montrer combien les societes 
* secretes sont necessaires pour arriver a, un meilleur 
« ordre de choses (1). » 

Ne croyoz pas trop aisement a la duree de ces bons 
mouvements. L’indignation peut etre le resultat d’une 
craintc, d’un espoir passager, ou d’une passion a satis- 
faire. II faut que vous arriviez a transformer ces impres- 
sions fugitives on un etat habituel de l’Ame. 

Quaud l’adopte avait ete convenablement travaillc par 


( 1 ) Ecrits orirjhvjux. 



CH. XIV. — LES ILLUMINES ET LEURS DOCTRINES. 255 

son superieur imm6diat, on le presentait au grade d’lllu- 
mine majeur. 

Avant de recevoir cette nouvelle initiation, il devait 
repondre d’une manure satisfaisante aux questions que 
voici : 

1° t Connaissez-vous quelque societe qui repose sur 
« une initiation meilleure que la notre, et qui tende, par 
« des moyens plus surs et plus prompts, au but que 
« nous avons en vue 7 

2° « Est-ce pour satisfaire votre curiosity, que vous 
« etes entre chez nous, ou Lien pour concourir, avec lelite 

* des hommes, au bonheur general ? 

3° « Ce que vous connaissez de nos lois vous a-t-il 

* satisfait? Voulez-vous travailler d’apres notre plan, 
t ou bien avez-vous quelque objection a nous opposer ? 

4° « Comme il n’y aura plus de milieu pour vous, de- 
« clarez en ce moment si vous voulez nous quitter ou 
« nousrester attache pour toujours ? 

5° « Etes-vous membre d’une autre society ? 

6° « Cette societe exige-t-elle des choses contraires a 
« nos interets, comme de lui decouvrir nos secrets ou 

* bien de travailler uniquement pour elle ? 

7° t Si l’on demandait cela de vous, quelle serait votre 
« conduite ? » 

Ces questions n’etaient ni trop indiscretes ni trop 
embarrassantes ; mais elles ne tardaient pas a se com- 
pliquer d’une faQon aussi desagreable qu’inattendue. On 
avertissait, en effet, le candidat qu’il devait joindre a ses 
reponses une confession generale de sa vie. Et afin que la 
dissimulation ne put alterer en rien la sincerite de ses 
aveux , on lui donnait communication des renseigne- 
ments recueillis sur son compte. Il s’apercevait alors que 
rien n’avait echappe aux investigations de ses supe- 
rieurs. 



256 PfiTUODE HISTOKIQUE. 

L’adepte se resignait done a faire tout que l’on exigeait 
de lui. 

A partir de ce moment, il devenait l’esclave de lasecte, 
pour Iaquelle il ne pouvait plus avoir de secret. 

La partie du code de l’llluminisme qui concerne les 
Freres Scrutateurs pourrait etre intitulee : Le Guide du 
; parfait espion. 

« Je ne sais, dit Barruel, ou Wcisshaupt a pu prendre 
« tout cela ; mais qu’on imagine line serie au moins de 
« quin/e cents questions sur la vie, 1’ education, le corps, 
« l ame, le coeur, la sante, les passions, les inclinations, 
t les connaissances, les relations, les opinions, le loge- 
« mont, les habits, les couleurs favorites des candidats; 
« sur ses parents, ses amis, ses ennemis, sa conduite, 
« ses discours, sa demarche, ses gestes, son langage, ses 
« prejuges, ses fai blesses; en un mot des questions sur 
« tout ce qui pout faire connaitre la vie, lc caractere 
« politique, moral, religieux, 1'intericur, l’extericur d’un 
« hommo, et tout ce qu’il a fait, dit ou pense, et tout ce 
« qu’il ferait, dirait ou penserait dans u;io circonstanco 
« quelconque : qu’on imagine encore sur chacun de ces 
« articles, vingt , trente, et quelquefois cent questions 
« diverses, toutes plus profondes les unes que les autres. 
1 Tel est le catechisme auquel 1'Illumine majeur doit 
« savoir repondre, et sur lequel il doit se diriger pour 
« tracer la vie et tout lc caractere des Freres, ou bien 
« memo des profanes qu’il importe a l’Ordre de connai- 
« trc. Tel est le Code scrutateur sur lequel la vie du can- 
« didat doit avoir ete tracee, avant qu’il ne soit admis au 
« grade d’lllumine majeur. Ce code est appele aussi dans 
« les Statuts de 1'Ordre : Nosce teipsum, connais-toi toi- 

< meme. Co meme mot sert a ce grade de mot du guet ; 

< mais lorsqu’un Frere le prononce, l’autre repond : 

* Nosce alios, connais les autres; cctte reponse exprime 
c beaucoup mieuxl’objet d’un Code de ce genre (1). » 

(]) Barruel, Mdatoires pour servir d Vhisloire du Jacobinisme . 



CH. XIV. — LES ILLUMINES ET LEURS DOCTRINES. 257 

Weisshaupt exigeait des Freres Scrutateurs qu’ils sui- 
vissent le candidat au grade d’lllumine majeur jusque 
dans son sommeil. II fallait qu’ils pussent dire s’il 6ta.it 
dormear, s’il revait et s’il parlait tout haul en rev ant ; 
s’il etait facile on difficile a re'veiller, et quelle impression 
faisait sur lui un reveil subit, force, inattendu. 

Le ceremonial de l’initiation dtait caique en partie sur 
le rituel maconnique alors en usage. Weisshaupt avait 
toutefois ajoute certains details caracteristiques aux chi- 
noiseries plus ou moins lugubres qui accompagnaient, 
dans les Loges de la Ma^onnerie, la reception des 
adeptes. 

Apres avoir introduit le postulant dans une chambre 
obscure, on lui faisait renouveler le serment de ne 
jamais reveler quoi que ce fdt de ce qu’il apprendrait 
relativemenl a l’Ordre. Puis, il remettait a sou introduc- 
teur l’histoire cachetSe de sa vie. Cette piece etait lue 
dans la Loge et comparee avec le portrait que les Freres 
avaieut trace du recipiendaire. Cela fait, l’lntroducteur 
revenait aupres de l’adepte, le felicitait de la preuve de 
confiance qu’il venait de donner a l’Ordre, lui mettait 
sous les yeux le tableau que les Scrutateurs avaient fait 
de lui, de ses godts, de ses passions, de tout ce qui le 
concernait en un mot, et ajoutait : « Lisez, et repondez 
« cnsuite si vous continuez a vouloir etre d’une society 
< qui, tel que vous etes la, vous tend encore les bras. » 
Cela dit, l’lntroducteur se retirait, laissant l’adepte & 
ses propres reflexions. 

On le conduisait ensuite a la Loge, oil l’lnitiant lui 
adressait un discours et diverses questions, dans le but 
de lui faire comprendre que la societe civile avait 
besoin de reformes radicales. Ne trouvez-vous pas, lui 
demandait-il , que, dans le monde, la vertu n’est pas 
recompensee, tandis que le vice triomphe? Ne vous 
semble-t-il pas que les mechants sontplus heurenx, plus 
consideres, plus puissants que riionuete hoimne ? Ne 


f.-. m.-. 


17 



258 


rfiRIODE HISTORIQUE. 


seriez-vous pas cVavis de grouper les bons. de les unir 
Stvoiteme nt, afin de les rendre phis forts que les m6- 
chaiits? Nc croyez-vous pas quo votre devoir sera tou- 
jours de procurer a vos amis tons les avantages exterieurs 
dontvous pourrez disposer, Ie cas echeant? 

Chaque inois, les socictaires devaieat donner avis aux 
superieurs des emplois et dignitcs auxquels il etait pos- 
sible de faire arrivcr les membres de la secte. Le reci- 
pienduiro s’eugageait a ne jamais s’ecarter de cette regie 
dc condiiite. 

Dans son discours, 1’Initiant avait soin de faire observer 
au nouvcl adept© que les princes et les pretres opposaient 
aux projets de reforme que l’Ordre avait en vue une 
resistance interessce. Faut-il, ajoutait 1'orateur, triom- 
pher par la violence de leur mauvais vouloir ? Non. 
Appliquons-nous a leur licr pen a peu les mains et a les 
gouverner sans qu’ils s’en doutont. Rasscmblons autour 
des souverains une legion d’hommes infatigables , qui 
les dirigeront suivant le plan de I’Ordro, pour lo bonheur 
de 1’humanite. Nos Frores doivent se soutenir mutuclle* 
incnt, et s’emparer, quand ils le peuvent, de toutes les 
places qui donnent de la puissance. 

Cc que Weisshaupt appelait lo grade de Chevalier 
ccossais de l’llluminisme etait emprunte a la Maco li- 
ne lie. 

Le jour cle la reception, l’Aspirant pronongait, en pre- 
sence des Chevaliers reunis, un sennent que je reproduis 
en entier : 

« Jo promets obeissance aux tres excellents superieurs 
« de l'Ordre. — Autant qu’il dependra de moi, je m’en- 
« gage ii ne favoriscr l’admission d’aucun indigne aux 
« grades saints; a faire triompher I’ancimne Franc- 
• Mncnnnrric de tons les faux systemes qui s’y sont 
t introduits; it assister, en vrai chevalier, l’innocence, 
« la pauvrete et tout honnete liomme inalheureux ; 



CH. XIV. — LES ILLUMINES ET LEURS DOCTRINES. 259 

* a n’etre jamais flatteur des grands ou esclave des 
« princes ; a combattre couvageusement, mais prudem- 
« ment, pour la vertu. la liberte et la sagesse ; a resister 
t fortement, pour l’avantage de l’Ordre et dn monde, a la 
« superstilioti et au despotisme. Jamais je ne prefererai 
« mon interet personnel au bien general. Je defendrai 
« mes Freres coutre la calomnie. Je me consacrerai a 
« decouvrir la vraie religion et la doctrine de la Franc - 
« Maconnerie et je ferai part a mes supdrieurs de mes 
« decouverles. Je leur ouvrirai mon coeur comme ii mes 
« vrais amis. Tant que je serai dans l’Ordre, je regardc* 
« rai le bonbeur d’en etre membre comme raa supreme 
« felicite. Au reste. je m’engage a tenir pour saints mes 
« devoirs domestiques. sociaux ct civils. Ainsi Uieu me 
« soit en aide (1) I » 

L’Initiant, dans les avis qu’il donne au nouveau Cheva- 
lier. repete a diverses reprises que les pretres et les 
princes sont les ennemis de rhumanite, et qu’il fautles 
combattre sans relache. On voit que la fameuse for- 
mule : le clericalisme, voild I'ennemi ! n’est pas preci- 
sement nouvelle. 

Puis il lui fait connaltre en detail les devoirs qui 
concerneut les Chevaliers ecossais. 

« Les adeptes qui font partie de ce grade, lui dit-il, 
t doivent chercher des plans propres a augmenter 
« la caisse de l’Ordre; il est a souliaiter qu’ils trouvent 
« moyen de nous mettre en possession de revenus cousi- 

* derabies dans leurs provinces. Celui d'entre eux qui 
« aura rendu ce service a la Societe ne doit pas hesiter 
« a croirc qu’il sera fait de ces ricliesses un usage 
« convenable. Tous doivent travailler energiquement & 


(1) Series originaux, sect. 7. 



260 


PKRIODE HISTORIQTJE. 


« consolider l’edificedans leur district, jusqu’a ce que les 
« fonds de l’Ordre se trouvent sufiisants (1). » 

Les Chevaliers ecossais avaient, en outre, pour mission 
de correspomlre avec les directours des ecoles miner- 
vales, et de designer les Frercs dont il fall ait hater ou 
retarder la promotion. Ils devaient enfiii rappeler anx 
Illumines majeurs l’engagement qu'ils avaient pris de 
signaler aux superieurs de l’Ordre les emplois vacants 
qui etaicnt ti donner. 

L’adepte Knigge, que je ferai bientot connaitre a mes 
lecteurs, consiclerait ce dernier point comme tres impor- 
tant : 

« Supposons, disait-il, qu’un prince ayantpourministre 
« un Illumine, Ini demande quel sujet sera propre a tel 
« ou tel emploi, ce ministre pourra sur-le-cliamp pre- 
« sentcr un portrait fidele de divers personnages, parmi 
« lesquels il lie rest ora an prince qua clioisir (2). » 

Pour se rendre exactement coinpte du motif qui avait 
pousse Weisshaupt iiintroduire des grades magonniques 
dans rilluininisme, il faut lire sa troisieme instruction 
aux Clievaliers ecossais. 

« Pans chaque ville tant soit peu considerable de lcnr 
« district, dit-il, les Cliapitres secrets ctabliront des Loges 
« maconniques des trois grades ordiuaires. Ils feront 
« recevoir dans cos Logos des homines de bonnes moeurs, 

« jouissant de la consideration publiquoet d'uue fortune 
« aiseo. Ces hommes-la doivcnt etre recherclies et re<;us 
* Francs-Mugons. » 

Voila qui est deja suffisammeut clair. Mais Weiss- 

ill Merits m-ifjintufj'i l r * Instruct. 

(?) Merits origin* ux. 



CH. XIV. — LES ILLUMINES ET LEURS DOCTRINES. 2G1 

haupt. qui a coutume d’apporter dans les avis qu’il donne 
a ses adeptes la plus grande precision, ajoute imme- 
diate ment apres : 

c S'il se trouvedeja une Loge magonnique ordinaire dans 
t ces villes, les Chevaliers de rilluminisme essaieront 
« d’en etablir une plus legitime; ou du moins n’epargne 
« roiit-ils rien pour obtenir la preponderance dans celles 
« qu’ils trouveront etablies, ou pour les reformer ou pour 
t les faire sauter. * 

Weisshaupt entre ensuite dans les details les plus mi- 
nutieux sur la maniere dont ses adeptes devront proceder 
a l’egard des candidats qu’ils recruteront dans la Ma<;on- 
nerie. 

« Nos Chevaliers Gcossais, poursuit-il, auront soin que 
« tout se fasse regulierement dans les Loges subordon- 
« nces. Leur principale attention sera la preparation des 
« candidats. C’est ici qu’il faut. entre deux yeux, montrer 
« a son homme qu’on le connait bien. Embarrassez-le 
« par des questions captieuses, afin de voir s’il a de la 
« presence d’esprit. Est-il pen ferine dans ses principes, 
« montre-t-il son cote faible ? Faites-lui sentir combien il 
<: lui manque encore de choses et le besoin qu’il a d’etre 
t couduit par nous (1). » 

Weisshaupt veut, en particular, que le depute maitre 
des Loges soit toujours Illumine, parcc qu’il est charge 
de la revision des comptes, et qu’il pourra employer les 
revenus de laMagonnerie suivantle but de l’llluminisme. 
La seule chose qu'il recommande a ses inities, c’est de ne 
pas entamer le capital dos caisses magonniques, non pas 
que le crime soit pendable a ses yeux, mais parce que cet 


(1) Ecrits original'#. 



262 


JPERIODE HISTORIQUE. 


argent servira plus tard a aider les Illumines dans leurs 
grandes entreprises. * - . v - 

Aprt-s le grade de Chevalier ecossais, venaient les 
Petits Mysteres, qui comprenaient le grade de Prelre ou 
d’Epopte et celui de Regent ou Priuce-Illumine. 

II semblerait. d’apres ce que j’ai dit a propos des grades 
precedents, que Woisshaupt pouvait sans erainte reveler 
au candidat tout ce qui constituait le fond meme de sa 
doctrine. 

Mais le sectaire ne le pensait pas ainsi. 

Avant d’etre ad mis, 1’ A spirant devait prouver a ses 
super ieurs qu’il n’avait rien oublie de cequ’on lui avait 
appris depuis soti entree dans l’Ordre. 

Lorsque l’examen repond ait h l'attente des superieurs, 
le synode du sacerdoce illumine etait convoque,et le jour 
de l'initiation iixe defmitivement. 

A 1’heurc convonue l’lntroducteur se rendait chez son 
proselyte et le iaisait inonter dans une volture fermee. 
11 lui biindait ensuite les yeux, taudis que le cocher se 
mettait on marehe ct dirigeait ses chevaux de manicre a, 
derouter le candidat, qui ne savait, une fois arrive, dans 
quel lieu il se trouvait. 

L’introducteur le prenait par la main et le conduisait 
vers le temple. 

Arrive dans le vestibule, le recipiendaire est debar- 
rasse de son bandeau, depouille de ses insignes mac-on- 
niques ot arme d’une epee. II ne devra penetrer dans la 
salle des initiations que lorsqu’on l’appellera. 

Bientbt unevoix se fait entendre, et cette voix luicrie : 
* Entre, malhcureux fugitif ! Les Peres t’actendent. Entre 
« et forme la porte derriere toi. > Le prosedyte obeit. La 
salle est tendue de rouge et brillainment illuminee. 
Au fond, en face de lui, s’eleve un trbne que surmonte 
un dais richement decore. Devant le trone, il voit 
une table, et sur cette table, une couronne, un Sceptre, 
uneepee, des pieces d’oretd’argentet des bijoux precieux. 



CH. XIV. LES ILLUMINES ET LEOT.S DOCTRINES. 263 

Au pied de la table est un coussin d’ecarlate que recou- 
vrent en partie une ceinture, une robe blanche et divers 
ornements sacerdotaux. 

L’hierophante s’adresse alors au proselyte et lui parle 
en ces termes : 

* Considers ce trone eclatant et les divers objets qui 
t l’accompagnent. Si ces couronnes et ces sceptres, si 
« tous ces monuments de la degradation humaine ont 
« des attraits pour toi, parle, et il nous sera possible de 
« satisfaire tes vceux. Si c’est la qu’est ton coeur, si tu 
« veux t’elever pour opprimer tes freres, va de 1’avant a, 
« tes risques et perils. Cherches-tu la puissance, les faux 
« honneurs et les superfluity? Nous te procurerons ces 
« a vantages; nous temettrons aussi pres du trone quetu 
« puisses le desirer, et Id nous t’abandonnerons aux 
« suites de ta folie. Mais il est bon que tu le saches, notre 
« sanctuaire te sera ferme pour toujours. — Yeux-tu, au 
« contraire, apprendre la sagesse?Veux-tuconnaitrel'art 
t de rendre les hommes meilieurs, libres et heureux ? En 
< ce cas, sois pour nous le bienvenu. Tu vois, d’un cote, 

* briller les attributs de la royaute ; tu decouvres, de 

* l’autre, l’humble vetement de l’innocence. Choisis et 

* prends ce que ton coeur prefere. » 

Si, contre toute attente, le candidat se decide pour la 
couronne, l’liierophante le repousse d’un geste imp6rieux 
et lui fait entendre ces paroles menagautes : 

« Monstre, retire-toi ! Cesse de souiller ce lieu saint i 
« Fuis, tandis qu’il en est temps encore ! » 

Si, au contraire, il fixe son choix sur la robe blanche, 
l’hidrophante le felicite de sa voix la plus douce : 

« Salut, dit-il, a l’dme grande et noble 1 C’est la ce que 



204 RERIODE HISTORIQTJE. 

t noas attendions dotoi. Mais il ne t’est pas encore permis 
c de te revetir de ces insignes. II faut d’abord que tu. 
« saches a quoitu es destine (1). » 

L’Initiant adressait alors au recipiendaire un long 
discours oil apparaissait assez nettemcnt lo venin dc la 
secte. L’orateur rappelait, en Ies exagerant, les abus de 
tout genre dont souffre la societc, et ajontait que les gnu- 
vernements ne peuvent. pas ou ne veulent pas les faire 
disparaitre. Ce role est reserve aux societes secretes. 
L’homme, dans lc principc, etait. vertueux et libre. II 
jouissait de tous les bions, ot aurait continue a en 
jouir, s’il ne s’etaitpas ecarte de lavoie que lui tracaitla 
nature. Au fur et a mesure quo les families se multi- 
plierent, la vie crrante et libre cessa, et la propricte 
naquit. Lo pouvoir se concentra dans les mains d’un 
seul, ct la liberte ne fut plus qu'un reve, l’egalite une 
chimere. 

Mais si le despotisme naquit do la liberte, la liberte ne 
tardera pas ii rcnaitrc du despotisme. 

Le N'/lionalisine ou Y Amour national prit la place de 
l’amour general. Avecla division du globe et de ses con- 
trees, la bienveillance se rosscrra dans dcs limites qu’elle 
ne devait plus franchir. Alors il fut permis de mepriser les 
etrangers, de les tromper, de les offenser; et cotte vertu 
s’appela Patriotism e. Le jour ou vous supprimerez le 
Patriotisme, les homines apprendront de nouveau 4 se 
connaitre. 

Les siecles ne sont qu’une longue succession de cala- 
mites, dont la rcsponsabilite remonte au despotisme des 
souverains, secondes par la sottise dcs peuples. 

Les oppresseurs sc sont presquc toujours servis de la 
science pour domincr leurs sujets et les charger de 
chaines. Mais voici que les homines de bien recourcnt a 


(1) Ecrits original’.#, Instruction poxy cc grade. 



CH. XIV. — LES ILLUMINES ET LEURS DOCTRINES. 265 

leur tour aux lumieres do 1’intelligence pour reconquerir 
la liberte. 

C’est aux ecoles secretes de la philosophie que le monda 
devra sou emancipation. Grace a leur action bienfaisante, 
les Princes et les Nations disparaitront sans violence de 
dessus la terre. La Raison sera alors le seul livre de loi, 
le seul code des homines. 

C’est 14 un de nos Grands Myst&res. 

Laissez les hommes aux vues bornees raisonner et 
conclure a leur maniere. Ils conclueront, mais la nature 
agira. Inexorable 4 toutes leurs pretentions interessees, 
elle s’avanee, et rien ne peut suspendre son cours majes- 
tueux. Bien des choses n’iront pas au gre de nos desirs; 
qu’importe, tout se retablira de soi-meme. Les inegalites 
s’aplaniront, le calme succedeva a la tempete. 

Celui qui veut rendre les bommes libres leur apprend 
4 se passer des choses dont l’acquisition n’est pas en leur 
pouvoir. II les eclaire, il leur donne de l’audace, des 
moeurs fortes. Si vous etes impuissants a atteindre ce but, 
eh bien, commencez au moins par vous eclairer vous* 
memes. Aidez-vous , appuyez-vous mutuellement ; aug- 
mentez votre nombre, soyez independants, et laissez 
au temps le soin de faire le reste. Etes-vous devenus 
nombreux ? N’besitez plus; efforcez-vous d’etre puis- 
sants , brisez ceux qui vous resistent. Bientot vous serez 
assez forts pour lier les mains aux autres, pour les sub- 
jugner et etouffer la mechancete dans son germe. 

Rendez ^instruction et la lumiere generales. Par 14 
vous rendrez generale aussi la surete mutuelle. Or, la 
sflrele et l’instruction suffisent pour se passer de prince 
et do gouvernement. 

La vraie morale n’est autre chose que l’art d’apprendre 
aux hommes 4 devenir majeurs, 4 secouer le joug de la 
tutelle. 

Tu dois savoir que si nous permettons a chaque Novice 
de nous amener son ami, c’est pour former une legion 



2G6 


PfiRlODE HISTORIQOE. 


plus invincible et plus sainte que celle des Thebains, 
puisqu’ici les combats de l'ami, se serrant contre son 
ami, sont les combats qui restitueront au genre humain 
ses droits, sa liberte et son independance. 

La morale qui doit operer ce prodige n’est point celle qui 
rend l’homme insouciant pour les biens de ce monde, qui 
lui interdit les jouissanccs do la vie, qui prescrit l’intole- 
rance, qui contrarie la raison, et qui tourmente l’espece 
luunaine par la crainte d’un enfer et de ses demons. 

« Notre Soci£te est nee et devait naitre de ces mfimes 
« gouvernemcnts dont les vices ont rendu notre union 
« uecessaire; nous n’avons pour objct quo ce meilleur 

* ordre de clioses pour lcquol nous travaillons sans 
« ccsse. Tous les efforts des princes, en vue d’arre- 
« ter nos progres, demcurcront sans resultat. L’etin- 
t celle pout encore couvcr sous la cendre ; mais le jour 

* de l’incendie arrivera certainement; car la nature so 
« lasse de jouer toujours 1c meine jeu. Plus Ic joug de 

* l’oppression s’appesautit. plus les homines s’elTorcent 

* oux-memes de le secouer, et plus la liberie qu’ils 
« oherchent doit s'etendre. La semence est jetee, qui 
« doit produire un nouveau monde. Ses racines s’eten- 
< dent. Elies se sont trop propagees et trop fortiflees, 
« pour que le temps des fruits n’arrive pas. » 

Je n’ai donne , mes lecteurs l’ont compris , qu’une 
courte analyse du discours de l'hicrophaute. Its pourront 
voir, on lisant ce resume avee attention, quel etait le 
fond de rilluminismo au double point de vue de la poli- 
tique ct dc la religion. 

Quand, apres avoir etudie les enseignements de cette 
secte abominable, on jette un coup d'oeil atlentif sur les 
dvenoments dont la France est maintenant le theatre, 
on sc demande avec quelque raison si les sinistres 
malfaiteurs qui nous gouvernent lie sont pas alles puiser 



CH. XIV. — LES illumines et LEURS DOCTRINES. 267 

une partie de leurs theories dans les oeuvres de Weiss- 
haupt. 

t Lorsqu'un de nos Epoptes, dit le chef de l’lllumi- 
« nisme, se distingue assez par son habilete. pour avoir 
« part a la direction politique de l’Ordre, c’est-si-dire 
« lorsqu’il joint a la prudence la liberie de penser et 
« d’af/ir; lorsqu’il sait combiner les precautions et la 

* hardiesse, la fermete et la souplesse, la loyaute et la 
« simplicity l’adresse et la bonhomie, la singularity 
« et l’ordre, la superiority d’esprit et la dignite des 
« manieres ; lorsqu’il sait purler ou se taire a propos, 
« obeir ou commander ; lorsqu’il a su se concilier 1’amour, 
t l’estime de ses conciloyens. et en mynie temps se faire 
« craindrc d’eux : lorsque son ciour est tout eutior aux 
« interets de notre society, et qu'ii a sans cesse devant 
« les yeux le bicn eommun de l’univors ; alors, et alors 

* seulement que le Superieur de la province le propose a 

* l’lnspecteur national conime cligne d’etre promu au 

* grade de Regent (1). » 

Weisshaupt rappelle a ses hauts adeptes qu’ii ne faut 
pas initier legereinent it la dignite de Prince-Illumine. 
Ceux-la seuls doivent y et re admis qui sont libres de 
toute attache offlcielle et que l’organisation de la societe 
civile rend mecontents. 

Lorsque le caudidat possede les diverses qualites 
exigees par le Code de la secte, l’lnspecteur national 
revoit avec un soin minutieux les notes qui le concernent, 
et si <;et examen ne le satisfait pas entierement, il pose 
diverses questions au recipiendaire, pour dissiper les 
doutes qui lui restent. 

Si 1’ admission est prononcye, on avertit le nouvel 
adepte que, devant etre depositaire, k l’avenir, de papiers 


(1) Ecrits urigintmoc. 



268 . PEMODE HISTOKIQTJE. . 

d’une grande importance, ii est tenu, avant toute chose, 
de faire son testament, afln que ces pieces ne puissent, 
en aucun cas, tomber aux mains des eti'angers. 

Le jour de la reception arrive, 1 ’Aspirant est introduit 
dans uno salle fenduo de noir. L’ameublement de cette 
piece so compose de deux gradins, sur lesquels un sque- 
lctte est debout. Aux pieds de ce squelette on a place une 
couronne et une epee. Lo recipieadaire remet a l’lntro- 
ducteur la declaration ecrite de sos dernieres volontes , 
apres quoi on le charge de chaines. Dans un salon voisin, 
l’lnitiant est assis sur un trone. Entre ce personnage et 
le parrain de 1’ Aspirant s’etablit un dialogue que nous 
reproduisons a titrc de curiosite. Le candidat peut tout 
entendre : 

Le Provincial. — « Qui nous a amene cet esclave ? » 

L' Introductevr. — * II est venu do lui-meme, et a frappe 
i k la porte. » 

Le Prov. — » Que veut-il 1 * 

Llntrod. — « II cherehe la iiberte, ct demande a etre 
i delivre de sos fcrs. » 

Le Prov. — « Pourquoi ne s’advesse-t-il pas a ceux qui 
» l’ont enchaine ? > 

L'lntrod. — « Ceux-la rcfusent do briser ses liens. Ils 
« tirent un trop grand avantage de sa servitude. » 

Le Prov. — * Qui cst-ce done qui l’a reduit a cet etat 

* d’esclave 1 ? » 

L’lntrod. — « La societe, le gouvernement, les sciences, 
r la fausse religion. » 

Le Prov. — * Et ce joug, il vent le secouer, pour Stre 
« un seditieux et un rcbelle ? * 

L'lntrod. — « Non, il veut s’unir etroitement a nous, 

« partager nos combats contre la constitution des gou- 
« vernements, contre le dereglement des moeurs et la 

* profanation de la Religion. Il veut par nous devenir 
t puissant, afln d’obtenir ce grand but. » 



CII. XIV. — LES ILLUMINES ET LEURS DOCTRINES. 369 

Le Prov. — * Et qui nous repondra qu’apres avoir 

* acquis cette puissance, il n’en abusera pas aussi ; qu’il 
« ne se fera pas tyran et auteur de noiiveaux malheurs ? t 

L'lntrod. — « Nous avons pour garants son cceur et sa 
« raison. L’Ordre l’a eclaire. II a appris a vaiucre ses 
« passions, a se connaitre. Nos superieurs l’ont eprouve . » 

Le Pi'ov. — « C’est la dire beaucoup. Est-il aussi bien 
« au-dessus des prejuges ? Pr6fere-t-il aux interets 
« des societes restreintes le bonheur general de l’huma- 
« nite ? s 

L’lntrod. — « C’est la ce qu’il nous a promis. » 

Le Prov. — « Combien d’autres l’ont promis et ne l’ont 
« pas teuu I Est-il maitre de lui-meine ? Est-il homme a 
i 2 'esister aux tentations? Les considerations person- 

* nelles sont-elles nulles pour lui 1 Demandez-lui de quel 
« iiomme est ce squelette qu’il a devaut lui ? Est-ce celui 
« d’un roi, d’un noble ou d’un mendiant? » 

L’lntrod. — « 11 n’en sail rien. La nature a detruit, 

« rendu meoonnaissable tout ce qui annon<?ait la d&pra- 
« vation de l’inegalite. Tout ce qu’il voit, c’est que ce 
« squelette est celui d’un homme tel que nous. Ce carac* 

« tere d’homme est tout ce qu’il estime. « 

Le Prov. — « Si c’est lii ce qu’il pense, qu’il soit libre, 

« a ses risques et perils. Mais il ne nous connait pas. 

« Allez, demandez-lui pourquoi il recourt a noire pro- 
« tection(l). » 

L’lntroducteur se rend alors aupres du recipiendaire et 
lui raconte en peu de mots les origines de la Franc- 
Maconnerie, qu’il fait remonter au deluge. La doctrine 
macoimique avait perdu, dans la suite des dges, une 
partie de son eclat. Heureusement lTlliinunisme est venu 
lui restituef son aneienne splendeur. Les fondateurs de 
l’Ordre, par un sentiment de modestio digue de tout 
eloge, veulent rester inconnus. 


(1) Ritueldu grade. 



270 


PfiRIODE 11ISTOR1QUE. 


Ces explications donnees, l’lntroducteur conduit I’aspi- 
rant vers uiie autre salle. Arrives a la porte, ils sont 
arretes par plusieurs adeptes, et un second dialogue, 
dans le gout dc cclui qui precede, s’etablit entro eux. 

Le Provincial ordonno alors de lui presenter le nou- 
veau venu. 

L’Initiant declare au recipiendairc qu’on lui rend toute 
sa liberte, car on est persuade qu’il en usera pour le bien 
de l'Ordre. II lui remet en merae temps le recueil des 
actes qui lo concernent : serments , confession , pro- 
messes, etc. 

Mais l'adepte sait k quoi s’en tenir sur cet acte de 
gSnerosite. 

Le discours de l’lnitiant reproduit en partie les idees 
et les doctrines quo j’ai sigualees cn parlant du grade 
d’Epopte. 

Nous avons ditque les Grands Mysteres se composaient 
do deux grades, le Mage et lTIonnne-Roi. Id lc rituel de 
rilluminisnic so tait. Los Ecn'ts urir/inaax eux-meraes 
ne nous dounent que des indications Ires vagucs sur 
l’initiation des liauts adeptes et les doctrines qu'ou ieur 
enscignait. 

Tout fait supposer que Tatheisme etait le secret que 
l’lnitiant revelait au Mage, si on en juge par ce que 
Weisshaup ecrivait a Cuton : 

« Vous savez, lui disait-il, que l’unite de Dieu etait 

* unc des choses que l’on faisait connaitre aux inities 
« d’Elousis; oh bien, ne craignez pas de trouver quelque 

* chose de semblable dans mes Mysteres. » 


S’il continuait a conserver lo nom de Dieu dans l’ini— 
tiation des Mages et de rHomme-Iloi, il avait soin d'en 
combattre l'idee. 

Un adopte, que les Allemands ne connaissent que sous 



CH. XXV. — LES ILLUMINES ET LEURS DOCTRINES. 271 

le pseudonyme de Biederman, a 6crit ce qui suit relati- 
vement au secret des hauls inities : 

* Pour ces deux grades de Mage et d 'Bomme-Roi, il 
« n’est plus de reception, c’est-a-dire de ceremonie d’ini- 
« tiation. On ne permet pas meme aux EIus de transerire 
« ces grades ; on les leur communique par une simple 
s lecture ; et c’est ce qui m’empeche do les joiudre a ceux 
« que j’ai fait imprimcr. 

* Le premier, qui est celui de Mage, appele aussi le 
« Philosoplie , contient les principes fondamentaux du 
« Spinosisme. Tout est ici materiel ; Dieu et le monde ne 
c sont qu’une seule chose ; toutes les religions sont chi- 
« meriques, et dues a l’invention d’hommes ambitieux. » 

Apr^s avoir enseignd a ses adeptes que tout est Dieu, 
et, par consequent, nie l’existence de Dieu, en faisant un 
Dieu de la matiere elle-meme, Weisshaupt s’attachait a 
miner dans l'esprit de ceux qu’il admettait au grade 
d’Homme-Roi, le plus eleve de son Ordrc, le principe 
d’autorite. Son systeme politique semble avoir ote copie 
par les Anarchistes, les Nihiiistes et autres sectaires qui 
cherchent, depuis quelques annees, a dctruire non seule- 
ment tout droit de propriety, mais encore toute hierarchic 
sociale. 

Voici ce que nous lisons, a ce sujet, dans le meme 
Biederman : 

« Le second grade (des Grauds Mysteres) appele 
« l’Homme-Roi, enseigne que chaque paysan, diaque 
t bourgeois, chaque pere de famille est souverain, comme 
« l’etaient les homines sous la vie patriarcale a laquelle 
* on doit ramener le genre humain ; et qu’il faat, par 
t consequent, dctruire toute autorite, toute magislrature. 

« J’ai aussi lu ces deux grades, moi, qui suis passe par 
« tons ceux de VOrdre. » 



372 


PfrllODE HISTORIQCE. 


Si on supposait, d’apres ce temoignage de l’auteur 
en question, que Weisshaupt ne voulait porter aucune 
atteinte a la propriety et a l’autorite paternelle, on se 
trompcrait etrangement. 

Mcs lecteurs sc souvienncut que l’hierophante, s’adres- 
sant aux adeptes le jour de leur admission aux Petits 
Mysteres, s’exprimait en ces termes : 

« Heureux les lxommes, s’iis avaient su se maintenir 
« dans le premier etat oil ils furent places par la nature ! 
« Mais bientdl sc deveJoppa dans leur coeur un germe 
« malheureux, et, des lors, il n’y eut plus pour eux ni 

* repos ni felicite. A jnesure que les families se multi* 
« ]>liaient, les moyens uecessaires a leur entretien com- 
« mencerent a manqu.’r. La vie nomade cessa, la pro* 

* i-riete naquit; les homines se choisirent une demeure 
« lixe. » 

Voila pour la propriety. Yoici maintcnant i>our l’auto- 
rite paternelle : 

« Le pouvoir du pere cesse avec la faiblesso de l’en- 
t fant. Le pore offenserait ses enfants, s’il reclamait 
« quelque droit sur euxapres cette epoque. » 

Comme on le voit, la souverainete du patriarche, dans 
l’esprit de Weisshaupt et de ses inities, se bornait a 
fort peu de chose. De nos jours, la Franc-Ma<jonnerie fait 
mieux. elle arraclie l'enfant a sa familie des Page de six 
ans.D’autre part, trouvant que les Illumines se donnaient 
une peine inutile, en recourant a la doctrine de Spinosa, 
pour detruire dans 1’ esprit des adeptes l’idee d’une cause 
premiere, elle se borne a nier l’existence de Dieu sans 
songcr a se rnettre eu quete d’arguinents. Quant au droit 
de propriety, les Masons qui nous gouvernent ne iiour* 
raient l’etablir qu’eu se donnant a eux-mem.es un eela- 
tant dementi. 



CHAP1TRE XV 


L’llluminisme et la Franc-Mafonnerie. 


Sommaifje. — Progres rapides des Illumines. — Xavier Zwack. Son 
portrait physique et moral. — II devient Valter ego de AVeisshaupt, 

— L'abbd Hertel est charge de la caisse de I'Ordre. — Principaux 
adeptes. — AVeisshaupt cherclie h s'emparer de l’enseignement. , 
Rapprochement singulier entre Ies agissements des Illumines et ceux 
des republicains de nos jours. — Ruses ausquelles recourait le chef 
de rilluminisme pour caclier aux princes les tendances de I'Ordre. — 
Les Francs-Macons du noire epoque se font ies copistes du seetaire 
allemand. — Weisshaupt reproche a ses adeptes l’enormite de lturs 
vices. — Nos iegislateurs actuels ne valent pas mieux. — Note de 
Caton Zvvack sur 1'dtafcde rilluminisme dans quelques parties del'Al- 
lemagne. — Le baron Knigge est initio. — Son activity prodigieuse. 

— II met la derniere main aux Constitutions de I’Ordre. — Congr^s 
magonnique de Willielmsbad* — Silence des Remains oia$onniques 
sur les res ul tats de cette assemblee. — Agissements de Knigge pour 
gagner h rilluminisme les deputes du Congrds. — Succ6s de ses 
manoeuvres. — Aveux de M. de Virieux h propos du CongrSs de 
Wilhelm shad. — Les Loges une fois illumindes, rilluminisme s'etend 
partout. — Activity ddvorante de AVeisshaupt et de Knigge. *— Ce 
dernier attire le baron Bode dans la secte ct en fait uii adepte aussi 
z£le que puissant. -» Brouille vraie ou simulee de Knigge ct de 
AVeisshaupt. — L'llluminisme est d^couvert et poursuivi par le gou* 
vernement bavarois. — - Les papiers de I'Ordre sont saisis et publies. 

— Weisshaupt se retire hRatisbonne et poursuit Fceuvre commencee. 

— Un de ses adeptes, l'abbe Lanz, est foudrojte k ses cotes. — 
Quelques anciens inities d<5posent contre la secte. — Les Ecrits 
original tcc sont adress^s h tous les gouvernements de l'Kurope. 

Les princes ne s’en emeuvent pas. 

L’llluminisme lit en quelques annees des progrfes eton- 
nants. 


Ouvrages consults. Ce chapitre n'etant que la continuation du 
precedent, je n'ai pas eu a consulter d'autres ouvrages que ccux indiqu6 
k la page 223. Mes Jecteurs pourront s*y reporter, s'ils le jugent Uile. 


F.-. M.% 


IS 



274 


PJ3RI0DE HISTORIQUE. 


On ne soupconnait pas encore l’existence de la secte, 
qu’elle comptait deja par milliers le nombre de ses mem- 
bres. II n’y avait pas moins de cinq Loges k Munich. 

Landsberg, Freysingue, Burghauson, Straubin, Vienne 
et Ratisbonne etaient illuminees. 

Le Tyrol, la Franconie, la Hollande, la Souabe et le 
Milanais appartenaient a la secte. 

Weisshaupt savait communiquer aux Freres Insinuants 
une ardeur infatigable. 

Xavier Zwack, connu sous le nom de Caton, fut celui 
de tons les adeptes quiluirendit le plus de services, pen- 
dant les premieres annees de l'Ordre. 

II et ait a peine Age de vingt an?, lorsqu’il fut initie par 
le Frere Ajax. Le portrait qu'en a fait ce dernier n’est 
pas absolument flattour. Voici en diet ce que nous lisous 
dans ses tablettes. Le physique d’abord : 

« La taille de Zwack est d’environ cinq pieds. Tout 
« son corps, maigri par la debauche, tourne an tempera- 
« meat melancolique. Ses ycux sont d’un gris sale, faibles 
« et languissants. II a un teintpalcetbldne. Sante chan- 
« celante et alteree par de frcquentes maladies, nez 
t allonge et crochu, cheveux brun clair, marche preci- 
< pitee. Le regard est habituellement penche vers la 
c terre. II porte une verrue au-dessous du nez et de 
* chaque cote de la boucho. » 


Je doia les prevenir d’ailleurs, que lea Ecrils origintmx, dont j'ai rite 
et dont je citerai encore de nombreux passages, constituent presque la 
seule source a laquelle on doive recourir, si on veut avoir sur nilumi- 
nisme des renseignements exacts. II ne faut lire qu’avec circonspection 
les auteurs maconniques lorsqu’ils parb-nt de AVeisshaupt et de son 
Ordre. Les Loges ont adopte les principes antireligieux et autisociaux du 
professeur d’lngolstailt, mais elles se refusent obstin&nent ii en faire 
Taveu. — JVspere leur prouver jusqu’it la dernidre Evidence que leurs 
denegations ne sont appuj^es d’aucune preuve et que la Magonnerie se 
borne, de nos jours encore, ii contiuuer rilluminisme. 



CH. XV. — l’illuminisme et la f.\ m.*. 275 

Yoici maintenant pour le moral. L’esquisse est irr6- 
prochable : 

« Le coeur sensible; extraordinairement philanthro- 

* pique; stoique dans ses jours de melancolie; ami du 
« vrai, circonspect, reserve, extremement secret; parlant 
« souvent de lui-meme d’une maniere avantageuse; en- 

* vieux a l’aspect des perfections des autres ; voluptueux; 
« cherchant a se perfectionner ; tres peu fait pour la 
« grande compagnie ; colere et emporte, mais prompt a 

* s’apaiser ; disant volontiers ses opinions secretes, quand 
« on a la precaution de le louer en le contredisant; ami 
« des nouveautes; fort eloigne des opinions communes 
« pour tout ce qui regarde la religion etlaconscience;pen- 
« sant comme nous desirons que l’on pense dans notre 
« Ordre (1). » 

Ajax m ettant sa patience & une trop longue epreuve, 
Caton s’adressa directement a Weisshaupt qui 1’initia 
lui-m&me et en fit son alter ego. 

Parmi les Areopagites nous voyons encore un nomine 
Hertel. C’etait un prfetre catholique. Le chef de l’lllumi- 
nisme 1’avait en tres haute estime, si l’on en jnge par 
une lettre qu’il ecrivait ii Zwack, et dans laquelle il 

parlait ainsi de cet initie : 

• 

« Notre Marius est reserve au supreme degre. Dans la 

* plupart des affaires, il marche en tutioriste. Sur les 
« questions religieuses, menageons sa faiblesse. Son 
t estomac n’est pas encore capable de digerer des mor- 
« ceaux un peu durs. Pour tout le reste fiez-vous k lui. 

* Ne le chargez pas de travail, jusqu'4 ce que l’usagelui 
« donne de la facilite et qu’il prenne gout a la chose. S’il 

* est une fois bien style, il pourra nous rend re de grands 
« services (2). ^ 

Weisshaupt fit de Marius le caissier de l’Ordre et ne 

(1) Ecrits originanx, — (2) Ibid. 



27(5 t’ERIODE HrSTORIQXJE, 

s’en repentit point. Administrateur intelligent et integre, 
Hertel repara les ecarts financiers de sou predecesseur 
Ajax, qui n’etait rien moins que tutioriste en matiere de 
probity. 

Pour le recompenser de sa bonne conduite, les adeptes 
lui procurercnt, a Munich, un titre de chanoine. 

Viennent eusuite le docteur Jjaadcretle comte Savioli, 
qui trouverent moyen de recrutcr de nombreux adeptes, 
l’un parmi les Studiants, et l’aulre, dans les rangs de la 
noblesse; le baron de Lassus, connu sous le nora d’An- 
nibal. et le marquis de Constanza, que Weisshaupt appe- 
lait Diomede. Le baron deSclirceckenstein,rabbeMicht, de 
Freysingue, le consciller Hoheneicher. le secn'l airo i n time 
Geiser, le baron de Maggeuhoff, lecomLe Pupeinheim et 
plusieurs aulres personnages tout aussi importants se 
iii'cnt initier a leur tour. 

Les candidats que Ton recueillait dans les rangs de la 
noblesse ou qui jouaient un role considerable en poli- 
tique etaient accucillis avee emprossement. Mais le 
fondateur de l’Ordre ue negligeait pas pour cela les 
sujets d’un rang plus modcste. II tenait surtout a 
enroler les professeurs et les inailres d’dcole, a cause de 
rinfluence qu 'ils exercent sur les jeuncs gens. 11 fut un 
moment ou les professeurs de l’universHe d’lngolstadt 
appartenaienl presque tous a rilluminisine. 

On &ait quo Weisaliaupt voulait a tout prix s’emparer 
de l’enseignement. 

« Notre force, dit-il, dans les instructions qu’il donne 
t aux Areopagites, ost en grande partie dans le nombre, 

« mais ellc depend aussi boaucoup du soin que nous 
« mettrons a former nos eleves. Les jeunes gens se plient, 

« se pretent mioux k cet oil jet. Le Prefet Illumine n’epar- 
« gnera done rien pour prendre possession des ecoles 
« de son district et de leurs maitres. II fera en sorte 
* qu’clles soient confiecs a, des membres de l’Ordre; 



CH. XV. — l’illuminisme et la. f.\ M.-. 277 

« car c’est ainsi qu’on vient a bout d’inspirer nos prin- 
<t cipes, de former les jeunes gens ; c’est ainsi qu’on pre- 

• pare les meilleures t§tes a travailler pour nous, qu’on 
« les accoutume h la discipline, qu’on acquiert leur estime ; 

• que l’attachement de ces jeunes eieves nous est assure 
« et devient aussi durable que toutes les autres impres- 

• sions de l’enfance. » 

II ajoute un peu plus loin : 

* S’il est interessant pour nous d’avoir les ecoles ordi- 
« naires, il est aussi tres important de gagner les semi- 
« naires ecclesiastiques et leurs superieurs. Avec ce 
« monde-la, nous avons la principale partie du pays ; 
t nous mettons de notre cote los plus grands ennemis de 
« toute innovation; et, ce qui est par-dessus tout, avec les 
« ecclesiastiques, le peuple et les gens de commerce se 
« trouvent dans nos mains (1). » 

Ne dirait-on pas, en lisant ces lignes, que nos gouver- 
nants ont fait de ces conseils de Weisshaupt leur regie de 
conduite? Eux aussi ne negligent rien pour s’emparer des 
Scoles et inculquer & la jeunesse les principes atbeesde 
l’llluminisme. 

Mais voici on la prudence du conspirateur se revele 
d’une facon merveilleuse. II ne dedaignait pas d’avoir des 
princes parmi les inities; toutefois, il preferait leurs 
ministres, parce qu’avec ces derniers il y avait moins a se 
gener. Les chefs d’Etat auraient bien pu ne pas tronver 
de leur gofit certaines theories de la secte. Ce qn’il ecri- 
vait a ce propos aux membres de son Areopage est oarac- 
teristique et merite une attention toute particuliere : 

« Si vous montl’ez nos grades a l’Electeur, disait- 


( 1 ) Kcrits originav.x . 



278 


P&RIODE HISTOIUQUE. 


< il, ayez soin de faire les changements suivants : Dans 
« celui d’ Illumine mineur, au lieu de ces mots de moines 
t imbeciles , mettez des hommes imbeciles. Dans celui 
» d’ Illumine majeur, effacez cette phrase : Les princes et 
« les prctres sont sur noire chemin. Quant au grade de 
« Pretre, n’en montrez autre chose que ? instruction rela - 
« live aux sciences; et relisez-la bien, afln de n’y laisser 
« aucune allusion, aucun renvoi au reste du grade (i). » 

Parlant des grades inferieurs, il disait, dans une lettre 
du 15 mars 1781, que son projet etait de les remanier 
completement, « afin qu'il ne s’y trouvat pas une seule 
« ligne tant soit peu suspecte pour l’Etat ou la Religion. 
« Allans tout doucement, rien sails raison ; amenons et 
« pre'parons les choses pas d pas. » N’est-ce pas a ce pas- 
sage de la correspondance de Wcisshaupt que les fana- 
tiques de rOpportuiiisme out emprunte leur fameux 
axiome : « Marcher lentement pour arriver plus siire- 
mcnt (2)? » 

On sait quel usage les Masons de notre epoque savent 
faire des Petits papiers, pour se debarrasser de ceux qui 
les genent. C’est encore a Weissliaupt qu’ils sont rede- 
vables de ce genre d’infamie. Lisons plutot : 

< Lorsqu’un ecrivain professe des principes qui sont 
« vrais, dit-il a ses Regents, mais quin’entrent pas encore 
« dans notre plan d’ education pour le monde, ou bien des 
« principes dontla pub! ication est prema turee, il faut cher- 
« chor agagiiercet auteur. Si nous nepouvons pas le <ja- 
* rjmrct en faire tin adeptc, IL FAUT LE DECRIER (3).» 

Les honnetes gens se sont el eves, en France, contre le 
crodictage des couvents et l’expulsion des religieux. 

(1) Eerits originaux . 

(2) Ibid 

W Ibid. 



uH. XV. — L’lLLUJIINISME ET LAF.\ M.‘. 279 

La confiscation de certains immeubles, au profit de 
l’enseignement laique, et le soin qu’a pris l’Etat de 
faire trancher par une juridiction speciale ces questions 
de propriety, quoique les tribunaux civils fussent seuls 
competents en la matiere, ont indigne tous ceux qui 
conservent encore une notion exacte de requite naturelle 
et de la legalite. 

Ces procedes ne sont point nouveaux. Weisshaupt en 
avait fait pour les Illumines une regie invariable. 

< Si un Regent, ecrit-il, croyait pouvoir faire suppri- 
« mer les maisons religieuses et appliquer leurs biens a 
« notre objet, par exemple a I’entretien de maitres d'ecoles 
« convenables pour les campaqnes , qu’il sache que ces 
* sortes de projets seraient specialement bien venus des 
« Superieurs (1). » 

La presse conservatrice traite parfois d’ineptes les 
politiciens qui nous gouvernent, sans se douter que leur 
ineptie n’est qu’un vulgaire plagiat. 

II y a bien d’autres similitudes entre la secto de Weiss- 
haupt ct les politiciens de la troisieme Republique. 

Le fondateur de rilluminisme ne se faisait pas remar- 
quer par l’austerite de sa vie. Nous savons, c’est lui- 
meme qui nous l’apprend, qu’il se rendit coupable de 
mefaits dont j’eviterai de raconter l’histoire, par respect 
pour mes lecteurs. 

Eh bien, la conduite de ses grands inities etait telle 
qu’il s’en montra scandalise. 

« II me vient de Thebes (de Freysingue), lisons-nous 
» dans une de ses lettres, des nouvelles fatales. Ils ont 
« donne a toute la ville le scandale d’admettre dans nos 
4 Loges ce Properoe, vil libertin perdu de dettes, detes- 


(1) Ecrits original ix* 



280 


PERIODE HISTORIQUE. 


« table sujet... Dans cette "meme ville encore, le Frere D. 
< n’cstqu’un mechant homme. Notre Socrate, qui pouvait 
« cependant nous rendre de si grands services, est cons- 
t tamment dans l’ivrosse. Notre Auguste s’est fait la 
« plus mauvaise reputation. Frere Alcibiado soupire tout 

# le long du jour et desseche aupres de son liotcsse. 
« Tibere a voulu faire violence a la scour de notre Dio- 
« mode ct s’est laisse surprendre par le maid. Ciel ! quels 
« homines ai-jo done la pour Areopagites 1 Nous sacri- 
« lions, nous autres, an bicn do l’Ordrc notre sante, notre 
« fortune, notre reputation ; ces messieurs se livrent a 
« leurs plaisirs, a toules les commodites, se prostituent, 
« donnent des scandales , et 11 ’on veulent pas moins 

* savoir tous nos secrets. Des ec moment, jo regardo 
« Tibere comme efface de notre liste. O Areopagites, 
« Areopagites 1 Combien j’aimerais n’en avoir point du 
<i tout, ou du moins en avoir trouve de plus actifs et de 
« plus sounds ! » 

On ponrrait ealquer sur ccttc apostrophe de Weiss- 
haupt un morccau dcs plus vehemeuts, et en fairoa nos 
deputes republicans une application saisissante de verite 
et d’ii-propos. 

On trouverait dans les rangs de ces austeres demo- 
crates, apparteuant presque tous aux Loges maeonniques, 
des liber tins a profusion; des Lovelaces ayant depasse 
la soixantaine, et s’exposant encore a la vengeance des 
maris outrages; dos homines qui n'ont pas meme su res- 
pecter les liens saeres do la famillo ct dont les innom- 
mables ecarts demeureut consignes dans les feuillos jndi* 
claims; dcs financiers vereux, qui n’ont pu echapper a la 
vindi -to des lois quo grace a l iutervention de soli- 
darity's meliculensos a l’endroit de l’Jionneur corpora- 
te; ties escrocs, oublieux des depots qui leur etaieut 


( 1 ) Err!** or'<)i>n.i 



CH. XV. — l’illuminisme et la f.\ M.\ 281 

confies en vue de telle ou telle fomlation ; des Grecs de 
lapireespece qui font sauter la coupe et s’approprient un 
argent qui n’est pas a eux; des boliemes sans sou ni 
maille, qui, profitant de nos desastres pour s’Slever au 
pouvoir, n’ont pas rougi de pilier la France, et affichent 
une fortune dont ils n’arriveront jamais a oxpliquer 
l’origino ; des fondateurs de tripots qui ont fait bra- 
vement faillite, abrites qu’ils etaient par leur titre de 
depute; des faussaires qui. comptant sur i'impunite, ont 
joue du grattoir et tente de certaines compagnies. Je 
pourrais continuer longtemps de la sorte et passer en 
revue tous ces intrigants depourvus d’intelligence dont 
les Loges ont fait autant de legislateurs, malgx-d les 
tares de lour passe, ct peut-etre mcme a cause de ces 
tares, car elles savent qu’un honnete liomme ne con- 
sentirait pas a jouer le role qu’elles iinposent a leurs 
subordonues. 

Mais laissons de cote toutes ces reflexions, bien qu’elles 
se rattachent a notre recit, et revenons a rilluminisme. 

La secte se montrait chaque jour plus envahissante, 
ainsi qu’il est facile de s’en convaincre par cettc note de 
Zwaclc : 

« Nous avous dans Athenes (Munich) : 1“ une Loge 
« roguliero eomposee d’lllumines majeurs; 2" une assem- 
« blee d'llluinines moins considerable, mais appropriee 
« a notre but; S° une Grande-Loge maconnique; 4° deux 
e eglises ou academies du grade Mi nerval. 

« A Thebes (Freysiugue) de meme, une Loge Miner- 
» vale, aussi bien qu’a Mogare (Landsberg), a Burg- 
i liau'-en, a Straubing, a Ephese (Ingolstadt); nous en 
« aurons bientbt une a Corinthe (Ratisbojine). 

« Nous avons achete (a Munich) une maison pour nous, 
« et nous avons si,bien pris nos mesures, que non seule- 
« ment les boiu-geois ne se recrient plus sur nos assem- 
« blees.mais qu'ils parlent denous avecestime.-Iorsqu’ils 



382 


PERIODE HISTORIQUE. 


« nous voient aller publiquement k cette maison ou a la 
« Loge. C’est la un beau resultat, etant donne 1’esprit 
« de cette ville. 

« Nous avons dans cette maison un cabinet d’histoire 
t naturelle, des instruments de physique, une biblio- 
» thoque; et tout cela de temps a autre s’accroit des dons 
« des Freres. 

« Le jardin est destine a la botanique. 

« L’Ordre procure aux Freres tons les jdurnaux scien- 
« tifiques. Par differentes pieces imprimccs nous avons 
« reveille l’attention des princes et des bourgeois sur 
« certains abus. Nous nous opposons aux religieux de 
« toutes nos forces, et nous avons pu nous convaincre 
« du bon resultat ile nos efforts. 

« Nous avons dispose la Loge suivant notre systemo 
« et rompu avec Berlin. 

* Apres avoir reprime les enrolements des Rose-Croix, 
« nous avons reussi a les rendi'e suspects. 

« Nous sommes an moment do former une alliance 

i plus etroite avec la Loge de et avec la Loge natio- 

« nale de Pologno. > 

Citons encore une piece de lueme provenance. Mes 
lecteurs la trouveront tout aussi instructive que celle qui 
precede. 

« Par les critiques de nos Freres, dit Zwack, les 
« Jesuites ont ete eloignes de toutes les places de pro- 
« fesseurs ; nous eii avons purge l’universite d’lngolstailt. 

« La duchesse douairicre, pour l’institut des Cadets, 
* a tout dispose suivant le plan fait par notre Ordre. 
« Cette maison est sous notre inspection ; tous les pro- 
« fesseurs sont membres de notre Societe. Cinq do ces 
« membres ont ete bien pourvus, et tons les eleves seront 
« a nous. 

» Sur larecommandation des Freres, Pylade est duvenu 



283 


CH. XV. — l’illuminisme et la f.\ m.\ 

« Conseiller fiscal ecclesiastique. Ea lui procurant cette 
« place, nous avons mis a la disposition de l’Ordre 
t l’argent de l’Eglise. Aussi avons-nous, par l’emploi de 
« cet argent, deja repare la mauvaise administration de 

* nos et de Nous les avons tir6s des mains des 

« usuriers. 

* Avec ce meme argent nous soutenons toujours de 
« nouveaux Freres. » 

Ouvrons une paren these : quand on etudie de pres les 
agissementsdugouveniementrepublicaindont la France 
est affligee, il est facile de voir que nos Francs-Mafons 
out lu avec soin cette note du disciple de Weisshaupt, 
et ne negligent rien pour en faire leur regie de conduite. 
On dirait que nous retrains ici notre histoire contem* 
poraine. 

t Nos Freres d’Eglise, poursuit Cato n, ont tous ete 
« pourvus, par nos soins, de benefices, de cures, ou de 
t places de preeepteurs. Par nos soins encore, nos Freres 
« Arminius et Cortez sont devenus professeurs ii l’uni- 
« versite d’Ingolstadt. Dans cette meme universite, nous 
« avons obtenu des bourses pour tous nos jeunes eleves. 

i A la recommandation de notre OrJre, la Cour fait 
« voyager deux de nos eleves qui se trouvent maintenant 
« a Rome. 

« Les <5coles germaniques sont sous l’inspection de 
c 1’Ordre, ct n’ont pas d’autres prefets que nos Freres. 

<t Nous dirigeons aussi la Societe de bienfaisance. 

«; L’Ordre a procure a un grand nombre de Freres qui 
« sont dans les dicasteres et les bureaux d’administra- 
« tion, des appointements et des surcroits de paie. 

i Nous avons pourvu nos Freres do quatre chaires 
« ecclesiastiques. ^ 

« Sous peu, nous serous maitres de la fondation 
« Burthelemique destinee a l’education des jeunes eccle- 



284 


PfiMODE HISTOUIQUE. 


« siastiques. Toutes nos mesures sont prises pour cela. 
« L’affaire ne saurait avoir une meilleuve tournure. Par 
« ce moyen nous pourrons peupler la Baviere de pretres 
« ad roits et con venables. 

« Nous avons les meraes vues et le mome espoir sur 
« une autre maison de pretres. 

« A force de mesures, d’efforts infatigables, et par les 

« menecs de divers par nous sommes venus a 

« bout, non sculement do maintenir le Conseil ecclesias- 
t tique quo les Jesuites voulaient faire sauter, mais de 
« faire attribuer a ce Conseil. aux Colleges et aux Uni- 

* versites, tous les biens dont les Jesuites avaient encore 

* ^administration en Baviere, tels que l’lnstitufc de la 

« Mission, l’aumone d’or, la maison do retraite et la 
« caisse des convertis. Nos Illumines majeurs ont tenu 
« pour cot objet six assemblies; plusieurs y ont passe 
« des units eutiores; et » 

Les passages que nous avons rem places par des points 
do suspension etaient. sans doute compiomettants pour 
des personnages haut places, et c’ost a cause de cola que 
la Cour de Baviere a juge d propos de ne pas les livrer a 
1‘impression. 

Les choses en etaient la. lorsque Weisshaupt fit une 
precieuse recrue dans la personne du baron Knigge. Ce 
sectairc etait lianovrien d’origine. Apres avoir essaye 
de tout, sans reussir h rien, en depit de ses brillantes 
facultesintellectuelles,il sojeta dans les societes secretes. 
La Maqonncrie symboliquo no l’avant pas satisfait, il se 
fit iuitier aux rites a hauts grades. Puis il se lia avec le 
Cagliostro de l’Allemagne, leeelebre Schi oeder. En meme 
temps qu’il s’occupait de Maqonnerie, Knigge sc livrait 
avoc ardeur a l’etudc des doctrines pliilosophiques alors 
en vogue. 

Sur ccs ontrefaites, lc due de Brunswick, Gnmd- 
Maitre de la Stricte-Obser vance, out l’idee do reunir a 



CH. XV. — l’illuminisme et la. f.\ M.\ 285 

Wilhelmsbad une assemblee generate de tous les Francs- 
Magons. 

Knigge se representa cette foule d’adeptes compo- 
see d’hommes de tout etat, de tout pays et de toute 
condition. II se dit que si les Macons etaient unis par 
1'esprit de corps, la plupart d'entre eux ignoraient quel 
etait le but de leur society. Divises d’ opinions, arrive- 
raient-ils jamais a, s’enteudre sur ce qu'il y avait a 
faire pour assurer le bonheur de l'humanite, et celui 
des Freres en particulier ? II songea done a proposer 
aux representants de la Magonneric les mesures qui lui 
paraissaient les plus propres a « favoriser l’avan- 
« cement des Freres et a les metlre chacun en acti- 
€ vite dans l’Etat, suivant la mesure de leur capacite, et 
« suivant qu’ils auraient profile de 1’avantage qu’offrent 
« les societes secretes, dans 1’ art de connaitre les hommes 
« et de les gouverner sans violence et sans con- 
« trainte (1). » Comme on le voit, Knigge et Weiss- 
haupt etaient faits pour se comprendre, car les idees de 
l’un ne differaient guere des idees de 1’ autre. 

« J’avais concu, dit le baron hanovrien, tous mes plans 
« de reforme, et je les avais envoyes a Wilhelmsbad. Je 
« regus des reponses honnetes ; on promit de prendre 
« mon travail en consideration dans l’assemblee qui allait 
« se tenir. Mais je ci-us voir bientot combien les vues 
t bienfaisantes et desinteressees des illustres protecteurs 
« et chefs del’Ordre magonnique seraient mal secondees; 
« combien 1’esprit de secte et d’interet mettraient d’ar- 
« tifices en jeu, pour faire dominer les systemes tene- 
« breux de certaines classes ; combien il serait impos- 
« sible de reunir toutes ces tetes sous un meme bonnet. 
« Cependant je communiquai mes projets a divers 
« Magous. Je leur, parlais souvent de mes craintes, 


( 3 ) Ec*'its oriyitimcc. 



28G 


PERIODS HISTORfQUE. 


« lorsqu’cn juillet 1780, dans une Loge de Francfort-sur- 
« le-Mein, je fls connaissance avec Diomede (marquis de 
« Constanza), envoye de Baviere par les Illumines, pour 
f etablir leurs colonies dans les pays protestants. Je lui 
t fis part de mes voeux pour une reforms generale de la 
« Franc-Ma$onnerie; j’ajoutai que, prevoyant toute l’inu- 
« tilite de l’assemblee de Wilhelmsbad, j’etais resolu, 
t avec un certain nombre de Francs-Mac-ons, mes fideles 

* amis, repandus en Allemagne, de travailler a l’etablis- 
« soment de inon systeme. Lorsqu’il m’eut entendu le 
« devclopper : Pourquoi, me dit-il, vous donner la peine 
« inutile de fonder une societe nouvelle, quand deja il en 
« cxiste une qui a fait tout ce que vous voulez faire ; qui 

* pent en toutes choses contenter votre ardeur pour les 
« connaissances, et tous vos desirs d’etre actif et utile ; 

* qui enfin est en possession de toutes les sciences, de 

* toute la puissance qu’il faut pour votre but ? » 

Ces revelations comblercnt Knigge de joie et d’etonne- 
ment. Diomede profita de ses bonnes dispositions pour 
lui conferer les grades cl’ Aspirant , do Novice et de 
Minerval. 

Le nouvel initie fit en peu de jours de nombreuses et 
importantes recrues. 

Weissliaupt, ecrivant aux Areopagites, leur exprimait, 
en termes emus, son admiration pour le disciple de 
Diomede : 

« Philon Knigge, leur disait-il, en fait plus a lui seul 
« quo vous n’cspereriez en faire tous ensemble. Philon 
« est le maitre chez lequel il faut aller prendre des 
« lecons ; qu’on me donne six homines de cette trcmpe, 

« ct avec eux je change la face de l’univers (1). » 

Mais voila qu’un serieux ennui surgit tout a coup, 

( 1 ) Verniers dclaircisscments de Philon. 



CH. XV. — l’illuminisme et la P. •. M.\ 287 

pour le chef de rilluminisme, de la cause mSme qui 
l’avait tout d’abord rendu si heureux. Les adeptes que 
Knigge avait gagnes a, l’Ordre appartenaient presque 
tous aux rites k hauts grades. Des proselytes de ce genre 
n’etaient pas d’humeur a s’arreter aux bagatelles de la 
porte. Les Petits Mysteres de Weisshaupt n’apprenaient 
rien k des gens que l’Ecossisme avait dej& fa^onnes. 
Knigge s’efforca done de faire comprendre cela au fonda- 
teur de la nouvelle secte. Ce dernier atermoya pendant 
quelque temps, car il craignait que ses Grands Mysteres 
ne satisfissent pas un disciple aussi exigeant que le 
fougueux baron. Force de s’executer, il manda Knigge k 
Ingolstadt, et lui contia ses manuscrits. Philon se mit a 
l'ceuvre, modifia queiques grades, en faisant disparaitre 
ce qui lui parut defectueux, accentua certains passages 
des discours de l’lnitiant, et invita l’Areopage a donner k 
son travail une approbation en forme. Tout s’arrangea 
pour le mieux. 

Weisshaupt et ses ArSopagites se rendraient-ils au 
congres de Wilhelmsbad ? Chargeraient-ils le bar on 
Knigge de les y representer ? Philon pensa que l’Areo- 
page devait garder l’incognito. De plus, il decida que lui- 
meme se bornerait & surveiller de pres l’assemblee 
maconnique et ferait manceuvrer ses confidents. Knigge 
avait eu l’adresse d’introduire parmi les deputes 
l’initie Minos, dont il connaissait le zele, la rare intelli- 
gence et la consideration que lui valait son titre d’asses- 
seur a la Chambre imperiale de Wetzlar. 

Les ecrivains de la Maconnerie symbolique parlent avec 
un dedain quelque peu affects du congres de Wilhelms- 
bad. 11s ont pour cela les meilleures raisons du monde. 

Void ce que Ragon nous dit de cet evenement : 

t Le due de Brunswick convoqua, vers la fin del782, 
« un nouveau convent ii Wilhelmsbad, pour rechercher 
« le vrai but de la Mai;onnerie. Son resultat fut que tous 



288 


PEIUODE HISTORIQUE. 


€ les Chevaliers reconnurent qu’ils n’etaient point tie 
< vrais Chevalierstempliers. Ils convinrentqu’a l’avenir, 

« ils ne donneraient, dans lour dernier grade magon 
« nique, qu’une instruction historique sur l’Ordre tem- 
t plier. 

t A cet effct, ils composerent aussi de nonvcaux ■ 

* cahiers. Tout n’enrcsta pas moins comme auparavant : 

« Tune des branches de la Stricte-Observance continua a 
« order des Tenipliers ; une autre lit de i’alchimie, une 
5 troisiemo attendit patiominent ce que feraient les supe- 
« rieurs(l). » 

Voila tout. 

Heboid est encore pins discrct. 

L’ auteur des Acta. LaOnnuntm, le F. • . Thory, se montre 
assez explicitc sur les travaux du congres, nmis il ne dit 
pas un mot de Taction qu’y exercureut les Illumines de 
Weissluuipt. 

* Dans ce convent, ecrit-il, prepare par celui des Gaules 
« tenu a Lyon on 1778. ot qui avail etc assemble sous le 
t pretexte dune reforme generale de l’Ordre magonnique, 

« dix questions furent proposees : les principals ten- 

* daient a savoir si l’on devait cousiderer l’Ordre magon- 
« nique comme une soeietc purement conventionnellc, ou 
« bicn sil’on pouvait deduire son origine d’un Ordrc plus 
« ancien, et quel etait cet Ordre ? Si l’Ordre avait des 
« supdricurs gendraux alors existants ? Quels elaient ces 
« superieurs? Comment on devait les definir? S’ils 
« avaient la faculte de commander ou cello d’instruire, 

* etc. ? Aucune de ccs questions ne futagitee : on to borna 
« a declarer que les Macons n’etaient pas les successcurs 
« des Tenipliers; on institua un Ordre dc la Bionfaisance, 

« et lc due Ferdinand de Brunswick fut mis a la tete des 


(1) Hag on, Orthodnxie maconniqi'e. 



CH. XV. — l’illuminisme et la. f.\ m.\ 289 

« Loges reformees. Une chose remarquable, c’est qu’& la 
« 28° seance, la Loge eeossaise de Frederic au Lion d’Or 
« adressa au Convent un Memoire accompagne d’une 

* lettre du prince Frederic de Brunswick, et dans lequel 
« elle offrait de communiquer de nouvelles connaissances, 
« d’indiquer les superieurs majeurs inconnus, d’envoyer 
« sous peu le grand Rituel manuscrit conserve par les 
« Freres Clerici, etc., et que le Convent determina que 
« l’assemblee avait renonce a tous superieurs inconnus 
« ct caches; qu’elle avait arrete de nouveaux Rituels; 
« enfin, que les ancieus etaient inutiles a la reforme. 

« II est certain que ce Convent n’eut d’autre objet que 
« celui d’ecarter do la Franche-Magonnerie le systeme 
« templier, et de mettre Ferdinand de Brunswick a la 
« tete des Loges reformees : aussi eut-on grand soin d’en 
« eloigner tous ceux qu’on connaissait pour manifester 
« une opinion contraire; on leur refusa l’entree de l’as- 

* sernblee, et particulierement aux deputes des Cha- 
4 pitres et de la Mere-Loge de la Croissante aux Trois- 
« Clefs, de Ratisbonne, et au F.\ marquis deC. D. B. 
« ( Eques a capite Galeato) corame representant la Loge 

* des Amis-Reunis de Paris (1). » 

Les autres historiens de la Franc- Magonnerie gardent 
presque tous un silence absolu sur l’assemblee de 
Wilhelmsbad. 

Est-ce a dire qu’elle fut sans importance? Assur^ment 
non. S’il eut ete possible de la considerer comme un fait 
ordinaire, Thory et Rebold n’auraient pas manque de 
nous faire un tableau saisissant de cette magtiifique 
reunion d' homines apparlenanl a toutes les tlasse de la 
society, et accourus a Wilhelmsbad pour deliberer sur 
les grands interets de l’Ordre inagonnique. 

Ils ont tronque l’l^istoire dans un but facile a deviner. 


(1) Thory, Acta Latomormn , 

F.-. M.-. 19 



290 


PfiBIODE HISTORIQUE. 


Nous allons done reparer cet oubli volontaire. Mes 
lecteurs sauront alors ce qu il faut penser de la Franc- 
Magonnerie, que Ton se plait h nous representer comme 
une societe absolument inoffensive. 

JKnigge n’assistanfc pas aux deliberations, il chargea 
Minos de faire adopter son plan do campagnc par ses 
amis do rEeossisme. De cette maniere il put s'assurer 
un nombre de voix considerable. 

« J’avoue, difc-il dans ses Derniers ecloirci&sfiments , que 
« je consensus un faible pour mes anciens Freres de la 
« Strictc-Obscrvaiice. J’en avais deja illumine un si 
« grand nombre, que je me ilattais de pouvoir nkinir 
t leur systeme au notre. Mou intention netait pas 
« de livrer au Congres memo tous nos papiers, ct de 
« nous nieltre a la raerci des deputes. Je n'y 6tais 
9 pas aulorise par ceux qui m envoyaient. Et nous, 
« d’ailleurs, qui n'avions pas en vne cette puissance que 
« donnent les grandeurs, le rang ou les richesses ; nous, 
« qui nc clicrchions pas a regner dans 1‘edat et aux yeux 
t du public; nous, dont toute la Constitution otait d'agir 
« dans lo silence et en secret ; comment serions-nous 
« alles nous mettre sous la dependanco d’un Ordre qui 
« avait si peu d’unite dans ses systemes? 

« J’oflris cependant mes services; je les offris de bou- 
« che et par ecrit; j’eus pour toute reponse d’envoyer 
« mes papiers ou de les presenter au Congres; que Ton 
« verrait cc qu on pouvait en prendre, et ce qu’il faudrait 
« en laisser (1). » 

C’est sans doute a cette demarche de Knigge que fait 
allusion Tliory dans le passage cite plus liaut. 

Knigge declare qu’a partir de co moment il resolui d’at- 
taquer unaun les deputes et cVarriver ainsi a s’emparer 
de toutle corps, Loge par Loge. 

(1) PniLON, Derniers tfclaircissements . 



CH. XV. — l’illumixisme et la f.\ m.*. 291 

II manceuvra done de maniere k empecher le Congrds 
de faire quoi que ce fut contve les interets de l’lllumi- 
nisme, et a obtenir un vote qui permit aux sectaires de 
penetrer dans les Ateliers de tout rite, afin de les dominer 
ensuite. 

Minos se conforma aux instructions qu’il avait retjues, 
et parvint k faire decreter : 

1 1° La reunion de tous les systemes ma?onniques dans 
« les trois premiers grades, de telle sorte qu’un Franc- 
« Macon qui serait apprenti, eompagnon et maitre, 

* pourrait faire partie de toutes les Loges, a quelque 
« rite qu’elles appartinssent ; 2° que dans la Franc- 
« Maconnerie ordinaire, il ne serait fait mention ni de 
« hauts grades ni de chefs inconnus ; 3° que tout envoi 
« d’argent aux superieurs magonniques serait interdit; 
« 4° que l’on travaillerait a la redaction d’un nouveau 
« Code; C>° que toutes les Loges auraient le choix de leurs 
« maitres et de leurs directoires. c'est-a-tlire de la princi- 

* pale Loge a laquelle la leur serait soumise (1). » 

Thory constate le fait, mais il evite cle dire quo les 
Illumines furent les instigateurs de ces ditferentes reso- 
lutions. 

Or, pendant que son delSgue dirigeait adroitement les 
deliberations du Congres, Knigge se transformait en 
Frere insinucint. On sait avec quelle habilete il jouait 
ce role delicat. 

« Je cherchai k savoir, difc-ii, la tournure que les 
< choses prenaient dans l’Assemblee. Je sus quels etaient 
« les divers systemes que 1’on s’efforoait derondre domi- 
« nants. J’etablis avec les chefs du systeme Zinnendorff 

* un commerce de lettres que j’entretiens encore. Je 


(1) Rapport de Philox, tlaus ies Eerit* origmaux. 



29*3 


PERIODE HISTORIQCE. 


t scrutai adroitement les commissaires des autres classes. 
« Plusieurs vinrent s’ouvrir a moi et me confierent leurs 
i secrets, parce qu’ils savaient que mes agissements 
« avaient pour but l‘interet de In Maconnerie et non point 
« un interet personnel. Enlin les deputes apprirent, je lie 
« sais trop comment, l’existence de notre llluminisme. 
t Us so rendirent presque tons chez moi et me prierent 
« de les rccevoir. Jejugeai a propos d’exiger d’euxlos 
< lettres reversales (de nos candidats) en leur imposant 
« un silence absolu; mais je me qardai Men de leur com- 
* muniquer la mobulre partie de nos Merits secrets. Je ne 
« leur parlai de nos Mysteres qu'en tennes generaux, 
t pendant toutle temps que dura le Congres. 

i Je tiols leur rendre justice; jo les trouvai, pour la 
« plupart du moins, remplis de la meilleure volonte; 
t que si Jeur conduite n’etait pas consequente, e’est uni- 
« queinent faute d’avoir ete a unc bonne ecole (1). » 

Etant d mines les principos dont Knigge etait imbu, 
l’eloge que fait Io mandataire de Weisshaupt de la bonne 
volonte de ses nouveaux adeptes est toute unc revela- 
tion. 

II serait difficile, apres cela, de soutenir que la Macon- 
nerie ne reufermait que des homines irreprochables au 
point de vue religieux et politique. Notez bien qu’il ne 
s’agit pas de quelques deputes sculement. Presque tons 
se rendirent chez moi, a soin de faire observer le trop 
celebre baron. 

Les ecrivains du symbolisme nous disent que l’as- 
semblee do Wilhelmsbad cre'a l’Ordre des Chevaliers 
bienfaisants . Mais ils n’ont garde d’aj outer que cette 
secte au nom philanthropique so composait exclusive- 
ment des disciples de Swedenborg et de Saint-Martin. 

Bavruel raconte un fait qui peut donner a lui seul une 
idee cxacte de l’esprit qui regna dans ce fameux Congres. 

(1) Rapport de IMiilon, dans les Edits originative. 



CH. XV. — l’illuminisme et la. f,\ m.\ 293 

* Je ne sais, dit cet auteur, a laquelle de ces deux 

* sectes (d’llluminds) avait ete initid le comte de Virieux ; 
« mais 1’une et 1’autre pouvaient egalement lui suggerer 
« la maniere dont il exprimait tout ce resultatdu Congres 
« maconnique. De retour a. Paris, felieite sur les aclmi - 
« rabies secrets qu’il etait cense apporter de sa deputa- 
« tion, pi’esse par les saillies de M. le comte de Gilliers, 
« qui, dans les Francs-Ma$ons, n’avait encore vu que des 
« hommes dont l’esprit et le bon sens ont droit de se 
« jouer : Je ne vous dirai pas les secrets que j’apporte, 

* repondit le comte de Virieux. mais ce que je croispou- 
i voir vous dire , e’est que tout ceci est plus serieux que 
i v jus ne pensez; e’est qa'il setrame une conspiration si 

* Men ourclie et si profonde , qu’il sera bien difficile d la 
< religion et aux gouvernements de ne pas succomber. — 
t Heureusement pour lui, ajoutait M. le comte de Gilliers 
« on racontaut ce fait, M. de Virieux avait un tres grand 
« foods de probity et do droiture. Ce qu'il avait appris 
€ dans sa deputation lui inspira tant d’horreur pour ces 

* Mysteres, qu’il v renonga absolument et devint un 
« lioimne tres religieux. C’est a cela que nous devons le 

* zele qu'il montra dans la suite contre les Jacobins (1).» 

On peut se faire une idee du succes qu’obtint la propa- 
gandc de Knigge, par ce qu’il ecrivait a Caton an sujet 
de ses nouveaux adeptes : 

* Tous, disait-il, ont ete enchantds de nos grades 
« d’Epopte et de Regent ; tous se sont extasies en face de 
« ces chefs-d’oeuvre; car e’est ainsi qu’ils appelaient ces 
« grades. Deux seulement me firent de legeres observa- 
« tions sur quelques expressions, que l’on peut aisement 
o changer suivant les circonstances locales et surtout 
« dans les pays catholiques (2). » 

(1) Barrukl, Memoires pour servir a Jjhistoire du Jacobinisme, 

(2) Lettre de Philon d Catos, dans les Ecrits originaucc. 



294 


PfiRIODE HISTORIQUE. 


Deux inities seulemeut qui, sur un pareil nombre, 
crurent devoir conseiller quelques modifications absolu- 
ment insignifiantes I C’est vraiment peu, etje doute fort 
que les admirateurs de la Magonnerie symbolique osent 
nous opposer ces deux justes, egares dans la foule, comme 
un argument irrefutable en faveur de la secte. Aussi 
prennent-ils le parti de se taire. 

L’introduction de rilluminisme dans la Franc-Magon- 
nerie ne rendit pas cellc-ci beaucoup plus mauvaise 
qu’elle n’etait. sous le rapport doctrinal; m ais clle lui 
donna, avec runile qu’elle n’avait jamais cue, une puis- 
sance irresistible. 

A partir du Congres de Wilhelmsbad, les progres de 
rilluminisme devinrent chaque jour plus menagants. Le 
centre de la secte passa de fait d'Ingolstadt a Francfort 
oil Knigge s’etablit. Non seulemcnt la presque totalite de 
la Magonnerio en Allemagno subit I’action de rillumi- 
nisme, mais oil vit, de plus, s’etablir un certain nombre 
de Loges exclusivement composees d’lllumines. II n’y 
eut bientot plus une seule ville un peu considerable, en 
Souabe, en Franconie, en Westphalie, dans les Cercles 
du Haut el du Bas-Rhin, qui n’eut scs Epoptes et ses 
ecolcs minervales. La Prusse et l’Autriclie no tardercnt 
pas a etre illuminees a leur tour. Le Tyrol l’etait deja. 
L’adepte qui avait implante la secte dans ce dernier pays 
voulut initier le peuple italien. Des apotros qui n’etaient 
ni moins actifs ni moins intelligents se chargerent de la 
Belgique et de la Hollande. Le succes depassa partout 
les esperances de Weisshaupt. La Livonie accueillit ses 
envoyes, la Pologne vint a lui. 

Quand il s’agira de l’Angleterre , on prendra toute 
sorte de precautions. Les Freres enroleurs seront tries 
sur le volet et munis de hautes recommandations. 

Voici ce que nous lisons & ce sujet dans un rapport 
dmane d’Agis. Cet adepte remplissait les fonctions de 
Provincial, sous la direction d’Alberoni : 



CH. XV. — L'lLLUMlNISME ETUP.'.M.’. 295 

* Cette semaine, dit-il, nous allons recevoir un eccle- 
« siastique Lutherien. qui, par ses tours d’adresse, a fait 
c pourlaLoge de ce lieu une collecte de neuf mille florins. 
« Aussitot la paix faite, il doit partir pour Londres, 
« muni d’une foule de recommandations. Le P. F. D. B. 
« (le prince Ferdinand de Brunswick) , oncle du due 
« regnant, lui a promis de l’appuyer de tout son pouvoir. 
• Nous voulons aussi l’employer dans ce pays-la pour 
« notre Ordre. II faut qu’il illuminise finalement les 
« Anglais. — Une grande perruqu-e hollandaise, un visage 
« maigre et bleme, de grands yeux largement ouverts, 
« une imagination feconde, une connaissancedes homines, 
« acquise en courant le monde pendaiit deux ans, sous le 
t costume d’un mendiant : ue croyez-vous pas qu’avec 
« cela notre homme va faire des merveilles ? Nous allons 
« le styler cet hiver, comme les Hernutes, leurs 
« apotres ( 1 ). » 

La plupart des princes etaient alors a la merci des 
sectaires. 

Apres avoir annonce 1 ’initiation du medeein ordinaire 
clu comte de Kirchenberg, le Provincial de la circons- 
cription ajoutait : 

* Le comte n’est entoure que d’lllumines. Secretaire 
« intime. Medeein, Pasteur, Conseillers, tout est a nous. 

4 Les favoris du prince sont nos adeptes les plus zeles, 

4 et nous avons pris nos precautions pour l’avenir. Que 
4 l’Ordre s’etablisse aussi bien partout, et le monde est a 
4 nous ( 2 ). » 

Le veeu formula par cet adepte est A la veille de se 
realiser, grace a l’empressement avec lequel les Francs- 
Ma?ons se vallient a l’llluminisme. Le baron de Bassus, 

(1) Ecrits original { Rapport rf’Aois). 

(2) Ecrits original*# (oorrespondance). 



298 


PKRIODE HISTORIQUE. 


envoye dans le Tyrol pour y travailler a l’extension de 
l'Ordre, se felicite des bonnos dispositions qui animent 
les Loges de ce pays. C’cst dans leur sein qu’il recrute 
ses principaux adeptes. Professeurs, Conseillers de 
Regence, Ministres de l’Empereur. Presidents. Vice- 
Presidents, Maitres de Poste, membres de la haute et 
basse noblesse sollicitent la faveur d'etre inilies. 

Partout, en Europe, lTlluminisme grandit avuedceil 
et cnserre peuples et rois dans ses filets. 

Wcisshaupt etait d’ailleurs fecond en ressources, quand 
il s’agissait de l’asservisscment d’un peuple aux doc- 
trines de la secte, comme on peut en juger par la lettre 
suivante : 

t J’ai dans la tcte,ecrivait-il ;’i Z track, lell janvier 1783, 
« d’entreprendro la Confederation Polonaise, non pas pre- 
« cisement pour la mettre dans les affaires de notre Illu- 
it minisme, mais simplement comme Franc-Maconnerie, 

* pour ctablir un sysleme de Loges confederees, et en 
« clioisir ensuile les meilleurs sujets. Nous previendrons 
« ainsi la Slricte-Observance et nous la detruirons. Ecri- 
« vez au plus tot a Varsovie que vous connaissez a Munich 
t etdans plusieurs autres villes bien des Loges pretes a se 
« confederer avec eux aux conditions suivantes : 1° Qu’on 
t se contentera des trois premiers grades ; 2° que chaque 
t Loge aura la liberie dc se donner tels grades superieurs 
« qu’elle voudra, et autant qu’clle en voudra; 3° quecha- 
« cune sera independante des autres, au moins autant 
« que celles d’AUemagne le sont des Loges de Pologne ; 
t 4° que toute leur union ne s’entretiendra que par cor- 
« respondance et la visite des Freres. Si nous obtenons 
« ce point-la, le probleme sera resolu. Je me cliargerai 

* de faire le reste (1). » 


(1) JCcrifs originaticc # 



CH. XV. — l’illuminisme et la f.\ m.\ 297 

En Allemagne, tout reussit a souhait. 

Apres le Congres deWilhelmsbad, la commission char- 
gee de refondre le Code magonnique pouvait entraver, 
d’une maniere serieuse, les progres . de l’llluminisme. 
Knigge chercha done a insinuer celui des commissaires 
qni jouissait de la plus grande influence. Ce personnage 
n’etait autre que re baron Bode, appele en Maoonnerie le 
Chevalier du lis des vallees (Eques a Lilio conval- 
lium). Son grade maoonnique etait celui de Templier- 
Commandeur. 

La lutte entre ces deux homines fut longue et opinuUre. 
Knigge finit par triompher. II fit a son interlocuteur un 
tableau si saisissant du but que poursuivait 1'Illumi- 
nisme et des moyens employes par les adeptes, que Bode 
ne dissimula plus son enthousiasme. II exprima seule- 
ment la crainte que les Jesuites ne fussent a la tete de 
l’Ordre. Knigge s’empressa de le rassurer. II fit mieux, 
il lui prouva que les Illumines detestaient, comme lui, 
les disciples de saint Ignace. 

« A cette condition, ecrivait 1 'alter ego de Weisshaupt, 
< il nous promet : 1° De travailler pour nous, et de nous 

• procurer, dans le nouveau systeme ou Code de la Ma?on- 
t nerie, l’empire de ses Loges; 2° de faire mettre, autant 
« qu’il dependra de lui, entre les mains de nos Illumi- 
« nes, les Directoires ou inspections provinciates; 
« 3° d’engager les adeptes de la Stricte-Observance h 
« fraterniser avec nous; 4° dans la redaction du nouveau 
« Code maoonnique, d’avoir toujours devant les yeux le 
« plan de notre Ordre, pour le choix des Maiti-es ou 
« Venerables, etc.; 5° de faire part a nos superieurs de 
« ses connaissances sur l’origine de la Franc-Maoonnerie 
« etdes Rose-Croix; de faire imprimer par nos presses 

* les deductions promises pour la Stricte-Observance (1); 


(1) Cette derniera phrase n’est pas trds daire. Barruel suppose qu’il 



298 PEIilODE HISTOK1QUE. 

< de les distribuer & notre monde suivant nos arrange* 
* ments(l). » 

L’alliance de Knigge et d’Amelius-Bode consomma la 
mine de la F r a nc - Mat; onne rie au profit de l’llluminismo. 
La Loge des Trois-Globes, de Berlin- resista quelquc 
temps aux sollieitations des nouveaux adeptes. Elle 
essaya merne d’anatlidmatiser eeux qui contracteraient 
une alliance quolconque avec les sectaires dent Weiss- 
liaiipt etait le pairiarche. Mais les foudres des Macons 
•Berlinois ne prodnisirent pas le moindre effet sur les 
Logos, et bientot les Illumines purent ajouter aux ins- 
tructions qui aecompagnaient un de leurs grades cette 
affirmation significative : 

« De toutes les Loges legitimement constitutes en 
« Allemagne, il n’en est qu’ene seule qui ne soft pas unie 
« a nos supcrieurs ; eueore cettc Loge est-elle reduite 4 
« cesser ses Iravaux. » 

Sur ces entrefaites, Knigge accusuit Weissliaupt de ne 
pas tenir suffisamm ent compte des services qu’il avait 
reudus a l’Ordre, et Weissliaupt reprochait a Knigge de 
meconnaitre son autorite. La correspondanee qu’ils 
echangerent a ce propos est vraiment curieuse. Je re- 
grette que les limites dans lesquelles je suis enferme 
ne me permettent pas de la reproduce. 

Knigge quitta ou fit semblant de quitter l’Ordre. Cette 
derniere hypotbese est de beaucoup la plus vraisem- 
blable ; car il est constate que le fameux baron continua 
4 rendre aux Illumines tous les services en son pou- 
voir. 

Depuis quelque temps, le gouvernement bavarois se 

s'a^it du compte des contributions & d^duire pour la Stricte-Obser- 
vanco «t a distribuer aux Illumines. 

(1) Ecrits originaucc (correspondanee). 



CH. XV. — l’illuminisme et la f.\ m.*. 299 


preoccupait de l’llluminisme, sans rien decouvrir nean- 
moins qui lui permit de s6vir contre ses membres. La 
plupart d’entre eux, sinon presque tous, etaient inconnus. 
Des lors comment les frapper? D'un autre cote, il fallait, 
avant d’agir, avoir des donnees certaines sur la Consti- 
tution ct. les doctrines de l’Ordre, toutes choses qui fai- 
saient absolument defaut au pouvoir. Ajoutons que les 
administrations et le Conseil du gouvernement lui-meme 
etaient peoples d’Mumines, et l’on se fera une idee des 
obstacles contre lesquels le grand Electeur devait fatalo- 
ment se butter. 

Prevenu du danger qui le menagait, Weisshaupt tenta 
de parer le coup en donnant a ses adeptes des instruc- 
tions oil brille une fois de plus sa prudence ordinaire. 

Mais la fatalite voulut que l’on interecptat ses lettres. 
Dans le courant de fevrier 1785. il fut depose de sa chaire 
de droit, comme ayant meconnu les lois et decrets qui 
interdisaient les societes secretes en Baviere. 

Le gouvernement fit procedor a une enquete. "Les 
charges qui peserent. des lors. sur le fondateur de l’lllu- 
minisine revetirent un certain caractere do gravite; mais 
le venin do la sectc ne parut qu’en partie, dans les 
depositions que fireut d’anciens adeptes, dont l’initiation 
n’avait pas ete complete, et qui soupgonnaient plutot 
qu’ils ne connaissaient les vrais secrets de l’Ordre. 

Weisshaupt s’etait retire a Ratisbonne. Ce fut la qu’il 
6tablit le centre de ses operations. Plus independant et 
plus libre qu’il ne l’etait lorsqu’il professait le droit, il 
redoubla d’ardeur pour donner une eian nouveau a son 
Illuminisme. 

« Au nombre de ses adeptes, raconte Barruel, etait un 
« pretre apostat nomine Lanz. Weisshaupt le destinait & 

* porter ses Mysteres et ses complots en Silesie. Sa mis- 
« sion etait deja fixee, et Weisshaupt lui donnait ses 

* dernieres instructions; tout a couple tonnerre gronda 



300 


PERIODE HISTORIQUE. 


« sur la tete du Maitre et de l’Apotre; l’apostat tomba 

< raort ; la foudre l’ecrasa 4 coto deWeisshaupt meme (1). 
« Dans leur premier effroi, continue Barruel, les Freres 
« conjures n’eurent pas le temps de recourir a leurs voies 

< ordinaires pour soustrairo anx yeux de la justice le 
t portefeuillo dc l’adepte foudroye. La lecture de ses 
« pa] tiers offrit de nouvelles preuves qui, envoyees a la 
« Coin- de Baviere, la determincrent enfin a donner plus 
« de suite a celles qu’avaient deja fournies les deposi- 
« tions de MM. Cosandey et Renner (2). » 

L'attention de 1’autorite se porta naturellement sur les 
amis que Weisshaupt laissait a Ingolstadt. Ces recher- 
ches eurent pour consequence la condamnation a l’exil de 
plusieurs inities. 

Un supplement d’enqudte eutlieu quelque temps apres. 
Trois temoins, le Conseiller Aulique Vischneider. l’abbe 
Cosandey et l’academicien Grunbcrger deposerent entre 
les mains des C'ommissaires instructeurs une declaration 
derite, ou se trouvaieut les noms de plusieurs inities 
appartenant a la classe des Invisibles. Les signataires 
terminaient en disant : 

« Nous ne connaissons point les autres, qui vraisem- 
« blablement sont des chefs plus cleves encore. 

j Apres notre retraite, les Illumines nous calomnierent 
« partout de la maniere la plus infame. Leurs cabales 
« nous faisaient debouter de toutes nos demandes; ils nous 
t rendirent odieux et suspects a nos superieurs; ils pbr- 
c terent la calomnie au point de repandre sur un de nous 
« le soupcon d’un assassinat. Apres une annee entiere de 
« cos persecutions, un Illumine vint representer au Con- 
« seiller Aulique Vischneider, que l’experience devait 
* l’avoir assez convaincu qu’il etait partout persecute 

(1) Apologie des Illumines, dans Barruel, Me moires. 

(2) Ibid. 



CH. XV. — l’illuminisme et la. f.*. m.\ 301 

« par l’Ordre, et que sans recouvrer sa protection il ne 
« reussirait dans aucune de ses deraandes; mais qu’il 
« pouvait encore revenir sur ses pas (1). > 

Toutes ces revelations pass£rent & peu pres inapergues. 
On eut dit que les Illumines avaient partout en Alle- 
magne des milliers de complices dont la consigne etait de 
repondre aux poursuites dirigees contre la Societe par la 
conspiration du silence. 

Cependant, le 11 octobre 1786, des recherches ayant ete 
faites chez Caton-Zwack et au chateau do Sanderdorf 
appartenanl au baron de Bassus ( Annibal pour les Illu- 
mines), on decouvrit les lettres, les discours, les regies, 
les statuts, toutes les pieces, en un mot, que I’on a pu- 
bliees sous ce titre : Ecrils orkjinaux de I'Ordre et de la 
secte des Illumines, 

Les coupables se defendirent dans la mesure du pos- 
sible. 

De son c6te, le gouvernement bavarois adressa un 
exemplaire des documents qu’il avait recueillis et pu- 
blics aux souverains de l’Allemagne. Cette demarche ne 
produisit aucun l-esultat. On eClt pu se demander avec 
quelque raison si ces princes n’etaient pas infeod£s a 
l’llluminisme en qualite d’adeptes. Les autres Etats de 
1’Europe se montrerent tout aussi indifferents. Cela prouvc 
une fois de plus que les principes de la Secte avaient 
penetre jusque dans les Cours a la faveur de la Magonne- 
rie. Les families royales comptaientparmileurs membres 
des disciples de Veisshaupt, sans parler des ministres, 
des magistrats, des ecrivains et meme des prelats qui 
trouvaient tout naturel de se faire initier. 


(1) A^olcijie des Illumines, dans Barruel, Mdmoires* 



CHAPITRE XVI 


li’Illuminisme en Franco. 


SoMMAias. — Transformation delTlluminisme. — L'Union germanique 

— Organisation et but de cette society. — La troisieme Republique 
en copie les proc£des tyranniques. — Initiation do Mira beau k rillu- 
minisme. — Talleyrand fait partio de la secte. — Philippe-Egalite 
devient Chevalier Kadosch. — Flat do la Franr-Maconnerie k cette 
Spoque. — Les Loges do Paris. — Les Amis-Ueunis et la Sour<li£re. 

— Les Tiidosophes dTtrmdnonville. — Cagliostro. — Ses peregrina- 
tions en Europe. — Son sejour en Uussie et it Strasbourg. — II 
organise des Logos h Lyon et h Bordeaux. — II revient a Paris et s’y 
fixe pour «n temps indetermine. — II foitde une Logo d'adoption, et 
cree une Franc-Maconnerie 11 i’ us a go des femmes du rnonde. — Inau- 
guration de Ja premiere Loge. — Detail scandaleux racontd par les 
historiens. — Com prom is dans l'aUaire du Collier, C’agliostro cst mis 
hors do cause. — 11 quitte Paris et se rend h Londros. — Ses propheties. 

— II voyage en Allemagne, en Suisse, en Ilalie, et s’anvte h Rome. 

— Saisi par la police pontilirale, il est juge et condamne k uiort. — 
Le Pape commue sa peine. — Singuliers details qu’il donne au tri- 
bunal de rinquisition sur les Illumines. — La Loge des Xeuf-Sceurs k 
Paris. Ses principaux membres. — La Franc-Maconnerie est respon- 
sable des crimes de la Terreur. — A veu x de Kebold h. Pendroit de 
cette question. — Pourquoi Jes Loges devinrent dcsertes quand la 
Revolution eut t.riomph$. — Decheance du due d’Orl^ans conmie 
Grand-Maitre etcomme depute. 

Dans la pensee do Weisshaupt, la France ne devait 
etro initiee que quaud tons les autres peuples le seraient. 
II se mefiait du caractere impatient de la nation. Disons 


Ouvrages consults : Behold, Ili stairs des Train Gr trades- Lows; 
Precis historique des rites d Hants grades. — K.ioo.v, Orlhndaxic 
mn<;tmnique. — . Bajirukl, IHowircs pour servir d Ihistoirr. du Jaco- 
binisme. — Le franc, Le Voile levs pour les curieux ; Conjuration 
contrc la religion catholiquc et les souverains. — Gyr, La Fran<‘-Ma- 
(onneric cn dle-meme et dans ses rapports avee les autres sveietes 
secretes de V Europe. — Onci.air, La Franc-Maconnerie dans ses 
origines, son dcvdopx>ement physique et mural , sa nature et ses ten- 



CH. XYL. — L’iLLTTMINXSME EN FRANCE. 303 

toutefois qu’il fit une exception en faveur de 1* Alsace. Les 
Loges de cettc province furent illuminees immediatement 
apres le Congres de Wilhelmsbad. 

Lorsque les papiers relatifs a la Secle tomberent entre 
les mains du gouvernement bavarois, i’avenir de ITllu- 
minisme sembla tout d’abord compromis, malgre l’in- 
souciance avec laquelle les souverains accueillirent. la 
revelation inattendue de cette conspiration. Mais il n’cn 
fut rien. 

Weisshaupt et ses affides avaient prevu le cas et 
pris leurs mesures en consequence. 

t Excepte Weisshaupt. qui avait su 6chapper &, ses 
« juges, dit Barruel, pas un des conjures n ’avait etd 
« coudamne a des peines plus fortes que l'exil on une 
« prison passagere. Dans tout le reste de l’Allemagne, 
* depuis le Holstein jusqu’ii Yenise, depuis la Livonie 
t jusqu’a Strasbourg, pas la moindre recherche n’avait 
« ete faite dans leurs Loges; la plupart des adeptes re- 
« connuspour les plus coupables avaient trouve bienplus 
« de protection que d’ indig nation, aupres de ceux memes 


dances. — Bazot, Precis historique de VOrdre de la JFr anc-Ma Con- 
ner ic . — La Franc- Ma Q.onnerie sownise d la publicity d Vaide de docu- 
ments authentiques . — Galiffe, La Cliatne Symbolique . — Boubee, 
Etude sur la Franc-Ma$onnerie . — Histoire de la conjuration de Louis- 
Philippe-Josephd Orleans, surnommd Egalite ; — Histoire du Grand- 
Orient de France. — Tuory, Acta Latomorvm. — P. Zaccone, His- 
toire des Societds secretes. — Louis Blanc, Histoire de dix ans . — 
Robison, Preuvcs de Conspirations centre tovtes les religions et tons 
les gouverncments de Y Europe, ourdies dans les assemblies secretes des 
Illuminis, des Francs-Ma^ons et des societis de lecture. — Le Couteulx 
deCanteleu, Les Sectes et Sociitis secretes politiques et religicuses . — 
Clavel, Histoire pittoresque de la Franc- Maconnerie. — Bonneville, 
La Maconnerie icossaise comparie avec les trois perfections et le 
secret des Templiers. 

Xota. — Je ne fai s pas entrer dans cette liste les ournges sp^ciaux 
sur les Illumines dont j’ai donn6 les titres en tete d’un autre cha- 
pitre, ni les liistoires de la Revolution frangaise que j*ai dCi consulter 
pour completer et contrdler les auteurs ma$onniques. 




304 


PERIODE HISTORIQUE. 


« contre lesquels se dirigeaient tous leurs com plots; 
« malgre les preuves les plus authentiques et les plus 
« evidentes de sa felonie, et fort peu de jours meme apres 
« toutes les preuves acquises contre lui, Zwaek obte- 
« nait et produisait, de sa probite, de sa fidelite aux lols 
> de son prince, dos certificats que l’on eut dit signes par 
« des complices bien plus que par les membres du Cou- 

* seil Aulique ; et le prince de Salm-Kirbourg l’appelait a, 
« sa Cour, pour en etre servi sans doute avec la meme 
« fidelite. Les conjures, Brutus-Savioli et Diomede Cons- 
« tanza, pouvaient, partout ailleurs qu’en Bavierc, for- 
« mer des adeptcs a leur conspiration, aux depens meme 
« du prince qui l’avait dccouverte chez lui. Ce Tibere- 
« Merz, dont les Ecrils originaux attestaientl’infamie, la 
« portait triomphantc avec ses complots, a la suite de 
« l’ambassadeur de l’Empire, jusqu’a Copenhague. 
« L’adepte Alfred-Seinsheim ne faisait qu’echanger la 

* faveur de son prince contre cello du due de Deux- 

* Pouts, ct deja l'intrigue menageait son retour a Mu- 
« nich. Spartacus lui-meme jouissait trauquillement de 
« son asile et de ses pensions aupres des princes, ses 
« viclimes plus encore que ses eleves. Jamais conspira- 
« tion n’avait ete plus monstrueuse ct si publiquement 
i devoilee; jainais conjures n’avaient trouve tant de 
« moyens de la continuer a 1’ombre de ceux metnes qui 
« en etaient le grand objet. Ainsi tout annongait que la 
« fuite de Weissliaupt ne serait, pour la Secte, que ce 
« qu’avait etc pour l’lslamisme cclle de Mahomet, i’H6- 
« gire de nouveaux et plus grands sucees (1). » 

Quoique la precaution fiit a peu pres inutile, les Illu- 
mines curentsoin de dire et de faire dire, apres les pour- 
suites dirigees contre eux, quo 1’Ordrc n’existait plus. On 
saitque Weisshaupt iaissait aux Loges qu’il aftiliait it 


(1) EUrrukl, Mdmoires pour servir d Vhistoh'c du Jacobinisme , 



CH. XVI. — L’lLLUlIINISME EN FRANCE. 305 

i’llluminisme une autonomie apparente, afin d’eviter les 
perils qui resultent presque toujours d’une solidarity 
quelconque entre les membres d’une meme societe. La 
manoeuvre etait habile. Nous constaterons bientot qu’elle 
reussit on ne peut mieux. 

En Allemagne comme en France on vit, au xvn® siecle, 
une foule d ecrivains attaquer avec obstination les ensei- 
gnements du Christi anisine. Des ministres Lutheriens 
eux-memes ne rougissaient pas de nier dans leurs livres 
les verites qu’ils avaient mission de pitcher dans leurs 
yglises. 

Afin que ces diverses publications eussent un plein 
succes, on forma une association de propagande, dont le 
but n’etait pas sculement d’exalter et de mettre en relief 
ce que los sectaires publiaient. mais aussi d’entraver 
l’apparition des bons livres ou d’en faire echouer la rente, 
quand les auteurs parvenaient a trouver un editeur. 

Le fameux Nicolai, ocrivain et libraire tout a la fois, 
devint le chef de cette confederation d’un nouveau 

4 

genre. 

Ce fut Leveller-Leuchsenring qui l’initia a rillumi- 
nisme. Un autre adepte, non moins precieux pour 
l’avenir de l’Ordre, etait venu se joindre aux conspira- 
teurs peu de temps auparavant. Je veux parler du doc- 
teur Bahrdt. quo Minos-Dittfurth avait insinue et auquel 
on doit en partie la nouvelle organisation de la Secte. 

Vingt-deux Illumines, choisis parmi les plus capables, 
etaient places a la tete de l’association et la dirigeaient. 
Les inities, repandus dans les provinces, obeissaient 
aveuglement a 1'impulsion qui Ieur etait donnee. 

l^es ecrivains, les libraires, les imprimeurs et les 
maitres do poste avaient tout particulierement droit a 
la bienveillance des affides, lorsqu’ils ne manifestaient 
aucune repugnance pour les principes du nouvel Illu- 
minismc. 

Les societaires se divisaient en membres actifs et en 

F.-. M.\ S.) 



306 


PfilUODE HISTOBIQUE. 


simples associes. Les premiers seals etaient au courant 
de ce qui se tramait dans les conciliabules de la Secte. 

Les Freres devaient etablir, dans toutes les villes 
de quelque importance, des cercles litteraires, dont les 
biblioth^ques , soigneusement composees, devenaient 
une attraction pour les jeunes gens studieux et un piege 
babilement tendu it leur inexperience. 

La Societe avait, au surplus, un certain nombre de 
journaux. La direction et la redaction en etaient conliees 
a des adeptes de talent. 

Les libraires no pouvaient manqucr de protester contre 
une organisation de ce genre. Les conjures avaient prevu 
le cas. Us oiTrirent done ji ces modestes negotiants de 
les aidera vendre leurs livres, s’ils consentaient a n’avoir 
dans lours magasins que des ouvrages approuves par 
rUnion-Germanique. Dans le cas contraire, la Society 
refusait do s’occuper d’eux, a moins que ce ne fiit pour 
les decrier dans l’opinion publique. 

Les auteurs etaient circonvenus a leur tour. On ne 
negligeait rion pour les amener a ecrire dans lo sens de 
la Secte. S’ils se laissaient persuader, toutes les gazettes, 
litteraires et autres, faisaient l’eloge de leurs oeuvres 
et en assuraient le succes. Mais lorsque, fermes dans leurs 
principes, ils s’obstinaient a defendre les doctrines que 
les Illumines combattaient d’ordinaire, leur situation de- 
venait intolerable. Tantot ils ne pouvaient trouver ni 
imprimeurs, ui editeurs qui consentissent a se charger 
de leurs oeuvres. Tantot leurs livres paraissaient en 
retard ou etaiont cribles de fautes. Le plus souvent la 
presse reussissait d en degouter le public par l’unanimite 
de ses critiques. 

Le moyen le plus ordinairement employe pour discre- 
diter un auteur qui ne faisait pas profession d’atheisme 
consistait si le traiter de Jesuite. On representait les dis- 
ciples de saint Ignace comme des conspirateurs aussi 
babiles que dangereux, qui se dissiraulaient sous toutes 



CH. XVI. — L’lLLUMINISME EN FRANCE.. 307 

sortes de costumes. Le clerge lutherien etait parfois ac- 
cuse de Jesuitisme, et cette accusation, quelque insensee 
qu’elle fut, suffisait presque toujours pour discrediter 
celui qui en etait l’objet. 

Les Francs-Magons de la troisieme Republique se sont 
souvenus de Nicolai et de Bahrdt, dans leur lutte contre 
l’Eglise, et a l’epithete de Jesuite ils ont substitue celle 
de clerical. Et le peuple franqais, aussi stupide que les 
Allemands du xviii« siecle, se persuade, & la voix de ses 
maitres, que les clericaux meditent les plus noirs des- 
seins contre 1’ordre de choses etabli. II ne comprend pas 
que les continuateurs de Weisshaupt ne recriminent 
contre les catholiques et ceux d’entre les republicans qui, 
comme Jules Simon, sont respectueux de la liberty, 
qu’afin d’asservir plus facilement le pays et de l’exploiter 
tout a leur aise. 

Los Illumines voulaient avoir le monopole de l’edu- 
cation. C’est dans ce but qu’ils cherchaient a s’emparer 
de la presse et de la librairie, esperant qu’ils reussiraient 
a devenir les regulateurs exclusifs de la pensee humaine. 

N'est-ce pas ce que nous voyons de nos jours? Non 
contents de livrer lajeunesse a des instituteurs qui ne 
peuvent, sans se compromettre, rappeler a l’enfant que 
Dieu existe, nos hommes d’Etat s’arrogent le droit 
exclusif de designer les ouvrages dont les bibliotheques 
communales doivent etre composees. 

Ce genre de despotisme n’avait, encore pesd sur le 
monde qu’au temps des Illumines et sous le regne de 
Julieii l’Apostat. II etait reserve a notre epoque de le voir 
se dechainer une troisieme fois et menacer les nations 
europeennes de la plus humiliante des servitudes. 

Les families sont depouillees de leurs droits en matiere 
deducation, en vertu de ce principe que les enfants ap- 
partiennent a l’Etat. Nul desormais ne pensera autre- 
ment que les hommes du pouvoir. II n’y aura d’autre 
science, d’autre litterature, d’autres tendances politiques. 



PERIODE HISTORIQUE. 


308 

soeiales on religieuses, que la science, la literature et les 
tendances des aventuriers qui se sont empares de la 
France, en semant autour d’eux le mensonge et la cor- 
ruption. 

Or, qui ne sait que les miserables qui ont fait et con- 
tinuent it faire de notre pays la risee de l’Europe sont 
tons, sans exception , sortis des antres de la Ma?on- 
nerie ? 

Je me trouvais, il y a quelques mois, dans une ville du 
midi. Un hoimne du peuple, avec lequel je parlais j>oli- 
tique, me posatout a coup cette question : Pourriez-vous 
me dire. Monsieur, a quelle ecoleont etc formes les cretins 
malfaisauts qui nous gouvernent? — A l’ecole des Leges 
maconniques, lui repontlis-je. et si la France veufc sortir 
une fois pour toutes du gachis ou elle se debat, elle devra 
renvover a leurs Ateliers les seetaires qu’elle s’est don- 
nes pour raaitres. 

Lorsque l'Union-Germanique, qui n’etait autre chose 
qu'uuo transformation de lTlluminisme, fut parvenue ;i. 
l’apogee de sa puissance au dela (lu Rhin. en Italic et 
dans le nord de 1’Europe, les chefs de la Secte songcrent 
a initicrle peuple fran?ais. 

Une circoustance des plus favorables leur en offrit le 
moyen. Miraheau, envoye en Prusse par les ministres 
de Louis XVI. qui le chargerent d’une mission secrete 
pres la Cour de Berlin, entra en relation avec Nicolai. 
Le rase libraire ne tarda pas a voir de quelle precieuse 
ressource le nouveau venu serait pour la Secte. 11 com- 
prit. en outre, que son initiation n’exigorait pas de longs 
preiiminaires. Ce fut Mauvillon, professeur au college 
carolin, <[ui fut charge de conferer a Mirabeau les grades 
de L’liluminisme. 

A son retour en France, le futur grand orateur n’eut 
rien de plus pvesse ([ue d’intioduire les principes de 
Wcisshaupt et de scs adherents dans la Loge qu’il pre- 
sidait. Talleyrand Perigord, le trop fameux eveque 



CH. XVI. — L’lLLUMINISME EX FRANCE. 309 

d’Autun, fut le premier adepte de Mirabeau. Les Illumines 
francais n’etaient pas assez au courant des doctrines de 
l'Ordre et des precautions minutieuses que son fonda- 
teur avait coutume de prendre k l’egard des candidats, 
pour se passer du concours des lieutenants de Weiss- 
haupt, dans l’ceuvre de propagande qui avait ponr objec- 
tifies Loges maconniques. Amelius-Bode et le baron de 
Busche. dont le nom de guerre etait Bayard, furent char- 
ges de proceder aux premieres initiations. 

Les deputes de l’llluminisme dtaient d’autant plus 
assures du succes de leur mission, quo le Grand-Maitre 
de la Franc-Maconnerie, Philippe d’Orleans, etait moins 
eloigne de leurs doctrines. 

Celui qui se donna plus tard le nom devenu tristement 
cdebre d’Egalite avait ete initie, des le debut de sa Mai- 
trise, aux grades les plus eleves de l'Ecossisme. Or, nous 
avons vu que les Macons de ce rite etaient en communion 
d’idecs avec les coryphdes de la Secto allemande. La seule 
chose qui leur manquat. la concentration du pouvoir, ils 
la trouverent dans la redouUtble organisation dont Weiss- 
haupt etait 1’ auteur. 

« Void en peu de mots un precis de la doctrine, au 
» maintien et a la propagation de laquelle Louis-Phi- 
« lippe-Joseph jura de contribuer de tout son pouvoir, 
« lorsqu’il fut admis au grade de chevalier Kadosch. » 

1* « Tons les homines sont egaux; nul ne peut St re le 
« superieur d’un autre, ni lui commander. 

2° « Les souverains doivent appartenir <1 la multitude ; 

« les peuples donnent la souverainete comme ils veulent, 

• et la reprennent quaml ils veulent. 

3° * Toutc religion presentee comme l’ouvrage de Dien 

• est une absurdity. 

4° < Toute puissance se disant spirituelle est un abus 

• ct un attentat. 



310 PERIODS HISTORIQUE. 

« Pour etre admis au grade de chevalier Kadosch, 
« Louis-Philippe-Joseph fut introduit par cinq Francs- 
« Masons appeles frcres, dans une salle obscure. Au fond 
« de cette salle 6tait la representation d’une grotte qui 
« renfermait des ossements eclaires par une lampe 
« sepulcrale. Dans un des coins de la salle, on avait 

* place un mannequin couvert de tous les ornements de 
« la royaute, et au milieu de cette piece on avait dresse 
« une echello double. 

« Lorsquc Louis-Philippe-Joseph eut ete introduit par 

< les cinq Treres, on lc fit etendre par terre, comme s’il 
« eut ete mort; dans cette attitude, il eut ordre de reciter 
t tous les grades qu’il avait re?us, et de repeter tous les 
t serments qu’il avait fails. On Ini fit ensuite une pein- 
« ture emphatique du grade qu’il allait recevoir, et on 
t exigea qu’il jurat de ne jamais le conferer a aucun 
« chevalier do Malte. Ces premieres ceremonies fiuies, 
« on lui permit do se relever; on lui dit de monter 

* jusqu’au haut de l’echelle, et lorsqu’il fut au dernier 
« echelon, on voulut qu’il se laissat choir. II obeit, et 

< alors on lui cria qu’il etait parvenu au nec plus ultra 
« de la Ma<;onnerie. 

* Aussitot apres cette chute, continue l’auteur auquel 
« j’emprunte ces details, on l’anna d’un poignard, et on 

* lui ordonna de l’enfoncer dans le mannequin couronne; 
« ce qu’il execute. Une liqueur couleur de sang jaillit de 
« la plaio sur le candidat, et inouda le pave. 11 eut de 
t plus l’ordre de couper la tete de cette figure, de la tenir 
« elovee dans la main droito, et de garder le poignard 
« teint de sang dans la main gauche; cc qu'il lit. Alors 
« on lui apprit que les ossements qu’il voyait dans la 
« grotte etaient ceux de Jacques de Molay, Grand-Maitre 
t de I'Ordre des Templiers,et que l’homme dont il venait 
« do repandro le sang, ct dont il tonait la tetc ensan- 
fi glanteo dans la main droite, etait Philippc-le-Del. roi 
fi de France. On 1’instruisit tier plus que le signo du grade 



CH. XVI. — i/lLLUMINISME EN FRANCE. 311 

« auquel il etait promu consistait a porter la main clroite 
« sur le coeur, a l’etendre ensuite horizontalement, et & 
« la laisser tomber sur le genou, pour marquer que le 
« coeur d’un chevalier Kadosch etait dispose a la ven- 
« geance. On lui revela aussi que Tattouchement entre les 
« chevaliers Kadosch se donnait en se prenant la main 
« comme pour se poignarder. 

« Enlin toutes ces burlesques et tragiques scenes se 
« terminerent par un interrogatoire qu'on fit subir au 
« nouveau chevalier, et dont voici les principaux articles : 

D. — « Que prononcez-vous en venant de la grotte ? 

R. — « Nekom. ( Ce mot sign /fie : Je I’ai retranche du 
« nombre des vivants). 

D. — - « Qu’avez-vous en mains? 

R. — « La t6te du traitre qui a assassine notre pere, 
« et un poignard. 

D. — « Comment nommez-vous les ouvricrs qui s’uni- 
« rent pour la construction du nouveau Temple ? 

R. — « Pacl-Kal, Pharas-Kal. ( Ces mots signifient: 
« Ceux qui mettent d mort les profanes. » 

L’ auteur en question fait suivre ce recit des reflexions 
quon va lire : 

« Je pense, dit-il, qu'on ne saurait blamer ceux qui, au 
« travers de toutes ces noires folies, croiraient voir une 
« veritable conjuration contre les successeurs de Philippe- 
« le-Bel. En ne considerant ces sanguinaires sottises que 
« comme des divertissements, on ne pourrait s’emp£cher 
« d’eu avoir horreur, parce que des jeux ou Ton manie des 
« poignards, ou Ton se couvre de sang, ou Ton coupe des 
« teles, son t des jeux execrables qui donnent des moaurs 
« atroces; et il est acroire que si de telles plaisanteries 
« fussent venues a la connaissance des souverains, ils ne 
« les eussent nuliement goutees. 

« Comme co qui est su de plus d’une uersonne n’est 



312 P^RIOBE HISTORIQUE. 

« jamais bien cache, une partie de ce que je viens de 
« rapporter transpira dans le public vers les premiers 
« jours de la Revolution, et, par ce penchant qu’on a 
« a exagerer meme le mal,on pretendit que le mannequin 
« que Louis-Philippe- Joseph avail frappe d’un poignard 
« representait la personnede Louis XVI. Sans m’arroter 
« aux bruits populaires. et pour m’en tenirau sens que 
« presentent naturellement les actions, il me parait qu’on 
« peut raisonnablement presume]* que Louis-Philippe- 
« Joseph iit, parmi les Francs- JIa-;ons, apprentissage de 
« cruautc; qu’en sc faisant initier a leurs plus liauts 
« Mystcres, il eut l’idt'e de les bien convaincre qu’il leur 
« etait entierement devoue, et qu'enfin ce fut dans leur 
t sein qu’il concut Pospoir de s etayer des menees et des 
« ressources de cette nombreuse societc, pour arriver au 
« but que lui montraient sa vengeance et son ambition, 
€ II semblait s’en ecarter en se declarant avec energie 
« rennemidos rois el Tami do la- iibertd et de I’ogalitc. 
« Mais la philanthropic est 1c masque de tous* les usur- 
« pat ears; quaml cost h l'aide de la multitude qu’ils 
« pnHemlent s’olover, il faut bien qu’ils donnent dans son 
« scns,il faut bien qu’ils lui presentent un appas ; et plus 
< ils soiit grands, plus ils cherohent a paraitre petits, 
« afin cle la bien convaincre do rattachemeut qu’ils 
« feignent de lui porter (1). » 

Le Grand-Orient, a l’epoquo ou la juridiction du due 
d’ Orleans fut rcconnue par tous les rites, exeivait une 
puissance a peu pres absolue sur les di verses Luges de 
France. Le prince ayant fait un voyage dans le Midi, peu 
de temps apres son avenemeut a la Maitrise, ii fut 
accueilli avee le plus grand cnlhousiasme par les Ateliers 
qudl visita. 

On comptait, en 1787. deux cent quatre-vingl-ileux 


1 1) llisloire do la conjuration de Louis -Philippe- Joseph d'Orltans. 



CH. XVI. — I/ILLUMINISME EN FRANCE. 813 

villes dans le royaume ayant une ou plusieurs Loges 
regulierement etablies. Paris en possedait plus de quatre- 
vingts. II y en avait seize k Lyon, sept k Bordeaux, cinq 
a Nantes, six a Marseille, dix k Montpellier et autant k 
Toulouse. 

Un grand nombre de Macons Strangers etaient places 
sous l’obedience du Grand- Orient de Paris, et en execu- 
taient les ordres avec la meme ponctualite que les adeptes 
francais. Citons, entre autres, les Loges de Chamb^ry, 
du Locle (Suisse), de Liege, dc Spa, de Leopold, de Var- 
sovie, de Saint-Petersbourg, de Moscou, de Portsmouth, 
de Port-Royal, et de toutes les colonies francaises. 

En tete des Loges les plus importantes de la capitale 
figurait celle des Amis-Reunis. Savalette do Lange en 
etait l’ame. On y trouvait me les et confondus des adeptes 
appartenant a toils les systemes. L’aristocratie en avait 
fait un lieu de rendez-vous. 

« Une musique melodieuse, les concerts et les bals y 
« appelaient les Freres de haut parage, raconte Barruel. 

< Iis y accouraient en pompeux equipages. Les alentours 
i etaient munis do gardes, pour que la multitude des voi- 
« tures ne causat point de desordre. C’etait en quelque 

< sorte sous les auspices du roi meme que ces fetes se 
« celebraient. La Loge etait brillante, les Cresus de la 
« Maconnerie fournissaient aux depenses de l’orchestre, 
« des flambeaux, des rafraichissements, et de tous les 

< plaisirs qu’ils croyaient etre le seul objet de leur 
« reunion (1). » 

Mais, pendant que les bornes de la Secte so livraient 
aux jouissances d’une vie facile, le Comite secret des 
Amis-Reunis deliberait, au-dessus de la salle de bal, sur 
les grandes questions qui devaient, quelques annees plus 


0) Barruel, Meivoires pour srrvir ft Vhistoirc du Jacobinisme, 



314 


PSRIODE HISTORIQUE. 


tard, soulever en France les passions les plus violentes 
et bouleverser de fond en comble l’ordre de choses etabli. 

C’est la qu’etaient les archives de la correspondance 
secrete, etque Ton redigeait les circulaires destinees aux 
Ateliers de la province et de l’etranger. 

LaLoge de la Sourdiere se composait d ’Illumines fana- 
tiques et de charlatans. Les disciples de Swedenborg y 
coudoyaient les Martinistes, et les adeptes de Weiss- 
haupt s’y melaient aux anciens Rose-Croix et aux secta- 
teurs de Mesmer et de Cagliostro. 

Saint-Germain avait etabli une Loge de Theosophes 
au chateau d’Ermenonville. II parait que sous le falla- 
cieux pretexte de ramener l’homme a l’etat de nature, 
conformement a la theorie de Jean-Jacques Rousseau, les 
inities de ce rite se livraient aux exces les plus revoltants. 
Les femmes n’etaient pas exclues de leurs reunions. On 
afflrme, et le fait parait demontre, que celles que Ton 
admettait une fois aux Mysteres de la Loge devenaient 
communes a tous les Freres. L’init ice que Saint-Germain 
jugcait a propos de choisir pour son usage personnel 
etait la seule qui echappat a cette promiscuity renou- 
velee dcs Adamites. 

Cagliostro lit partie. pendant quelque temps, de la Loge 
dela Sourdiere. C’est la qu’il connut les projets de l’lllu- 
miuisme francais, dont il fut, on le sait, un des agents 
les plus redoutables. II n’y a done pas lieu de s’etonner 
des predictions qu’il fit pendant son sejour a Londres, 
sur les evencments dont la France etait menacee. 

Balsamo passa plusicurs annees en Belgique, oil l’ac- 
cueillirent avec sympathie les Macons do la Stricte- 
Observance, les Templiers et les Illumines. Ces derniers 
lui temoignerent une vive sympathie et lui confierent 
le soin de propager leur doctrine. Afin de mieux assurer 
le succes de sa mission, il completa le Rituel de l’Ordre 
en ajoutant au ceremonial des initiations ce que les 
Mysteres egyptiens oll'raient do plus seduisant. 



CH. XVI. — L’lLLUMINISME EN FRANCE. 315 

Les connaissances qu’il possedait en medecine aug- 
menterent l’Sclat de sa reputation deja europeenne. II 
parcourut successivement l’Allemagne, l’ltalie, l’Espa- 
gne, l’Angleterre, le Holstein, la Courlande et la Russie, 
operant ce que l’on appelait alors des prodiges, presi- 
dant en secret les Loges Magonniques et en crdant de 
nouvelles. 

II obtint a Saint-Petersbourg un succes merveilleux, 
grace a l’accueil bienveillant de l’imperatrice Catherine. 
Mais sa femme, Lorenza, etant devenue, paralt-il, la inai- 
tresse de Potemkin, la souveraine mecontente signifia 
au celebre aventnrier d’avoir a quitter ses Etats dans 
quatre jours. Toutefois, elle lui fit un don de vingt raille 
roubles, pour le dedommager du coup qui le frappait. 

Les deux expulses se dirigerent sur Strasbourg, ou. le 
bruit de leur nom les avait precedes. La, Cagiiostro 
raconta qu’il tenait du roi de Prusse. Frederic II, un 
brevet de colonel, qu’il montrait complaisamment. Mais 
il n’en continua pas moins a exercer la medecine, visitant 
les hopitaux et distribuant aux malheureux de nom- 
breuses aumones. 

II se concilia, de cette fagon, la bienveillance du clergd, 
et en particulier du cardinal de Rohan, qui voyait en 
lui un chretien d’une charite inepuisable et un alchi- 
miste de grand talent. On sait que, dans une seance qui 
fit beaucoup de bruit en Europe, Cagiiostro reussit k 
produire de l'or pour une somtne considerable. Le cardi- 
nal en fut d’autant plus emerveille qu’il etait crible de 
dettes. 

A Strasbourg comme ailleurs, il se servit de son pres- 
tige pour etablir de nouvelles Loges, et augmenter d’au- 
tant la funeste influence de l’llluminisme. 

En quittant l’Alsace, il se rendit a Lyon, et de Lyon k 
Bordeaux, ou il organisa un certain nombre d’ Ate- 
liers. 

Sa mission terminee en province, il retourna a Paris 



31G 


PERIODE HXSTORIQOE. 


et se fixa au Marais. Sa maison, entouree de jardins f 
convenait on ne peut mieux au role qu’il avait a jouer. 
Pendant qu’il feignait de se livrer, dans son laboratoire, 
& des operations mysterieuses, Lorenza faisait l’admi- 
ration de la capitale par l’eclat de sa beauts. 

Cagliostro vdcut prfes d’une annee dans la retraite. Ce 
fut pendant cette periode de calmo apparent qu’il se lia 
avec la comtesse de Lamotte, devenue depuis si triste- 
ment colebre. 

En 1782, il fonda une mere-Loge d’adoption de la haute 
Ma<;,onnerie egyptienne, et une Loge spdeiale pour 1’elite 
de scs disciples. 

On raconte que les Ateliers de Paris envoyerent leurs 
deputes a une seance solennelle qu’il organisa vers cette 
fipoque, et oil il deploya toutes les ressources de sa mer- 
veilleuso Eloquence. Les Freres visiteurs se retirwent 
enchant As. 

Pen de jours apres, il reunit chez lui six convives, parmi 
lesquols se trouvait Philippe d ’Orleans. A la fin du diner, 
Cagliostro ovoqua six molds qui upparurent, au grand 
etonuoment. dcs spectaleurs. On ajoute que ces illnstres 
dei'unls, apres avoir medit de leur prochain avec l iniim- 
denco de gens qui ne craignent pas plus un coup d’epee que 
les arrets de la justice, ne s’epargnercut pas eux-m&nes, 
joiguant lc cynisme a leur manque absolu dc charity. 
Les revenants dont Cagliostro avait ainsi derange lo som- 
meil n’elaient autres quo Voltaire, Diderot, d’Alembert, 
Montesquieu, do Clioiseul et l’abb6 de Voisetion. 

Realisant a Paris un projet quo Zwaek et les autres 
Areopagites avaient conou et puis abandonne, Cagliostro 
etablit une Maconnerie de femmes. 

Void quel etait le plan general de cet Ordre. 

« Il devait se composer de deux classes d’adeptes ayant 
« chacune leur societe et leur secret a part. La premiere 



CH. XVI. — l’illuminisme ex fraxce. 317 

« se serait composee de femmes vertueuses, et la seconde 
« de femmes volages, legeres et voluptueuses. 

« Les lines et les autres, dcrivait Zwack, ignoreront 
« qu’elles sont dirigees par des hommes. On fera croire 
« aux superieures qu’il est au-dessus d’elles une mere* 
« Loge du mSme sexe, leur transmettant des ordres qui, 
« par le fait, seront donnes par des hommes. 

« Les Freres charges de les diriger leur feront parve- 
« nir leurs lemons sans se laisser connaitre. Ils condui- 

• ront les premieres par la lecture de bons livres, et les 
« autres en les formant a l’art de satisfaire secretement 
< leurs passions. 

« L’avantage que l’on peut se promettre de cet Ordre 

• serait do procurer au veritable Ordre lout l'argent que 
« les Soeurs commenceraient par payer et tout celui 
« qu'elles promettraient de payer pour les secrets qu’on 
« aurait a leur appreudre. » 

L’inauguration de la Loge se fit avec beaucoup de 
solennite. Parmi les initiees figuraient Charlotte de Poli- 
gnac, la comtesse de Brienue, la comtesse Dessalles, 
Mmes de Brassac, deChoiseul, d’Espinchal, deTrevidres, 
de la Blache., de Boursonne , de Montchenu, d’Auvet, 
d’Ailly, de la Fare. d’Evreux, de Monteil, d’Erlach, de 
iirehant, de Bercy, de Baussan, de Lomenie, de Grenlis, 
d’Havrincourt, etc. 

La seance Unit par un diner auquel furent invites, ra- 
conte la chronique, les amants de ces dames. On a meme 
publie les poesies quelque peu graveleuses qui furent 
r£cit£es a cette occasion et que les poetes de la nouvelle 
Loge avaieut composees pour la circonstance ; ce qui 
prouve une fois de plus que la Maconnerie a pour mission 
f clever des temples a la vertu et de crcuser des cachots 
pour les vices. 

En ferine a la Bastille, a la suite de l’affaire du Collier, 
Cagliostro sc defendit avec beaucoup de talent et fut mis 



318 


P&RIODE HISTOIUQUE. 


hors de cause. Oomme le sejour de Paris ne lui offrait 
plus une garantie sufiisante, il se retira a Londres, ou il 
redigea sa fameuse Iettre au peuple francais. Dans cette 
piSce, il annoncait la Revolution, la demolition de la Bas- 
tille, la chute de la Monarchic, la convocation des Etats 
Generaux, et l’avenement d’un prince qui abolirait les 
lettres de cachet. 

On voit par la que les societes secretes avaient un pro- 
gramme politique bien arrete, programme qu’elles ont 
realise dans toutes ses parties, a l’exce))tion de ce qui 
concernait 1’arrivee au trone du due d’Orleans. Caglios- 
tro predisait encore quo la vraic religion serait relablie. 
Nous avons eu dabord la Constitution civile du clerge. et 
plus tard le culte de la Raison. Tout fait supposer que 
cette derniero forme de l'idee roligieuse etait celle qu’ap- 
pelaient de leurs veeux les Logos mo^onniques et que 
faisait entrevoir leur sinistre prrqdiete. 

A Londres, Cagliostro s’occupa. comme il l’avait fait 
a Paris, de l’organisation de nouveanx Ateliers. Mais il 
ne tarda pas a quitter l’Angleterre et a passer en Alle- 
magne. Puis il se divigea vers l’ltalie. Chemin faisant, il 
fonda a Bale la mere-Logc helvetique, visita les Freres 
de Turin, dc Roveredo, de Trente et de Verone. Arrive a 
Rome, il essaya d’y implanter les societes secretes et 
finit par se compromettrc. Arrete au moment ou il s’y 
attendait le moins, il fut enfermd au chateau Raint-Ange, 
juge et condamne a mort. Mais le pape Pie VI commua 
sa peine en detention perpetuellc. 

On s’est parfois demande d’oii provenaient les richesses 
dc ce singulier personnage, car on ne lui connaissait 
aucune source de revenu. 

Cagliostro appartonait a lTlluminisme a titre de mem- 
bre voyageur. Il trouvaitdonc dans les ca sses de l’Ordre 
une partie dcs tresors qu’il se plaisait a etaler dans le 
conrs de ses peregrinations. 



CH. XVI. — L’lLLUMINISME EN FRANCE. 319 

Void le recit, curieux a plus d’un titre, qu’il fit k 
l’lnquisition de Rome, lors de son jugement. 

c Je me rendis a Francfort-sur-le-Mein, ou je trouvai 
« MM. N..; et N..., qui sont chefs et archivistes de la 
» Ma?onnerie de la Stricte-Observance, dite des Illu- 
« mines. Us m’inviterent a aller prendre le cafe avec eux. 
« Je montai done dans leur carrosse, sans avoir avec moi 
t ni ma femme, ni personne de ma maison, ainsi qu’ils 
« m’en avaient prie ; et ils me menerent a la campagne, 
» a environ trois milles de la ville. Nous enframes dans 
t une habitation isolee; et, apres avoir pris le cafe, nous 
« nous transportames au jardin, ou je vis une grotte ar- 

* tificielle. A la faveur d’une lumiere dont ils se munireut, 

* nous descendimes, par quatorze ou quinze marches, au 
« fond d’un souterrain, et de la, nous enlrftmes dans une 
« chambre ronde au milieu de laquelle etait une table. On 

* l’ouvrit et j’apergus au-dessous une caisse en fer qu’on 

* ouvrit encore, et dans laquelle je remarquai une grande 
« quantite de papier s. Mes deux compagnons y prirent 
« un livre manuscrit, fait dans la forme d’un missel, au 
« commencement duquel on lisait *. Nous, Grand-Maitre 
t des Tcmpliers, etc. Ces mots etaient suivis d’une 
t formule de serment cornjue dans les termes les plus 

* horribles, que je ne puis me rappeler, mais qui conte- 
« naient l’engagement de detruire tons les s ouve rains. 
« Cette formule etait ecrite avec du sang et avait onze 
« signatures, outre mon chiffre, qui etait le premier, le 
t tout encore ecrit avec du sang. J’ai oublie les noms de 
« la plupart des signataires, a l’exception toutefois des 
« nommes N... N..., etc. Ces signatures etaient celles des 
« douze Grands-Maitres des Illumines-, maisje dois faire 
« observer que mon chiffre n’avait pas ete fait par moi, 
« et que j’ignore comment il s’y trouvait. Ce qu’on me dit 
i sur la contenance de ce livre, qui etait 6crit en fran- 
« cais, ct le peu que j’en lus, me coufirma dans l’idee que 



320 


PERIODE HISTORIQUE. 


« cette Secte avait resolu de porter ses premiers coups sur 
« la France; quapres la chute de cette monarchic, elle 
t devait f rapper Vltalie ct Rome en particulier ; que 
i N..., dont j’ai deja, parle, etait un des principaux chefs » 
< quo les conjures otaient alors au fort de l'intrigue, et 
« quo la Sociele a une grande quantite d'argont disperse 
« dans les banques do l’Europo. On mo dit que cet 
« argent provenait des contributions que paient, chaque 
« an nee, dix-lmit cent millc Macons illumines, qu’il sert 
« a l’entrelien des chefs, a colui des emissaires accredi- 
« tes pres des Cours, et des missionnaires charges de la 
« propagande, sans parler des adoptes qui font quclque 
t entreprise enfaveur de la Societd, nides autres besoins 
« de la Secte. J’appris encore que les Logos, tant de 
« l’Amerique quo de l’Afrique, s’elevaient au nombre de 
« vingt millc qui, toutes les annees, a la Saint-Jean 
« d’hiver, sont tenues d’envoyer au t res or commun vingt- 
* cinq louis d’or. Enfin. ils m’olTrirent des secours, disant 
« qu’ils otaient pruts a me donner jusqu’a leur sang. Je 
« recus six cents louis. Nous rotournsimes a Fraucfort, 
c d’oii je partis leleudemain pour Strasbourg. » 

Tout fait supposer que ce recit etait l’exprossion de la 
veritc, car on n’y trouve ricn qui fat do nature a toucher 
les inqnisiteurs et a les rendre plus indulgents pour 
l’accuse. 

Revenons maintenant anx Loges de Paris. 

Celle dite des Neuf-Sceurs avait comme president hono- 
raire le due de la llochcfoucauld, un naif qui comprit, 
mais trop tard, qu’il avait ete joue. Le Venerable cffectif 
se nommait Pastorel, un adepte d’antantplus dangcrcux, 
qu’il joignait a des principos ddtestables une profonde 
hypocrisio. 

Les membres les plus connus de cette Logo otaient: 
Condorcet, Brissot, Dolomieu, Bailly, Lacepede, Garat, 
Cerutti. Camille Desmoulins, Fourcroy. Danton. Millin, 



CH. XVI. — L’lLLUMINISME EN FRANCE. 321 

Bonne, CMteauneuf, Lalande, Randon, Chenier, La 
Metherie, de la Salle, Gudin, Merrier, Chauffart, Noel, 
Pingre, Mulot, Dom Gerles, Rabaud-Saiut-Etienne, 
Pethiou, Fauchet, Bonneville et Syeyes. 

Quelques-uns de ces unties se detacherentde la Loge, 
au debut de la Revolution. 

Un peu plus tard, quand la Magonnerie aura leve le 
masque, nous verrons ces memes hommes se reunir au 
club des Jacobins, et pousser le peuple des faubourgs au 
pillage et a l’assassinat, en compagnie de Mirabeau, de 
Barnave, de Chapelier et d’une foule d’autres personnages 
tristement celebres. 

Tous, du premier jusqu’au dernier, ont successivement 
fait partie des Loges magonniques et des clubs. 

En province eomme a Paris, les plus sinistres agents 
de la Revolution eommencerent par etre Francs-Macons. 
II n’en est pas un seul qui, avant de se faire un jeu de la 
vie de ses semblables, ne soit alle former son coeur et son 
intelligence dans les Ateliers de 1’Ordre, dans ces Ateliei’S 
oh l’on parle sans cesse de bienfaisance et de vertu. 

Ce fait historique, dont les ecrivains de la Maconnerie 
lie contesteront pas l’authenticite, est le chef d’accusa- 
tion le plus formidable qui ait jamais pese sur une societe 
quelconque. 

Depuis 1789, la secte magounique, sans distinction de 
systeme, porte au front une tache de sang que rien n’ef- 
facera. 

Mes lecteurs ne m’accuseront pas, j’espere, d’exagerer 
le role joue a cette epoque par les Freres de tous rites. 
Rebold lui-meme, le symbolique et doux Rebold, qui 
parle si souvent de l’innocuite des Loges, est force d’avouer 
les crimes de son Ordre. C’est en vain qu’il essaie d’en 
dissimuler l’horreur,au moyen d’une phraseologie pleine 
d’eupheniismes. L’embarras oh il se trouve emprunte 
meme un relief particulier aux apprets inaccoutumes de 
son style. 


F.-. I, i.-. 


si 



322 


p£riode HISTOFJQUE. 


* Si nous jetons, ecrit-il, un coup d’ceil retrospectif 
« sur l’ensemble des travaux do la Franc-Maconnerie 
« pendant Jos trente annees qui ont precede la Itevolu- 
« tion, nous voyons s’operer un changement remarquable 

* dans les idees de la bourgeoisie, et meine dans cedes 
« du bas clerge et des offitiers de l’armec jusqu’a un 
« certain grade. Malgre la bigarrure des divers systemes 
« maconniques cn pratique. malgre la fausse voic dans 
« laquelle marchaient plusieurs d’entre dies, toutes lc« 
« Loges ctaienl unanimes dans la manifestation de leurs 
e principes; toutes prechaient comme doctrine l’egalite 

* de tous. la liberte et la fraternito; leurs dogmes re 

* confondaient dans un egal mepris des institutions 
« aristocratiquos et absolutistes ex is taut alors en Europe. 
« En proclamant tous les homines egaux, en dormant 
« dans leur sein l’image de cette liberte qu’elles reda- 

* maient pour tous,en prechant la fraternite universelle, 
<t les Loges montraient en memo tenips que les dogmes 
« de la Franc-Maconnerie tendent a la democratic; eu 
« co ntbnnnant !c f anatisme ct la superstition dons lesrjneh 
« les pretrrs cntrctcnaienl les peuples, dies enlendairnt 
« soustrairo ceux-ei a cette pernicieuse influence et 
« I'emancipor. Dejit la grande majority de la nation solli- 
« citait des ameliorations et prolestait en secret contre 
« i’etat des choses, contrc la position intolerable qui lui 
« etait faito par le gouvernement et la noblesse; elle 
« demandait la suppression des privileges qui divisaient 
« la soeiete. Le plus grand nombre des Francs-Macons 
« appartenait a la classc bourgeoise; le barreau, lo cora- 
« merce, les artistes et les savants cn formaient les prin- 
« eipaux Elements; on y comptait cependant aussi quel- 
« ques personnages de la haute noblesse et quelques 
« officiers superieurs. Plus de liuit cents Loges couvraient 
« alors le sol de la France; leurs mombres portaientdans 
« leurs families, dans les cercles, dans les reunions 
« intimes los principes qu’ils entondaient prechcr sans 



CH. XVI. — L’lLLUMlNISME EX FRANCE. 828 

« relache an seen des Ateliers, et ainsi ces principes se 
« repandirent peu a peu dans le peuple, chez qui une 
« pareille semence ne ponvait manquer de fructifier. 
i Qu’on se rappelle, en outre, les efforts tentes au 
« xvin 0 sidcje par les philosophes pour affranchir le 

• peup!e, pour detruire les erreurs, les prejuges qui 

• 1 ‘gareut et divisent le genre humain ; qu’on songe qu’un 
t grand nombre de ces savants out fait partie des Loges, 
i que les Voltaire, les Franklin, les Lalande, les Hel- 
« vetius, les Lafayette et tant d’autres homines non 
i moins distingues ont prete leur concours au triomphe 
« des verites maconniques , et Von ne s’etonnera plus que 

• c’esl la propagation de ces principes qui a prepare la 
« transformation profonde qui a regenere la France et 

• l Europe avec elle (1). » 

Quoiqu’en termes elegants ces choses-la soient dites, il 
n’en restc pas moins demontre que je n’ai pas calomnie la 
secte macormique, en affirmant que les Loges se sont tou- 
jours occupees de politique, depuis la creation du systeme 
ecossais ; que l’llluminisme s’est uni a elles, les a compe- 
netrees et leur a inocule le poison de ses doctrines ; et 
cufin que les crimes de la .Revolution francaise figurent 
h leur actif depuis le premier jusqu’au dernier. 

Cette verite ne tardera pas h hriller d’un nouvel eclat, 
lorsque nous passerons en revue les faits et gestes de la 
Maconnerie pendant le xix® siecle. 

A partir du moment oil les sectaires purent exercer uu 
pouvoir absolu au nom de la liberte, proclamer 1’egalite 
de tous devant la guillotine, se livrer aux douceurs de la 
fraternite ii la fagon de Marat, de Robesjderre, de Fou- 
quier-Tiuville et de Carrier, les Loges devinrent a peu 
pres desertes. Pourquoi les aurait-on frequentdes ?Le 


(1) Hebold, IJisloirc des Trois Grcm'cs Loges . 



324 


PERIODE HISTOIIIQUE. 


but vers lequel tendaient depuis longtemps les chefs 
connus et inconnus de l’Ordre etait desormais atteint. 
Louis XVI, prisonnier, allait monter sur l'echafaud; la 
noblesse, depouillee de sa fortune et de ses privileges, 
n’existait plus; le clerge catholique, persecute comme au 
temps de Diocletien, avait peri sous le couperet de la 
guillotine ou errait, mendiant son pain, chez les nations 
etraugeres. 

La France voyait cnfin se realiser l’ideal reve par les 
Loges, et chante, de nos jours, par le doux et sympathique 
Rebold. 

Que seraient done alle faire dans les Ateliers lea 
adeptes victorieux? 

Sur l’autel oil naguere le pretre catholique offrait le 
sacrifice de la messe et priait pour le pouple, h cote du 
socle dore oft s’elcvait l’image radieuso do la Vierge. les 
grands initios, fiddles a la doctrine maqonnique.installe- 
rent ce que l’on appela Iadeesso Raison. A la superstition 
calholique, la Franc-Magonnerie substitua un fetiche, et 
pour que ce fetiche eut plus d’attrait qu’une statue 
muette ot sans vie, les emancipateurs de l'intelligence 
hurnaine ne recoururent point au ciseau de l’artiste. Ils 
s’en allerent frapper a la porte des sanctuaires laiques, 
mais nullement gratuits, qui firent autrefois la celebrite 
de Corinthe, et la, passant en revue les nymphes con- 
sacrees au dieu des plaisirs faciles, ils choisirent, pour 
etre oll'ertes a la veneration du peuple, cellos qui joignaient 
aux plantureux attraits d’un torse irreprochable la 
maconnique effronterie du vice. 

Jamais la civilisation prechee par les Loges ne brilla 
davautage. 

Quelques Magons plus zeles qu’intelligents se plaigni- 
rent, neanmoins, de l’inaction de Philippe-Egalite comme 
Grand-Maitre de l’Ordre. Une feuille de Toulouse se fit 
meme l’echo de ces recriminations. Le prince ecrivit, en 
repouse aux attaques dont ii etait l’objet, une lettre au 



Cfl. XVI. — l’illuminisme EN FRANCE. 325 

Journal de Paris , lettra dans laquelle on lisait, entre 
autres. choses : 

< Dans un temps od assuriment personne ne prevoyait 

* notre Revolution, je m’etais attache a la Franc-Ma$on- 
f nerie, qui offrait une sorte d’image de la liberte; j’ai 
« depuis quitte le fantome pour la realite. 

* Au moisde decembre dernier, le secretaire du Grand- 
« Orient s’etant adressi a la personne qui remplissait 
« aupres de moi les fonctions de secretaire du Grand- 
« Maitre, pour me faire parvenir une demande relative 
t aux travaux de cette Societe, je repondis a celui-ci, en 
t datedu 5 janvier: 

t Comme je ne connais pas la maniere dont le Grand- 
c Orient est compose, et que, d’ailleurs, je pense qu’il ne 

* doity avoir aucun mystere, aucune societe secrete dans 
« une Republique, surtout au debut deson etabJissement, 
i je ne veux plus me meler en rien du Grand-Orient ni 
« des assemblies de Francs-Macons. » 

Le 17 mai 1793, le Grand-Orient se reunit en assemblee 
generate, et prononqa la decheance du due d’Orleans 
comme Grand-Mailre et comme depute. Cela fait, le 
president saisit l’epee de l’Ordre, la brisa et en jeta les 
troncons au milieu de la salle. 

A partir de ce jour,toutes les Loges de France entrerent 
en sommeil. 



CHAHTRE XVII 


La F.\ M.*. sous la Repub lique et FEmpire. 


Sommairb. — lioettiers de Montaleau recon stitue Ie Grand-Orient en 
1705. — L’ancienne Grande-Loge reparait h son tour. — Les deux 
pouvoirs magonuiques se r^concilient. — En 1802 TEcossisme et Ie 
Symbolism e recommencent leur lutte. — Traite de paix entro les 
deux partis. — Lo Grand-Orient veut absorber Ie rite £cossai* qui 
refuse de se laisser faire. — Joseph Bonaparte est nomm4 Grand- 
Maitre. — II choisit conun e adjoints Murat et Camhacerds. — Ce 
dernier devient le chef effectif ou honoraire de tous les rites. 

— Le syst6me dcossais se divise contre lui-mome. — Attitude 
Scmurnnte de la Franc-Maconnerie en face de Napoleon et de 
Louis XVIII. — Le F.\ Ragon fonde la Logo des Trinosophes. — Les 
Phtladelphes. — Apparition du rite de MisraTm. — Les Freres Beiar- 
rid<*. — Efforts qu'ils font pour assurer lo succes de leur syst^me. 

— Le Grand-Orient exeommunie les MisraTmites et les denonce, par 
sure red t, la police royale. — A r res tat ion et comlamnation de Marc 
Bedarride. — Reapparition de ce rite. — Marconis de X$gre et la 
Mnconnerie egyptienne de Memphis. — Le siege de cot Ordre est 
transports h Londres. — Quelques reflexions sur Ie role politique jou<$ 
en France par les Francs-Macons depuis Napoleon I« r . 

En 17D5, Roettiex's de Montaleau reunit plusieurs 
officiers et presidents de Loges et tenta de roconstituer 
l’Ordre. Les debris du Grand-Orient lui en ternoignereut 


Ouvrages eonsuli&s : It k hold, llistoire des Trois Grandes- 
Logos. — Precis historique sur le rite de MisraTm, — PrMs hist a - 
rirjur sur le rite egyptien de Memphis. — It agon, Orthodor'ic uureon- 
nique. — Maiic Bkhakuide, De Vordre magonnique de Mi$rahn t — 
Mauoonis ini NfcGRii, Lc Sancfuairc de Memphis . — Supreme-Conseil 
dn rite ecossais rtneien ct accepts . — Ftat du Grand-Orient dr France . 
— Yeunhes, Fites <le MisraTm ct de Memphis. — Bazot, Precis 
his tori quo dc V Ordre de la Franc- Magonneric. — Clavel, llistoire 
pit to risque de la Franc-Maconnerie et des Socidtes senates. — F.\ V. 
(Vidal). Esso i historique sur la Franehe-Magonnevie, depuis son ori - 
ginc jusqua nos jours. — G"\ Lcitrcs historiques et critiques sur la 




CH. XVII. — F.\ M.\ SOUS UA UEPUBLIQUE ET l’EIIPIRE. 327 

leur gratitude eu lui conferant la Maitrise. II refusa ce 
titre, mais il accepta celui de Grand-Venerable. 

L’annee suivante on ouvrit un certain nombre d’ Ate- 
liers. 

II y en eut trois a Paris , deux a Perpignan, sept a 
Rouen, quatre au Havre, un a Melun. et un a la Rochelle. 

La Grande-Loge rappela, elle aussi, ses menibres dis- 
perses, et en confia la presidence a un homme de lettres 
nomine Guvelier. 

Les Macons de Lille, desireux de reprendre leurs tra- 
vaux, mais n’osant le faire de peur de se compromettre, 
consulterent, eu 1798, le ministre de la police, pour savoir 
s’ils pouvaient se reunir sans se mettre en opposition 
avec les lois. La reponse fut affirmative. 

Le Grand-Orient manifesta des inquietudes, on voyant 
la Grande-Loge, sa rivale, renaitre de ses cendres. Roet- 
tiers de Montaleau, voulant prevenirle retour des ancien- 
nes divisions, convoqua les chefs de ces deux pouvoirs 
maconniques et rSussit h leur faire conclure un traits de 
paix. 

Le recueil de ces negociations a ete imprime, ainsi que 
les diseours et les morceaux de pocsie auxquels donna 
lieu ce grand evenement, comme disent les historiens 
de la Secte. 


Franc-M'ivonnerie. — Oaliffe, La Chains symboliqne. — His to ire clu 
Grand-Orient de Fr ance. — Extrait du litre d' architecture de la 
R. L. de St. Napoleon d Paris. — Fete tie VOrdre an G.-O. de 
France, pres idee par le sdrdnissime Grand- Maitre (at {joint) le 28 dd- 
cembre. — Caillot, Pedcis historique de la fete donnde dans le 
sein de la Mere-L. ecossalse de France, le 30 mars 1807. — Fustier, 
Hants grades die rite fran^ais (avec des notes reJig^es par AI.) — 
Pyron, .Vrdgd historique de V organisation en France , jusqitn Vdpo- 
qt<c du l* r mars IS 14, des 33 degres du rite ecossais ancien et 
acceptd, etc. 

Xota. — Pour ne pas trop allonjrer cette liste, je n’indique pas les 
divers comptes remlus des f£tes maconnico-politiques c^lebrees par le 
Grand-Orient sous le premier empire, et autres brochures relatives & 
TOrdre et que j'ai du consul ter. 




828 


PEMODE HISTOBIQUE. 


En tete du volume est une circulaire que l'on dirait 
empruntee aux Precieitses ridicules. Mes lecteurs ne 
seront point filches d’en connaitre les passages les plus 
saillants. 

« Depuis plus de trente ans, dit le redacteur de ce 
« factum , il oxistait, a l’Orient de Paris, deux Grands- 
« Orients qui, tous deux, creaient ensemble des Loges 
« sous des titres distinctifs et guidaient leui*s travaux. 

« Ces deux Grands-Orients pretendaient it la suprema- 
« tic : les Macons de l’un n’etaient point admis dans 
« l’autre. L’entree des temples, au lieu d’etre celle de la 
« concorde, devenait celle de la discorde. 

t Les Freres invoquaient en vain les principes innes 
« de la Maconnerie, que tout Macon est Macon partout... 

« En vain plusieurs officiers de ces deux Grands- 
« Orients avaient-ils tente, cn 1778, de se reunirpourn’en 
« former qu’un seul, et voir enfm cesser ces discussions. 

« La discorde sccouait ses flambeaux sur nos tetes. 

* Des genies bienfaisants de ces deux Grands-Orients 
« so sont enfin armes contre elle. 

« Yous verrez sfirement avec la meme sensation que 
« nous la reunion qui s’est operee le vingt-deuxieme jour 
« de ce mois, entre ces deux Grands-Orients : ils n’en 
« forment plus qu’un scul. Tout sentiment de priority, 

« de suprematie, de distinction frivole a disparu. Notre 
* tenuc de la St-Jean derniere a ete un des plus beaux 
« jours de la Maconnerie; plus de cinq cents Macons 
« de l’une et de l'autre association se sont mutuellenient 
« jur6 union, fralernile, ami tie, reunion, bonheur d jamais 
« durable. Le baiser de paix s’est doune mutuellement 
« par tous les Fibres avec une effusion de coeur qui en 
« garantit pour toujours la sincerite. » 

Void quels sont les principaux articles du traits 
d’union. 



ch. xvrr. — ■ p.'. ar,\ sous &&. kepueliqub et l’empire. 329 

1° Suppression irrevocable de l’inamovibilite des Maltres 
de Loges ; 

2° Prorogation, pendant neuf annees seulement, de la 
presidence de ces dignitaires inamovibles; 

3° Nomination par chaque Loge, a la majorite des suf- 
frages, de tous ses officiers ; 

4° Reunion des archives des deux corps; 

5“ Obligation pour toutes les Loges de correspondre 
desormais avec le Grand-Orient, centre commun de 
l’Ordre; 

G° Les Officiers, Venerables et deputesdes deux grands 
corps jouiront des memes prerogatives ; 

7° Les Macons possesseurs de certificats emanes des 
deux associations seront regus dans toutes les Loges 
indistinctement. 

On trouve dans ce protocole quelques dispositions 
encore, mais je crois inutile de les citer ici. 

Rien de particulier a signaler jusqu’en 1802. 

Ce fut 4 eette date que 1’on vit renaitre la vieille que- 
relle un moment assoupie des partisans de l’Ecossisme 
et des Macons du rite symbolique. 

La froideur avec laquelle les adeptes de la Stricte- 
Observance accueillirent la reconciliation des deux sceurs 
ennemies irrita les dignitaires du Grand-Orient. 

Ces despotes au petit pied voulaient absolumeut que 
quiconque avait le ventre ceint du tablier ma^onnique se 
livrat aux elans de la joie la plus viveen les voyant se 
donner le baiser de paix. 

Les Magons 4 hauts grades ne se bornerent pas a 
manifester leur indifference pour la fete lieroi-comique off 
Ton celebra en prose boursonflee et en vers de tout rythme 
la conclusion d’une paix si longtemps attendue. 

Ils allerent, dit-on, jusqu’arire des acteurs et m&nede 
la piece. 

Le Grand-Orient jura de se venger. 

II declara done qu’il excluerait de sa correspondance 



380 


PEHIODE HJfSTORIQUE. 


toute Logo et tout Chapitre qui fr&terniseraifc avec des 
rites etrangers non reconnus par lui. 

Les partisans do l’Ecossisme, pou disposes a se laisser 
intimider par cet exclusivisme, se reunirent en fraction 
dissidente et fonderent une Grande-Loge ecossaise qui 
se posa cn rivale du Grand-Orient. 

Lc Frere Roeltiors de Montaleau et les dignitaires de 
l’Ordre symbolique revinrent alors a d’autres sentiments. 
A la suite de pourparlers avoc mix qu’ils avaient voulu 
frapper d’ excommunication, ils deeiderent que lo Grand- 
Orient reconnaitrait et professerait desormais tous les 
rites dont les principes seraient en harmonie avec ceux 
de la Maeonnerie anglaise. 

Apres avoir accepte le patronat du sysfeme dcossais, ils 
n’hesiterent pas davautago a faire bon accueil an Suprrme- 
Conseil de France , dont le comte de Grasse-Tilly etait le 
fondateur. 

Malgre sa condescendance. le Grand-Orient eprouva 
d© nouveaux deboires. 

Les superieurs de l’Ecossismo, s’apei'cevant que la 
Ma$onncrio symbolique avait le projet de les absorber, 
prierent Rocttiers de Montaleau et son conseil do no pas 
oublier que reunion et fusion sont deux choses dif— 
ferentes. Les Ecossais consentaient k dependre du 
Grand-Orient pour les trois premiers grades, mais non 
pour ceux qui leur appartenaient d’une maniere exclu- 
sive. La logique etait pour eux, quoi qu’en dise le F.*. Ba- 
zot, qui leur adressc une apostrophe des plus vehementes 
dans son Precis historique de la Franc-Maconneric : 

t Eh quoi 1 s’ecrie-t-il, est-ce done parce que vous 
« frappez dans vos mains par trois temps egaux, que 

* vous arborez la couleur rouge au lieu de la bleue : 

« est-cc done pour de pareillcs futilites quo vous vous 
< croycz d’uuo autre origine que nous, quo vous voulez 

* vous constituer cn famille separeo ? Nos outils ne sont- 



CH. XVII. — F.\ M.'. SOUS Li REPUBLIQUE ET l’EMPIRE. 3}J1 

« ils pas pareils, et ne vous reunissez-vous pas comnie 
« nous autour de l’antique acacia ? Maitres ecossais, 
« pourquoi ces regards qui dissimulent malle dedain 
« sous l’apparence de la fraternite ? Votre rite possede 

* des grades eleves, des titres somptueux, dites-vous. 
« Iielas f que cette riehesse est pauvre, ct que nous 
« devrions bien plutot deplorer la triste manie de ceux 
« qui ont invente ces distinctions anti-fraternelles, et 
« surtout la faiblesse de ceux qui, les premiers parrni 
« leurs Freres, se sont laisse entrainer au ridicule de se 
« faire appeler Prince, Souveuain-Puixce, et surtout de 

* porter le nom infame d’lxQUisiTEUR, d’avoir Tabsurdite 
« de sedecorer depoignards,de porter des couronnes, etc. 

* etc. ! Eli quoi ! des poignards ? mais cette anne, m£me 
« comme un simple symbole, est une anomalie mons- 
« truense avec nos principes; n-ms somrnes frei’es et 
« philanthropes, notre morale vivifie et ne tue pas... Nos 
« armes ne sont qu’un embleme, je le sais ; e’est le fana- 
i tisme, e’est la superstition quo nous combattons ; notre 
« bouclier, e’est la science et les lumieres; notre glaive, 
« le flambeau de la verite; mais a quoi bon ces vains 
« simulacres ? Rejetons toutes ces decorations mondaines 
« qui denaturent nos ceremonies sans les ennoblir; 

* revenons a cette belle simplicity primitive qui fit l’age 
« d’or de la Magonnerie, qui sufflt aux cceurs vertueux, 

* et a fait, pendant plusieurs siecles, le bonheur de nos 
« ancetres : les dissensions disparaitraient bientbt, et 

* nous ii’aurions point a enti-etenir nos lecteurs des 
« combats acharnes qui desoleront plus tard le temple de 
« la fraternite (1). » 

Cette philippique du F.\ Bazot pourrait etre retournee 
dune maniere fort plaisante contre la Magonnerie vul- 
gaire. 


(1) J. C. B., Precis historique de la Franc-Maconnerie. 



332 


PfiHIODE HISTORTQUE. 


Quoi qu’il en soit, le rite ecossais, se basant sur ce fait 
indeniable que les clauses du traite n’etaient pas exe- 
cutes par le Grand-Orient, separa ses iaterets de ceux 
de la Ma?onnerie symbolique. 

En 1805, Joseph Bonaparte fut nomme Grand-Maitre 
de 1’Ordre. On lui adjoignit comme suppleants le futur 
roi de Naples, Joachim Murat, et le prince Cambaceres. 

L ’autorite effective etait oxercee par ce dernier. Ce 
vaniteux personnage, disentles partisans du Symbolisme, 
no se borna pas a presider le Grand-Orient, il accepta les 
litres de Grand-Maitre protocteur du rite ecossais ancien 
et accepte, do Grand-Maitre d’honneur du rite d’Herodom, 
de Grand-Maitre du rite primitif, de Grand-Maitre des 
Chevaliers bienfaisants, de Grand-Maitre du Directoire 
de Septimauie de Montpellier, et enfin do Venerable 
d’honneur de tous les corps ma^onniques dont lc person 
nel se composait d’hommcs litres. 

L’amour cffrene de Cambaceres pour la ferblanterie 
maronnique n’utaitpasdo nature a ramener dansl’Ordre 
1'unite de pouvoir que lc Grand-Orient reclamait a son 
profit. 

Que fairo ? Protester contre les fantaisies de cet ambi- 
tieux personnage ? C’eut ete dangereux, car Napoleon, 
pi’obablement , n’etait pas etrangcr a la manoeuvre de 
rarclii-chancolier. 

Or, le vainqueurde Lodi etd’Arcole ne supportait pas 
la contradiction. Le Grand-Orient le comprit et fila doux. 

Cependant le Supreme-Conseil de France, quelque 
Ecossais qu’il fut, ne tarda pas a trouver plus Ecossais 
que lui. Des Masons recemment arrives des Etats-Unis 
organiserent a Pai’is une autorite rivale sous le titre de 
Conscil d’Amerique. 

Le Supreme-Conseil frappa d'excommunication les 
partisans du trente-troisieme degre americain. Les ana- 
thematises regimberent sous la verge et firent mine de 
se defeudre. Le Supreme-Conseil, affeetant alors des 



CH. XVII. — F-*. M.\ SOUS LA REPUBLIQUE ET L’eMPIRE. 333 

allures conciliantes, chargea une commission d’examiner 
les titres des nouveaux Masons. Le comte Muraire fit un 
rapport dans lequel il conclut contre les novateurs, et la 
guerre continua, avec ce caractere de mansuetude phi* 
Janthropique et desinteressee qui caracterisa toujours la 
Franc-MaQonnerie. 

« Les evenements politiques de cette annee (1814), dit 
« le F.\ Thory, ralentissent les travaux du Grand-Orient 
< et des Loges ; dans plusieurs departements les autorites 
« locales font fermer les Ateliers ; les meinbres de ces 
« Ateliers se soumettent sans murmurer. 

« Un des principes sages de la Magonnerie, continue 
« le meme auteur, est qu’elle doit rester etrangere a tout 
« mouvement politique etn’adopter aucune couleur(l). » 

Mes lecteurs savent a quoi s’en tenir sur la sincerity de 
ces declarations. Nous ne tarderons pas, d’ailleurs, a 
aborder ce sujet, et nous prouverons, j’espere, que si la 
politique cessait d’exister, la Franc-MaQonnerie disparai* 
trait comme par enchantement, car elle n’aurait plus de 
raison d'etre. 

Apres avoir encense Napoleon avec une hypocrite obse- 
quiosite, le Grand-Orient salua l’arrivee de Louis XVIII, 
en courtisan bien appris. 

Dans sa sdance du 2 aout, il declara la Grande-Mai- 
trise vacante et le F/ . Cambaceres dechu. Puis il se 
donna trois Grands-Conservateurs : Macdonald, le comte 
de Beurnonville et le comte de Valence. 

Ces deux derniers furent installes le jour ou on celebra 
la fete de St-Jean d hiver. 

Le Grand-Orient ne se borna pas 4 confier son admi- 
nistration a des homines connus pour leur attachement k 
la monarchie legitime. Il fit mieux : oubliant que, la 


(3) Tuorv, Acta Lcttomorum • 



334 


PERfOIXE HISTORIQOE. 


veillc encore, ses grands offlciers etaient les plats valets 
de Bonaparte , il fonda la Loge des Sontiens de la 
couronne III 

Philosophes athees a la fin du dix-huitieme giecle, 
Jacobins altfres de sang sous la Revolution, jouisscurs 
pourris jusqu’a la moellc pendant le Directoiro, adora* 
tears de la force et libres-penseurs, taut quo Napoleon 
fut sur le trone, ils acclamerent sans sourciller le Fils 
aiue dc rEglise.Hl 

Voila pourtant les sycophantes qui ont la pretention de 
nous emandper ! Rampants comme des eunuquesen face 
du pouvoir, ils se relevant licremont quand lour maitre 
n’est plus, ct parlent avec effronterie de leur indepeu- 
dance, comrae si l’on ne savait pas qu’ils ont perdu toute 
virilite. 

Ce fut en 1815 que le F.\ Ragon, dont j’ai plusieurs 
fois cite les ouvrages dans le cours de cette liistoire, 
fonda la Loge des Trinosophes. Le merite inconsteste 
des oratcurs qui s’y firent enteudre attira beaucoup de 
curioux aux reunions de ce nouvel Atelier. Les profanes 
n’en furent pas toujours cxclus, car il devint parfois 
difficile de s’assurer de la qualite des assistants. Les 
deux freres Dupin faisaient parlie de cette Loge. 

Reportons-nons de quelques annees en arriere, et 
disons un mol d’une societc secrete qui fut avant tout 
militaire. Fondee, parait-il, a Bcsangon par quebpics 
jcunes gens a la t<Ho desquels se trouvait un oflicier 
superieur nomme Oudet, clle avait pour but l’organi- 
sation en Franco d’une rei)iiblique federative. 

Ses membres chercherent a organiser uno conspiration 
militaire contre Napoleon. Sous le Consulat. plusieurs 
regiments avaient ete gagnes, et si lc succ.es ne vint pas 
couvonner les efforts des adeptes, e’est parcc que la 
gloire de Bonaparte rendait leur propagande a peu pres 
impossible. 

Les sourdcs mcnees des Philadelphes sent peu comiues. 



CH. XVII. — F.*. SI.*. SOUS LA. UEPUBLIQUE ET L’eMPIRE. 335 

On sait seulement que Moreau fut pendant quelque temps 
& leur tete, et que les tentatives infructueuses du general 
Mallet se rattachent a l’histoire de cette societe. 

En 1816, un systeme maQonnique absolument nouveau 
s’implanta a Paris, au grand etonnementdes autres rites, 
qui ne s’attendaient pas a pareille innovation. 

Les freres Bedarride, originaires de Cavaillon, passent, 
aux yeux de beaucoup de gens, pour en etre les inven- 
teurs ; mais ils n’en ont ete que les propagateurs zeles et 
tnalheureux. 

Le rite egyptien de Misrai'm est un compose, dit 
Rebold, de legendes et d’agregations monstrueuses. 

t C’est un pillage de l’Ecossisme, du Martinisme et de 
« l’Hermetisme. Depuis le G7 e degre, il ne roule que sur 
c des sujets bibliques ; c’est de l’israelisme tout pur, et 
c l’on pourrait avec plus de raison l’appeler vitejiidaiqiie 
« que rite egyptien. On retrouve egalement dans cette 
i oeuvre des grades, ainsi que la division en quatre 
« series, empruntes au rite appele egyptien cree par 
« Joseph Balsamo dit Cagliostro, lequel avait ete pro- 
« fesse par la mere-Loge La Saqesse triomphante fondee 
« par lui a Lyon en 1782. Ce rite egyptien n’a eu qu’une 
« existence ephemere, et il est assez probable que quel- 
« quesrituels de Cagliostro ont servi h completer l’oeuvre 
« deplorable du rite de Misraim, qui eut pour auteur le 
« F.\ Lechangeur, de Milan (1). » 

Des officiers frangais en garnison dans cette ville et 
qui avaient ete initios, pendant leur sejour h Paris, au 
33 c grade de l’Ecossisme, eurent la pensee d’etablir 
dans la cit6 italienne un Supreme-Conseil de leur rite, a 
l’instar de celui ou ils avaient 6te regus. Ceci se passait 
en 1805. Un president de Loge, nommd Lechangeur, 


(1) Resold, Prdcis historique du rite crjyptiea dit de Misraim, 



336 


PERIODE HISTOMQUE. 


expritna Je desir d’en faire partie. Sa demand© fut 
agreee, mais on refusa de lui conferer les derniers 
grades. 

Froisse dans son orgueil, il declara aux membres du 
Supreme-Con seil qu’il trouverait le moyen de s’elever 
au-dessus d’eux. 

II tint parole, en donnant le jour au monstnieux echa- 
faudarje du soi-disant rite oriental, comme l’appelle 
Rebold. 

L’Ecossismo avait S3 degres. Lecbangeur en donna 
90 a son systeme. II va sans dire qu’il se les confera tous 
a lui-meme. Cela me parait fort naturel. Le F.\ Rebolil, 
que la vue de ces 90 degres liom pile, trouve qu’en agis- 
1 sant ainsi, Lechangcur a suivi rcxemple de ceux qu'il 
nomme avec dedaind.es fabricants de rites. L’historien ties 
Trois Grandes-Loges oublie que l’inventeur du Symbolis- 
me it du en faire tout autant. 

Michel Bedarride etaifc negociant et habitait Naples. 
Son frero Marc faisait partie de l’armee commc officier 
d’eiat-major. Tous deux appartenaient it la Franc-Ma^on- 
nerie ct possedaient le grade de Maitre. 

Le 3 decembre 1810, uu Napolitain, auquel le F.\ Lc- 
changeur avait delivre des patentes constitutives, initia 
Michel Bedarride jusqu’au 73 e degre. l.’annee suivante, 
Lechangeur accorda lui-meme aux deux freres le pouvoir 
d’initier des adeptes jusqu’au 71° degre inclusivement. 
Mais il ne voulut pas aller plus loin. 

Cependant les nouvcaux Misraimites tenaicnt a arriver 
jusqu'au 90« grade. Lechangeur se montra inflexible. 
Michel s’adressa alorsitun juif de Yenise, nomme Polacq, 
qui s’etait, lui aussi, prodame Giv. Conservateur, ou 
Grand-Maitrc independant. Polacq fut moins scrupuleux 
que Lechangeur, et accorda aux deux freres la favour 
qu’ils sollicitaieni. 

Le fondateiu* du rite etant venu a mourir, son succes- 
seur, Theodore Gerber, regularisa la situation de Michel 



CII. XVII. — F.\ M.'. SOUS LA KEPUBLIQUE ET L’EMPIRE. 337 

et de Marc Bedarride, en leur delivrant une nouvelie 
patente. 

Arrives a Paris en 1813, ils y trouverent quatre z41es 
partisans du systeme Lccliangeur, en possession comme 
eux de titres irreprocliablos. Cette rencontre leur fut 
(Viintant plus desagreable, qu’ils voulaient exploiter la 
nouvelie Maconnerie, et qu’ils ne pouvaient le faire 
qu'avec la complicite de leurs competiteurs. 

Tout fin it par s’arranger. Grace a la protection du 
comte Muraire, Michel et Marc Bedarride reunirent au- 
tour d’eux un certain nombre de Magons ecossais, avec 
le concours desquels ils constituerent la Supreme-Puis- 
sance de l’Ordre. 

i Pour faire accepter un rite avec une echelle de grades 
« si uombreux, dit encore P*ebold, et dont les chefs se 

* donnaient des titres si pompeux, certes, aucune ville 
« au monde ne convenait mieux que Paris, ce centre de 

* toutes les folies et de toutes les extravagances, comme 

* il Test de toutes les grandes choses (1). » 

Des personnages considerables ne tarderent pas a se 
faire initier. Nous voyons iigurcr sur la listo des adeptes 
des hommes de lettres, des geueraux, des membres de la 
noblesse, des consuls et jusqu’a des ambassadeurs. 
M. F. de Lesseps etait du nombre. 

En depit de ces brillants debuts, les frt'res Bedarride 
ne furent pas a l’abri des ennuis. On allajusqu’a leur 
constester le pouvoir qu’ils s’attribuaient de constituer 
des Loges. L’orage neamnoins se calma peu a peu. 

Mais bientot on apprit que le Grand-Maitre de la 
Magonnerie neerlandaise mettait en question leur liono- 
rabilite, dans une circulaire adressee d toutes les 
Loges do son obedience, et frappait d’intcrdit le rite de 

(3) Re bold, Precis historique du rite dgyptien dit de Mis ret 2m, 



338 


PfiRIODE HISTORrQtTE. 


Misraim. Malgre cet anatheme et l’excOtnmunicalfOii du 
Grand-Orient, Michel et Marc Bedarride l'eussirent a 
etablir six Loges a Paris, ce qui semble prouver que les 
foudres magonniques ne portent pas malheur. 

Plusieurs villes de province repondirent aussi a leur 
appel et ouvrirent des Ateliers. 

Lo Grand-Orient, irrite de voir que ce malencontreux 
rival faisait mine de grandir, lan?a contre les Misraimites 
une seconde bulle plus violente que la premiere. Les 
redacteurs de cetle piece allaient jusqu’a solliciter 
contre les nouveaux venus le seeours du bras seculier. 
disant que, par leurs formes mysterieuses, ces pretendus 
Macons comprometlaicnt I’Etat, la stirete, Fhonneur des 
citoyens paisibles, troublaient le repos des magistrals et 
eveilla '^nt Vattention de 1’ autorite. 

a Tant de fiel entre-t-il dans Tame ».♦. des Macons? 

,y. <} l’ou nous dise encore, apres cela, que les inities 
uu rite symbolique ne sont pas des modeles accomplis 
de douceur et de tolerance I Cette circulaire, simultane- 
ment adressee aux Loges et aux depositaires de l’auto- 
rite, eut pour consequence une descente de police chez 
Marc Bedarride, qui fut poursuivi et condamne pour 
violation des articles 291 et 292 du Code penal sur les 
reunions de plus de vingt personnes. 

Tombees en sommeil, a la suite de cet evenement, les 
Loges Misraimites ne se rouvrirent qu’en 1832. 

Les questions d’argent surgirent alors. La probite 
des deux Freres fut gravement soupconnee par les 
adeptes eux-memes. Les debats de cette affaire n’euront 
une conclusion qu’en 1856, a la xnort du G.\ Conser- 
vateur, le F.\ Michel. 

Un rite caique sur celui des Bedarride, le rite do Mem- 
phis. apparut eu 1838. Le F.\ Marcouis de Ncgre en est 
l’auteur. 

Dans un livre qu’il a publie sous ce titre : Le sanctuaire 



CH. XVII. —P.'. M.\ SOUS LA REPUBLIQUE ET l’EJIPIRE. 33y 

de Memphis, Marconis a fait en peu de mots l’historique 
de son Ordre. 

* Le rite de Memphis ou oriental, dit-il, fut apporte en 
« Europe par Ormus, pretre Seraphique d’Alexandrie, 
« sage d’Egypte, converti par saint Marc, l’an 46 de J.-C., 
« et qui purifia la doctrine des Egyptiens selon les priu- 
« cipes du Christianisme. 

« Les disciples d’ Ormus resterent jusqu'en 1118 seuls 
« depositaires de l’ancienne sagesse egyptienne, puriiiee 
« par le christianisme, et de la science salomonique. 
« Cette science, ils la communiquerent aux Templiers; 
« ils etaient alors connus sous le nom de Chevaliers de 
« Palestine ou Freres Rose-Croix de 1’Orient. Ce sont eux 
« quo le rite de Memphis reconnait pour fondateurs 
« immediats. » 

On est tente de penser, en lisant ces lignes, qu’un vent 
de folie secouait le cerveau de celui qui les a ecrites. 

« Le rite de Memphis, dit encore Marconis, est l’uni- 
« que depositaire de la haute Maconnerie, le vrai rite 
« primitif, le rite par excellence; celui qui nous est par- 
ti venu sans aucune alteration, et par consequent le seul 
« qui puisse justifier son origine et son exercice constant 
« dans ses droits, par des constitutions dont ilest impos- 
« sible de revoquer en doute l’authenticite. Le rite de 

• Memphis ou oriental est le veritable arbre maconnique, 
« et to us les syst£mes, quels qu’ils soient, ne sont que des 
« branches detachees de cette institution respectable par 

• sa haute antiquite,laquelle apris naissance en Egypte. 

« Le depot reel des principes de la Ma^onnerie, ecrit en 

• chaldeen, se conserve dans l’arche veneree du rite de 
« Memphis, et en partie dans la Gr.-Loge d’Ecosse & 

« Edimbourg et dans le couvent des Maronites sur le 
« montLiban. » 



340 


rEIUODE HISTORIQUE. 


Le F.*. Marconis ne croyait pas un mot de toute cetto 
histoire aTusage des nai'fs. II n’asonge a creer ce nouvel 
Ordre qu’apres avoir ete expulse deux fois des Logos do 
Misraim, a Paris d’abord, sous le nom de Jacques- 
Etieune Marconis, le 27 juin 1833, et a Lyon ensuite, 
sous colui de Negre, le 27 niai 1883. 

En presence de la situation desagreable qui lui etait 
faite, Marconis de Negre pensa qu’il se mettrait desor- 
mais a l’abri de pareilles mesaventures, en fondant lui— 
meme une Matjonnerie, dont il serait le Grand Hiero - 
p haute Sublime Maitre de la Lwniere. 

Le F.\ Marconis trouva des adeptes, lui aussi, et 
etablit un certain nombre de Loges que la police fit 
termer en 1 851. Le centre de l’Ordre fut alors transport^ 
a Londres. Sur la liste de ses adherents figuraient Louis 
Blanc et quelques autres pcrsounages plus ou moins en 
vue de la colonic francaise. 

En 1802. a pres diverses peripeties d’un mediocre int&ret, 
le rite de Memphis s’aflilia au Grand-Orient de France. 

Jusqu’a present nous avons parcouru les phases diver- 
ses qu’a traversces la Secte maQonnique. II m’a semble 
que jc serais agreable a mes lecteurs en leur montrant 
les transformations successives de 1’ Ordre, depuis lejour 
ou les Masons theoriques se separerent des ouvders 
constructeurs. Desormais, nous negligerons les menus 
details, pour nous occuper exclusivement de Taction 
politique et sociale de la Maconnerio, comme nous 
l’avous fait en parlant des Illumines d’Allemagne. 

Depuis le jour ou Napoleon I or nettoya les ecuries non 
d’Augias, mais de la France, en jetant aux egouts la 
pourriture du Directoire, les societes secretes ont joue 
un role trop considerable dans nos revolutions, pour que 
nous nous attardions a raconter les querelles du Grand- 
Orient avoc les divers rites qui ont voulu se soustraire a 
sa juridiction. D’ailleurs ces luttes intestines qui pou- 
vaient exercer autrefois une serieuse intluence sur la 



CII. XVII. — F.\ M.\ SOUS LA REPUBLIQUE ET L’EMFinF. 841 

Magonnerie, passent maintenant a peu pres inapercues. 
La Societe ne court un peril serieux que lorsque, arrives 
aupouvoir,comme en 1789 et en 1877, les adeptes s’avisent 
d’experimenter sur le corps social leurs theories de philo- 
sophes en goguette. 

Grace a la vivacite de son imagination et a cet amour 
de la nouveaute qui lui a ete si souvent funeste, le peuple 
francais se laisse parfois entrainer par les ideologues et 
les fripons dans le pays des reves ; mais il bondit et se 
re volte lorsque, sentant la pointe du scalpel, il comprend 
que ses bourreaux veulent se livrer a un travail de vivi- 
section dont les resultats ne sauraient 6tre doutcux pour 
les praticiens eux-memes. 

Les Macons de tout rite sont alors frappes de discredit. 

La reaction triomphaute menace de sevir contre 
eux, a la satisfaction do l’opinion publique. Mais les 
sectaires arborent le drapeau du parti victorieux, sacri- 
fiant ceux des leurs que les Loges avaient pousses au 
pouvoir, et protestant de leur devouement a la cause du 
triomphateur. Ils echappent ainsi au peril qui les mena- 
?ait, a force d’hypocrisie et de dissimulation, en atten- 
dant qu’ils puissent de nouveau conspirer sourdement et 
preparer la chute de l’idole qu’ils viennent d’encenser. 

Cette verite ressortira saisissante, irrefutable de ce 
qui me reste a dire dans les chapitres suivants. 



CHAP1TRE XVIII 


Patriotism© ©t Frane-Maconnerie. 


Sommaiiie. — Les Franes-Magons courtisans de FEmpire et de la lies- 
tauruti<>n. — Le F.\ Rebold plaide en leur faveur les circonstances 
attenuantes. — Opinion de Louis Blanc sur le role de la Maconnerie 
sous la premiere Revolution. — Les Franes-Magons allemands et le due 
de Brunswick. — Manifeste de ces derniers. — Les Loges d’Outre-Rlun 
tom bent en sommeil sans renoncer pour cela Si leur role politique. — 
Une parent liese. — Opinion des domains maconniques h Fendroit du 
patriotisme. — Les Franes-Magons allemands trahissent leur pays au 
profit ues armies de la Revolution. — Preuvea et tSmoignages h, 
l’appui de cette vdritd. — Le3 Ecrivains de la Secte travaillent 
partout a popular iser les bides revolutionnaires, — La Convention 
soudoie les traitres avec generosity. — Adeptes strangers qui ont frayd 
la voie aux armees franchises. — Victoire de Custine. — Retraite du 
roi do Prusse et du due de Brunswick api'ds le siege et la prise de 
Verdun. — Role de la Maconnerie en cette circonstance. — Conquete 
de la lit Jlnmle avec lc concours des adeptes do ce pays. — Mort de 
Fempereur d’Autriche et du roi de Sudde. — Quelle part y ont prise 
les Francs-Macons. — Conduite de Xapoldon a 1’egard de la Secte. — II 
est adult} et tralii par le Grand-Orient. — Odieuse conduite des Magons 
appartenant h Fannee frangaise pendant los dernieres campagnes de 
Fempereur: — Les Adelphes et les Pliiladelphes. — Les generaux 
Oudet, Mallet et Moreau. — Precedes anti-patriotiques des Loges 
irancaises dans leurs rapports avec les (Strangers. — Le Grand-Orient 
et le Supreme-Conseil jettent le masque et fraternisent avec nosennemis. 
— Les Francs -Macons aceablent Louis XVIII de flatteries. — Aprds 
Waterloo, Paris et la France ne se defendirent pas, bien que la defense 
fut possible et meme facile, par lo fait des Francs-Magons. — La 
Franc. -Maconnerie est une dcole do trahison. 

Lc F.\ Rebold, qui a clans le coeur des tresors d’indul- 
gence pour la Maconnerie symbolique, no peut s’empe- 


Ouvrages consulted : ffistoire des Saddles seerdtes dans Varmde et 
des conspirations in Hilaires qui ont ext pour objet he destruction du 
goureracment de Bonaparte, — Barruel, Memoir cs pour servir d 
Vhistoire du Jacob in is me. — Grit, La Franc-Maconnerie en elle- 



CH. XVIII. — PATRIOTISME ET FBANC-SfAgONXERIE. 343 

eher, tant les choses lui paraissent graves, tie Warner 
l'attitude du Grand-Orient en face de Napoleon. 

Les adeptes sont voues corps et ame au culte de l’Em- 
pire, comme ils etaient voues naguere a celui de la deesse 
Raison. II n’est plus question parmi eux de liberte, d’e- 
galite et de fraternity. On se borne a brdler de l’encens 
aux pieds de I’homme extraordinaire qui repandait tant 
de (jloire sur la France. 

« Son genie, ecrit l’&utear, ses succes militaires etaient 
« l’unique sujet des discours des orateurs du Gr .-Orient. 
< Mais si l’on reflechit que ccs hauts dignitaires occu- 
f paient des postes eleves dans l’armee ou dans la 
• magistrature, on comprendra que cette autorite maqon 
« nique se trouvait tellemont lice au gouvcrnement, que 
« son personnel l’entrainait a des manifestations politi- 
« ques, contraires aux principes de l’institution. » 


mhne, et dans ses rapports avec les cmtres socidtds secretes de l' Europe. 

— Onclair, La Franc-Magonnerie dans ses origines, son dcveloppe - 
mem physique et moral, sa nature et ses tendances . — Tiiohy, His 
toive de la fondation du Grand-Orient dc France. — AYrr, Fragments 
extraits de Vhistoire dc ma vie etde mon epoque. — Eckert, Maya sin. 

— ICloss, Ilistoire de la Franc-Magonnerie en France. — Custixe, 
moires. — Ragon, Cours philosophique et interpretaiif. — Rebold, 

Ilistoire des Trois Grandes-Loges. — Louis Blanc, Ilistoire de dice ans; 
Hisroire do la Revolution frangaise. — Ilistoire du Grand-Orient de 
France. — Goffin, Ilistoire populairc de la Franc-Magonnerie . — 
Luchet, Essai sur la secte des Illumines. — Extrait du I Acre d'or du 
Sourer ain-Cliapitre metropolitain, sous le rite le phis ancien , connu et 
pratique en France {Proces-verbal d' installation du S. Gr.-M. adjoint 
au Grand-Orient de France). — Fete de VOrdre de Saint-Jean d'Etc, 
celchrde cm G.-Orient de France , le2ojnin. — Fete de VOrdre de Saint - 
Jean d'Hivcr , cdlebrde au G.-O. de France , le 2S ddeembre. — G.-O. de 
France , Saint-Jean d'Hivcr, 21° jour clu 10° mois 5808, etc. — 
G.-O. de France , Saint-Jean d'Ete, 25® jour du 4° mois 5S10. — 
G.-O. de France, Saint-Jean d'Ete, 24® jour du 4° mois 5811. — 
G.-O. de France , Saint-Jean d' Hirer, le 30° jour dulQ c mois 5811 . — 
fircidaire du G.-O. de France , du vingt-cinquieme jour du sixieme 
mois 5814 , contenant V envoi des noms des nouveaux Grands Ligni- 
I’ircs ct Ofjiciers d'honneur. — G.-O. Saint- Jean d'Ete 5814; fete de 
VOrdre, le 25° jour du 4 e mois de la V.-L. 5814. 



Ml 


PltRIODE HISTORIQUE. 


Apres ce petit plaidoyer ou il invoque, en faveur de 
sos clients, les circonstances attenuantes, l’historien des 
Trois Grandcs-Loges continue en ces termes : 

« Lo 27 ddcembre^l805 » le Grand-Orient cdlebra le 
< solstice d’liiver, et feta e:>. meme temps les victoires de 
« Napoleon. Cette reunion fut uno des plus belles et des 
« plus importantes qui aient encove eu lieu au Grand- 
« Orient ; toutefois, commc nous l’avons fait observer 
« plus liaut, olio laissa tout a desirer sous le rapport des 
« principcs maconniques. La voute du temple, qui n’eut 
« du rctentir que des louanges du Grand Architecte de 

* l’Univers, de doctrines philosophiques et de philan- 

* thropie, n’entendit plus que l’eloge de l’Empereur, et 
« dans des termes tellement exageres que celui-ci les 
« aurait blames sans aucun doute, s’ils fussent parvenus 

* a ses oreilles (1). » 

Plus loin, l’auteur aborde uno seconde fois le meme 
sujet : 

« Ce fut encore le F.\ Cambaceres, archichancolier de 
t I'Empire, dit-il, qui presida la fete du solstice d’hiver 
« de 1800. Ces fetes, nous le repefons, avaient perdu leur 
« caractere symbolique et plnlosophiquo ; on n’y enten- 
« dait plus que des amplificjitions vides et sans portee, 
« les louanges du InSros du jour. Cette degeneration des 
« travaux maconniques a d’autant plus lieu d’etonner, 

« que ces discours, qui ne tendaient a rien moins qu'd 
« alterer les principes monies de l’institution, a fausser 
« ses anciennes devises, etaient prononeds par les ora- 
« teurs du Gr.-Orient devant les homines les plus distin- 
« gues de 1’armee, du barreau et de la magistrature, qui 
« tons avaient pris une part plus ou moins aclioe a la 


^A) Heuolu, Jlistoire des Trois Grandes-Lofjcs. 



CH. XVIII. — PATRIOTISME ET FRA.NC-MACONNERIE. 345 

« Revolution , et luttd pour le triomphe des principes 

* maconniques, et qui eussent du, par consequent, avoirs 
« cceur d’arreter de si funestes tendances (1). > 

Rebold comprend que le peuple frangais ait regardd 
Napoleon comme un lieros et un libera tern*. II avoue que 
lui-meme a professe envers le grand liommo des senti- 
ments de ce genre, & ime epoque oil il y avait quelque 
danger a le faire ; mais il ne congoit pas que des Magons 
serieux aient pu sans rougir enchabier la Franc-Macon- 
nerie au char triomphal d’un guerrier qui a rempli I'Eu- 
rope du bruit de ses victoires. 

Ce qui nous etonne en tout ceci ce sont les etonnements 
du F.\ Rebold. 

Quelques annees apres l’epoque oil les Magons fran- 
gais se faisaient remarquerparleur enthousiaste devoue- 
ment a la cause de l’Empire, le vainqutiir de l’Europe 
voyait tout a coup sa puissance s’ecrouler. 

Quelle sera l’attitude du Gr.-Orient en presence du 
coup de foudre qui vient de flapper son idole ? 

Rebold va nous le dire : 

* La Franc-Magonnerie travaillant uniquement dans le 
« domaine des idees et defendant, avec raison, toute 
t discussion sur les actes des gouvernements sous les- 

* quels se trouvent les Magons, ses reprdsentants de- 
« vr aient , pour etre consequents , s’abstenir de toute 
« manifestation politique, car alors ils sont obliges d’en- 
< censer tous les pouvoirs qui se succedent, ce qui dinii- 

* nuc de beaucoup la valeur des demonstrations. Le 
« tableau des membres du Gr.-Orient en 1805 (que nous 
« avons donne a cette epoque) prouve combien le senat 
« magonnique etait devoue au gouvernement imperial ; 

* cependant, le 1" juillet 1814, il s’empresse de declarer 


(X) Rerold, Ilistuircs de Trois Grandes Loges. 



346 


PERIODE HISTORIQUE. 


t dechu de la grande-maitrise de I'Ordre le prince qu'il 
« avait encense tout recemment encore ! Le 11 mai, il 
< avait vote 1000 francs pour le retablissement de la 
« statue de Henri IV ; le 21 juin, a la fete de I’Ordre, 
« tons les orateurs celebrcrent la joie qu’eprouvait le 
« peuple maconniquc, en voyant , enfin 1 son roi legitime 
» entoure de son aligns te famillel A la meme epoque des 
« Loges de Caen, de Falaise, de Pont-l’EvSque, etc., se 
t reunissaientpour celebrer le retour de Louis XVIII etde 
« la famille royale; les travaux sont termines par un 
« serment unanime de defendre les lis et de moarir pour 
t le mainlien de la famille des Bourbons! A Marseille, 
« les Loges, precedees de leurs dignitaires decores, ainsi 

* que les Freres, de leurs orncments maoonniques, pro- 
« menent dans la ville le busto du roi, dont ils font 
« l’inauguration dans leurs temples. Ce fait est, en outre, 

* remarquable, en co qu’il ost le premier exemple, le 
« seul memo , d’uno procession publique de Francs - 
« Masons en France (1). » 

A en croire Rebold, co fut par le fait d’une aberration 
momentanee ct diflicilement explicable que, sous l’Em- 
pire et en 1814, la Ma$onncrie s’occupa de politique. Est- 
il vrai qu’en dehors de cette courte periode I’Ordre ait 
constamment fait preuve de sagesso et ne soit jamais 
sorti du domaino des iddes philosophiques ? L’auteur 
s’eflorce do le faire entendre, mais il n’ose l’aflinner. II 
sait quo des ecrivains appartenant a la Sectc et jouissant 
d’une autorite uuiversellement reconnue, lui donneraient 
un dementi categoriquc, s’il’s’avisait de pousserj usque- 
la les hardicsscs de sa plaidoirie en faveur de ses clients. 

Le F.\ Louis Elauc nous parlo du role politique de la 
Revolution, uvec uue nettete qui defie toute affirmation 


(1) Rebold, Ilistoive des Trots Grandcs-Logcs. 



CH. XVIII. — PATRIOTISMS ET FRANC -MA<J0NNER1E. 347 

contraire. II n’y a dans ses paroles ni doute, ni restriction, 
ni attenuation d’aucune sorte. 

« A la veille de la Revolution francaise , dit-il, la 
i Franc-Maconnerie se trouvait avoir pris un develop- 
« pement immense. Cependant, dans l’Europe entiere, elle 
« secondaitle g6nie meditatif de l’Allemagne, agitait sour- 

* dement la France, et presentait partout l’image d’une 

< societe fondee sur des principes contraires d ceux de la 

< snciele civile 

* Le cadre de Institution s’elargissant, la democratie 
« courut y prendre place ; et, a cote de beaucoup de Fre- 
« res dont la vie ma<jonnique ne servait qu’ii charmer 
« l’orgueil, a occuper les loisirs, ou a mettre en action la 
i bienfaisance, il y eut ceux qui se nourrissaient de pen- 
« sees actives, ceux que l’esprit des revolutions agitait. 

« ..... Bientot se produisirent des innovations d’un 
« caractere redoutable. Comme les trois grades de la 
« Maconnerie ordinaire comprenaient un grand nombre 
« d’hommes opposes par etat et par principes a tout 
« projet de subversion sociale, les novateurs multiplie- 
« rent les degres de l’echello mystique a gravir ; ins 

< tituerent les hauts grades d’Etn, de Chevalier du Soleil, 
« de la Stride-Observance, de Kadosc/t, ouliomme rege- 
« nere, sanctuaires tenebreux, dont les portes ne s’ou- 
« vraient a l’adepte qu’apres une longue serie d'epreuves, 

« calculees de.maniere a constater les progres de son 
« education revolutionnaire, d eprouver la Constance de 
« sa foi, a essayer la trempe de son cceur. 

« 11 plut a des Souverains, au grand Frederic, de 

« prendre la truelle et de ceindre le tablier. Pourquoi 
« non? Li existence des limits grades lour etant soigneuse - 

* ment derobee, ils savaient settlement de la Franc-Macon - 
« nerie ce qu’on ponvait montrer sans peril; et ils 
« n’avaient point a s’en inquieter, retenus qu’ils etaient 
« dans les grades inferieurs, ou le fond des doctrines ne 



SIS 


puriobe msTORi^rr:. 


* pcrgait que confusement a tracers 1’allcgorie.... JSMs, 
« en ces matures, la comedie touche au dramo ; et il 
« arriva, par une juste et remarquable dispensation de 
« la Providence, que les plus orgueilleux contempteurs 
o du peuple furent amenes a couvrir de leur nom, a 
« servir aveuglement de leur influence les cntreprises 
« latcntes dirigecs contre eux-memcs. 

« Cependant, pavmi les princes dont nous parlous, il y 
« en eut un envers qui la discretion no fut point necessaire. 
« C’etaitle due do Chartres, le futur ami de Danton, ce 
« Plnlippc-Egalite, si celebre dans les fastes de la Revo- 
lt lution, a laquelle il devint suspect et qui le tua (1). » 

Les memhres du Grand-Orient qui encenserent tour k 
tour Napoleon et Louis XVIII. apres avoir col labors, do 
l’aveu dc Rcbold, aux evenements de 89 et de 93, s’etaient 
fait les pourvoyeursdela guillotine comnvFrancs-Macons 
et non commc simples citoyens. Louis Blanc le recommit, 
avee une bonne foi que n’ont pas toujours les auteurs 
maronniques. 

La Revolution venait k peine d’dclater en France, 
qu’une agitation des plus significatives so manifesta de 
l’autrc cote du Rhin. Cette surexcitation des esprits, 
partout mi les soeietes secretes avaient pu s'organiser 
librement. fut pour les Souverains comme un trait de 
lumiere. Ils s’apcrcurent, mais trop tard, qu’ils auraient 
dft no pas accucillier avee indifference le cri d’alarmo 
pousse naguero par le gouvernement bavarois. 

Desireux de reparer leur faute. ils s’adrcsserent au due 
de Brunswick, Grand-Maltre des rites tl hauts grades, le 
priant de mettre un frein aux passions subversives de la 
Sectc. 

Ils no comprirent pas que ce pei’soanage etait a la 
nierci des siens. 


(1) Louis B\anc, Histoirede disc arts. 



CH. XVIII. — PATRIOTISMS ET FRAXC-MAgONNERIE. 349 

Le due lui-meme ignorait, la veille encore, qu’un pou- 
voir occulte gouvernait la Magonnerie en dehors de lui. 

Pour la premiere fois, il se demanda si le sceptre que 
les deputes du Congres de Wilhelmsbad lui avaient 
placd dans les mains n’etait pas un sceptre derisoire, 
emprunte par les adeptes au regisseur d’un theatre quel- 
conque. 

II ne laissa pas neanmoins que d’adresser h ceux dont 
il avait cru etre le chef un manifeste devenu celebre. 

Parlant des Illumines, auxquels il attribue sottement 
la corruption de la doctrine magonnique , comme si 
Weisshaupt ne s’etait pas borne a discipliner les diver- 
ses fractions de l’Ordre, le due de Brunswick s eerie : 

« Le pr6tendu secret de ces fanatiques pour le bien- 
i etre de l’hommc degenera bientot en une veritable 
« conjuration contre le bonheur de l’humanite ; il fut un 
t moyen habile qui servit efficacement la cause de leur 

* egoi'sme. Une grande secte surgit. qui, tout en prenant 
« pour enseigne le bien et le bonheur de l’homme, tra* 
« vailla dans les tenebres de la conjuration k faire du 
« bonheur de l’huraauite une pdture pour elle-meme. 

« Cette secte, tout le monde la connait ; ses Freres ne 

* sont pas moins connus que son nom. C’est elle qui a 
« sape les fondements de l’Ordre jusqu’a ce qu’il fat 
« completement renverse ; c’est par elle que toute l’hu- 
« rnanite a ete empoisonnee et egaree pour plusieurs 
« generations. La fermentation qui regne parmi les 
« peuples est son ouvrage. Elle a fonde les ])rojets de son 
« insatiable ambition sur l’orgueil politique des nations. 

« Ses fondateurs s’entendaient a introduire cet orgueil 

* dans la tete des peuples. Us commence rent par verser 

* l’odieux sur la religion. 

« Raillerie ct dedain, telles fuvent les armes de cette 
« secte, d’abord contre la religion elle-meme, ensuite 

* contre ses ministry's. Si elle s’etait contentee de conte- 



350 


PfiRIODE HISTORIQUE. 


« nir son mepris dans son sein, elle n’aurait ete digne que 
« de pitie ; mais elle ne cessait d’exercer ses compagnons 
« au maniement le plus habile de ces armes. On precha, 

* du haut des toits, les maximes de la licence la plus ef- 
r frenee, et cette licence, on 1’appela liberte. On invcnta 
« des droits de l’homme qu’il est impossible de decouvrir 
« dans le livre meme de la nature, et I’on invita les peu- 
« pies h, arraclier a leurs princes la reconnaissance de 
« ces droits supposes. Le plan que l’on avait forme de 
« briser tous les liens sociaux et de detruire tout ordre, 
« sc revela dans tous les discours et dans tous les actes. 
« On inonda le mondc d’une multitude de publications; 
» on recruta des compagnons de tout rang et de toute puis- 
« sance, on trompa les homines les plus perspieaces, en 
t alio quant faussement d’autres intentions. On repandit 

# dans le coeur de la jeunesse la semencc de la convoitise, 
« et on l’excita par l’amorce des passions les plus insa- 
« liables. Fierte indomptable, soif du pouvoir : tels furent 
« les uniques mobiles de la Secte. Ses maitres n’avaient 
« rien moins on perspective que les trbnes de la terre, et 
« le gouvcrncmcnt des peuples devait etre dirige par 
« leurs clubs nocturnes. 

« Voila ce qui s’est fait et so fait encore. Mais on re- 
t marque que les princes et les peuples ignorent comment 
« et par quels moyens cela s'accomplit. C'est pourquoi 
« nous leur disons avec toute liberte : L'abus de notre 
a Ordre, la meprise sar notre secret ont produit tous les 
« troubles politiques et moraux dont la terre est aujour - 
« d’hui remplic. Vous qui avez cte inities, il faut que vous 
« vous joignicz a nous pour clever la voix et apprendre 
« aux peuples et aux princes que les sectaires, les apos- 
« tats de notre Ordre ont seuls ete et seront les auteurs 
» des revolutions presentes et futures (1). > 


( 1 ) Mcmifeste du due de Brunswick aux Francs-Maqons de son 
obedience. 



CH. XVIII. ^ patriotisms et prauc-maconnerie. 35l 

Les Loges qui reconnaissaient l’obedience du due de 
Brunswick furent fermees, mais l’action des adeptes n’en 
continua pas moins a §tre ce qu’elle avait ete jusqu’a- 
loi’s. Mes lectern's pourront s’en convaincre, en lisant 
avec attention les details qui vont suivre. 

Avant d’exposer les faits que je me propose d’apporter 
a Tappui de cette affirmation, je prends la liberte d’ou- 
vrir une parenth&se. 

Les ecrivains de laMaconnerie nous parlent sans cesse 
de leur patriotisme. 

La masse du public ne songe pas a mettre en doute la 
sincerite de leur langage. Mais l’historien a le devoir de se 
montrer plus exigeant, quelque repugnance qu’il eprouve 
a dinger contre une societe composee de plusieurs mil- 
lions d’hommes, l’accusation de felonie. 

Cette accusation prend un caractere saisissant de vrai- 
semblance, lorsqu’on sait que l’elite des Macons regarde 
le devouement k la patrie comme un vieux prejuge dont 
il importe de se defaire. 

« La society civile, dit Lessing, ne saurait unir les 
« hommes en corps sans les repartir, ni les repartir sans 
« occasionner de profondes scissions entre eux... De la le 
« droit de reagir contre de semblables separations. Pour 
« cet eflet, il serait grandement d desirer qu’il y efit, 
« dans chaqae Etat , des hommes depouilles des preju- 
« ges de nationality, qui sachent bien a quelle limite le 
« patriotisme cesse d'etre une vertu.... des hommes que 
« la grandeur civique n’aveugle pas. » « Je me figure les 
t Francs-Macons , ajoute-t-il quelques lignes aprSs, 
« comme des gens qui ont pris sur eux la charge de tra- 
il vailler contre les maux inevitables de I'Etat (1). » 

Ce langage est d’une clarte eblouissante. Reagir contre 


(1) Ernst, tend Falk , Gwivtiche far Frcimaurer* Gesp. 11. 1775. 



352 


PERI0DE HISTORIQUE. 


la separation des societes entre elles c'est vouloir etouf- 
ferl’idee cle patrie. Et comme s’il avait craint de ne pas 
avoir exprime sa pensee d’une maniere assez precise, 
l’auteur ajoute qu’il faudrait que, dans chaque Elal, il y 
eut des hommes disposes it fouler aux pieds ce qu’il 
nomme les pkejuges de nationality Lessing n’ignorait 
pas qu’un adepte imbu de pareils sentiments & 1'egard 
de son pays ne eonsentira jamais & se faire tuer pour 
repousscr une invasion. 

Fichte, dont la phrnseologie est d’ordinaire fort nebu- 
leuse. parle avec beaucoup de nettete a l’endroit de cette 
question : 

t II serait aussi ridicule, fait-il observer, que les Ma- 
« cons se reunissent en secret pour faire de beaux sou- 
« liers, que de supposer qu’ils s’litudient h reformer 
« l’Etat en tout ou en partie. Le Macon qui parlerait au- 
« trement serait, non seulement deprecie, comme un 
« homme depourvu de toutc connaissancc magoiinique, 

« mais il mettrait en doute la sante de son cerveau. » 

Quel est done, suivant l’auteur, le but que poursuivent 
les inities? 

Le voici : 

« Sup primer l’organisation appliquee aux societes et 
« les ineonvenients qui on resultent, transformer la 
i forme particaliere de I’Etat en la forme commune et 
s universelle de tous les hommes envisages en tant 
» qu' hommes (1). » 

Ce but est noble, continue Fichte, puisqu’il a pour ob- 
jet les imerets de rhumanite. Il est, de plus, raisonnable, 
et, en le poursuivant, nous accomplissons un devoir 

(l) Onclair, La Franc-Moronncrie dans ses origincs , etc, Livrc I. 

— ciiajj. 



CH. XVIII. — PATRIOTISMS ET FRANC-MAQONNERIE. 353 

sacre. Quand je dis que nous devons nous separer de 
la society civile, je n’entends pas qu’il faille vivre dans la 
solitude. Cela signifie qu’il faut nous efforcer de rennir 
tous les hommes dans un etat social d’oii l' idee de fron- 
tieres sera exclue . 

Ramsay, le patriarche de l’Ecossisme, professait des 
principes absolument semblables a ceux des Masons 
allemands ; void ce que nous lisons dans un discours 
qu’il prononqa comme grand orateur, a une reception 
d’adeptes : 

« La diversity des langues qu’ils parlent, des vete- 
t ments dont ils se couvrent, des pays qu’ils occupent, 

« des dignites dont ils sont investis ne cree pas entre les 
« hommes de distinction essentielle. Le monde cnlier 
t n'est qu’ime grande republique de laquelle chaque na- 
i tion est une famille , et chaque individu un fils. C'cst 
» pour faire revivre et pour propager ces maximes an- 
t ciennes prises dans la nature de I’homme que notre 
« societe est etablie. » 

Fischer, perorant enl849 a laLoge d’ Apollon, s’ecriait, 
de son cote : 

* Notre principe fondamental, la fusion de tous les pen- 
i pies dans la meme fraternite, est a peine comprise dans 
« sa plus simple acception (1). » 

Rebold partage le meme avis. A l’exemple des Freres 
d’Allemagne, il professe un mepris absolu pour cette bil- 
levesee que les profanes ont baptisee du nom de patrio- 
tisme : 

* La Franc-Maconnerie de nos jours proclame la 


(1) V. Gyr, La Franc-Maconnerie en elle-rnime. 


F.-. M.-. 


£3 



854 


PfiRrODE HISTORIQUE, 


« fraternity universelle, comme le but qu’elle s’est propose 
« d’atteindre ; ses efforts tendent constamment a. etouffer 

* parmi les hommes les pr 6 jug 6s de caste, les distinctions 
i de couleur, d’origine, d opinion , de Nationalite ; i 

* aneantir le fanatisme et la superstition, a extirper les 
< haines Rationales, et, avec elles, le tleau de la guerre ; 
« en un mot parvenir, par le moyen d’un progres libre 
« et pacifique, a l’etablissement du droit etgrrte^ et uni- 
« vei'sel . Elle veut, qu’en vertu do ce droit, chatju&imli- 
« vidu puisse librement et completement developper 
« toules sesfacultos, et concourir, avectoute la plenitude 
« do ses forces, a la felicitc de tous. L’emploi de ce moyen 
« est destine a former, de tout le genre humain, une 

* seule et meme famille de freres unis par le triple lien 

* de l’amour, de la science et du travail (1). » 

Je pourrais continuer encore ce genre de citations et 
prouver que la Franc-Magonnerie est une secte essentiel- 
letnent cosmopolite, ennomio irreconciliable des nationa- 
litcs. A ses ycux, 1’amour du pays natal est une aberra- 
tion et parfois un crime. On retrouve cette idee a chaquo 
page dans les livres magonniques. Elle est sassee ct res- 
sassee dans la plupart des discours que prononcent les 
orateurs aux l-eceptions d’adeptes et aux fetes solsti- 
ciales. II n’y a pas jusqu’aux rituels qui en sont impre- 
gnes. 

II n’est, done pas etonnant que l’amour de la patrie 
s’affaiblissc peu a peu dans le cceur du Macon, et finisse 
par s’y eteindre tout a fait. 

Les cvenements dont l’Europe fut le theatre pendant la 
Revolution et sous Io premier Empire viennent a l’appui 
de mon assertion. 

Apres avoir constate que nos gendraux a cotto epoque 
ont fait preuve de talents militaires incontestables, 


(1) Rebold, llistoire des Trois G ramies- Lo g . 



CH. XVIII. — PATRIOTISM ET FRANC-MAQOXNERlE. 355 

et que quelques-uns se sont reveles eorame des hommes 
de genie, Bai’ruel ajoute : 

« Nous avons vu des chefs sans experience et sans m4- 

i rite deconcerter la sagesse et les mesures des heros les 
« plus consommes dans la science militaire; nous avons 
« vu des hordes carmagnoles et des guerriers d’un jour 
« celebrer leur entree triomphante dans des provinces od 
t toute la valeur, toute la discipline des legions d’Au- 

ii triche, de Hongrie et de Prusse, depuis tant d*ann4es 
« instruites a manier les armes. elevees dans les camps 
« par de grands capitaines, devenaient inutiles. Malgre 
« Tart des Yauban et des Cohorn, les citadelles sc sont 
« ouvertes al’aspect seul de ces nouveaux vainqueurs; 

* et lorsqu’ils se sont vu reduits a recourir aux armes, 
« une victoire seule, ou meme une defaite, leur a valu, 
« dans un jour, des contrees qui auraient cout4 vingt 
« combats et de longues eampagnes aux Malborougli et 
« aux Turenne. Par un nouveau prodige, les heros Jaco- 
« bins sont accueillis comme des freres par les peuples 
« vaincus; leurs legions se multiplient 1& ou celles de 
i tout autre ennemi auraient ete aneanties. Ils imposent 
t le plus dur de tous les jougs; les concussions, les de- 
« vastations, les sacrileges, le bouleversement des lois 
f divines et humaines out signale partout leur marche ; 

* et ils sont regus aux acclamations et aux transports 

< d’une multitude que Ton dirait aller au-devant de son 
« liberateur. Ce sont la des merveilles dont l’histoire 

< chercherait eu vain Texplication dans les annees vi- 

* sibles de la Revolution. Pour en developper le mystere, 
« disons-le hardiment, la Sect© et ses complots, ses 
« legions d’emissaires secrets devancerent partout ses 
« armees et ses fouclres ; elle avait fait marcher l’opinion 
« avant que d’envoyer ses Pichegru et meme ses Bona* 

< parte. Ses moyens etaient prets, les traitres etaient 
« dans les forteresses pour en ouvrir les portes; ils etaient 



356 


PERIODS HISTOUIQUE. 


t j usque dans les armies de l’ennemi, dans les conseils 
« des princes, pour en faire avorter tous les plans (1). » 

L’accusation est formelle. Yoyons si elle est fondoe. 

Des les premiers jours de la Revolution, le comite du 
Grand-Orient de Paris, queles einissaires de Weisshaupt 
avaient gagno a rilluininisme, ainsi que nous l’avons vu 
dans les chapitres precedents, adressa un manifoste 4 
toutes les Loges maconniques et a tons les Directoires, 
avec priere d’cn donner communication aux Fibres dis- 
perses cn Europe. 

Cette piece etait signee : Philippe d’Orleans. Hoffmann 
afiinne, preuves en main, qu’elle fut tout specialement 
repandue en Allemagne, et quo Joseph II en recut un 
excmplaire. 

Le Comite dirigeant sommait toutes les Loges. en vertu 
du pouvoir dont les adeptes l’avaient investi, de se con- 
federer, d'unir leurs efforts pour le maintien de la Mevo- 
lulion , dc lui faire parlout des partisans, des amis, des 
protecteurs, d'en propagcr la flamme, d’en snsciter I’es- 
prit, d'en exciter le zele et Vardeur dans tous les pays, et 
par tous les mayens en leur pouvoir. 

Un appel de ce genre aurait ete repousse avec indi- 
gnation, si les membres de la Maconnerie n’avaient 
pas ete prepares d’avance a envisager cet ordre d’idees 
comme le but vers lequel devaient tendre tous leurs 
efforts. 

11 s’agissait, pour eux, non du triomphe d’un peuple 
sur les autres, mais de l’ecrasement de la vieillo societd 
au profit d’un monde nouveau. L’Europe cliretienne et 
monarcliique allait faire place a l’Europe maconnique et 
athee. En presence des resultats que promettait cette 
lutte de geants, les Magons ne pouvaient pas liesiter. Ils 
se croyaient tenus de fouler aux pieds leurs prejuges 


(1) Datuiuel, Mcmoires pour servit* d Vliistoire du Jacob inis?ne. 



CH. XVIII. — PA.TRIOTISME ET FRA.NC-MA.COXNERTE . 357 

nationaax. Ils le firent avec le stoicisme de gens qui n’ont 
plus de prejuges. 

En Angleterre, en Hollande, en Allemagne, en Prusse, 
en Italie, les ecrivains de l’Ordre publierent des ou- 
vrages, des brochures et des articles de journal oil ils 
exaltaient les doctrines de la Revolution. Ces auteurs 
n’ambitionnaient d’autre recompense, pour les services 
que leur plume rendait a la cause de la Maconnerie en 
armes, que le titre de citoyen francais. Parmi ceux qui 
en furent honores se trouvent Payne, Campe et Cramer. 
Des Illumines d’Outre-Rhin, tels que Darsch et Blau, 
vinrent se fixer a Paris pour y rediger des feuilles perio- 
diques destinees it entretenir l’enthousiasme revolution- 
naire dans les rangs de la Maconnerie allemande. 

Pendant que ces adeptes ecrivent, il en est d’autres qui 
remplissent les fonctions de propagandistes. Le tresor 
public est mis a leur disposition, si bien que, d’apres les 
Memoires de Dumourioz, trente millions sont absorbes en 
un an, pour acheter les Macons dontla conscience etait a 
vendre. 

Strasbourg devint le centre ou se reunissaient les agents 
francais et allemands du Jacobinisme. Stamm, Hermann 
et Dietrich avaient une correspondance suivie avee le 
ininistre calviniste Eudemann, le syndic Peterson, le 
chanoine Sclvweickard, Khceler, Janson, Hiillen, "Winc- 
klcmann et Bcehmer. De leur cote, ces divers person- 
nages que Weisshaupt comptait parmi ses adeptes les 
plus ardents et les plus connus, ainsi qu’on peut le 
voir en se reportant a la note oil nous avons donne la 
liste des principaux Illumines, etaient journellement en 
relation avec ia Loge de Mayence. Au nombre des initios 
de ce club figurait le colonel de genie Eickenmayer, 
charge par son gouvernement de la defense de la ville. II 
avait pour compagnons d’Atelier et complices de sa 
trahison Benzel, Kolborn, Blau, Metternich, Yedekind, 
Forster, Hauser, Haupt, etc. 



858 


PERIODE HISTOIUQUE. 


Ces details nous sont donnas par Hoffmann, dont on 
n’a pas, que je sache, eonteste la veracite. 

Le travail preliminaire des adeptes consista surtout a 
faire l’eloge de la Revolution frangaise . C’est ainsi 
qu’ils parvinrent a emousser le patriotisme de leurs coin- 
pat riotcs. 

Lorsque Custine, lo plus incapable et le moins coura- 
ge ux des officiers de la Republique, regut ordre d'entrer 
en campagne, Stamm devint son homme do confiance. Peu 
de jours apres, une deputation de Magons allemands se 
reudait pres du general et le conjurait de francliir le 
Rhin, ajoutaut que les poj)ulations l’accueilleraient avec 
syuqtalhie. Les seclaires lui disaienl en outre de ne pas 
s’inquieier des difficultes apparentes de l'entreprise, 
attendu qu’eux et leurs amis les feraient disparaitre 
comme par enchantement. Ils lui apprenaient oiifin qu’ils 
etaient les organes d’une societe nombrouse dont le de- 
vouoment a la cause de l’armee republicaine ne faisait 
aucun doute. 

Le Franc- Magon Boohmer etait a la tete de ces delegues 
des Lnges germaniques. 

Le fait dont je parle est indeniable. Custine lui-meme 
le raconte dans ses Memoir es, quoiqu'il edt interet a le 
passer sous silence. 

€ Aides de tous, les Freres deputes Stamm et Bcehmer 
t dirigent les mouvements de l’armee ; ils lui font prendre 
« Worms; ils veulent 1’entramer a Mayence; Custine 
t est cll’raye do l’entreprise; ils insistent; ils le pressent; 

« il se resout enfin; son armee est devantce boulevard 
« de l’Allemagne. A l’aspect de ses remparts tout l’clTroi 
« de Custine rcnalt; les Freres le rassurent, dictent la 
4 sommation qu’il doit faire au general Gimnich; la 
i reponse qu’il en regoit le fait penser a la retraite avant 
« meme d’avoir commence l’attaque. La nuit suivante, 

4 une lettro des Freres de Mayence change ses iuquie- 



CH. XVIII. — PATRIOTISMS ET FRANC-MAgONNERIE. 359 

< tudes en nouvelles esperances. Elle est adressee au 
* Frere Illumine Boshmer, et lui apprend que l’ami pos- 
t sedant la conflance du commandant est decide a tout 
« employer pour lui persuader qu’il est impossible de 
« defendre la place ; que les Freres ont travaille la hour 
« geoisie ; qu’il suffit d’ajouter a la premiere sommation 
« de nouvelles menaces. Fidele a l’impulsion, Custine 
« prend le ton d’un vainqueur qui prepare un assaut 
« general, qui va livrer Mayence au pillage et a toute la 
« fureur du soldat. L’adepte ami, c’est-a-dire ce meme 
« Eickenmayer, qui possedo la conflance du comman- 
t dant, et le baron de Stein, envoye de Prusse, unissent 
« lours suffrages pour demontrer dans le Conseil la pre- 
« tendue impossibility de resister a un ennerni qui n’apas 
« memelemoyend’attaquer; qui est bienresolu as’enfuir 
«' pour peu qu’on lui resistc.Lcs autres Fibres repandent 
« l’alarme parmi les bourgeois. Le brave capitaine Au- 
« dujar et ses onze cents Autrichiens ont beau s’indi- 
« gner de la capitulation, elle est deja signee. Custine, 
« avec une armee de dix-huit mille hommes seuleinent, et 
« sans canon de sierje, Custine tremblant deja lui-meme 
« qu’une prompte fuite ne sufflse pas acouvrir sa retraite, 
« est maitre, dans trois jours et sans coup ferir, de ces 
t remparts dontl’aspect seul le remplissait d’effroi. Ainsi 
« se prennent les villes off la Secte domine (1). » 

La derniere partie de ce recit, que nous empruntons 
a Barruel, n’est pas une oeuvre de pamphlctaire. 
L’auteur en a pris tous les details dans Yllistoire de la 
Revolution , par Fantin-Desodoards, citoyen fran^ais, et 
dans les Memoires de Custine. 

Francfort tomba a son tour au pouvoir des vain- 
queurs. 

Cependant, par un coup de la fortune adverse, l’armee 


Barruel, Merruircs pour servir d Vhiatoire du Jacobinismc. 



360 P^RIODE HISTORIQUE. 

republicaine est repoussee et obligee de repas'ser la 
frontiere. 

Mayence et les autres villes sont mises de nouveau en 
etat de defense. Rien ne fait prevoir la possibility d’une 
seconde invasion. Mais les generaux de la Convention 
laissent derriere cux des amis devoues. 

Pendant que l’Europe confiante s’en rapportait a la 
valeur de ses soldats et a la solidite de ses forteresses, 
les Macons l'ecommencaient leur oeuvre de termites. Le 
succes venait une fois de plus couronner les efforts des 
adeptes. Les armees de la Republique rentraient victo- 
ricuses dans les places qu’elles avaient evacuees quelque 
temps auparavant. Cette fois le gouvernement francais 
reconnaissant accordait aux traitres la recompense qui 
leur etait due. Metternich devenait commissaire directo- 
rial de Fribourg ; Hoffmann etait nomine receveur gene- 
ral du Rhin, aux appointements de cinquante mille 
livres ; et Rebmann endossait la robe de premier juge 
cisrhenin. 

Dans la correspondance de M. Y z de Paris a M. de 

S z a Vienne, on lit l’anecdote suivante : 

« C'etait au moment de la premiere alliance contre la 
« France revolutionnaire. Le roi de Prusse avait franchi 
t nos frontieres, et se trouvait, jc crois, a Verdun ou & 

« Thionville. Un soil’ un de ses amis lui fit le signe ma- 
in connique et l’atlira dans une route souterraine off il le 
« laissa seul. A la lumicre des lampes qui eclairaient ce 
« lieu, lo roi vit venir a lui son aieul Frederic le Grand. 

« C’etaiont sa voix, son costume, sa contenance, les traits 
« de sou visage. Le fantome fit sentir a son neveu la 
« faute qu’il avait commise en s’alliant avec rAutriclic et 
« lui enjoignit de se retirer sur-le-champ. Vous savez 
« quo le roi agit en consequence, au grand mocontente- 
« mcnt de ses coallies auxquels iln’osa pas communiquer 
* la cause de sa resolution. Quelques annees plus tard 



CH. XVni. — PA.TEIOTISMB ET FRiNC-MAgONNERIE. 36l 

« notre fameux comedien Fleury, qui s’etait acquis une 
« si brillante imputation sur le theatre frangais dans la 
« piece intitulee Les deux pages, avoua que, cedant aux 

* instances de Dumouriez, il avaitjoue le role de Fre- 
« deric II dans cette mystification. On sait, en effet, qu’il 
c imitait le roi defunt jusqu’a donner le change aux plus 
« defiants . * (V. Gyr.) 

L’authenticite de cet evenement est loin d'etre demon- 
tree. II peutsefaire que la retraite inexplicable du due de 
Brunswick ait seule donne lieu a cette legende. Ajoutons 
toutefois qu’etant donne le caractore du roi de Prusse, 
les choses ont bien pu se passer ainsi. Guillaume appar- 
tenait la secte des anciens Rose-Croix, et Ton sait qu’il 
avait en eux une confiance illimitee. Ces dangereux sec- 
taires lui faisaient croire les choses les plus invraisem- 
blables. Ils etaient, dit-on, parvenus a capter son estime 
en flattant sa passion pour les femmes. 

Sa courtisane preferee etait une nommee Riez, qu’il fit 
comtesse de Lichtenau. On a pretendu avee raison qu’elle 
contribua pour une large part a la paix que le roi conclut 
avec la Republique, malgre la haine qu’il professait pour 
les Jacobins. Enfm, il ne faut pas oublier que les Rose- 
Croix et les Illumines, d’abord ennemis irreconciliables, 
arriverent h s’entendre et a ne former qu’une seule et 
meme secte. Or, tandis que Guillaume et Brunswick 
guerroyaient en France, les emissaires de la Magonnerie 
frangaise negociaient, a Berlin, avec I’lllumine Bischofs- 
Werder et autres inities dont les conseils etaient d’un 
grand poids sur l’esprit du souverain. 

* Le Brabant et les Flandres furentegalement livres k 
« Dumouriez. Yandernoot, sous le nom de Gobelscroix, 

* etait ii la tete des Loges magonniques des deux pro- 
« vinces. Les plans projetes etaient par lui envoyes aux 
« Frcres de Paris qui les communiquaient a Dumouriez. 



3G2 P^RIODE HISTORIQUE. 

« Aveuglees et excitees par les Loges, les deux provinces 
« se souleverent et furent conquises sans que les repu- 
« blicains eussent a bruler une amorce. 

« La conquete de la Hollande ne couta pas plus cher 4 
« Pichegru. Dans la seule ville d* Amsterdam se trou- 
€ vaient quarante Loges : les maisons Roscier, Coudere, 
« Hocliercau et le juif Sportas fournissaient des fonds a 
« la conjuration. Le complot fat decouvert et le general 
« Eustache Ait incarcere avoc trcnte mcrabres, ses com- 
« pliccs. Amsterdam, Nimegue, Utrech et Berg-op-Zoom 
* furent livrees par des traltres plus adroits et plus 
« lieureux. 

* Dans bon nombro de petites principautes, quelques 
« Macons, assez audacicux pour so croire les souls repre- 
« scntants de leurs coucit ovens, ecrivaient a la Conven- 
« tion pour demander Faunexion a la France; et les 
« troupes lranQaises venaicnt prendre possession du nou- 
« veau territoire au nom de la Republique une et indi- 
« visible ; malkeur aux princes ou electeurs qui osaient 
« protester contre cette odieusc violation du droit des 
« nations ! 

« L’Allemagne donna alors un spectacle etrange, inex- 
« plicable. Ses troupes aguerries qui, naguere encore, 
« avaient donne la preuve de lour bravoure, semblent 
« tout a coup frappees d’impuissance; ses generaux 
« paraissent aveugles. Dans toutes les rencontres avec 
« les troupes republicaines et, plus tard, avec les troupes 
« imperiales, elles se montrent iiulignes de leur antique 
« reiiomniec. Les garnisons dans les forteresses mettent 
« bas les armes sans coup ferir. Les renseignements rccus 
t par les chefs sont faux; les decisions arretees dans les 
« conseils de guerre sont aussitut commnniqiices d fen- 
f nemi; les ordres oil ne sont pas donnes on sont mal 
« executes ; les renforts n'arrivcnt pas a temps opportun; 
« les munitions font defaut; la fidelite des officiers est sus - 
t pectce ; le deconragement est repandu dans Carmee par 



CH. XVIII. — PATRIOTISMS ET FRANC-MAQONXERIE. 363 

« des bruits sinistres. Comment expliquer ces faits etran- 
t ges? Eckert, dans son ouvrage Magazin fur Verur - 
* theihmg des Freimaurer-Ordens, pretend qu’ils ne sont 
« dus qu’a la trahison des officiers allemands, sur 
« l’ordre des chefs supremes de la Maconnerie (1). » 

Vers l’epoque dont nous parlons deux evenements tra- 
giques vinrent prouver une fois de plus quo la Franc- 
Maronnerie n’hesite jamais a subordonner le patriotisme 
au triomphe de ses doctrines. 

L’empereur Leopold, successeur de Joseph II, voulut 
se rendre compte de la puissance des Macons et de la 
nature de leurs projets. Le professeur Hoffmann lui 
donna tous les details dont il avait besoin, dans l’interot 
de sa couronne et de ses sujets. II lui revela que le plan 
des conjures etait de revolution!; or l’Allemagne, que le 
programme adopte circulait dans les Loges, et que les 
propagandistes travaillaient deja a soulever les popula- 
tions de la frontiere franco-germanique. II lui cita, en 
particular, ce passage d’une lettre que Mauvillon ecrivait 
k l’lllumine Cuhn et que la police avait interceptee : Les 
« affaires de la Revolution vont toujours mieux en France ; 
« j’espere que dans peu d’annees cette flamme gagnera 
« les autres pays, et que l'embrasement deviendra gene- 
i ral : alors notre Ordre pourra accomplir de grandes 
« choses. s Leopold dut faire alors un retour sur lui- 
meme, ct regretter amerement d’avoir servi, en Toscane, 
les interets de la Secte avec une coupable etourderie (2). 

Quoi qu’il en soit, une coalition plus redoutable que la 
premiere etait a la veille de se former contre la Repu- 
blique. Gustave III, roi de Suede, devait recevoir le com- 
mandement des armees alliees. 

Le roi de Prusse venait de rappeler Kloest son ambas- 
sadeur a Vienne, et l’avait remplace par le comte de 

(1) Gyr, La Franc -Ma$onnerie en elle-mime. 

(2) Hoffmann, Avis important . 



864 


PERIODE HISTORIQUE. 


Haugwitz. Lcs Freres de Strasbourg s’empressaient 
d’annoncer & leurs superieurs cotte triste nouvelle et 
ajoutaient, en forme de post-scriptum, les reflexions que 
voici : 

* Les politiques augurent de la que 1 ’union 4tablie 
t entre ces deux Cours sera consolidee. II est certain du 
« moins qu’il est bon de le faire croire aux Francois ; 
« mais dans les pays despotiques, dans les pays ou lo 
« sort de plusieurs millions d’hommes (Upend d'un mor- 
« ceau de pate , ou de la niptare d'une petite veine, on ne 
« pent plus compter sur rien. Quand mdme on suppose- 
« rait que la Cour de Prusse agit de bonne foi avec celle 
« d’Autriche, co qui est bion difficile a, croire ; ou celle 
t d’Autriche avec cello de Berlin, ce qui est bien plus 
« incroyable encore, il ne faudrait qu’une indigestion, 
« unc goutte de sang extra. vase pour I'ompre cette bril- 
« lante union. » 

Lc 1 CT mars suivant, c’est-a-dire trois jours apres la 
date de cette lettre, Leopold mourait empoisonne. 

Quelques historiens pretendent qu’il succoraba a la 
dysenterie. Cela n’exclut pas, que je sache, un empoi- 
sonnement.. Tel fut d’ailleurs l’avis des medecins, qui 
proceddrent avec un soin minutieux a l’autopsie du 
cadavrc. 

Le suceesseurde Leopold n’eut rien de plus pressd, 

la suite des constatations qui furent faites, que de 
renvoyer en Italie les cuisiniers de son pere. II ne suppo- 
sait done pas que la maladie du souvorain defunt put 
etre confondue avec une vnlgaire inflammation d’en- 
trailles. 

La fin prdmaturee de l’empereur fut suivie, quelques 
jours apres, de l’assassinat du roi de Suede. Le meur- 
trier do ce prince faisait partie des Loges. II se noramait 
Anckarstroem et avait a peine trente-deux ans. 



CH. XVIII. — PATRIOTISMS ET FRANC-MAQONNER1E. 365 

Des qu’il eut re?u les premiers soins, Gustave III fit 
appeler auprSs de lui les ministres etrangers et les 
entretint a diverses reprises. « Je voudrais bien savoir, 
« leur dit-il entre autres choses, ce que Brissot et son 
i assemble penseront de ma mort. » 

Le club des Jacobins repondait sans retard a la question 
du prince, en plagant la statue d’Anckarstroem dans la 
salle de ses reunions. 

Ainsi se realisait a la lettre la prophetie des adeptes 
de Strasbourg. Leopold ne put pas digerer le bouillon de 
Naples que lui administrerent ses cuisiniers, et le porte- 
enseigne des gardes bleues trouva moyen d 'exlravaser 
le sang de Gustave III a Faide d’un pistolet. 

Et que l’on ne dise pas que la Maconnerie fut etrangere 
a 1’assassinat du roi de Suede; car, dans cette hypothese, 
nous nous trouverions en presence d’une probleme inso- 
luble. II est constate, en effet, que les inities connurent 4 
I’avance et annoncerent a qui voulut l’entendre la fin 
tragique de Gustave. 

D’autre part, Anckarstroem subit seul la peine de son 
crime, quoiqu’il .eut des complices averes. Ces dcrniers, 
tels que le comte de Horn, Lilienhern et Ribbing, furent 
simplement expulses du territoire. 

Le due de Sudermanie, frere du roi, et Grand-Maitre 
des Loges ecossaises, se montra d’une bienveillance 
coupable a l’egard des conjures, et l’on put se demander 
avec raison, s’il n’etait pas d’avance au courant de la 
conjuration. 

Yoila ce qu’ont 6td, k cette dpoque nefaste, les Francs- 
Maqons du Nord et de 1’ Allemagne. 

Non contents de tuer leurs souverains, ils livrerent leur 
pays aux armees etrangeres. Quoi de plus naturel ! Les 
inities ne doivent-ils pas etouffer en eux tout esprit de 
nationalite et de famille? Ne leur a-t-on pas repete qu’il 
faut savoir renier le SENTIMENT de PATRIE ? Ne 
clierche-t-on pas a leur faire comprendre qu'il est des 



366 


PERIODE HISTORIQUE- 


circonstances oil le patriotisme cerse d'etre une veutu? 
Ne met-on pas sous leurs yeux cles livres ou Ton enseigne 
que les efforts de la Maqonnerie tendent constamment d 
deraciner du coeur humain les prejuges de caste , les 
distinctions de couleur , d'origine, d f opinion. de NATIO- 
NALITY ? 

Et vous voudriez que des hommcs imbus de pareilles 
theories nc devinssent pas des traitres, Routes les fois 
quo leurs passions ou l’interet les y poussent? 

II faudrait, pour ccla, quo les Francs-JIagons fussent 
en contradiction perpetuclle avec eux-mbmes. Or, il est 
demontre qti’ils ont coutume d’etre logiques. 

Ce que les adeptes etrangers ne rougirent pas de faire 
sous la Revolution, le Grand-Orient de Paris et les Ate- 
liers de son obedience le fxrent, a lour tour, sous le pre- 
mier Empire. 

Napoleon laissa subsistcr la Franc-Magonnerie, dans 
l’espoir de s’en faire une force. II ne voulut pas, nean- 
moins, qu’olle put sc mouvoir on tonte liberte. Lorsqu’on 
discutait.au conseil,lcs articles 291 et 294 du Code penal, 
interdisant les reunions dc plus do vingt personnes, le 
Fiv. Muraire demanda que l’on fit une exception en faveur 
des Francs-Magons. Najxoleon repondit avec vivacite : 
« Non, non; protegee, la Franc-Magonnerie n’est pas a 
* craindre; autorisee. clle pout devenir trop forte et 
« meme dangcrcuse. Telle qu’elle est anjourd’hui, elle 
« depend de moi : je ne veux pas depcrulre d’elle. » L’Empe- 
reuretait danslovrai; rnaisil eut peut-etre agi avec plus 
do sagosso si, usant do sa puissance, ilavait empeche les 
trongons du inonstrueux reptile de se reunir a nou- 
veau. 

Les chefs de la Secte n’hesitorent pas & s’incliner (levant 
lc colosse. Ils firent mieux, ils se montrerent je ne dis 
pas sounds, mais obsequieux et rampants. Les eunuques 
du serail auraient pu leur donner des legons de dignite. 

Napoleon s’y laissa prendre. II crut au devouement des 



CH. XVIII. — PATRIOTISMS ET FRANC-MAgOXXERlE. 867 

sectaires et k la sincerite de leur admiration pour ses 
victoires. 

Le prefet de police, plus soupconneux, surveilla de 
pres le Grand-Orient et les diverses Loges de son obe- 
dience, pensant avec raison que l’imperialisme des inities 
6tait trop excessif pour etre sincere. 

Un jour, il acquit la certitude que la Magonnerie fran- 
enise trahissait l’Empereur au profit de l’Aliemagne, 
comine les Macons allemands avaient trahi leur pays au 
profit de la France quelques annees auparavant. 

II voulut done appliqiier aux Loges la loi sur les 
reunions. Le Grand-Orient protesta de son devouement 
patriotique a la cause du souverain, mais ces protesta- 
tions ne toucherent pas le prefet. 

Les Macons recoururent alors k Cambaceres, qui usa 
de toute son influence aupres de Napoleon pour soustraire 
la Secte aux severites de Savari. 

L’Empereur commit, en cette circonstance, une nou- 
velle faute. Les aveux des auteurs maconniques viennent 
k l’appui de mon assertion. En ne sevissant, pas contre 
les adeptes, il leur facilita le moyen de correspondre 
avec les Loges etnmgeres. Eckert affirme, sans hesiter, 
que les Macons francais et allemands se coalis^rent pour 
preparer la chute de Napoleon. 

On a observe que depuis la creation du royaume de 
Westphalie, la fortune du grand capitaine n’etait plus la 
meme. 

* Mai renseignS sur la force et la situation de l’ennemi, 
c mal seconde par ses generaux, souvent pris a l’impro- 
« viste, ne ralliant que bien difficilement les debris de son 
« annee, prive du concours de nombreux regiments au 
* moment decisif, Napoleon semble avoir perdu son 
« genie militaire. Cette assertion est tellement vraie,que, 
« dans son Histoire du Consulat et de 1' Empire, Thiers 
« croit devoir traiter ex professo la question de savoir 



3C8 


PEKIODE HISTORIQUE. 


« s’il y avait dans l’immortel heros affaiblissement de 
< ses facultes intellectuelles (1). » 

Napoleon necessa pas d’etre un grand strategiste, mais 
ie devouement de ses ofiiciers Ini faisait dcfaut. 

On a pretendu que lc reveil de l’AHemagne avait 
amend la chute du conquerant. Cela est vrai, dans une 
certaine niesure; seulement, on oublie de dire quo ce 
re veil etait l’ccuvre de la Maconncrie. 

On oublie surtout de fairc observer que lors de nos 
campagnes au dela du Rhin, les Francs-Macons do l’ar- 
mee franchise etaient accueillis dans les Loges alle- 
naandes. Ces relations coupablcs ne purent qu emousser 
le patriotisms des officiers. Celui qui fraternise avec 
les ennemis de son pays est bien pres d’oublicr ses 
devoirs. 

On saitque les Adelphes et les Philadelphes s’introdui- 
sirent, a cette epoque, dans les rangs de l'armee et ne 
negligerent ricn pour organiser contre l’Empereur une 
formidable conspiration. 

Nous avons dit un mot de cetto societe secrete. Laplu- 
part des ecrivains en parlent comme d’une secte etran- 
gere a la Franc-Maconnerie. llien n’est plus faux. Un des 
homines les mieux places pour connaitre la verite sur ce 
point, puisqu’il etait Franc-Ma(;on, Carbonaro, et grand 
dignitaire de l’une et 1’ autre secte, Wit Doering, a ecrit ce 
qui suit : 

t A proprement parlor, dit-il, la Carbonarie est issue 
« dc la Magonnerie. Des que Napoleon arriva au pouvoir, 
o il aneantit la Maconncrie qti’il croyait dangereuse, en 
c faisant de cette association une succursalc de la police. 

« . 1 lors sc rcunirenl les Macons qui etaient lc plus at ta- 
il, cites d la Rcpubliquc et formerent dans les Loges mimes 


1) Gyr, La Fran c- Maro nn eric en cllc-mcme . 



CH. XVIII. — PATRIOTISME ET FRAXC-MA.QONXERIE. 369 

« une association tres etroite. Besancon fat le siege princi- 
< pal de ces Macons , de ces Carbonari et de ccs Freres 
« Philadelphes (1). » 

Le general de brigade Oudet fut le premier chef des 
Philadelphes. Mais il ne tarda pas a comprendre que 
pour assurer le succes de la conspiration militaire qu’il 
meditait de concert avec ses amis, il fallait placer a la 
tete de la societe un hommo de grande reputation. Ce fut 
alors qu’il se dechargea sur Moreau de la direction de 
l’Ordre. Celui ci ayant eu la mauvaise fortune de se 
compromettre, Oudet reprit le pouvoir avec le titre de 
pro-censeur. Disgracie a son tour, Oudet ceda le gouver- 
nement des Philadelphes a Mallet dont l’etourderie faillit 
6tre funeste aux projets de la Secte. Le F.\ Lemare, un 
des confidents du general, aecrit sur la premiere conspi- 
ration de son ami une brochure pleine de reserve, mais 
oh l’on trouve cependant un aveu qui est toute une reve- 
lation. 

« On saura, dit-il, que sans le secours d’encres sympa- 
« thiques ni d’ecritures chiffrees, Mallet assistait a toutes 
« les operations de l’armee, connaissait toutes les anec- 
« dotes de quelque importance, et recevait des nouvelles 
« de Moscou mome. » 

La tentative avortee de Mallet 6veilla l’attention du 
Grand-Orient qui vit dans les Philadelphes de precieux 
auxiliaires et les traita comme tels. 

A l’epoque ou le Tugcndbund s’organisa en Allemagne, 
la plupart des officiers francais etaient Masons-Phila- 
delphes et entretenaient des relations avec les Loges 
etrangeres. 

Napoleon se sentait entoure d'ennemis. Les soldats 

(1) AVit D<ering, Fi'agmeats ex traits de Vhistoire de ma vie ct de 
mon rpoque. 


Mr. 


21 



370 PERIODE HISTORIQUE. 

eux-memes comprenaient que leur Empereur ne pouvait 
plus compter sur ses lieutenants et prononcaient , au 
moindre echec, le mot de trahison. 

C’est pendant la campagne de France que le genie mili- 
taire de Napoleon a brille de tout son eclat. Les hommes 
de guerre sont unanimes sur ce point. On a constate, au 
surplus, que la victoiro accourait a la voix do l’Empereur, 
toutes les fois qu’il paraissait sur un champ de bataille, 
memo avec des forces insufftsantos, tandis que ses gene- 
raux subissaient defaites sur defaites. 

Quelques historiens semblent s’en etonner. 

C’est qu’ils ignorent les accointances criminelles de 
ceux de nos ofliciers qui appartenaient aux Loges avec 
les adeptes de I’anneo allemande. 

Eckert nous raconte qu’apres la bataille de Leipzig, ces 
Francs-Maf'ons en epaulettes sc reunissaient clans les iles 
du Jthin avec les inities de la Prusse victorieuse (1). 

Lorsquc les allies entrerent en France — c’est avecune 
douloureuse indignation que jo constate ce fait — on vit 
presque partout les Ateliers maejonniques accueillir avec 
sympatliio les inities d’outrc-Rhin. 

Citons, en particulier, la Logo de Chaumont, parmi 
cellos qui meconnurent impudemment les inspirations du 
plus vulgaire patriotisme. C’est Ivloss qui nous donne ce 
detail dans son Ilistoire de la Franc-Maconnerie en 
France. (Tom. II, p. 2.) 

Qu’importaient aux initios de la Haute-Marne et d’ail- 
leurs les desastres de la patrie ! Nos vainqueurs etaient 
pour cux des freres, puisqu’ils avaient re?u la ineme 
initiation, et ils les traitaient en consequence. 

Lors de la seconde invasion, la capitale se rendit 
commo se rendaient autrefois les places fortes de l’Alle- 
magne. Paris, cependant, pouvait etre defendu. La 
situation etait meme telle, qu’il y avait possibility pour 


(1) Eckert, Magasin. 



CH. XVIII. — PATRIOTISME ET FRANC-MAQONNERIE. 371 

Napoleon de reprendre l’offensive et de battre les Allies. 

II suffit, pour s’en convaincre, de passer en revue les 
forces qui nous restaient apres Waterloo. 

Nous reviendrons tout a l’heure a cette grave question. 
Disons, en attendant, quelle fut la conduite des Francs- 
Magons en 1814. 

Cinq jours apres 1’entrSe de 1’armee d’occupation k 
Paris, le Conseil-Supreme enjoignit k toutes les Loges de 
son obedience de supprimer jusqu’aux denominations 
qui pouvaient rappeler de pres ou de loin le regime 
dechu. Le Grand-Orient, de son cote, voulutfairepreuve 
de galanterie envers les ennemis de la France, en invi- 
tant a un banquet devenu tristement celebre, les officiers 
allemands qui appartenaient a l’Ordre, afin de celebrer 
avec eux la chute de Napoleon, ou, ce qui revient au 
meme, les victoires de l’etranger sur les heroiques sol- 
dats de notre armee. 

Je mets au defi les ecrivains magonniques de me citer 
un seul fait plus odieux que celui-la dans les annales de 
la France. 

Apres avoir adule, choye nos vainqueurs, bu au succes 
de leurs armes et k l’humiliation de nos soldats, les hauts 
dignitaires de la Magonnerie crurent devoir celebrer leur 
ffite solsticiale avec une solennite exceptionnelle. Toutes 
les Loges, nous dit un historien, se mirent en licsse et 
prodigueretit a Louis XV 111 les plus basses adulations. 

Le nouveau souverain n’ignorait pas le bon vouloir 
des Francs-Magons a son egard. 

* Aussi s’empressa-t-il de decorer Roettiers, le sauveur 
« de la Franc-Magonnerie, a l’epoque de la Terreur, an- 

* cien representant particular du Grand-Maitre et alors 
« representant particulier des trois Grands-Conserva- 
« teurs. Les Freres Choiseul-Stainville, Leger de Bresse 

* et sept autres Magons regurent la meme distinction, en 
« recompense des services qu’ils avaient ?'endus u la cause 



372 


PEIUODE HISTORIQUE. 


t du rot dans la journee a jamais memorable du 30 mars, 
t On chargea les Grands-Conservateurs de se rend re eu 
« deputation aupres de Sa Majeste pour Iui exprimer 
5 l’assurance du respect et de l’amour des Loges. bites a 
< ce 'prince aussi desire que cheri, telles etaientleurs ins- 
« tructions, diles-lui que les Macons ont etc les premiers 
« a celebrer dans leurs reunions Iheureux jour ou il a ale 
* rendu d nos vamx (1). » 

Dans les rangs de cette valetaille malfaisante dont 
Louis XVIII avait a subir les adulations, on aurait pu 
compter des milliers d'liommes qui s’etaient couverts de 
sang pendant les mauvais jours de la Terreur. 

II y avait jusqu’a des regicides contre lesquels 1’assas- 
sinat juridique de Louis XVI criait vengeance. 

Au retour de l’ile d’Elbe, la Maconnerie, redoutant la 
vengeance de Napoleon, fit scmblant de se mettre en 
sommcil. Mais, a la seconde invasion, elle reparut tout a 
coup, donnant une fois de plus le spectacle de la trahison 
la plus ehontee. 

Si les allies entrerent de nouveau dans les murs de la 
capitalo, ce fut, comme avant les Cent-Jours, grace a la 
connivence des Adeptes. 

La victoire de l’ennemi n’etait pas ce qu’un vain peuple 
pense. Les Anglo-Prussiens avaient perdu en deux jours 
pres de 70.000 liommes, tandis que nos pertes a nous n’ar- 
rivaient pas a 30.000. II nous reslait 70.000 soldats que le 
marechal Boult venait de rallier entre Paris et Laon. 
30.000 liommes de troupes fraiches devaient les rejoindre, 
sans compter les 25.000 soldats d’elite du general Rapp. 
Nous avions 500 pieces de campagne. Paris etait defendu 
par 3C.OOO gardes nationaux, la plupart anciens soldats, 
30.000 tirailleurs, G.000 canonniers et 600 bouches a feu. 
Les retranchements qui protegeaient la rive droite de la 


(1) Gvr, La Franc-Maqonneric en elle-mcme . 



CH. XVIII. — PATRIOTISMS ET FRANC— MAgONNERIE. 373 

Seine valaient mieux que de solides remparts. En quel- 
ques jours, ceux de la rive gauche allaient etre acheves. 
L’armee chargee de couvrir Paris possedait un train d’ar- 
tillerie de 350 pieces de divers calibres et des munitions 
en quantity suffisante. 

L’armee des allies, affaiblie de plus de 80.000 hommes, 
depuis le commencement de la campagne, ne pouvaitrien 
entreprendre de serieux avant d’avoir recu des secours. 
Nos places fortes de l’Est et duSud-Est avaient ete mises 
en etat de defense et pouvaient arrdter dans leur marche 
les troupes Austro-Kusses. L’intention de Bonaparte etait 
de reprendre l’offensive, d’ecraser l’armde Anglo-Prus- 
sienne et de se porter ensuite au-devant des autres coa- 
lises. 

Mais l'Empereur avait compte sans les chefs de la 
Franc-Maconnerie. 

La nouvelle de notre defaite etait a peine connue, que 
Fo’iche, Lafayette, Pontecoulant, Sebastiani et Benjamin 
Constant, tous grands dignitaires de l’Ordre, entrerent 
en negociation avec les generaux ennemis et mirent Napo- 
leon dans la necessity d’abdiquer. 

Decidement, les hommes du Quatre-Septembre, Francs- 
Macons, eux aussi, se sont contentes de plagier leurspr^- 
decesseurs, en faisant une revolution sous les yeux de 
l’ennemi. 

A defaut despreuves que je viens de donner,il suffirait 
de lire ce que les ecrivains de la Secte ont ecrit en faveur 
de Moreau, pour justifier l’accusation qui pese sur les 
Macons de tout x’ite. 

Non content de conspirer contre l’Empereur, l’ancien 
Macon-Philadelphc n’hesita pas a olfrir ses services k 
l’empereur de Russie. Tue a Dresde. au moment oh il 
s'avancait pour observer les mouvements de l’arm6e 
francaise, les ecrivains infeodes a l’Ordre en ont fait une 
espece de martyr. Quoi de plus naturel ? Comme tous les 
Francs-Macons, Moreau savait a quelle limite le patrio- 



374 


PERIODE HISTOR1QUE. 


tisme cesse d’etre line vertu. II avait efcouffe en lui les 
prejuges d’origine, d’opinion ct de NATIONALITE, 
comme l’ont fait plus tard les inities de 1870. 

Je puis done affirmer que, depuis 1792, MAQONNERIE 
et TRAHISON sont deux mots synonymes. 

Le Marechal Soult en etait si bien convaincu, lui an- 
cien Macon, qu’etant devenu Ministre de la Guerre, il 
crut devoir interdire a tous les militaires de s’affilier aux 
Loges. 

Presse par le due Decazes, Grand-Maltre du rite ecos- 
sais, ct par les delegues du Grand-Orient de retirer sa 
circulaire, le marechal repondit par un refus categorique 
quoi qu’en dise Bebohl , dans son Histoire des Trois 
Grandes-Loges . 

Ajoutons que le general Billot vient de prendre une 
mesure ii peu pres semblable, ce qui prouve qu’aux yeux 
de ce republicain la Franc-Ma^onnerie n’est pas une 
ecole do patriotisme. 



CHAPlTRE XIX 


Le Tugendbund et le Carbonarisme. 


Sommaire. — Apr6s Waterloo, la Maconnerie fran$aise demande un 
etranger pour roi. — Ne pouvant obtenir le prince d'Orange, elle 
acclame Louis XVIII et l’entoure d’adeptes. — Talleyrand et Fouclid. 

— Les electeursd£jouentles calculs dela Secte. — Le due Decazes. — 
Role odieux qu'il joue auprds du roi. — Double but que se proposait 
le Tugendbund ou Maconnerie allemande. — * M. de Bismarck 
realise une partie de son programme; la M.\ fera le reste. — 
Lettre du cardinal Consalvi h M. de Metternich en 1813 sur les 
dangers que les societes secretes iont courir a Ja soci&d.— Le Carbo- 
narisme. — Ses origines.— Le Carbonarisme dans le royaume de 
Naples avant Inoccupation francaise et sous le r£gne de Murat. — Ce 
dernier pers4cute les adeptes et s’en fait des ennemis.— Retour de 
Ferdinand dans ses Etats.— II interdit toutes les reunions de Macons 
et de Carbonari. — Le Carbonarisme en France. — A quelle epoque 
s’y est-il introduit? — Opinion de Louis Blanc et de Vaulabelle. — 
Erreurs de ces deux dcrivains. — Modifications que subit la secte en 
s’etablissant en France. — Ses progres h Paris et en province.— 
Premieres tentatives d’insurrection. — Le Carbonarisme et la Macon- 
nerie ne font qu’une seule et meme chose. — Opinion des Masons 
allemands h propos de cette question. — Charbonnerie italienne. — 
Son organisation. — Police inUrieure des Ventes. — Programme de 
la Secte. — Victor Emmanuel l’ex^cute partiellement danslaP4ninsule. 

— Emprunts que les republicans francais font au Carbonarisme 
italien. — Les sectaires en Espagne. — Transformation que le Car- 
bouarisme a subies depuis la Restauration. 

Nous venons de voir que la Franc-M aconneri e se fit 
remarquer en 1815 par le zele ardent de son royalisme. 
Les demonstrations dont Louis XVIII fut l’objet de la 


Cuvragres consults : Eckert, La Franc-Maconnerie. — Consalvi, 
llano ires.— Clavel, Histoire pitt ores que de la Franc-Maconnerie 
cl des societes secretes. — L'Orient, revue tcniverselle de la Franc- 
Maconnerie (1845). — Janssen, Zeit itnd Lebensbilder . — d'Horrer, 
Les societes secretes en Suisse (V. le Correspondant du 25 mars 1845). 
— Vaulabelle, Histoire des deuse Restaur at ions. — Louis Blanc, 




370 


PEiRIODE HISTORIQUE. 


part des adeptes n’etaient pas aussi sincSres que mes 
lecteurs pourraient le supposer. La Secte ne serallia ila 
mon archie legitime qu’apr&s avoir tente de lui barrel’ le 
chemin. 

On sait, en effet, qu’apres la bataille de Waterloo, les 
chefs de la Maconnerie se rendirent au camp des allies, 
pour demander aux vainqueui-s un roi qui n’appartint 
pas a la famille des Bourbons. Par deux fois, ils expri- 
merent le desir d’avoir le prince d’Orange comme souve- 
rain, affirmant aux monarques elrangers que la France 
n’hesiterait pas a reconnaitre la nouvelle dynastic, si 
elle etait patronnde par les cent trente mille baionnettes 
de l’armee d’occupation. 

Ce fut le fameux Teste qui se chargea de faire cette 
demarche au nom du Grand-Orient. 

Rappele en France, au lendomain de 1830, apres un 
exil assez long en Belgique, il devint successivement pair 
de France, president de la Cour de Cassation, ministre 
de l’instruction publique, ct enfin des travaux publics. 
Accuse et convaincu de concussion, il se vit condamn6 
par la Cour des pairs a la prison et a l’amcnde. * 

Les allies ne voulureut pas de cette combinaison. Su 
ces entrefaites, Louis XVIII promit de donner la Charte. 
Les Macons comprirent sanstrop de peine qu'un gouver- 


Histoirc de disc tins . — Jean Wit, M (‘moires secrets , pour servir d 
Vhistoire dc ma vie . — Mdmoires des societies secretes. — Frost, 
Secret societies . — Blumenhagkn, Cofifession politique . — Thory, His- 
toire de la fondation dn Grand-Orient en France. — Ivloss, Histoirc 
de la Franc-Maqonnerie en France. — P. Zaccone, Histoire des 
societe's secretes. — Gy it. La Fra > i c- MrtQo nn er ie en ellc-mCme. — 
De IIense, Frdddric-Guillaume et son Cpoqne. — De Haller, La 
Franc-Maqonnerie et son influence stir la t Suisse. — Ragon, Riiv.el 
de la Maconnerie forestiire . — Saint-Pi* .me, Constitution et organise* 
Hon des Carbonari. — My stores des socidtis seerdtts . 

Kota. — Jo ne cite ni les revues maconniques dont j’ai d\'\ consulter 
les collections, ni les histoires profanes auxquelles il m’a falln recourir 
pour controlcr les evenements politiques qui se rattachent aux annales 
de la Magonnerie. 




OH. XIX. — LE TUGENDBUND ET LE CAKBONARISME. 377 

nement constitutionnel n’avait rien de redoutable pour 
eux, et protest^rent de leur ddvouement 4 la cause du 
nouveau souverain. 

Gr&ce & l’habiletd de cette manoeuvre, Talleyrand et 
Fouche purent arriver au minis t^re, en depit de leur 
passA et assurer a la Secte la protection du pouvoir. Le 
Grand-Orient esperait que la Chambre a 61ire se compo- 
seraiten majorite de deputes favorables aux Loges. II n’en 
fut rien. Le corps electoral, instruit par les derniers eve- 
nements , choisit ses mandataires parmi les homines 
dont le passe etait irreprochable. 

Afin de parer le coup qui leur etait porte, les Francs- 
Magons eurent soin de se menager des intelligences dans 
les regions officielles. Ils pousserent done au pouvoir 
un adepte sur le devouement duquel ils pouvaient 
compter. Nous voulons parler du due Decazes. Par la 
souplesse de son caractere et son hypocrisie, ce person- 
nage parvint a gagner la conliance de Louis XVIII et a 
faire dissoudre l’Assemblee. 

Les societes secretes purent, dt>s lors, recommencer 
leur travail souterrain et battre en breche le pouvoir des 
Bourbons. 

J’ai dit, dans le chapitre precedent, que le Tugendbund , 
fonde depuis peu en AUemagne , avait pour but de 
ruiner la puissance de Napoleon , de concert avec la 
Franc-Magonnerie frangaise. 

Je dois ajouter, pour etve complet, que cette societe se 
proposait, en outre, de faire disparaltre les petits Etats 
de la Confederation Germanique au profit de la Prusse. 

€ La Magonnerie allemande avait d’abord accordd 
c toutes ses sympathies a Napoleon, dit un ecrivain que 
« j’ai cit6 plusieurs fois dej&, dans l’espoir qu’une monar* 
* chie europeenne une fois erdee, il serait facile d’y 
« substituer insensiblement, ou par la violence , une 
« republique democratique. Trompde dans son attente, 



378 


PERIODE HISTORIQUE. 


« elle fut contrainte de borner ses voeux a l’erection d’une 

* Allemagne une, en faisant disparaitre les nationality 

< distinctes, et d’attendre ou de provoquer des evene- 
t ments qui permettraient d’inaugurer le regime repu- 

* blicain dans la commune patrie allemande (1). » 

Fichte s’exprime dans le meme sens. 

Eckert ecrit de son cot£ : 

« La lutte commune de tons les peuples allemands 
« contre l’Empereur des Francais avait anime les 

< armees et les peuples do V Allemagne du meme senti- 
« ment de la nationality. A l’exccption des provinces 
« secondaires de l’Autriche et des anciennes provinces 
« de la Prusse, on desirait ardemment le retablissement 
« de l’antique alliance des peuples allemands, mais on 
« ne voulait trouver cette alliance que dans le concert 
« des souverains entre eux. 

« Ce sentiment national qui germait dans les coeurs, 
« ces efforts vers Turnon des differents Etats do l’Alle- 
« magne , la Magonnerie s’efforca de s’en emparer pour 
« les dirigor vers le renversement de tous les trones et 
« de toutes les nationality elles-memes. L’unite de toutes 
« les nations n’etant pas compatible avpc l’independance 

* des monarchies v individuelles, ils esperaient qu’apres 

* avoir obtenu l’union entre les differentes contrees de 

* l’Allemagne, on en viendrait a reclamer l’unite ou la 
« fusion complete. L’UNITE DE L’ALLEMAGNE devint 
« done le theme exclusif de la presse ; du Titgendbund 

* sortit, sous la haute direction magonnique, l' Association 
« allemande, qui l’absorba bientot tout entier. Le but de 
« cette association, d’apres le rapport aathentique stir les 
« associations secretes de V Allemagne, par Mannsdorf, 
« un des membres des Hautos-Loges, etait de DE- 


(1) Gyr, La Franc-Maconncric en elle-mv,ne. 



CH. XXX. — LE TUGENDBUND ET LE CARBONARISME. 379 

« TRONER TOUS LES PRINCES ALLEMANDS, A 
« L’EXCEPTION DU ROI DE PRUSSE ; DE DE- 
« CERNERA CELUI-CI LA COURONNE IMPERIALE 
« DE L’ALLEMAGNE, et de donner a I’Etat une Cons- 
« titution DEMOCRATIQUE. Si I’on en croit Mannsdorf, 
« APRES AVOIR REFOULE LA FRANCE DANS 
« SES ANCIENNES LIMITES, on voulait doter l’Alle- 
« raagne d’une rep oblique sociale. L’orateur, qui avait 
« propose de detroner les princes allemands au profit 

< du roi de Prusse, modifia sa proposition et se contenta 
« de demander une simple mediatisation. Mais ces 
« divergences aboutissaient de fait au m6me resultat 

< pratique, soit parce qu’elles ne sont toutes qu’un ache- 

* minement vers une republique allemande, ou qu’elles 

< ne sont qu’un antecedent, dont celle-ci serai t l’inevi- 
« table consequence, soit parce que leur explication 
« pratique se trouve dans les instructions des grades, 

• tels que la Magonnerie a coutume de les donner (1). » 

La Secte a realise son programme avec un succes aussi 
complet qu’inattendu. L’unite allemande est un fait 
accompli. Le roi de Prusse, apres avoir depouille les 
petits souverains de la Confederation germanique, a 
reussi, trop bien reussi, helas 1 a refouler la France dans 
scs anciennes limites et a placer sur son front la couronne 
imperiale. 

Apres la campagne de 1870-1871, Ie vainqueur, ne 
voulant pas doter ses Etats d’une Constitution democra- 
tique, suivant le voeu de la Magonnerie, a cru pouvoir 
dedommager la Secte en persecutant les catholiques. On 
sait, en effet, que la democratic des Loges ne serait pas 
ce qu’elle doit etre, si l’Eglise continuait de jouir de la 
liberte. 

Reste a faire que ce commencement de democratic se 


(1) Eckert, La Frane-Matmnerie. 



380 


P^EIODE HISTORIQUE. 


transforme en Constitution republicaine. L’Empereur 
s’arretera devant cette nouvelle concession. Mais les sec- 
taires ne renonceront pas pour cola a leurs projets, et un 
jour viendra ou des bas-fonds des Loges prussiennes sor- 
tiront les emeutiers que la Maeonnerie allemande en- 
role depuis longtemps, en vue de la lutte supreme. 

En 1818, trois ans apres les manifestations royalistes 
du Grand-Orient, le danger etait dovenu tel pour les puis- 
sances curopeennes, que le cardinal Consalvi ecrivait au 
prince de Metternicti les reflexions suivantes : 

« Les choscs ne vont bien nulle part, et je trouve, cher 
« prince, que nous nous trouvons beaucoup trop dispen- 
« ses do la plus simple precaution. Ici j'entretiens chaque 
« jour les ambassadeurs de l’Europe des dangers futurs 
« quo les socictcs secretes preparent a 1’ordre a peine re- 
ft eonstitue, ct je m'aper<;ois qu'on ne me repond que par 
« la plus belle de toutes les indifferences. On s’imaginc 
ft que Ic Saint-Siege est trop prompt a prendre peur; Ton 
& s’etonne des avis que la prudence nous suggere. C'est 
« une cvrciir manifesto que je serais bien heureux de ne 
« pas voir partagerpar V. A. Vous avez trop d’experiencc 
« pour ne pas vouloir mettre en pratique le conseil qu 7 il 
« vaut mieux prevenir (pie reprimer ; or, le moment est 
« venu de prevenir : il faut en profiler, a moins de se 
« resoudro d’avance a unc repression qui ne fera qu’aug- 
« mentor le mal. Les elements qui composent les societes 
« secretes, ceux surtout qui servent a former le noyau 
« du Carbonnrisme, sout encore disperses, mal fondus, ou 
« inovo; mais nous vivons dans un temps si facile aux 
ft conspirateurs et si rebclle au sentiment du devoir, que 
« la circonstance la plus vulgairc peuttres aisement fa ire 
« une rcdontable abrogation deces conciliabules epars... 

« Un jour les plus vieillos monarchies, abandonnees 
« de leurs ddfenseurs, sc trouveront a la merci de qiie!- 
« ques intrigants do bas etage auxquels personae ne dai- 



CH. XIX. — LE T0GENDBUXD ET LE CARBONARISME. 381 

« gne accorder un regard d’ attention preventive. Vous 
« semblez penser que dans ces craintes manifestoes par 
« moi, — mais toujours d’ordre verbal du Saint-Pere, — 
* il y a un systeme precon^u et des idees qui ne peuvent 
« naitre qu’a Rome. Je jure a V. A. qu’en lui ecrivant et 
« qu’en m’adressant aux hautes puissances, je me de- 
« pouille completement de tout interet personnel, et que 
« c’est d’un point beaucoup plus el eve que j’envisage la 
« question. Ne pas s’y arreter maintenant parce qu’elle 
s n’est pas encore entree, pour ainsidire, dans le domaine 
« public, c’est se condamner a de tardifs regrets. » 

Les avertissements reiteres du Saint-Siege furent sans 
resultats. Les gouveruements de 1'Europe se montrerent 
tous aussi indifferents qu’a l’epoque ou la Cour de Eaviere 
publia les Ecrits originaux de l’llluminisme. Le Tugend- 
bund et les autres societes dont l’AUemagne pullulait 
alors continuerent a se mouvoir librement, tandis que le 
Carbonarisme ou Charbonnerie italienne s’organisait 
d’une fa<;on redoutable. 

Les Carbonari ont la pretention de remonter a la plus 
haute antiquite. Quelques-uns d’entre eux soutiennent 
que leur Ordre a pris naissance sur les bords du Nil, 
comme la Macjonnerie elle-meme , qu il s’est perpetue 
sous divers noms jusqu’au regne de Francois I er , que ce 
prince la patronna et reussit a lui donner une impulsion 
nouvelle. 

Plusieurs historiens maponniques pretendent que le 
Carbonarisme doit son origine a la corporation des char- 
bonniers dissemines autrefois dans les Vosges, les Alpes, 
le Jura et les Apennins. 

Je laisse a d’autres le soin de resoudre ce probleme. 

* Pcut-etre faut-il attribuer la similitude des appella- 
« tions ii l’existence d’un ancien devoir de compagnons- 
« charbonniers ; mais, ce qui est decisif, c’est le caractere 



382 PfiRIODE HISTOUIQUE. 

* essentiellementmoderne du Carbonarisme, dit 1’auteur 

* des My uteres des Societes secretes. Les allures roysti- 
« ques et religieuses que lui imprimerent ses fondateurs 
« italiens ne parviennent meme pas a donner le change. 
« Organisee pour Taction, dans un but politique, en vue 
« de revendications patriotiques ou liberates, la Char* 
« bonncrie dei’ive, immediatement ou non, de Tlllumi- 
« uisme : certainement, elle est posterieure a la Rcvolu- 
« tion, et contemporainc du Tugendbund , dont elle a 
« plus d’un trait (1). » 

Saint-Edme ne partage pas ce sentiment. II croitqueles 
Carbonari jouerent un role polii.ique en Italie, de 1707 
a 1734, epoque ou la Secte tomba dans Toubli, pour ne 
reparaitre qu’a la fin du xviii® sic cle. 

A la suite de Tentree des Franoais a Rome, en 1798, la 
Cour de Naples fut pendant quelque temps frappee de 
stu 2 >eur. Mais le depart de Bonaparte pour l’Egypte, les 
intrigues de l’Angleterre et les cJlorts de 1’AUemagne ne 
tarderent pas a ramener le calmc dans les esprits. 

La reine, qui gouvernait le roi et la nation, de concert 
avec Acton, son trop fameux ministre, ne snt pas mana- 
ger les susceptibilites du peuplo napolitain. Lercsultat 
de cette politique, aussi maladroite que dangereuse, fut 
un engouement pour les idees revolutionnaires. Ces ten- 
dances inquieterent la souveraine. Acton en prolita pour 
se debarrasser de ses rivaux ct consolider son pouvoir. 
On etablit une junte dont la mission fut dejuger les indi- 
vidus soupconnes de tendances republicaines. Ce tribunal, 
plus violent qu’equitable, repandit la terreur dans les 
rangs du peuple. 

En presence d’un pareil etat de choses, quelques hom- 
mcs, cnnemis du pouvoir absolu, cureut l’idec dercconsti- 
tuer le Carbonarisme. 


( 1 ) My stores des Society secretes. 



CH. XIX. — LE TUGENDBUND ET LE CARBONARISME. 883 

« Les regenerateurs de cette secte, dit Saint-Edme, 

< userent d’un subterfuge qui reussit toujours en pareil 
* cas. II ne fut question que du bien public, et ils solliei- 

< terent l’appui du gouvernement, en lui faisant entendre 

< qu’ils seconderaientsesvues et rameneraient peut-etre 
» aux souverains l’opinion publiqueegareepar quelques 
« abus de pouvoir (1). » 

Le stratageme eut un plein succes. 

Le Carbonarisme reunit bientot de nombreux adep- 
tes. Cependant, lorsqu’en 1799 les Fran^ais s’etabli- 
rent a Naples, les inities ne virent pas d’un tres bon oeil 
les Francs-Magons rivaliser avec eux de zele et d’in- 
fluence. II est bon de faire observer que les premiers 
grades de la Charbonnerie etaient empreints d’un carac- 
tere profondement religieux, tandis que ceux de l’Ordre 
maconnique s’appuyaient sur un deisme voisin de l’im- 
piete. La foule des Carbonari eprouvait done une repul- 
sion toute naturelle pour des sectaires qui affectaient de 
repousser toute revelation. 

Afin d’arriver it la fusion des deux Ordres, les hauts 
adeptes de la Magormerie et du Carbonarisme se firent 
initier ostensiblement, les Francs-Ma?ons a la Charbon- 
nerie, et les Carbonari & la Maconnerie. 

Grace a cet expedient, Charbonniers et Magons vecurent 
d<Ts lors en bonne intelligence. 

Lorsque Murat prit la succession de Joseph Bonaparte 
au royaume de Naples, le Carbonarisme eut k subir une 
sanglante persecution. Le nouveau souverain, soupQon- 
nant peut-Stre la fidelite des Carbonari, publia contre 
eux plusieurs decrets extremement severes. Pour arriver 
aux fonctions publiques, il fallut desormais etre Mason. 

Les Carbonari qui voulaient obtenir des places ou con- 
server celles qu’ils occupaient se firent done recevoir 


(1) Saint-Edme, Constitution et organisation des Carbonari • 



384 


PERIODE HISTORTQUE. 


dans la Magonnerie. Ceux, au contraire, qui n’avaient 
rien & demander au pouvoir continuerent a se reunir 
secretement. 

Des bandes de brigands dcsolerent h cette epoque les 
regions montagneuses de la Calabre. Le general Menes 
fut charge de les soumettre. Les populations interessecs 
s’en montrerent tout d’abord reconnaissantes, mais elles 
finircut par constater quo le gouverneinent se preoccu- 
pait avant tout des Carbonari, qu’il traquait sans 
pitie , pendant que les inalfaiteurs pillaient impune- 
ment le pays. On accusa Menes de toutes sortes de 
cruautes. « II allait parfois, disait-on, diner chez des 
« particulars qu’il soupcounait d’appartenir a la society 
a proscritc, et les faisait fusilier ensuite. On m’a rap- 
« porte, ajoute Saint-Edme, qu’il avait fait attacher a des 
« arbi’es, des Carbonari depouilles de leurs vetements, 

« qu’il les avait fait enduirc de miel et abandonner aux 
« mouches (1). » La conduite de Menes n’ayant pas meme 
ete l’objet d’mi bl&me, les Napolitains en conclurent que 
Murat etait lc premier coupable. 

Lorsque 1’ Empire vaincu fit appel au devouement de 
ses allies naturels, Murat se montra hesitant. Compre- 
nant le danger qui le menaoait lui-mSme, il essaya de sc 
rapprocher des Carbonari, afin de s’assurer tout au 
moins leur neutrality. On put croire un moment a la 
reconciliation du souverain avec ses sujets. Mais on ne 
tarda pas a $tre detrompe, et, en 1815, les Carbonari 
contribuerent pour uno large part a lui aliener le reste 
de la nation. 

Iiappele sur le trone de ses aieux, Ferdinand interdit 
les societes secretes, sous les pcines les plus severes. 

II fufc. des lors, cn butte a la haino des adeptes. 

« Les Carbonari, ecrit le general Colletta, formerent 


(1) Saint-Edme, Constitution ct organisation des Carbonari, 



CH. XIX. — LE XOGENDBUND EX LB CARBONARISME. 885 

« d’abord le noyau des mecontents ; insensibiement tous 
« ceux qui pensaient autrement que les ministres se fai- 
« saient seetateurs; et l’on peut sefaire une juste idee 
« des mecontentements, par le grand nombre de per- 

* sonnes inscrites sur les registres de la Carbonara : 

* il y en avait 642.000 dans le mois de mars der- 
« nier(1820). 

« Nous etions sur un volcan : et cependant le minis- 
i tere dormait. Reveille quelquefois par des souleve- 

* ments partiels, ou par les discours des Amis de la 
« patrie, il employait ces intervalles it commettre de 
« nouveaux actes arbitrages, qui aigrissaient les esprits 
« et faisaient grossir la liste des Carbonari. 

< Ainsi le mecontentement s’emparait de toutes les 
« classes. L’armee, qui avait des motifs particuliers pour 
« etre plus mecontente encore que les Carbonari, desirait 
« aussi vivement que les seetateurs une reforme salu* 
t taire. Dans son organisation, une economie mal 
« entendue avait rendu miserables les offleiers et les 
« soldats, tandis que la masse de ces economies etait 

* prodiguee aveuglement a des hommes habitues a ne 
i point rougir de ces injustices. 

« Il ne fallait done qu’une etincelle pour embraser tout 
« un royaume. Cette etincelle partit de Nola le 2 juillet. » 

Peut-etre serait-il bon d’ajouter que les Anglais se 
firent, en cette circonstance, les complices du Carbona- 
risme, tout en protestant de leurs bonnes dispositions 
envers le roi de Naples. 

Louis Blanc a publie les details qu’on valire sur l’ap- 
parition de la Charbonnerie en France. Son recit contient 
quelques inexactitudes, que je signalerai, apies l’avoir 
reproduit dans ses parties essentielles : 

« Le l cr mai 1821, dit-il, trois jeunes gens, MM. Bazard, 

* Flottard et Buchez, se trouvaient reunis devant une 


r.-. w.-. 


£3 



386 


PERIODE IltSTORIQUE. 


« table ronde, rue Copeau. Ce fut dea meditations de ces 
« trois hommes inconnus, et dans ce quartier, l’un des 
« plus pauvres de la capitals, que naquit cette Charbon- 
<i nerie qui, quelques mois apres, embrasait la France. 

« Les troubles de juin 1820 avaient eu pour aboutisse- 
« ment la conspiration niilitaire du 19 aout, conspiration 
« etouflfee la veille meme du combat. Le coup frappe sur 
« les conspirateurs avait retenti dans la Logo des Amis 
« de la verite, dont les principaux membres se disper- 
<c sercnt. MM. Joubert et Dugied partirent pour l’ltalie. 
« Naples etait en pleine revolution. Les deux jeunes 
< Frangais oiTrirent leurs services, et ne durent qu’a la 
« protection de cinq membres du gouvernement napo* 

* litain l’honneur do jouer leur tete dans cette entrc- 
« prise. On sait de quelle sorte avorta cette revolution, 
« et avee quelle triste rapidity l’armee autrichienno 
« dementit les brillantes predictions du general Foy. 

« Dugied revint a Paris, portant sous son habit le rubau 
« tricolore, insigne du grade qu it avait regu dans la 
« Charbonnerie italienne. M. Flottard apprit de son ami 
« les details de cette initiation h des pratiques jus- 
« qu'alors ignores en France. II en parla au conseil 
« magonnique des Amis de la verite , et les sept membres 

* dont le conseil se coroposait resolurent de fonder la 
« Charbonnerie frangaise, apres s’etre jure l'un a l’autre 
« de garder inviolablement ceredoutable secret. MM. Lira- 
« perani ot Dugied furent charges de traduire les regie- 
« ments que ce dernier avait rapportes de son voyage. 

« Us etaient merveilleusement appro pries au caractere 
« italien, mais peu propres a devenir en France un code 
« a 1’ usage des conspirateurs. La pensee qu’ils expri- 
« maient etait essentiellemeut religieuse, mystique 
« meme. Les Carbonari n’y etaient consideres que 
« COM ME LA PAItTIE MX LITANTE DE LA FRANC-MaCON- 
« nehie, que comme une armee devouee au Christ, le 
«. palriole par excellence. On dut songer a des modiflea- 



CH. XIX. — LE TCGENDBUND ET LE CARBO.VARISME. 387 

* tions; etMM. Buchez, Bazard et Flottard furent choisis 

* pour preparer les bases d’une organisation plus 

* savante. 

« La pensee dominante de I’association n’avait rien de 
« precis , de determind : les considerants , tels que 
« MM. Buchez, Bazard et Flottard les redigerent, se 

* reduisaient a ceci : Attendu que force n’est pas droit, 
« et que les Bourbons ont ete renverses par l’etranger, 
« les Charbonniers s’associent pour rendre a la nation 
i francaise le libre exercice du droit qu’elle a de choisir 

* le gouvernement qui lui convient. C’etait decreter la 
« souverainete nationale sans la definir. Mais plus la 
« formule ctait vague, mieux elle repondaita la diversity 
« de la haine et des ressentimeuts. On allait done cons- 
« pirer sur une echelle immense, avec uiie immense 
« ardeur, et cela sans idee d’avenir, sans etudes prea- 

* lables, au gre de toutes les passions caprieieuses (1). » 

Que Flottard, Bazard et Buchez se soient reunis, en 
1821, autour d’une table ronde, qu’ils aient eu la pensee 
de fonder une Charbonnerie quelconque, cela n’est point 
douteux. Mais l’auteur a tort d’en conclure quo nous 
devons a ces trois jeunes gens l’introduction des Carbo- 
nari dans notre pays. Wit nous affirme le contraire, et 
son autorite est d’un tout autre poids que celle de Louis 
Blanc. 

• Aussitot aprfes 1’occupation de Naples par les Autri- 
« chiens, ecrit ce.t auteur, 1 ' Alta-V endita (Haute-Vente) 
» ou le Directoire supreme de la societe des Carbonari, 
« se separa. Cette dissolution ne fut pas due h la crainte 

* d’etre decouvert, car il n’y avaitaucun danger de l’etre, 
« mais au desir de mettre des bornes a l’influence de« 


(1) Louis Blvnc, Histvire de dix errs. 



388 P^RIODE HISTOKIQUE. 

« succursales, et k la necessity de faire des modifications 
« que la masse d’aflilies des trois pi’emiers grades ren- 
« dait indispensables. 

« Dans l’ete de 1821, les onze chefs s’assemblerent k 
« Capoue. Ils resolurent d’envoyer a l’etranger deux 
i inities charges de s’entendre avec les chefs du Gratid- 
« Firmament (synonyme de Grand-Orient) et de voir 
s s’il ne convenait pas de deplacer le siege du Directoire 
« des Carbonari. Ils penchaient h croire qu’il serait bon 
« de le transporter j'i Paris. Cette capitate est celle qui a 
« le plus do communications avec le reste de l’Europe. 
« Elle eta.it iiaditee par les membres les plus in- 
« fluents be la SocjEte , ct possedait les moyens de 
« finances les plus abondants. Je puis entrer dans quel- 
« ques details sur le Firmament ou le Directoire des 
« Societes secretes en France... Le plus ancien decret 
« autlientique du Grand-Firmament que je connaisso 
« est adresse aux adeptes comme supplement aux statuts 
« des Sublimi Maestri perfetti. Le Grand -Firmament 

« decrete ce qui suit 2° L’association des Adelphcs et 

« des Philadelphcs est incorporee a l’Ordre ; 3° chaque 
« Adclphc ou Philadelplic recevra, aussitot admis, s’il 
« n’etait pas deja Franc-Macon, les trois grades symbo- 
« liqucs. DonnS sous l’equateur, le 22 m0 du 7 mo mois 5812 
« (1812). » 

II resulte clairement de cette citation 1° que les mem- 
bres les plus influents du Carbonarisme etaient a Paris en 
1821 ; 2° qu’ils disposaient de ressources financieres plus 
considerables que leurs Freres d’ltalie; 3° eniin que les 
Adelphcs et les Philadelphcs, dont nous avons parle dans 
Je chapitre precedent, appartenaient a l’Ordre des Carbo- 
nari. D’autrc part,je crois avoir demontre que les Phila • 
delphes et les membres du Tugcndbund etaient unis par 
des liens tres etroits, et ne formaient, en quelque sorte, 
qu’ime seulc e! memo societe, dont le but principal etait 



CH. XIX. — LE TUGENDBUND ET EE CARBONARISME. 889 

de renverser la puissance de Napoleon , au profit des 
institutions republicaines. 

Wit continue en ces termes : 

« Le trait distinctif du Grand-Firmament dtait une 
« tendance continue a se rendre maitre des autres socie- 
« tes, en menageant les apparences, et de les faire servir, 
« sans en avoir l’air, a l’execution de ses plans. 

« Tout 4tait prepare pour fondre ensemble YAlta-Ven- 
t dita (Haute-Vente) et le Grand- Firmament. Les deux 
« deputes charges de cette operation etaient le due sici- 
« lien de Garatula et le napolitain Carlo Chiricone Kler- 
« ckon, fils du due Framarino, prefet du palais du rof. 
« Ce dernier avait dans ses attributions I’AUemagne, la 
« Suisse et la France. An'ive a Geneve, ou j’etais passe 
« de France, il m’apporta des lettres d’un de mes amis 
« in times, qui avait ete agent a Naples des mecontents 
« polonais. Klerckon me communiqua l’objet de sa mis- 
« sion ; il me pressa instamment d’accepter la place 
* d’inspecteur general des Carbonari de Suisse et d’Alle* 
« magne et m'en delivra le brevet qu’il avait apporte de 
« Naples (1). » 

L’ autorite souveraine, dans le Carbonarisme, porte le 
nom de Haute-Vente. Viennent ensuite les Ventes centra- 
les, autotir desquelles se groupent les Ventes particulie- 
res. Afin que la police neput saisir l’ensemble del’organi- 
sation,ilfut statue en France que les Ventes particulieres 
ne pourraient se mettre en rapport avec la Haute-Vente 
que par les deputes des Ventes centrales. 

Un charbonnier ou carbonaro qui appartenait a une 
Vente ne pouvait s’introduire dans une autre sans 
encourir la peine de mort. 

En dehors de l’organisation que je viens d’indiquer, 


(1) W t it, Md moires secrets. 



390 


P&UODE HISTORIQUE. 


ill y avait encore, pour l’armee, la Legion, la Cohorte, les 
Centuries , les Manipules. 

L’adepte 6tait oblige d’ avoir un fusil et cinquante car- 
touches. II devait , en outre , obeir aveuglement aux 
ordres qu’il recevrait de ses chefs inconnus. 

La Societe fit a Paris de rapides progres. Des horames 
considerables, ft la tetedesquels se trouvaient Lafayette, 
les deputes Koechlin et de Corcelles, l’avocat Merilhou et 
de Schonen, conseiller ft la cour royale, entrerent dans la 
Haute-Vente. 

Les adeptes songerent aiors a organiser la province. 
Cette mission fut confide aux plus jeunes d’entrc eux. 
Flottard alia dans l’ouest, Dugied en Bourgogne, Rouen 
aine en Bretagne, Joubert en Alsace. 

Pour les Ventes centrales et particulieres des departe- 
ments, la Haute-Vente prit le nom de Vente Supreme. 

Ce fut comme une trainee depoudre. En quelques mois 
la plupart des villes un peu importantes compterent un 
nombre considerable d’inities disposes ft prendre les 
armes et a descendre dans la rue. 

« Dans les derniers jours de 1821, dit M. Louis Blanc, 
« tout etait pret pour un soulevement a la Rochelle, a 
* Poitiers, ft Niort, a Colmar, a Neuf-Brisacli, a Nantes, 

« & Belfort, h Bordeaux, a Toulouse. Des Ventes avaient 
« ete creees dans un graud nombre de regiments, et les 
« changements memes de garnison etaient pour, la Char- 
« bonnerie un rapide moyen de propagande (1). » 

II ne faut done pas s’etonner qu’a diverses epoques 
le gouvernement ait voulu empecher les militaires de 
s’enroler dans les societes secretes. 

* Le president de la Vente militaire, forc6 de quitter 


(1) Louis Blanc, Histoire de dtx ans. 



CH. XIX. — • LE TUGENDBUND ET LE CARBONARISME. 39l 

t ime ville, dit 1’auteur que je viens de citer, recevait la 
« moitied’une piece de metal, dont l’autre moitie etait 
« envoyee dans la ville oil se rendait le regiment, a un 

* membredelaHaute-Yenteoudela Vente cent rale. Grace 
« a ce mode de communication et de reconnaissance, 
« insaisissable pour la police, les soldats admis dans la 
« Charbonnerie en devenaient les commis-voyageurs, et 
« emportaient,pourainsi dire, la conspiration dans leurs 

* gibernes (1). » 

Le moment de l’action etait venu. Les membres de la 
Haute-Vente nommerent un comity que l’on chargea des 
preparatifs de la lutte. Les adeptes auxquels cette mis- 
sion fut confiee deployment une activite devorante. 

Trente-six jeunes gens prirent un jour le chemin de 
Belfort pour donner le signal de l’insurrection. On 
decida que le colonel Pailhes et le general Lafayette 
iraient les rejoindre, afin d’assurer le succes de ce 
premier mouvement. 

Les conjures attendaient avec impatience le moment 
d’agir; mais les chefs ne donnaient aucun signede vie. 
Ils passaient leur temps a rediger une Constitution cal- 
quee sur celle de l’an III. Le nouveau gouvernement 
devait se composer de cinq directeurs : Lafayette, de 
Corcelles pere, Kcechlin, d’Argenson et Dupont (de l’Eure). 
'En lisant ce detail, on se rappelle involontairement le 
chasseur du fabuliste, qui vendit la peau de l’ours avant 
de l’avoir tud. Ajoutons que quelques instants avant de 
s’eloigner de la cdpitale, Lafayette, circonvenu par ses 
amis, declara qu’il ne partirait qu’apr^s avoir recu de nou- 
velles informations. On envoyadonc lepeintre Ari-Schef- 
fer a Belfort, avec mission de voir oil en etaient les choses. 
Ce dernier s’acquitta de sa mission en homme intelligent, 
et revint a Paris en toute Mte. Lafayette, instruit de ce 


(1) Louis Blanc, Histoire de dice ans. 



392 PERIODE HISTORrQUE. 

qui se passait, finit par se raettre en route en compagnio 
de son fils. 

« L’insurrection, dit Pierre Zaccone, etait fixee pour le 
« 30 decembre a minuit. Un poste de douaniers s’etait 

< mis au service de la conspiration. Plusieurs officiers de 
« la garnison etaient prets : le sergent-major Pacquetet 
* retint pendant deux lieures les soldats dans les chara* 
« bres de la caserne, sac au dos, et disposes a marcher. 
« Les dispositions etaient assez heureusement prises; 
« mais il arriva ce qui arrive presque toujours dans de 
« pareillcs circonstances, c’est qu’il est bien dificile de 
« reunir un certain nombre d’hommes, sans que parmi 
« ces liommes il ne se glisse un lache 1 Le lache fut un 
« sous-officier qui, eflraye des suites que pourrait avoir 
« une pareille entreprise, si elle venait h manquer, pour 
« tous ceux qui y auraient pris part, ne vit d’autre 
« ressource que de tout ddvoiler au commandant de place, 
« et de sauver ainsi ses jours aux depens de ceux de ses 
« Freres. 

< Le commandant de place une fois prevenu,il devenait 
« impossible que l’entreprise n’echouftt pas. La troupe 
« est, en effet, immediatement mise sous les armes, et les 
« conjures surpris n’eurent que le temps de se rendre en 
« toute hate sur la place publique. Le lieutenant du roi 
« qui arrive re^oit en pleine i)oitrineun coupdepistolet; 
« mais la balle s’aplatit sur sa croix, et il en est quitte 

< pour la peur. Deja toute tentative etait jugee inutile, 
« par les conjures aussi bien que par leurs ennemis; la 
« conspiration avorta done meme avant d’avoir rien fait 
t qui prouvat son existence. 

« Un fait assez singulier se passa a l’heure meme ou la 

« conspiration echouait Au moment ou le coupde 

« pistolct etait lire sur la place de Bcfort, une chaise de 
« poste arrivait dans le faubourg : e’etait Joubert et un 
t officier de la portion de regiment en garnison a Neuf- 



CH. XIX. — LE TUGENDBUND ET LE CARBONA.RISME. 893 

« brisach, envoye comme commissaire par ses camarades 
« pour assister au mouvement de Befort, et venir imme- 
« diatement apres provoquer celui de Neufbrisach. Ils 
« furent assez heureux l’un et l’autre pour pouvoir 
t rebrousser chemin saus accident. Get officier qui 
« accompagnait Joubert etait Carrel, alors lieutenant au 
« 29° de ligne. Le commandant du bataillon de Neuf- 
* brisach, sachant que Carrel s’etait absente sans per- 
< mission, et voulant le prendre en contravention aux 
« regies de la discipline, orclonna une revue de bataillon, 
« a laquelle il savait bien que Carrel ne pouvait pas 
« assister; mais le double trajet avait ete parcouru si 
« lestement, que cet officier, qui etait parti en grand 
« uniforme, rentrait justement en ville au moment ou 
« l’on prenait les armes, et, au grand desappointement 
« du commandant, il alia prendre son rang dans le 
« bataillon. » 

Apres cet echec , le point capital pour les conjures 
4tait d’empecher que Lafayette n’arrivat a Belfort. 

Bazard monte a cheval et prend la direction de Paris. 
Il arrive a uu village ou le fils Corcelles attendait le gene- 
ral. Lafayette n’a pas encore paru, mais bientot une 
chaise de poste se montre a l’horizon. Bazard court a sa 
rencontre et informe le voyageur de ce qui s’est passA 

La voiture rebrousse chemin, et le general, pour d4- 
tourner les soupcons, se rend chez son collegue, M. Mar- 
tin, de Gray, depute de la Haute-Saone. 

Presque en m4me- temps que ceci se passait a Belfort, 
le general Berton echouait a Thouars, apres avoir rem- 
porte un premier succes, dont il ne sut pas tirer 
profit. 

La plupart des conjures purent echapper aux mains de 
la justice. Les autres furent juges a Colmar et condam- 
nes a une peine derisoire. C’etait un echec pour le 
gouvernement. 



894 


PERIODE HISTORIQUE. 


La conspiration des trois sei’gents de la Rochelle 
remonte a cette epoque. 

De toutes parts, on n’entendait parler que de complots 
et d’emeutes. Le pouvoir connaissait 1’ existence de la 
Charbonnerie , mais tout se bornait la. Vainement il 
essaya d’en decouvrir les chefs. 

La societe se clissimulait d’ailleurs sous divers noins. 
Ellc s’appelait tantot la Jeune-Europe, tantot la Jeune- 
France ; mais, au fond, Charbonnerie, Jeune-France et 
Jeune-Europe n’etaient autre chose que la Franc-Maoon- 
nerie lnxbilement deguisec. 

Acerellos, un ccrivain maconnique de grande reputation, 
n’hesite pas a en faire l’aveu : 

* Les Macons et les Carbonari, unis par les liens d’une 
« etroite amilie, dit-il, ne formaient, pour ainsi dire, 
« qu’un seul corps. » 

Puis il ajoute : 

« Lorsqu’un Macon veut btre re?u au nombre des 
« Bons Cousins (Carbonari), il est dispense des epreuves 
« ordinaires; s’il a re?u un grade superieur aux trois 
« grades symboliques, il devient d’emblee maitre Carbo- 
« naro et son nom est inscrit au livre d’or. Dans ses 
« diplomes et certificats ses grades ma?onniques sont 
t mentionnSs (1). » 

On ne saurait etre ni plus clair ni plus precis. 

Blunienhagen constate le meme fait et le deplore en un 
langage eloquent : 

« Les Carbonari, s’ecrie-t-il, portaient ostensiblement 
« le poignard degaine, pour s’en servir contre les preten- 

(1) Acerellos, cit6 par Gyr. V. ce dernier : LaMa$onnerie enelle - 
mime* 



CH. XIX. — LE TUGENDBTJND ET LE CARBONARISME. 395 

-« dus ennemis de la lumiere : au nombre de 20.000 dans 
« un seul royaume, ils fournirent 12.000 hommes armes 
« pour executer leur projet. Les plaies sanglantes de la 

* Suede ne sontpas encore cicatrisees ; des villes entieres 
« devenues desertes, les cadavres des citoyens ^gorges 
t deposent contre eux; tous les princes et tous les 
« peoples fixent un regard inquiet sur eux et sur les pays 

* ou ils osent se raontrer. Leur nom seul doit rappeler au 
« Macon instruit la degeneration et les sectes de noire 
« socidte. Ils ont conserve le charbon (carbone, d’oii le 
« nom Carbonade) et l’ontlaisse couver dansl’obscurite; 
« puis, lorsqu’ils ont cru le moment opportun, ils en ont 
« fait jailiir la ilamme. Le lion blesse, mend par tine 
» corde, les deux colonnes renversdes, unies d la croix de 
« Saint-Andre , tous ces symboles des grades ecossais 
« avaient tine signification ulcntigu - ; ils n’etaient que des 
« hieroglyphes magonniques entre lesquels il n’est pas 
< difficile de reconnaitre un lien de parents et une grande 
« similitude d’expression. Le bdtard n’est-il pas un en- 
« fant ? L’ enfant denature u’eveille-t-il pas aussi la-dou- 
« leur paternelle ? Oui, plaignons des freres egares ; le 
« coeur plein de tristesse et d’angoisse, suivons de l’ceil 
« ces enfants d’une meme mere immaculee. s’egarant sur 
i la trape des bandits, et se perdant dans la sauvagerie 
« de la passion ou dans l’isolement d’un egoiSme 
t effrene (1). » 

Ces lamentations de Blumenhagen prouventfort claire - 
ment, en depit des circonlocutions dont l’auteur se sert, 
que Carbonarisme et Franc- Maeonnerie ne sont qu’une 
seule et m6me chose sous des etiquettes differentes. 

Cela n’empechera pas les adeptes de repeter sur tous 
les tons que la politique leur est etrangere, et qu'ils n’ont 
d’autre but que la bienfaisance. Mais nous connaissons. 


(1) Blumenhagen, Confession politique* 



390 


PERIODE HISTORIQUE. 


depuis longtemps, les rengaines philanthropiques des 
orateurs de l’Ordre et nous savons, de plus, quelle con- 
fiance elles mevitent. 

Nous verrons, d’ailleurs, que la Franc-Maconnerie con- 
temporaine s’approprie lo programme du Carbonarisme, 
et en poursuit l’execution avec une perseverance que rien 
ne decourage. 

Toutcfois, avant d’aborder cette question, nous donne- 
rons quelques details sur 1’ organisation que les chefs de 
la Secte avaient adoptee pour l'ltalie. 

En France, en Suisse et en Allemagne, les Carbonari 
travaillaicnt avec une passion egale ft la destruction de 
l’Eglise et h la mine ties monarchies. 

En Italie, les hauts adeptes avaient le meine pro- 
gramme, mais ils le cachaient soigneusement aux initios 
des deux premiers grades. 

Chaque Yente etait presidee par un Grand-Maitre dont 
les fonctions ne differaient pas de celles qu’exercent les 
Venerablcs dans la Maconnerie. Les Assistants devaient 
veiller an mainticu de la discipline, et prevenir le 
Grand-SIaitrc, par un coup de liachette, chaque fois qu’un 
lion Cousin demandait la parole. Le Maitre des Ceremo- 
nies etait charge de recevoir les visitenrs, apres lew 
avoir fait subir les epreuves cxigees par les Constitu- 
tions. 11 guidait les r6cipiendaires pendant leur reception 
et veillait a ce que lo ceremonial fut scrupuleusement 
observe. L ’Orateur avait pour mission do faire les dis- 
cours exiges par les circonstanees et prevus par le regle- 
ment, de sanctionner les deliberations et de conclure, de 
faire connaitre aux Bons Cousins ies resultats obtenus 
par la Vente, et de donner les explications reserves au 
Grand-Maitre, quand ce dernier ne jugeait pas a propos 
de les donner lui-m6me. Le Secretaire devait enregistrer 
les deliberations, terminer les proees-verbaux par cette 
formule : /I la gloirc de notre lion Cousin, Grand-Maitre 
de 1’ Univers , y inscrire le jour, le mois et l’an; reunir la 



CH. XIX. — LE TUGENDBUND ET LE CARBONATUSME. 397 

Vente, rediger la planche et y noter tout ce qui se disait 
et faisait pendant les tenues. Le Tresorier encaissait les 
fonds provenant des receptions et des retributions men- 
suelles, reglait les depenses, et presentait chaque mois a 
la Vente l’dtat de sa caisse. Le Gardien couvrait la Vente 
dans la chambre d’honneur et dans le bois, siegeait der- 
riere les Assistants, les prevenait des coups frappes a la 
porte, pour entrer, et recevait, apres qu’on lui en avait 
donne l’ordre, ceux qui arrivaient en retard. L'Aunidnier 
recevait les amendes et en conservait le montant jusqu’a 
ce qu’on lui indiquat l’usage qu’il devait en faire. 

Lorsque la Vente etait ouverte, tous les Bons Cousins 
observaient un silence profond. Celui d’entre eux qui vou- 
lait obtenir la parole etendait le bras vers 1’ Assistant de 
sa ligne et se levait. Puis il restait dans cette position, 
tant que le Grand-Maitre ne lur avait pas permis de par- 
ler. Celui qui manquait a cette regie versait un sou au 
sac des pauvres. 

II etait defendu aux Bons Cousins de s’entretenir de 
politique. Cette interdiction, cela va sans dire, ne s’eten- 
dait pas aux adeptes du dernier grade. 

Celui qui manquait aux Vcntes d’obligation payait 
cinq sous au sac des pauvres. 

Lorsqu’un Bon Cousin arrivait apres 1’ouverture de la 
Vente, il demeurait a l’ordre, entre les deux Assistants, 
jusqu’a ce que le Grand-Maitre lui efit permis de prendre 
sa place. S ’il manquait k cette formalite, il devait verser 
trois sous d’amende au sac des pauvres. 

Si un Bon Cousin refusait d’obeir a l’Assistant, il avait 
trois sous d’amende a payer, et le double de cette somme 
en cas de recidive. 

Le Secretaire ne pouvait etre l’objet d’aucune accusa- 
tion pendant la tenue de la Vente. On devait adresser un 
rapport au Grand-Maitre, apres la seance, si on croyait 
avoir un motif de plainte contre ce dignitaire. Celui qui 
ne se conformait pas a cette regie etait condarnne a une 



393 


PEIilODE HISTORIQUE. 


amende dont le Grand-Maitre seul determinait le chiffre. 

Un Bon Cousin qui ne remplissait pas exactement les 
devoirs de sa charge payait au sac des pauvres, la pre- 
miere fois, cinq sous d’amende, la seconde fois, dix sous; 
et s’il y avait une deuxieme red dive, on le dcpouillait de 
son emploi. 

On ne pouvait recevoir un profane que s’il avait ete 
presente en seance et accepte, apres une serieuse infor- 
mation. 

Les ivrognes, les blasphemateurs, les bavards, les me- 
disants etaient exclus do la Sociute. On refusait egale- 
ment de recevoir ceux qui avaient etc condamnes a une 
peine infamante ou qui se faisaiont remarquer par des 
defauts gravemcnt repreheusiblcs. 

Les profanes qui etaient accepts, payaiont, avant 
d’etre inscrits, pour la medaille de reception, dix-huit 
carlins (7 fr. 92 cent.), et quinze sous de medaille chaque 
mois. 

Pour son passage au grade de Maltre, le r6cipiendaire 
versait douze carlins (5 fr. 28 cent.). 

Tous les denx mois, et lors de la fete do saint Thibaldo, 
il y avait banquet d’obligation. 

Un Bon Cousin qui ne se couformait pas aux prescrip- 
tions du Grand-Maitre ou des Assistants dova.it payer 
deux sous d’amende ou boire un verre de mauvaiso braise. 

Toutes les annecs, le jour de Saint-Thibaldo, on nom- 
mait, au scrutin, les officiers de la Veute. Les dignitaircs 
sortants etaient reeligibles. 

Les apprentis pouvaient solliciter le grade de Maltre 
apres trois seances. 

Un Bon Cousin qui dSguisait quelque chose d’important 
a la Yente, et en etait convaincu, payait vingt sous 
d’amende que i’on versait a la caisse des pauvres. S’il 
retombait dans la meme faute, l’amende etait doublee. et 
si le fait se rcproduisait une troisieme fois, on briilait son 
nom en seance publique. 



CH. XIX. — LE T0GENDBUND ET LE CARBONARISME. 399 

II y avait une Yente d’obligation chaque mois. Ce 
jour-14, on ne pouvait donner qu’un seul grade et 4 une 
seule personne. 

Le Grand-Maitre faisait comparaitie les Bons Cousins 
qui negligeaient leurs devoirs et les invitait 4 travailler 
regulierement. 

A la fin de chaque Yente, on procedait 4 l’appel nomi- 
nal des societaires. Ceux qui etaient absents payaientcinq 
sous d’amende au sac des pauvres. 

La parole sacree de l’Ordre etait : Fede, speranza , 
caritd (Foi, esperance, charite). La foi etait representee 
par la couleur rouge, l’esperance par la couleur bleu 
celeste, et la charite par la couleur noire. 

Les grades etaient ceux d’/l pprenti, de Maitre et de 
Grand-Elu. 

Les deux premiers n’offraient pas beaucoup cVinteret. 
C’est dans le troisieme seulement qu’etait contenu le 
venin de la Secte. 

Le grade de Grand-Elu, disaient les instructions desti- 
nees aux superieurs, ne sera jamais confere qu’avec les 
plus grandes precautions, secretement, et aux Carbonari 
bien connus par leur sagesse, un zele inalterable, un cou- 
rage sans bornes, un amour, un devouement 4 toute 
epreuve pour les succes de l’Ordre. Finalement les can- 
didats qui seront presentes dans une grotte de reception 
ne seront jamais admis s’ils ne se montrent prets a com- 
battre les gouvernements tyranniques, dont le pouvoir 
abhorre s’etend sur l’antique et belle Ausonie. 

Le candidat sera rejete s’il y a troisboules noires dans 
l’urne. 11 devra etre age d’au moins trente-trois ans et 
trois mois, comme le Christ 4 l’epoque de 3a mort (1). 

(1) Les details qui suivent sont empruntds & Saint-Edme, l’un des 
auteurs qui oat ecrit avec le plus d'exactitude sur le sujet qui nous 
occupe. 



400 


PERIODE HISTORIQUE. 


La Vendita, ou Vente, se tientdans une grotte obscure. 
La salle est triangulaire, Ironquee de toutes les pointes. 
Le Grand-Maitre Grand-Elu qui preside la reunion est 
place sur son trone, a Forient, figure par l’angle tronque 
superieur. En face de lui, au milieu de la ligne droite qui 
termine la salle, et qui se nomme l’Occident, est la porte 
interieure de la grotte. qui if est jamais ouverte qu’aux 
vrais Grands-Elus. Deux gardiens, nommes Flanmies, 
sont places aux deux flancs de la porte, avec deux sabres 
faits comme des flammcs de feu. Les dispositions de 
I’interieur de la Vendita sont les memes que dans les 
Vcndite d’apprentis. Tous les mcmbres, sans aucune 
exception, font face au centre de la Vendita, et ont l’ceil 
sur le Grand-Elu pour se couformer a tous ses mou- 
vements. 

Trois lumiercs, en forme dc soleil, de lune et d’etoile, 
sont suspendues aux trois angles, pour eclairer la Ven- 
dita. Le trone et les bancs sont converts de drap rouge 
avec de nombreuses flammes jaunes. 

Le Grand-Elu, en robe et costume de l’Ordre, ainsi que 
tous les autres Grauds-Maitres assistants, sont debout 
devant leurs places respectives, et a l’ordre du Grand- 
Elu. 

Alors commence le dialogue suivant : 

Le Grand-Elu : — Bon Cousin premier Eclaireur, quelle 
heurc est-il ? 

Le premier Eclaireur : — Respectable Grand-Elu, le 
tocsin sonne de toutes parts, et retentit jusque dans les 
profondeurs de noire grotte : je pen sc quo e’est le signal 
du reveil general des homines libres, et qu’il est minuit. 

Le Grand-Elu : — Bon Cousin second Eclaireur, 4 
quello lieure doivent s’ouvrir nos travaux secrets ? 

Le second Eclaireur : — A minuit, respectable Grand- 



CH. XIX. — LE TUGENDBUND ET LE CARBONARISME. 401 


Elu, lorsque les masses populaires, dirigees par bos 
affides les Boas Cousins directeurs, sont rassemblees, 
organisees, marchent contre la tyrannie, et sont pretes a 
frapper les grands coups. 

Le Grand-Elu : — Bons Cousins, Flammes et Gariliens 
de notre asile, etes-vous stirs qu’il lie s’est glisse parmi 
nous aucun profane, et que tous les Carbonari minis 
dans cette Vendita sont bien Grands-Maitres Grands- 
Elus ? 

Une des Flammes : — Oui, venerable Grand-Elu. Les 
introducteurs ont fait leur devoir ; il n’existo id ni pro- 
fane ni Carbonaro subalterne. 

Le Grand-Elu : — Tous les Directeurs des grades car- 
boniques, destines au mouvement general qui va s’operer, 
sout-ils a leur poste, bien eclaires, bien a rates, mes Bons 
Cousins Lune et Soleil ? 

Les deux E clair eurs : — Oui, tres venerable Grand- 
Elu ; tous sont partis apres avoir reit^re le serment sacre 
de perir ou de vaincre. 

Le Grand-Elu: — Puisque tout est si bien dispose, mes 
lions Cousins, je vous invite a m’aider dans l’ouverture 
de nos travaux nocturnes, en celebrant, ainsi que tous 
nos Bons Cousins Grauds-Elus, le septiqde avantage que 
je commence a l’instant. A moi, mes Bons Cousins ! 

1° Au Createur de Tunivers ; 

2“ Au Christ son envoye sur la terre, pour y retablir la 
philosophic, la liber te,Y eg alite ; 

3° A ses apotres et predicateurs ; 

4° A saint Thibaldo, fondateur des Carbonari ; 

5° A Francois I et , notre protecteur, et l’exterminateur 
de nos anciens tyrans ; 

0° A la chute eternelle de tous les despotismes ; 

A l’etablissement d’une liberte sage et sans fin, sur 
la ruine eternelle des ennemis des peuples. 

— Les sept avantages etant celebres par les acclamations 
d’usage, le Grand-Elu frappe de son maillet sur le tronc 


F.-. M.-. 


25 



402 


PERIODS HISTORIQUE. 


les coups reglementaires, et fait signe aux Bons Cousins 
de s’asseoir. Ils obeissent, placent leurs mains a 1’ordre, 
c’est-a-dire en croix sur leurs genoux, sauf le Grand-Elu 
et les Eclaireurs, qui ne peuvent abandonner la hachette 
et s’appuient sur les troncs. 

Le Grand-Elu : — Les travaux sont ouverts, mes Bons 
Cousins, et la brillante Etoile qui nous sert d’Orateur est 
invitee a nous faire une couvte explication de ce qui doit 
nous occuper cette nuit, aussitot apres la lecture, par le 
secretaire, du proces- verbal de notre derniere seance. 
Lisez le proces-vcrbal, Bon Cousin Secretaire. 

— Le proces-verbal est 3u a haute voix. Chaque assistant 
est le maitre de faire ses observations, apres avoir obtenu 
la permission de parler suivant la methode accoutumee. 
Puislo Grand-Elu met aux voix l’adoption etlaproclame. 

Le Grand-Elu ; — Vous avez la parole, Bon Cousin 
notre Orateur, Etoile de nos rassemblements nocturnes. 

L'Etoile. — Dans l’origine des siecles, que l’on appelle 
l’age d’or, nos reunions etaient inutiles, mes Bons Cou- 
sins. Tous les hommes, obeissant aux simples lois de la 
nature, etaient bons, vertueux ct serviables; toutes leurs 
vertus n’avaient pour but que de primer dans l’cxercico 
de la bienfaisance. La terre, sans maitres particuliers, 
fournissait abondamment le necessaire a tous ceux qui 
la cultivaient. Les besoins etaient moderns; des fruits, 
des racinos, de l’eau pure suflisaient a la subsistance des 
lionimes et de leurs compagnes. D’abord ils se couvrirent 
de feuillages, puis, lorsqu’ils se furent avises, en se cor- 
rompant. de faire la guerre aux innocentes creatures sur 
lesquelles ils s’arrogerent depuis le droit de vie et de 
mort, la peau des animaux servit a les vetir. Ce premier 
oubli de l’humanite detruisit bientot la fraternite gene- 
rale et la paix primitive. Los haines, les jalousies, l’am- 
bition s’emparerent du cceur des hommes. Les plus 
habiles sc saisirent du pouvoir, accorde d'abord par la 
mediocrite sans lumieres, dans l’espoir d’etre plus conve- 



CH. XIX. — LB TUGENLBUND ET LE CARBOXAUISME. 403 

nablement dirigditLa majority s’etant choisi des chefs, 
elle leur consentit des concessions d’autorite, leur donna 
des apanages, des gardes, le droit de faire executor des 
lois faites par et pour les peuples ; mais, dlus librement, 
les ddtenteurs d’une puissance temporaire essayerent 
bientot de la conserver et de l’augmenter. A cet effet, ils 
se servirent des hommes armes et places sous leurs or- 
dres, pour charger de chaines le peuple leur bienfaiteur. 
Ils osc-rent publier que leur autorite venait du ciel et se- 
rait desormais hereditaire et toute-puissante. La force, 
qui ne devait scrvir qu’u la defense generale du territoire 
des diverges peuplades, fut employee contre les citoyens 
desavmds. Leurs chefs ingrats les contraignirent a, payer 
d’enormes contributions pour soutenir leur faste, leurs 
gnerres injustes, et solder des persecuteurs. Ils concen- 
trerent le droit de faire des lois dans quelques mains 
devoudes et mercenaires ; et lorsque les peuples voulurcnt 
s’assembler et detruire la tyrannic, une poignde de ban- 
dits audacieux se disant sucres, impeccables, couverts 
d’une inviolability usurpee, traiterent de rebelles les vd- 
ritables souverains de l’Etat, qui ne peuvent dtre que la 
multitude on la totality des individus composant la na- 
tion. Le pauvre fut mepriso, traits de brigand, eompte 
pour rien. Les favoris du monarque regnerent ou tyran- 
niserent en son nom, et le plus affreux despotisme rem- 
plara, sur presque tous les points du globe terrestre, la 
liberty primitive et l'egalite que le ciel avait voulu etablir 
pour tous les hommes, et qui n’existe plus maintenant 
qu’ii la mort des individus. 

Dans bien des circonstances, des hons citoyens do tous 
les pays tenterent de ramener l’age d’or par l’aneantisse- 
ment de la tyrannie. On vit, en Grece, a Dome, la liberte 
triompher quelque temps, parce qu’ii y fut permis de rd- 
pandre chez les peuples les principes de la lumiere. Trop 
souvent les prestiges de la gloire entourerent d’une con- 
fiance aveugle, imprudente et daugereuse, d’illustres 



401 


PKRIODE HISTORIQUE. 


guerriers, qui d’abord sauverent leur patrie et finirent 
par 1’opprimer. Alors les satellites qui les avaient eleves 
plongerent la multitude dans l’ignorance, pour se divider 
toute la puissance et toute la fortune. Les grandes et les 
petites republiques disparurent ; un sceptre de fer pesa 
sur les nations, et des brigands couronnes triompherent 
seuls et se jouerent du destin des peuples. 

Telle est, mes Bons Cousins, l’affreuse destine de la 
riche et belle Ansonie, m£re des beaux-arts, patrie des 
her os les plus illustres, libre autrefois, maitresse des trois 
quarts du monde ! Elle obeit main tenant a trente soi-di- 
sant souverains, qui, retrecis dans ce qu’ils appellent 
Ieurs domaines, n’en tyrannisent qu’avec plus d’impu- 
deuce les peuples infortunes soumis a leur autorite dure, 
mais chancolante. 

C'est pour en debarrasser le sol italien que nos ai'eux, 
les premiers Bons Cousins, ont etabli la respectable Car- 
bonara. Exilees du monde, n’osant se montrer au grand 
jour, la liberte, legalitc se refugieront dans les forbts. se 
caeherent dans les Vendite , dans les grottes les plus re- 
culees, et lit, reprenant la robe virile dont nous sommes 
revetus, aiguiserent leurs hachettes et leurs poignards, 
et jurerent de renverser en un seul jour tous les oppres- 
seurs de ces belles conlrees. Nous l’avons tous fait, sur 
le signe eclatant de la redemption du Sauveur du mon ’.e, 
le serment sacre de retablir sa sainte philosophic. Le mo- 
ment est arrive, mes Bons Cousins, le tocsin de l’insur* 
rection generale a sonnd, les peuples armes sont en 
marche ; au lever de l’astre du jour, les ty rails auront 
vecu, la liberte sera triomphante. Employons le peu 
d’heures qui vont secouler, pour arriver aux moments 
d’unc courte et terrible vengeance, k relire et proclamer 
les nouvelles lois qui vont regir la belle Ausonie, la reu- 
nir en un seul peuple dans ses limites naturelles, et la 
rendre libre, heureuse, florissante, et l'exemple du reste 
de l'univers. 



CH. XIX. — LE TUGENDBUND ET LE CARBONARISME. 405 

— En lisant ce discours de l’Etoile, on peut constater 
Sans peine queles doctrines des Carbonari ressembiaient de 
tous points k celles des Illumines d’Allemagne. Pours’en 
convaincre, il suffit de revoir les instructions que Weiss- 
haupt adressait aux adeptes de ses Grands Mystferes. 
Ce sont, de part et d’autre, les memes idees et souvent 
les mSmes expressions. 

Les sectaires italiens et les sectaires allemands avaient 
entre eux un autre point de contact. Dans la Peninsule, 
les Carbonari revaient la disparition violente des petits 
Etats qui se partageaient le pays au profit d’une Repu- 
blique unitaire. En Allemagne, les Illumines, devenus 
plus tard les membres les plus zeles du Tugendbund , 
voulaient rlunir tous les peuples de la Confederation 
Germanique sous le sceptre du roi de Prusse, qui dispa- 
raitrait & son tour, pour faire place ii la democratic. 

En France, la Charbonnerie, de complicity avec lasecte 
maconnique, s’efforqait, i la mSme epoque, de provoquer 
df>s insurrections sur tous les points du territoire, afin de 
briser le sceptre des Bourbons et assurer le retour d’une 
Republique dont les conspirateurs seraient les chefs. 

La harangue terminee, le Grand-Elu engageait les 
Boils' Cousins a renouveler avec ensemble le septuple 
applaudissementparlequelils avaient ouvertles travaux 
de la Vendila. 

II priait ensuite le Secrytaire de lire les instructions 
que l’on avait remises aux directeurs du mouvement qui 
se preparait pour l’affranchissement de l’Ausonie. 

Le Secretaire : — J’obeis, tres vyneruble Grand-Maltre 
Grand-Elu : 

Chaque directeur se transportera vers onze lieures pr6- 

cises de la soiree du dans le lieu de rassemblement 

ib’signe aux Maitres Carbonari reunis en Vendita de 
1 ur grade. II leur declarera verbalement le but des ras- 
spmblements genyraux qui se preparent, et indiquera les 
s 'accs publiques et autres lieux ou chacun d’entre eux 



406 


PERIODE HISTORIQUE. 


devra former un corps de ses apprentis et autres parti- 
sans, meme profanes reconnus dignes, par leurs opinions 
liberates, de concourir a la gloire de cette journee. II 
choisira les hommes devoues qui seront volontairement 
determines k frapper les premiers coups, les lierauts 
qui proclameront immediatement la chute et la fin des 
oppresseurs du peuple, ennemis mortels de 1’Ordre car- 
bonico, et remettra aux principaux chefs de l’expedition 
les listes des satellites du pouvoir rcnverse qu’il sera 
hon d'arretcr, d’einprisonner, ou de combattre et mettre 
a mort en cas de resistance. II chargera ces memes 
chefs de faire afficher la proclamation qui constitue un 
nouveau gouvernement provisoire, charge de retablir la 
liberte ausoniennc, et de rassembler la chambre unique 
elue par tous les citoycns parvenus a l’age de vingt 
ans revolus , et qui devra so reunir a M...., dans un 
mois au plus tard, a dater du jour du soulevement 
general de la patrie. Co gouvernement provisoire, choisi 
par les Grands-lIaUrcs Grands-Elus reunis et reconnus 
par rilalie cntiere pour les plus zeles partisans d’une 
liberte sage et forte, incorruptible a toutes les seduc- 
tions, devra s’installer au palais encore occupe par les 
tyrans aussitot qu’ils en seront chasses, et qu’on les aura 
livres ii la vengeance du people. Deja sa garde peu 
nombreusc ct romposee de citoyens fibres ot fidclos a 
nos principes d’egalite, so sera mise on possession des 
portes du palais et des hotels ministeriels, ainsi que de 
toutes les caissos publiques. La proclamation, contenant 
un aporeu do ces diverses dispositions, declarcra traitres 
a la patrie ceux qui s’opposeront au nouvel ordre de 
ehosos, et ne pretermit pas sennent d’obeissance au 
gouvernement populairc des vingt et un membres que 
nous avons provisoirement designes, et qui siegent dans 
cette grotte tenebreuse, d’ou vont jaillir les premiers 
rayons de lalumiere, quo la tyrannic forea si longtemps 
de s’y earlier . 



CH. XIX. — LE TtTGENDBUXD ET LE CXRBONMUSME. 407 

Si le mouvement s’effectue sans trop de resistance, 
on evitera cle combattre autant que possible, et les 
individus coupables ou suspects seront mis en lieu de 
surete jusqu’apres la reunion de la chambre et l’organi- 
sation du gouvernement definitif. Les chefs designes par 
les directeurs rendront un compte exact de toutes les 
operations politiques et guerrieres qu’ils auront exe- 
cutes, d’abord a ceux qui leur auront fourni leurs 
instructions, ensuite au gouvernement provisoire, etabli 
sur les ruines de la tyramiie. 

Les directeurs du mouvement veilleront a tout, se 
repandront parmi les masses du peuplc, encourage- 
rout les faibles, engageront les indecis a se reunir 
aux braves, et promettront les recompenses les plus ecla- 
tautes de la reconnaissance Rationale a tous les patriotes 
Carbonari, Fruncs-Tdacjons ou profanes, qui se seront 
signales par leurs actes de bravoure et de patriotisine 
dans cette guerre courte et legitime, pour l’affranchisse- 
ment des peuples de 1’Ausonie. 

— Le Grand-Elu, s’adressant aux Bons-Cousins, apres 
cette lecture, leur fait remarquer la sagesse de ces 
instructions. II ajoute qu’une fois arrives au pouvoir, ils 
devront l’cxercer d’une maniere irreprocluible, afin que 
lorsqu’ils rentreront dans la vie privec pour no plus en 
sortir, le peuple n’ait pas ii fletrir la conduite qn’ils 
auront tenuo. 

Les deux Eclaireurs proposent ensuite de renouveler 
les serments que les adeptes ont dej it prates dans les 
reunions precedentes. L’Orateur appuie cette motion, qui 
est mise aux voix et votee par l’asseniblee. 

Sur un signe des Eclaireurs, les Bons Cousins descon- 
dent au milieu de la Vendita et se disposent on triangle 
tronqui'jde maniere a ce que Lune et Soleil.et entre eux, 
les Experts Introducteurs, Flammes et Servants, foment 
la ligne triangulaire occidentale. Le Grand-Elu, autour 
duquel se groupent les dignitaires, se place a la pointe 



408 


PEBIODE HIST01UQUE. 


tronquee du triangle oriental derriere le tronc couvert des 
bases carboniques. 

Lc Grand-Elu : — La forme mysterieuse, sacree, est 
parfaite, mcs Bons Cousins. Invoquez interieurement la 
toute-puissance divine, pour qu’elle vous donne la force 
de tenir le serment terrible que vous allez proferer, et 
tombez au pied du tronc qui supporte le signe de la 
redemption generate et du retour des lumieres philoso- 
phiqucs. 

A moi. ines Bons Cousins ! Le genou a terre. — A l’or- 
dre des sermcnts. — A l’ordre. 

— Co dernier mot acheve, tout le monde s’agenouille 
sur le cute droit, la main gauche appuyee sur le coeur, la 
droite elevee a la hauteur de la tete et tendue vers le 
tronc. 

Le Grand-Elu prononco alors d’une voix forte et solen- 
nello la formule suivante : 

Moi, citoyen libre de l’Ausonie, place sous le gouver- 
nement et les lois populaires quo je me devoue a etablir, 
dut-il m’en couter tout mon sang, je jure, en presence du 
Grand-Maitre de P uni vers ct du Grand-Elu Bon Cousin, 
d'employer tous les moments de mon existence a faire 
triompher les principos de liberte, d’egalite, de haine a la 
tyrannic, qui sont l’ame de toutes les actions secretes et 
publiques do la respectable Carbonado. Je promets de 
propager l’amour de legality dans toutes les times sur 
lesquelles il me sera possible d’oxercer quelque ascen- 
dant. Je promets, s’il n’esfc pas possible de retablir le 
regime dela liberte sans combattro, de le faire jusqu’4 
la moil 

Je consens, si j’ai le malheur de devenir parjure a mes 
sormonts, ii etre immole par mesBons Cousins les Grands- 
Elus de la maniere la plus douloureuse. Je me devoue a 
etre inis en croix au sein d’une Vendila , d’uno grotte ou 
d’une chainbre d’honneur, nu, couronne d’epines, etde la 
menie maniere que le fut notre Bon Cousin le Christ, notre 



CH. XIX. — LE TUGENDBUND ET LE CARBONARISME. 409 

redempteur et notre modele. Je consens, de plus, k ce 
que mon ventre et mes entrailles soient arraches et bru- 
les, que mes membres soient coupes et disperses, et mon 
corps prive de sepulture. 

— Le Grand-Elu ajoute ensuite : 

Telles sont nos obligations a tous, mes Bons Cousins ; 
jurez-vous de vous y conformer ? 

— Tous les assistants k la fois : 

Nous le jurons! 

Le Grand-Elu : — Dieu vous entende, mes Bons Cou- 
sins ! Son tonnerre gronde, vos serments sont agrees. Le 
peuple est pret a combattre. II triomphera. Malheur a 
vous si vous deveniez perfides ! 

Reprenez vos places, mes Bons Cousins. 

— Le Grand-Elu poursuit eu ces termes : 

II va vous etre donne lecture, mes Bons Cousins, du 
pacte social constitutionnel que votre comite de legisla- 
tion a prepare dans sa sagesse, pour etre soumis a la 
sanction de la nation ausonienne, libre et rSunie. 

— Je vais reproduire une partie de ce document. Mes 
lecteurs voudront bien noter au passage les differents 
articles que je citerai et les mettre en regard des eve- 
nements qui se sont accomplis, depuis 1859, dans la- 
peninsule italique. 

Article i er . — « L’Ausonie se compose de toute la 
( peninsule, limitee au couchant par la Mediterran^e, au 
« Sud par la meme mer, au Nord-Ouest par les crctcs 
t des plus hautes Alpes, depuis la Mediterran«5e jus- 
« qu’aux montagnes les plus elevees du Tyrol, qui la 
« separeront, au Septentrion, de la Baviere et de l’Au- 
• triche. Tous les anciens Etats Venitiens seront compris 
« dans l’Ausonie jusqu’aux bouches du Cattaro. Ses 
t limites avec la Turquie seront fermees par les monts 
« de Croatie, Trente et Sienne comprises. Toutes les lies 
i de l’Adriatique et de la Mediterran^e, situ£es A moins 



410 


P^KIODE HISTORIQtJE. 


« decent milles des cotes de la nouvelle republique, feront 
t partie de son territoire, et les troupes ft sa solde les 
« occuperont. » 

En 1859, Napoleon III avait pris l’engagement d’ex6- 
cuter ce programme : « L’ltalie sera libre des Alpes d 
TAdriatiquc », disait-il dans une proclamation demeuree 
celebre. S’il no tint pas ses engagements, c'estparcc que 
les menaces de la Prusse et do la Itussie le forcerent de 
conclurc la paix. 

Article u. — « Tous les gouveruements existants dans 
* Fdtcnduo du territoire qui vient d’etre designe, cesse- 
« ront lours fonctions immodiatement apres la publica- 
« tion du present pacte social ot se soumettront ft celui 
« de la republique ausonienne. 

« Lours archives, annes, caisses et proprietes mobi- 
« liercs et immobilieres do toute nature seront remises 
« intactcs entre les mains des agents de la republique. 

« Toutopposant ft cette volonte iuebranlable du peuple 
« souverain de l’Ausouie sera deporte pour la vie dans 
« l’uno des iles qui seront designdos pour I'internement 
< des onnemis de l’Etat. » 

On sc souvienl que notre campagne contre l’Autriche 
eut pour conseiiuence l’oxpulsion des petits souverains do 
l’ltalie. Leurs Etats fureut annexes au Piemont avec 
lequel ils n’etaient pas en guerre, et leurs proprietes par- 
ticulieres conlisipioes au profit de la maison do Savoie. 
Leurs sujetsacclamerent l’usurpateur, preferant au bien- 
etre dont ils jouissaient sous le sceptre d’un pouvoir 
debonnaire les charges accablantes d’un grand Etat. 
Peu de temps apres, Garibaldi, ft la tete do ses bnndcs, 
envahissait la Sicilc ct somparait du royaumc do Naples, 
aide par les troupes du roi de Sardaigne. Le celebre 
aventurier otait pnrtout acclaino, non par le peuple qui 



CH. XIX. — LE TUGENDBUND ET LE CARBONARISME. 411 

aimait son souverain, mais par les adeptes du Carbona- 
risme devenu ]a Societe de I'ltalie reunie. Mettez a la 
place du mot Republique le nom de Victor Emmanuel, et 
le reve du Carbonarisme deviendra j usque dans ses 
moindres details une triste realite. 

Les doctrines des Carbonari se divisent on deux par- 
ties : celles qui concernent I’ltalie seulement, et celles 
qui, etant d’une application plus generale, peuvent pas- 
ser dans les Constitutions des sectaires francos, alle- 
mands ou espagnols, et agrementer leur programme 
politique. 

Voici, en particular, quelques articles dont la Magon- 
nerie frangaise, aujourd’hui au pouvoir, a adopte les 
principales dispositions : 

Article xi. — « Tous les emplois seront dlectifs et 
« temporaires. 

Article xiii. — « Les emplois militaires seront seuls 
« exceptes de cette regie generale. 

Article xiv. — « Toutes les elections emaneront du 
« peuple directement ou indirectement. > 

Nous en sommes la aujourd’hui. II est question d’en 
fmir avec l’inamovibilite de la magistrature. L’idee n’est 
pas nouvelle. Le Carbonarisme italien l’avait trouvee, 
longtemps avant que l’on songe&t & la troisieme Repu- 
blique : 

Article xyi. — « Les assemblees cantonales nomme- 
« rontles juges de paix de cantons. 

Article xvii. — « Les assemblees de district (d’arron- 
« dissement en France) nommeront les juges des tribu- 
< liaux de premiere instance etablis dans le chef-lieu de 
« chaquo district. 

Article xviii. — « Les assemblees de dSpartement 
« nommeront les tribunaux d’appel 



412 


PERI0DE HISTORIQUE. 


Article xix. — « Les assemblies provinciates nomme- 
« ront les membres des cours souveraines de cassation, 
« qui decideront deiinitivement sur toutes les procedures 
< autres que celles qui concerneront. la siirete de l’Etat, et 
« qui arriveront jusqu’a la haute cour nationale, dont il 

* sera parle plus bas, » 

Les divers projets de loi sur la reorganisation de la 
magistrature, que deputes et ministres ont elabores ces 
temps dernicrs, semblent avoir eto caiques sur ces dis- 
positions du pacte social de I'Ausonie. 

II est encore question, dans le dernier article que jc 
viens de citer, de l’tleclion des eveques et des cures. Nos 
legislateurs Francs-Macons n’ont pas encore ose aborder 
cette question delicate, genes qu’ils sont par le Concor- 
dat. Mais ils s’efforcent de tourner la difficultc en sup- 
primant. quand ils le jugent a projios, et au mepris do la 
loi, le traitement des cures et des eveques eux-memes. 

_ Article xxiii. — « Tons les employes de l’Etat seront 
« salaries suivant les ressources de la Republique, qui 
« arretera, chaque annee, le budget de ses depenses. » 

Les republicans francais font de cet article une appli- 
cation vraiment abusive. 

Le service obligatoire que la France a adopte n’est pas 
d’invention prussienne. Le Carbonarisme avait concu tin 
plan d’organisation militairc exactement semblable au 
notre. Nos Macons du Parlement lui ont emprunte jus- 
qu’aux bataillons scolaires, ainsi qu’on peut le voir en 
lisant Particle suivant : 

Article xxv. — « Tous les citoyens valides, de Page 
« de seize a soixante-quatre ans, feront partie de la 

* garde nationale. Tous les citoyens se devront au sor- 
« vice militaire de l’armeo reguliere, depuis Page de dix- 



CH. XIX. — LE TUGENDBUND ET LE CARBON ARISMB. 413 

« hoit ans jusqu’a vingt-cinq, mari£s ou non, et quelque 

* etat qu’ils puissent professer. » 

Sauf le service de sept ans, notre loi militaire est la 
reproduction developpee de cet article du Pacte social 
de l’Ausonie. 

L’articie xxx complete la ressemblance des deux 
legislations. Yoici quelle en est la disposition princi- 
pals : 

« L’armee permanente (ce que nous appelons, nous, 
« l’armee territoriale) occupera les ports et les forte- 
« resses, et no pourra jamais etre employee que pour la 
« defense generate. » 

Nos legislateurs se sont bornes & copier & peu pres 
textuellement ces quelques lignes du Code a eux connu 
de la Cbarbonnerie italienne. 

On sait que nos deputes Francs-Magons songent depuis 
longterops a etablir en France ce que l’on nomme l’impot 
progressif. Ils ont plusieurs fois deja aborde la question 
d’une maniere incidente. 

C’est encore un emprunt que ces legislateurs d’un nou- 
veau genre font au Carbonarisme. 

Article xxxviii. — « L’impot sera progressif et con- 

* forme a l’aisance des citoyens, proprietaires ou nego- 
» ciants. Lataxe en sera faite par jur6s ou prudhommes 
« de chaque commune. Le plus pauvre ne paiera qu’un 
« septieme de son revenu, le plus riche en paiera les 
« six septiemes. On observera la regie progressive pour 
« les classes intermediaires. » 

En vertu de l’article l, les hopitaux, asiles, colleges, 
lycecs, ecoles secondaires et primaires devaient faire 
partie du domaine de l’Etat. La Rcpublique ausonienne 



414 


PfiRIODE HISTORIQUE. 


voulait done monopoliser, non settlement l’enseignement 
primaire et secondaire, mais la charite elle-mdme. 

N'est-ce pas la le but que poursuivent les Carbonari 
du gouvernement fran^ais ? Ils ne [se bornent pas a nous 
imposer leurs ecoles sans Dieu, ils poussent J’ou- 
trecuidance jusqu’a vouloir s’approprier le produit des 
quotes qui se font dans les eglises, sous le singulier pre- 
textc que les bureaux de bienfaisance ont exclusivement 
le droit de distribucr des secours aux pauvres. 

Ilcvettons maintenant a I'ltalie. 

Le Pacte social statuait d’une maniero explicite quo les 
Etats pontiiicaux seraient annexes au territoire de la 
Republique. 

C’est ce qtii a eu lieu en 1870. 

L’article qui a trait a cette question merito une atten- 
tion toute particuliero. La plupart de mes lecteurs ne le 
liront pas sans etonnement. 

Article xxxv. — « Le conrito elira un patriarcho pour 
« 1’Ausonic, ct son traitement sera decuple de celui des 
« arclicvoques. Le Pape actuel sera prie d’accepter cette 
« (lignite, et recevra, comme dedomrnagement de ses re - 
« vemts temporels, retails au domains de la Republique, 

« une indefinite personelle, payee annuellcment tout 
« le temps de sa vie, en sus du traitement de patriarchs, 

€ mais qui ne pourra etre continues a ses sitccesseurs . » 

Des son arrivee a Rome, le gouvernement piemontais, 
se conformant aux dispositions du Pacte social, a oifert 
a Pie IX un traitement que le Pontife a refuse. Autre 
detail qui a son importance : taut que Pic IX a vecu, les 
Italiens ont rcspecte la loi dite des garanties, mais a sa 
mort ils ont considere cette loi comme non avenue, si 
bien que les tribunaux romains pretendont exercer leur 
juridiction sur le Vatican. Leon XIII ne peut pas jouir 
des memes privileges que son predeccsseur. Ainsi le veut 



CH. XIX. — LE TUGEN'DBUND ET LE CARBOtfARISME. 415 

le Pacts social de la Republique aasonienne, dont le roi 
d’ltalie a ete provisoirement constitud le gardien par le 
Carbonarisme. 

Je dis provisoirement, parce que les adeptes n’ont pas 
renonce & leurs rbves democratiques, et un jour viendra, 
plutot peut-etre qu’on ne le pense, ou ils eprouveront la 
besoin de congedier leur roi. 

Apres que l’Orateur a lu tous les articles du Pads social 
constitutionnel de VAusonie, le Grand-Elu fait demandev 
aux Bons Cousins, par les deux Eclaireurs, si personne 
n’a d’objections a faire contre quelques-uns des articles 
dont on vient de donner connaissance aux membres de la 
Vcndita. 

Quand la tenue est suivie d’une reception, le Grand- 
Elu prend de nouveau la parole et s'exprime en ces 
termes : 

« Mes Bons Cousins les Experts, rendez-vous aupres 
« du recipiendaire, chargez-le de liens, mettez-le dans 
« l’etat de nudite qui convient pour qu’il recoive ses stig- 
« mates, bandez-lui les yeux et conduisez-le dans cette 
« enceinte pour y completer son initiation et preter le 
« serment sacre que nous avons renouvele nous- 
« m§mes. » 

Pendant que les experts procedentauxpreparatirs dont 
les a charges le Grand-Elu, dans l’interieur de la Ven- 
dita deux adeptes sont designespour jouer lerdle deslar- 
rons qui furent crucifies sur le Calvaire. Le recipiendaire 
s’avance, les epaules chargees d’une croix, et precede de 
ses deux compagnons de supplice. L’un et l’autre portent 
le gibet sur lequel ils vont etre attaches, Le cortege s’ar- 
rete au milieu de la grotte. Derriere les patients sont 
trois experts qui les tiennent enchaines. 

Le recipiendaire a les yeux bandes. 



416 


PtniODE HISTORIQUE. 


Le Grand-Elu : — « Trfes respectables Eclaireurs, di- 
« gnitaires et Eons Cousins Grands-Elus, on vient de 
« conduire devant vous les deux miserables qui ont 
« voulu trahir notre Ordre. Notre premier devoir est 
« d’infliger a ces scelerats la punition qu’ils ont meritee. 

* Leur sentence de mort va s’executer en votre presence. 
« Quo le premier d’cntre eux me soit amene pres du 
« trone et de ses nobles bases. » 

Un servant conduit le larron de droite devant le Grand- 
Elu, qui s’ecrie : 

« Vil Iransfuge 1 violateur in fame du serment solennel 
« que tu pretas jadis entrenies mains, dans cette enceinte 
t retiree, inconnue aux profanes ! tu vas subir la juste 
« sentence qui te condamne a perdre la vie 1 Mis d’abord 
« on croix, tes entrailles soront ensuite arrachees et re- 
t duites en cendres, ainsi que ton coeur pcrfide. Ton 

* corps, coupe par morceaux, sera disperse et prive ii 

* jamais de sepulture. Ton nom sera desormais execre 
« par tous les Dons Cousins. Au nom du Grand-Archi- 
< tecte, je te degrade et te declare indigne d’avoir fait 

* par tie de notre Societe. » 

En disant ces mots, le Grand-Elu frappc le front du 
patient avec le revers de sa liacliette et poursuit : 

« Executeurs de la justice des Grands-Maltres Grands- 
« Elus de l’Ordre des Carbonari, emparez-vous de ce 
« monstre, et clouez-le ii la croix sur laquelle il doit 

* expirer. » 

Le larron pousse un profond soupir et avouc qu'il a 
merite son supplice. 

On l’etend alors sur la croix et on l’y fixe solidement 
avec des baudes d’etotfe, afin de ne pas le blosser. Cepen- 



CH. XIX. — LB TUGENDBUND ET LE CARBONARISME. 417 

dant comrne il faut que le crucifiement ait aux yeux du 
nouvel adepte, qui ne voit pas ce qui se passe autour 
de lui, tous les caract&res de la realite, on frappe des 
coups de marteau, comme si l’on enfon$ait des clous. Le 
larron fait entendre des gemissements plaintifs qui 
completent l’illusion. 

Son compagnon d’infortune arrive k son tour devant 
le Grand-Elu, mais au lieu de manifester du repentir il 
s’ecrie : 

Je subirai mon supplice en vous maudissant. J’eprou- 
verai meme une jouissance, au milieu de mes douleurs, 
en pensant que les etrangers auxquels j’ai designe votre 
affreux repaire extermineront jusqu’au dernier car- 
bonaro. J’ai dit : qu’on me conduise a la mort. 

Les deux croix sont elevees , tandis que les deux 
laiTons poussent des cris de rage. 

Le Grand-Elu s’adresse alors au nouvel adepte : 

« Digne Bon Cousin, lui dit-il, vos travaux constants 

* et votre zele pour l’Ordre ont decide cette sage Vendita 

* a vous admettre au nombre de ses membres les plus 

* eclaires. Vous avez subi vos epreuves avec un grand 
« courage ; et si vous persistez dans le dessein de devenir 

* Grand-Elu, malgre le chatiment que nous venons d’in- 

* fliger k deux traitres en votre presence, je vais rece- 
« voir votre serment au pied du trone. Vous serez 
< ensuite lie sur la croix, et empreint des stigmates qui 
« servent a nous faire reconnaitre des Bons Cousins 
« Grands-Maitres Grands -Elus de toutes les Vendite; 
€ apres quoi vos yeux seront debarrasses de leur ban- 
« deau. Vous repeterez, du haut de la croix, le serment 

* que vous allez faire a l’heure meme. On vous remettra 
« ensuite en liberte et on vous revetira du costume de 
« votre grade. » 

L’adepte repond : 


F.\ M.'. 


il 



418 pjSkiode hxstobique. 

« Oui, tres venerable Grand-Elu. » 

— « Puisqu’il en est ainsi, reprend le Grand-Maltre, 
« venez pres du trone et mettez-vous a genoux pour 
« entendre la formule du serment. Et vous, Experts et 
t Servants, appretez la croix du centre pour y placer le 
« recipiendaire et l’elever entre les deux larrons, a 
« l’exemple de notre Bon Cousin le Christ nazareen, roi 
« de Juddo, Grand-Architccte de l’univers. * 

Tout s’execute conformement aux ordres du Grand 
Elu. 

Lorsquc la croix est elevee au centre de la Vmdita, on 
ote son bandeau a l’adepte, qui apercoit los hachettes et 
les poignards des assistants diriges contre sa tete et 
contre son cffitir ; et oti l’avertit que si jamais il traliissait 
la Societe, il mourrait de la mort la plus cruelle. En uieme 
temps on l’obscrvc avec attention, pour voir s’ii fait 
preuve de courage. Puis on lui itnprime sur diverses 
parties du corps les stigmates dont nous avons parle. 

Les Philadclphes portaiont au bras et sur la poitrine 
les rnemes tatouages que los Carbonari, ce qui prouve 
une fois de plus que ces deux societes n’en faisaient 
qu'une. 

Cette operation terminee, le Grand-Elu adresse un 
discours au recipiendaire, et 1’avertit que l’heure ne 
tardera pas a sonner ou l’Ausonie deviendra Iibre. 

A ce moment, il est interrompu par le mauvais larron 
qui s’ecrie : 

« Bientot vous perirez tous ! » 

A peine a-t-il acheve ces paroles, qu’on entend en 
dehors de la grotte un bruit de combattauts. Puis, la 
porte s’ouvre avec un fracas horrible, et les gardiens 
annoncent que les ennemis sont lit. Les Bons Cousins se 
precipitent alors au-devant des assaillants. Le recipien- 



CH. XIX. — LB TUGENDBUND ET LE CARBONAKISME. 419 

daire est effrayd par les coups de feu et le cliquetis des 
epees qui s’entre-choqueut derriere lui. Tout A coup le 
Grand-Elu, suivi d’une troupe de Bons Cousins, recule 
jusqu’au pied de la croix, et, se tournant vers le recipien- 
daire, il lui dit : * Esperez, nous ne fuyons un moment 
« qu’afin de mieux vaincre. » Au meme instant le plan- 
cher s’effondre, et les Carbonari disparaissent comme 
dans un abhne, tandis que des soldats Strangers arrivent 
couverts de sang, au bord de l’ouverture beante, 
qui se referme presque aussitot. Les vainqueurs sem- 
blent tout etonnes non seulement de la disparition de 
ceux qu’ils poursuivaient, mais aussi de voir trois homines 
suspendus a des croix. 

• Camarades, dit alors l’officier qui commande les 
« agresseurs , ces gens-lli ne paraissent pas encore 

• morts. Innocents ou coupables, il faut les achever, ne 

• serait-ce que pour abreger leurs souffrances. Aux 

• armes! » 

La troupe, se divise en trois pelotons. L’ofiicier 
reprend : 

« Garde a vous ! Armes ! joue ! » 

A peine a-t-il acheve ces mots, que le bruit des armes 
a feu retentit de l’autre cote de la salle. Les balles 
sifflent, et les soldats tombent sur le plancher. 

Les Bons Cousins rentrent par toutes les issues en 
criant : 

« Victoire ! Mort A la tyrannie I Vive la Rdpublique 

• d’Ausonie ! Vive la liberte ! Vive l’egalite ! Vive le 
« gouvernement provisoire elu par les Carbonari ! » 


Les morts et les deux larrons sont enleves de la salle. 



420 


p£riode historiqtje. 


SeuI Ie recipiendaire reste sur sa croix. Les portes se 
referment, l’adepte est debarrasse de ses liens et amene 
devant Ie Grand-EIu, qui lui dit : 

« Digne Bon Cousin, les terribles evenements qui 
« viennent de se passer sous vos yeux ont dd vous ap- 
« prendre que la trahison est ici severement et toujours 
« punie, et que lorsque les satellites des tyrans osent 
« nous attaquer, la victoire se declare. Noubliez jamais 
« ces faits memorables, et soyez admis desormais a nos 
« plus secrets mysteres. Approchez-vous , mon Bon 
« Cousin. » 

L’adepte s’avance au pied du trone. Le Grand-EIu 
prend la croix, la lui pose sur la tete, frappe avec sa 
hachette les sept coups carboniques et dit : 

< Respectables Eclaireurs, dignitaires, et vous tous, 
« mcs Rons Cousins, debout et a l’ordre 1 Aidez-moi, je 
« vous prie, par vos voeux et vos acclamations ordinaires 
« a fairo un nouveau Grand-Maitre Elu. » 

Apres que son ordre est execute, il prononce la formula 
de reception, qui est ainsi concjue : 

« Au nom du Grand- Architecte de l’univers, je vous 

* re<;ois Grand-Maitre Grand-EIu de l’Ordre mysterieux 
« carbonico, vous, mon Bon Cousin, en recompense des 
« services que vous avez reudus dans vos premiers 
« grades, du zele extraordinaire que vous avez montre, et 
« de la promesse solennelle que vous venez de nous faire 

* de vous devouer entierement au maintien des liberty 
« de l’Ausonie. » 

Ici ont lieu les acclamations d’usage. 

Puis, le Grand-EIu ajoute : 



CH. XIX. — LE TUGENDBUND ET LE CARBONARISME. 421 

« Bons Cousins Experts, menez le rScipiendaire dans le 
« vestiaire, et veuillez le revStir du costume de l’Ordre, 

< sauf la ceinture et les armes qu’il viendra recevoir de 

< mes mains. » 

Les Experts obeissent aux ordres du president. Puis le 
recipiendaire se rend aupres du trone et re<joit l’accolade 
du Grand-Elu, qui lui attache sa ceinture, l’arme de la 
hachette et du poignard, et lui designe la place qu’il doit 
occuper. 

Arrive ensuite un messager qui annonce aux Bons 
Cousins la defaite des tyrans et l’extermination de leurs 
armees, ajoutant qu’il vient chercher les vingt et un 
membres du gouvernement provisoire pour les installer 
dans le palais national. Nouvelles acclamations. Les Bons 
Cousins prennent le costume democratique de l’Ausonie, 
et le Grand-Elu leur apprend que puisque la liberte 
triomphe, les travaux de la Charbonnerie ne doivent plus 
etre enveloppes de mysteres. 

* Ne nous separons pas, nganmoins, poursuit le presi- 
« dent, sans terminer notre seance, ainsi que nousl’avons 
« toujours fait : formons la chaine et donnons-nous le 
« baiser de Bon Cousin. Nous sortirons ensuite, precedes 
« de nos licteurs et suivis du peuple. II nous attend, 
« enivre de joie, a 1’exterieur de cette grotte sacree, pour 
« nous accompagner au chef-lieu du gouvernement cen* 
« tral. Rendons-nous dignes de son choix, en remplissant 
« avec honneur les devoirs importauts que sa conflance 
« nous impose. > 

Le Grand-Elu poursuit en ces termes : 

« Respectable premier Eclaireur, quelle heure est-il ? » 

Le premier Eclaireur : — * Midi, tres venerable Grand- 
« Maitre Grand-Elu. » 



422 


pfiRIODE HISTORIQUE. 


Le Grand-Elu : — « A quelle heureavons-nous coutame 
« de former nos travaux, respectable deuxieme Eclai- 
« reur ? » 

Le deuxieme Eclaireur : — • « A midi, tr6s venerable 
« Grand-Elu, lorsque la trompette du triomphe fait 
« entendre ses sons eclatants au peuple libre de la 
« republique ausonienne. » 

(Les trompettes sonnent au dehors un air martial.) 

Le Grand-Elu : — * Pui.squ’il est midi, quela trompette 
t sonne, et quo l’Ausonie est enfin libre, mes Bons Cou- 
« sins, je ferme la Vendila de Grand-Maitre Grand-Elu 
« carbonaro par les applaudissements d'usage. A moi, mes 
* Bons Cousins! » 

Les adeptes forment la chaiue, se donnent le baiser de 
Bon Cousin, ct sortent sur trois raugs. Les licteurs mar- 
chent cn tete, les membres du gouvernement provisoire 
viennentcnsuite, suivis dcs autres membres de la Vente. 
La marcho est fermee par le dernier des Flammes, en 
habit de simple citoyen. 

La plupart des details qu'on vient de lire sont empruntes 
a Saint-Edme. 

J’ai du supprimer certaines minuties que le Grand-Elu 
negligeait lui-meme, la plupart du temps. 

L’Espagne eut ses Carbonari, tout comme l’ltalie, la 
France, la Suisse et l’Allemagne. Ils etaient counus sous 
le nom de Commutieros et formaient une branche de la 
Franc-Magonnerie proprement dite. Leur fondation 
remonte a l’annee 1820. 

Le serment qu’ils pretaient, en entrant dans l’Ordre, 
peut donner une idee de leur exaltation politique. Le 
void textuellement : 


« Je jure de mettre a mort quiconque me sera design^ 



Cil. XIX. — LE TUGENDBUND ET LE CARBONABISME. 423 

« 

c comme traitre par la Societe ; et si je manque d’accom- 
« plir cette promesse, que ma tete tombe sous la hache, 
< que mes restes soient consumes par le feu etmes 
t cendres jetees au vent. » 

On assure que peu de temps apr&s leur organisation, 
les Communeros comptaient plus de 40.000 adeptes. 

Encore une societe qui etait inoffensive, et que le gou- 
vernement espagnol aurait eu grand tort d’inquieter. 

Le Carbonarisme italien a subi diverses metamor- 
phoses depuis le temps dont nous parlons. La Gazette 
(T Augsbourg publia, en 1852, des details interessants sur 
cette question. Le Constilulionnel les traduisit pour ses 
lecteurs et les fit paraitre dans son numero du 18 juin de 
cette meme annee. 

Je les emprunte h ce dernier journal, afin de bien d6- 
montrer que les Carbonari de cette epoque etaient les 
continuateurs de ceux de 1820. 

* Les mouvements politiques qui ont eu lieu dans 
« l’ltalie, depuis trente ans, ont ete l’ceuvre du Carbona- 
c risme et de la Jeime-ltalie. Ces deux sectes se sont 
« fondues dans une association qui porte le nom d’ltalie 

* reiinie. C’est a cette association qu’il paralt reserve, 

« tCt on tard, de tenter une levee de boucliers. Cette asso- 
« ciation secrete, qui s’identifie avec le Carbonarisme de 
« la Jeune-ltalie, a pour but le renversement des trones 
« et de toute influence etrangere. Elle veut et tblir I'uniti 

• ilalienne, rendre 1’Italie forte et independante et la 
« purger de tout element heterogene. Elle est divisee en 
« Cercles. Chaque Cercle compte quarante membres au 
« plus et a un president, quatre conseillers, un questeur 
« ct un maitre. Tous les autres membres se nomment 
« associe’s. II y a cinq degres de Cercles : le grand Con* 

« seil, le Cercle general, le Cercle provincial, le Cercle de 
« district et le Cercle de commune. 



424 PERIODE HISTORIQUE. 

< Tous les membres de l’association se divisent en 
« trois ordres, savoir : 1° Les adeptes unis ou simples 
« unitariens ; — 2° les presidents et les conseillers des 
« divers Cercles ; — 3° les grands unitariens ou membres 
« du grand Cercle et presidents du Cercle general. Les 
« grands unitariens connaissent seuls le but de la Society 
« et sont inform6s des moycns d’action violents qu’il 
« s’agit d’employer. La Societe a trois mots d’ordre se- 
« crets : los associes en savent un, les unitaires deux et 
« les grands unitariens trois. Le grand Conseil, comme 
« pouvoir supreme et absolu, se compose de sept grands 
« unitariens. Chaque membre doit obeissance passive et 
« aveugle a ses ordres. II y a huit Ccrcles gendraux : a 
« Rome, a Turin, a Milan, h Venise, a Florence, a 

* Naples, a Palermo et ii Cagliari. Un grand unitarien a 
« la presidenco. 

« En ce qui concerne les Ccrcles provinciaux et de dis- 
« tricts, ils peuvent conserver les divisions territoriales 
« actuelles. Les cotisations sont recueillies apres chaque 
« seance do Cercle par le questeur. Le denier de l’ouvrier 
t a le mime prix que la piece d’or du riche. Une partie 

* des recettcs est employee, par chaque Cercle , pour ses 
« depenses; lereste cst cnvoye au grand Cercle, lequel 
« decide des grandes affaires qui exigent les grands 

* moyens. Les unitaires ont le droit de recevoir des 
« adeptes. 

« Chaque associe peut presenter des candidats. On 
f cherche surtout & faire de la propagande parmi les 
« militaires; et les distinctions les plus grandes leur sont 
« offertes. On prend aussi des ouvriers et des personnes 

* des classes inferieures. S’ils possedent les connais- 
< sances necessaires, ils doivent obtenir la preference 

* pour le rang d’unitarien. Ils peuvent eux-mSmes orga- 

* niser un Cercle ou ils sont les presidents. II faut que 
« chaque candidat subisse un examen severe. Apres 
« l’avoir passe et prSte serment, il recoit le mot d’ordre. 



CH. XXX. — LE TUGENDBDND ET LE CARBONARISUE. 425 

€ les insignes et la medaille. La desobeissance et la vio- 
« lation du secret sont punis de mort. Chaque membre a 
« le droit d’exiger protection et secours. Si un adepte 
« pauvre xneurt, l’association se charge de ses enfants, 

* surtout s’il meurt pour la sainte cause de la liberte. 
« Tons les trois mois, on remet au grand Conseil des 

* Iistes exactes de tous les membres de la Societe. Ces 
« Iistes, qui sont secretes, doivent contenir des renseigne- 

* ments sur l’etat, les relations de famille, la fortune, la 
« capacity l’age, l’influence et les rapports sociaux de 
t chaque adepte. Chaque grand unitarien est muni d’ins- 

* tructions secretes pour pouvoir resoudre tous les doutes 

* et aplanir toutes les difficulty. > 

Ces renseignements sont d’une exactitude et d’une 
clarte qui me dispensent de tout commentaire. Mes lec- 
teurs y trouveront l’explication des evenements dont l’lta- 
lie a 4t6 le theatre sous le regne de Victor Emmanuel. 



CHAPITRE XX 


La F.\ M.\ sous Louis-Philippe. 


Sommairb. — Pourquoi les Loges furent d£sert£es sous la Restauration. 

— Opinion de Rebold. — Elle n’est pas conforme h la v^ritd. — La 
Revolution do 1S30 fut l'osuvre des Francs-Macons deguises en Car- 
bonari. — Contradictions de Hiistorien des Trois Grandes-Loges. — 
Louis-Philippe refuse pour son fils ain£ le titre de Grand-Mail re. — Les 
Logos sontde nouveau abandonees par les adeptes. — Comment Rebold 
explique ce phSnomOne. — Ce que Ton doit penserde ses explications. 

— Francs-Ma§ons monarchists et Francs-Macons republicans. 

— Ces derniers n’acceptent pas la nouvelle monarebie et fondent une 
foule de society secretes. — VOrdre et le Progrds. — L* Union. — 
La Socidtd des condamncs poll tig ucs et les Rdclamants . — La So- 
cidtd gauloise, les Amis de la Patrie , etc. — Les Amis du Pen pie 
et les Amis de la Veritd. — Manifestation des Amis du Peiqrfe. — 
Principaux adeptes de cette Socicte. — Premiere tentative d’insurrec- 
tion. — Foursuitcs dirigees contre les chefs de lemcutc et acquitte- 
ment. — Complot des Tours Notre-Darae. — Les Droits de Vhomme 
et ses diverses sections. — Insurrection et proems d’avril 1S34. — Les 
Droits de Vhomme en province. — Les Mutuellistes. — Effusion de 
sang dans les rues de Lyon. — Les Loges magonniques de cette ville 
prennent part & la lutte. — Proems des principaux chefs des Droits 
de Vhomme . 

Apres avoir encense et trahi Napoleon, acclame la 
Restauration et min<§ sourdement le trone de Charles X, 


Outrages consults : Re hold , Histoire des Trois Grandes- 
Loges . — Gyr, La Franc-Maconnerie en elle-mdme. — Lucien de la 
Hodpe, Histoire des sociefes secretes et du parti republicain. — Louis 
Blanc, Histoire de dix ans . — - Vaulabelle, Histoire des Deux Res - 
taurations. — Le Play, La Rdforme en Europe et leSalut en France . 
— Guizot, Mdmoires ; histoire parlemcntaire de France . — Horrer, 
Les Socidtds secretes en Suisse , — Zeller, Histoire universelle . 

Nota. — Les diverses histoires que Ton a Writes du r6gne de Louis- 
Philippe doivent Stre consumes, si Ton veut connaltre en detail les 
evenements que je me suis contents de rappeler en passant. Les 
journaux de l^poque, dont on peut trouver la collection dans la plu- 




CH. XX. — LA. F.\ M.*. SOUS LOUIS-PHILIPPE. 427 

]e Grand-Orient se devait a lui-meme d’user des memes 
precedes envers Louis-Philippe. 

Rebold en fait l’aveu avec une franchise dont il convient 
de lui tenir compte. 

Voici comment il explique les palinodies criminelles de 
l’Ordre : 

« La Franc-Magonnerie, dit-il, s’etait livr4e entiere- 
« ment a l’Empire, elle devait naturellement etre sus- 
< pecte aux hommes de la Restauration, surtout apres 
t la seconde chute de l’Empire. Malgre les beaux dis- 
t cours des orateurs du Grand-Orient en faveur des 
« Bourbons, tenus a la fete solsticiale du 24 juin 1814, 

* discours qui sont et resteront un triste monument de 
« cette deplorable dpoque, ils n’ont pu la preserver des 
« persecutions dont elle a ete l’objot. Ces actes politiques, 
« et partant si contradictoires, du Grand-Orient, que 
« nous avons signales, contribuerent pour beaucoup k 
€ ces deplorables rdsultats ; aussi plus de 450 Loges se 
« mirent-elles en sommeil apres les Cent-Jours. Dans 
« celles qui voulurent tenir I6te a l’orage et se maintenir, 

* l’opinion royaliste domina. > 

Rebold evite de dire quel fut le motif qui poussa ces 
450 Loges a cesser leurs reunions. Les persecutions dont 
il nous parle sont un ingenieux produit de son imagina- 
tion. La preuve que rien n’emp&chait les Masons de con- 
tinuer ce qu’ils appellent leurs travaux, c’est que les, Ate- 


part des bibliothfcques publiques, ont racontS par le menu les fails et 
gestes des soctetes secretes, de 1S30 & 1848. La Rdforme, le National 
parmi les organes favorables aux sectaires, peuvent etre consults avec 
fruit. 

On trouvera des renseignements precis dans la Gazette de France et 
la Quotidienne, pour Paris, et dans la Gazette du Lyonnais pour le 
Rhone et la Saone. 




428 


PEMODE HISTORIQUE. 


liers qui ne jugerent pas a propos de se dissoudre ne 
furent nullement inquietes par le pouvoir. 

Nous suppleerons au silence de Heboid, en disant quo 
les Loges maconniques se depeuplerent au profit des 
Ventes. Ajoutons que cette desertion en masse des adeptes 
coincida avec le succes prodigieux qu’obtinrent, a Paris 
et dans les departements, les anciens Philadelphes, 
connus, a partir de ce moment, sous le nom de Carbo- 
nari. 

Si la Mae on none dormifc ou sommeilla, il n’en fut pas 
de merae du Carbonarisine, ainsi que mes lecteurs ont 
pu s’en convaincre. 

La Revolution de 1830 depouilla une seconde fois dn 
tronc les representants do notre vieille monarchic. Inutile 
de rappeler que les Freres, deguises en Carbonari, for- 
merent l’etat-major dc l’armee insurrectionnelle, si bien 
que la principale occupation du Grand-Orient, en 1832, 
fut de verscr sur les victimes des Trois glorienses des 
larmes de regret et d’atlendrissoment. 

Ce fait n’a pas echappe a 1’ attention de Rebold, ce qui 
le met dans robligation decrire uu nouveau plaidoyer 
pour justifier la conduite des Freres. Le debut de ce 
morceau d’eloquence est un module acheve de tartuf- 
ferie. 

<t Les Constitutions maconniques de tous les pays, fait- 
« il observer, interdisent aux Freres de s’occuper, dans 
« le sein des Loges, de questions politiques, e’est-a-dire 
« que les Macons ne doivent point discuter les actes poli- 
« tiques ou administrates du gouvernement sous lequel 
« ils vivent, interdiction qu’on ne saurait blamer, puis- 
« qu’clle a pour but dc mettre les Loges a meme d’eviter 
« tout conflit avec les pouvoirs profanes qui les tolerent 
« ou les autorisent, ou tout sujet de zizanie entre les 
« Freres eux-memes, a qui la tolerance maconnique fait 
* une loi de respecter les opinions de chacun en fait de 



CH. XX. — UFA M.\ SOUS LOUIS-PHIUPPE. 429 

< religion et de politique, et l’on sait jusquA quel point 
« les discussions de ce genre peuvent irriter les esprits. » 

Voil& le principe. Yoyons maintenant de quelle ma- 
niere l’historien des Trots Grandes-Loges a soin de l’in- 
terpreter : 

« Mais, ajoute-t-il, lorsqu’il s’agit de la liberty de la 
a vie intellectuelle de tout un people, dont les droits sont 
« foules aux pieds par le pouvoir, alors le devoir du 
« Macon est tout trace : sa conscience de citoyen et la 
« mise en pratique des principes de la Maconnerie doi- 
3 vent l’emporter sur les restrictions reglementaires. 
« Aussi est-ce avec satisfaction que nous citons le pas- 
« sage suivant d’un discours prononce a la Loge Union 
t et Con fiance de Lyon, par son orateur, le F.\ Kauff- 
« mann, quelques jours avant les ordonnances de juillet. 
« Les opinions qui y sont exprimees, jointes a tant d’au- 
« tres emises non moins courageusement dans diverses 
« Loges, sont un eclatant temoignage de l’esprit qui, k 
« cette memorable epoque, a fait sortir de leur apathie 
« non seulement la Franc-Maconnerie lyonnaise, mais 
« encore les autres Macons frangais, qui se montraient 
« en general infiniment plus avances sous ce rapport 
« que le Gr.-Orient Iui-meme. » 

Ce passage de Rebold peut se traduire ainsi : Le3 
Macons ne s’occupent pas de politique. Les Constitutions 
leur defendent de critiquer les actes du gouverncment, 
lorsque le gouvernement no contrarie en rien leur 
maniere de voir. Mais si le pouvoir s’avise de leur de- 
plaire, les adeptes doivent faire semblant do se mettre en 
sommeil, et organiser, sous des noms differents, des so- 
cietes secretes aussi variees qu’anti-gouvernementales 
qui battront en breche les homines dont elles veulent se 
debarrasser. Le procede est simple et ofifre k la Magon- 



430 PERIODE HISTOEXQtJE. 

nerie une securite parfaite. Dans le cas ou il y aura toute 
chance de reussir, les Loges elles-memes pourront s’en 
nailer, aim de se manager la protection de celui ou de 
ceux qui arriveront au pouvoir. 

A yaincre sans profit, on triomplie sans gloire 

Voici maintenant un extrait du discours qui ravit 
d’enthousiasme l’excellent F.\ Rebold : 

« Ils (les hommes de la Restauration) traitent un peuple 
« eclaire comme on traiterait des brutes ; ils refusent 
« des Iois devenues indispensables; ils demeurent sta- 
t tionnaires, quand tout marche autour d’eux ; ils seront 
« brisks dans le choc, semblables a ces rouages de ma- 
« chines a feu, qui, detaches par la chute de quelques 
« tenons, se trouvent seuls opposes au mouvement gene- 
« ral et sont brisos par les engrenages qu’emporte un 
« irresistible moteur. C’est en vain que ces hoinmes, 
t revant un pouvoir brise et un empire theocratique 
« tombe de vetuste; c’est en vain, dis-je, que ces 
« hommes, interesses a l’ignorance des peuples, vou- 
t draient empecher les lumieres de se r£pandre ; ils ont 

* entrcpris une tiche au-dessus de leurs forces. La rai- 

* son les repousse ; le bonheur du monde appelle leur 
« defaite. L’instruction, et avee elle l’esprit de liberte ne 

* peuvent plus retrograde!’ ; ils ne peuvent merne plus 
« s’arreter ; il faut qu’ils marchent, qu’ils grandissent : 
« c’est un char lance du haut d’une montagne rapide et 
« qui descendra jusqu’au pied ; c’est un fleuve qui a 
« monte sur ses rivages et qui roulera ses eaux jusqu’a 
« la mer, en passant par-dessus toutes les digues qu’on 

* lui oppose. » 

On peut voir, en lisant avec quelque attention cet am- 
phigourique morceau d'eloquenco, que le besoin de se 



CH. XX. — LA F.\ M.\ SOUS LOUIS-PHILIPPE. 4gJ 

livrer 4 la politique dans l’interieur des Logos ne se 
faisait pas absolument sentir en 1830. 

. * Apres les journees de juillet, poursuit Rebold, le 
« Grand -Orient se reunit pour la premiere foisavecle 
« Supreme-Conseil pour ofifrir une fete au F.\ general 
« Lafayette. Elle eut lieu le 1G octobre a l’Hotel-de-Yille, 
« sous le presidence du F.\ due de Choiseul(l), pair de 
« France, et du F.'. comte Alexandre Delaborde, membre 
« de la Chambre des deputes ; les F.\ F.\ Dupin jeune et 

* Berville, avoeats, occupaient le banc de l’orateur. Tout 
« se passa avec calme et dignite. Comme de raison, on fit 
« des veenx pour la prosperity du roi des barricades et de 
« sa famille. A cette occasion, les chefs du Grand-Orient 
« songerent 4 donner un Grand-Maltre a la Maronnerie 
« et fixerent leur choix sur le due d’Orl6ans ; des nego- 
« ciations furent entamees 4 ce sujet ; mais elles n’eurent 

* pas le resultat qu’on en esperait. » 

Louis-Philippe , qui connaissait les Francs-Magons, 
puisqu’il etait Franc-Magon lui-meme, s avail 4 quoi s’en 
tenir sur les flagorneries de la Secte. II accepta leurs 
voeux pour sa prosperity et celle de sa famille, mais il 
refusa nettement de faire de son fils aine un Grand- 
Maitre de l’Ordre. 

La Magonnerie lui en garda rancune. 

Plus de soixante Loges se mirent en sommeil. Voici 
l’explication que l’ingenieux historien Rebold nous donne 
de ce fait : 

« Les tentativesinfructueuses.dont nous avons fait plus 
« haut mention, dans le but d’engager le due d’Orleans 4 
t accepter la Grande-Maitrise, prouverent suffisamment 

* que le nouveau gouvernement n’ etait pas favorable 4 la 

(1) Le due de Choiseul (lont il est ici question se rendit tristement 
c6l6 bre vers la fin du r£gue de Louis-Philippe. 



432 


PERIODE HISTORIQDE. 


* Franc-Magonnerie, bleu qu’elle l’eut acclame partout 
« avec satisfaction. » 

Cette affirmation de l’auteur concernant l’hostilite de 
Louis-Philippe pour une Societe dont il etait membre a 
quelque chose d’etrange. Mais ce qui suit est beaucoup 
plus paradoxal encore. 

« On n’ignorait pas non plus, poursuit 1'ecrivain macon- 
nique, que le clerge etait hostile a l’institution, el il y 
« avail lieu de supposer qu’il avail pu pousser le gouver - 
t ncmenl a ne pas se prononcer en sa faveur. » 

Le clerge exercant, en 1830, une influence assez consi- 
derable sur le nouveau roi et ses ministres, pour les 
amener a persecuter les Francs-Magons est une chose 
tellement invraisemblable, que liebold aurait bien fait de 
l’appuyer de quelques preuves. La conclusion quel’auteur 
tire de cette coalition anti-magonnique des eveques et du 
gouverncment do juillet est merveilleuse de logique. Je 
priverais mes lecteurs d’un moment de douce gaite si je 
ne la leur mettais pas sous les yeux. 

« Aussi, fait observer le docte ecrivain, avait-on vu un 
« grand nombre d’hommes qui, apres les evenements de 
« juillet, s’etaient rallies aux Loges qu’ils avaient quittees 
« prec^demment, les quitter de nouveau, entrainant avec 
« eux beaucoup d’autres freres, qui motiverent leur deser- 
< tion sur ce que l’institution n’avait plus de l-aison d’etre, 
« que son role etait desormais terming, paisque la Revo- 
« lution de juillet avail fait triompher les principes pro- 
« pages par la Franc-Maconnerie ; de sorte que le Grand- 
« Orient qui, a la fin de 1830, se trouvait a la tete de plus 
« de trois cents Loges, n’en comptait plus a cette epoque 
« (1831) que deux cent vingt-huit sous son obedience (1). » 

(1) Rebold, Ilistoirc des Trois Grandes-Loges, 



CH. XX. — LA. F.\ M.‘. SOUS LOUIS-PHILIPPE. 433 

Les explications de Retold n’expliquent absolument 
rien, et si les Francs-Macons se dSclarent satisfaits, apres 
avoir lu ces billevesees, c’est qu’ils ne sont pas difflciles 
en matiere de critique. 

Faisons une fois encore ce que l’historien maconnique 
£vite de faire, et assignons a cette desertion des Loges une 
cause moins fantaisiste que celle qu’il a trouvee. 

On sait que Favenement de Louis-Philippe au tr6ne de 
France fut le resultat d’un escamotage. Si la plupart des 
adeptes s’en montrerent heureux, parce qu’ils voyaient 
dans le nouveau souverain un adversaire du clerge, il y 
en eut egalement beaucoup dont le mecontentement se 
traduisit par des manifestations qui n’avaient rien d’equi- 
voque. II faut compter au nombre de ces derniers tousles 
Macons politiciens qui avaient combattu la monarchic en 
vue de la Republique, et dont le but n’avait jamais ete de 
remplacer la brancheaineepar la tranche cadette. Trom* 
pes dans leur attente, irrites contre ceux de leurs chefs qui, 
trahissant la democratic, avaient porte Louis-Philippe 
sur le pavois, ils quitterent les Ateliers, non parce que 
le pouvoir etait clerical, puisque la Revolution de juillet 
avail fait triomplier les principes de la Maconnerie, mais 
parce qu’ils eprouvaient le besoin de battre en brcche la 
dynastie d’Orleans. Ils se souvinrent de leur ancienne 
emigration dans les rangs du Carbonari sme, sous 
Louis XVIII et sous Charles X, ils se dirent que le mieux 
Stait de recommencer contre les d’Orleans la lutte qu’ils 
avaient soutenue avec quelque succes contre la Restau- 
ration. 

Le nouveau pouvoir etait k peine install^, que l’on vit 
surgir de nombreuses societes secretes, toutes plus ou 
moins calquees sur le Carbonarisme. 

« L’etudiant Sambuc, dit M. de la Hodde, forme une 
« association qui s’appelle : Societe de l' Or dr e et du 
« Progres ; intitule fort plaisaut, car chaque membre est — 


I’.’. M.-. 


23 



434 PERIODS HISTORIQUE. 

« tenu d’avoir un fusil et des cartouches, choses qui 
« n’ont pas grand rapport avec l’ordre ; et la societe, toute 
t coraposee d’etudiants, entendait diriger l’Etat d’apres 
« les idees du quartier Latin, ce qui ne serait pas posi- 
* tivement du progr&s (1). » 

A cette societe en succeda une- seconde, a la t6te de 
laquelle etaient Marc Dufraisse, le mome qui a fait quelque 
bruit en 1870, et Eugene l’Heritier. Les adeptes deman- 
daiont l’abolition de 1’Universite. Ils voulaient, de plus, 
que l’enseigneinent futlibre, gratuit,lai'queetobligatoire. 
Comine on le voit, Jules Ferry, Paul Bert et consorts ne 
sonfc pas predsdment les inventeurs des theories qu’ils 
professent. 

Presquo en memo temps apparaissait YUnion dont 
l’existence fut ephemere. Ceux qui en faisaicnt partie 
proclamaient la souverainete du peuple et s’obligeaieut 
par serment a combattre si coups de fusils ceux qui 
refuseraient de partager leur maniere de voir. 

Ce genre do liberalisme est encore de mode. 

Vint ensuite la Societe des coudamnes politiques. Elle 
se composait en partie de declasses plus interess6s qu’in- 
teressants. Ils exigeaient, entre autres choses, que des 
recompenses fussent accordees a ceux qui avaient trouble 
l’orclre sous la Restauration. Les Victimes du Deux- 
Decembre ont parodie de nos jours, et, disons-le, avec 
un rare bonheur, les membres de cette association. On 
signale Fieschi parmi ceux qui obtinrent, a cette epoque, 
une pension du gouvernement. 

Les Reclamants se joignirent a la Societe des Condamnes 
politiques. Ils auraient pu s’appeler, avec plus de raison, 
les heros de Juillet, car ils pretendaient avoir combattu 
pour la nouvelle dynastie, et reclamaiont a ce litre une 
recompense nationale en especes sonnantes. 

(1) Lucien be la Hodde, Histoire des socictds secretes et die parti 
repitblicain. 



CH. XX. — IA F.\ M.\ SOUS LOUIS-PHILIPPE. 435 

La Societe Ganloise, lesriwzs de la Patrie et les Francs 
regene’res formaient autantde Sectes politiques, disposes 
k faire le coup de feu contre les suppdts du despotisms. 

Garnier-Pages ressuscita , de son cote , l’ancienne 
societe connue sous le nom de Aide-toi; mais il ne reussit 
pas k lui donner beaucoup d’extension. 

« L’association serieuse et preponderate de cette 
« ipoque, dit Lucien de la Hodde, c’est la societi des 
« Amis duPeuple. Son influence ne tarde pas aatteindre 

* et h absorber tout le parti republicain ; c’est elle qui 

* l’organise, l’dchauffe, le dirige .jusqu’aux journies de 
« juin, ou elle disparalt dans une tempite sanglante. 

i Avant de prendre la tete du parti, elle est precedee 
« par une de ces associations pretendues maconniques, 

* dont les formes ne dissimulaient aucunement le but 
« revolutionnaire ; nous voulons parler de la Loge des 
i Amis de la Verild, qui, le21 septembre, donna a Paris 
c le spectacle d’une manifestation thi&trale passablement 
« insolite. II s’agissait d’un anniversaire funebre , le 
» supplice des quatre sergents de La Rochelle. Toutes les 
« societes devaient y figurer ; mais les Amis de la Veritd 
i y firent surtout de l’effet par leur mise en scene. Its 
« s’etaient donne rendez-vous au lieu de leurs seances, 
i rue de Grenelle-Saint-Honore ; 14, ils arreterent leur 
« programme, revMirent leurs insignes, puis ils se ren- 
i dirent processionellement place de Greve, oft les quatre 
t conspirateurs avaient ete exicutis. M. Cahaigne, le 
i venerable, couvert des marques de sa dignite, menait 
« le cortege avec cette solennite particuliere que ses amis 
( lui connaissent. Sur le passage, les postes, obeissant 
« au pitoyable esprit de disorganisation du moment, 

« sortaient des corps-de-garde, et, au son du tambour, 

* portaient les armes aux tabliers et aux beaux cordons 

« rouges des Masons. - 

« Arrives sur la place, les Amis de la Verite sa 



436 PEiuoDE msTOitiQUE. 

< rangSrent en cercle au milieu d’une grande foule de 
« peuple. II y avait la la plupart des patriotes de I’^poqtts 
« et un contingent considerable du grand corps des 
« badauds de Paris. Pared spectacle 6tait assez rare 

< pour que les curieux s’en fissent une fete. Des orateurs, 

* anciens Carbonari, prirent la parole pour celebrer 
« l'her oisme des quatre sous-officiers, et maudire Facte 
« d’un gouvernement qui n’avait fait qu’user du droit 1c 
« plus legitime de defense. 11 appartenait sans doute a 
« ces messieurs , parmi lesquels nous retrouvons 
« M. Buchez, de plaindre le sort de leurs anciens com- 
« pagnons ; seulement, ce qu’ils avaient a faire dans ce 
« triste cas, ce n’etait pas de gloriiierun crime justement 
« puni, mais bien de demander pardon a ces quatre 

* victimes celebres, dont leurs conseils avaient prepaid 
« la perte (1). » 

Le gouvernement laissa faire. Comme il ne s’agissait 
pas de manifester contre lui, la manifestation lui parut 
inoffensive. C’etait une erreur. 

Les Amis de la Verile ne tarderent pas a se fondre avec 
les Amis da Peuple. Dans les rangs de cette derniere 
society figuraient des hommes qui jouissaient d’une cer* 
taine consideration et des jeunes gens qui soupiraient 
apres un nouvel ordre de choses dont ils esperaient 
beneficier. 

Citons parmi les adeptes qui ont acquis quelque cele- 
brite, a la faveur de nos troubles politiques, MM. Gode- 
froy Cavaignac, Raspail , Marrast, Flocon, Blanqui, 
Trelat, Antony Thouret, Charles Teste, Cahaigne, 13on- 
nias, Bergeron, Guignard, Imbert, les deux Vignerte, 
Felix Avril, Fortoul, Delescluze. 

Tous ces jeunes gens parlcnt, ecrivent, s’agitent, se 
font poursuivre et condamner par les tribunaux, et finis- 

(1) Lucres de la IIodde, Histoire des socieUs secretes et du parti 
rfyublicain. 



CH. XX. — LA. f.*. m.\ sous louis-philippe. 437 

sent par exercer autour d’eux un prestige qui va gran- 
dissant, k mesure que se multiplient les mesures repres- 
sives dont ils sont l’objet. 

Ils ne se contentent pas de faire de l’agitation en 
France. Leur propagande s’etend jusqu’au deli de nos 
frontidres. 

Lorsqu’ils se considerent comma suffisamment forts, 
leur ambition ne se borne plus a remuer le peuple au 
moyen des journaux qu’ils redigent et des brochures 
qu’ils repandent. Ils provoquent des emeutes. Ils songent 
mdme a assassiner le roi et a s’emparer de l’artillerie de 
la garde nationale, avec la connivence des artilleurs qui 
sont affilies a la Societe. 

La revolte effraya un instant Paris. 

A la suite de ces troubles, dix-neuf accuses parurent 
en cour d’assises. Les plus connus etaient Godefroy 
Cavaignac, les deux Garnier, Sambuc, Audry de Puyra- 
veau, fils, Trelat, etc. 

Les accuses ne nierent point les faits. Quelques-uns 
mime se glorifierent de leur participation k l’dmeute. 
Nonobstant cela, le jury se montra bon prince et acquitta 
les prevenus. Le lendemain, 16 avril 1831, les desordres 
recommencerent de plus belle, mais ils furent prompte- 
ment reprimes. 

Presque tout le mois de mars se passa en manifesta- 
tions tapageuses. 

Le 14 juillet suivant, Paris est en proie k de nouvelles 
Emotions. Cette fois, les ouvriers du faubourg Saint- 
Antoine, disent les uns, les agents de police deguisds, 
disent les autres, tomberent sur les emeutiers a coups de 
gourdins. 

En septembre, la chute de la Pologne mit une fois de 
plus les Amis du Peuple en mouvement. Le roi futinjurid 
dans son palais, et Casimir Perier n’dchappa k la mort 
qu’en faisant preuve d’audace. 

Le 4 janvier 1832, les conspirateurs tentent un singulier 



433 


PERIODE HISTORIQUE. 


coup de main. Le mouvement doit commencer par 1’in- 
cendie des tours Notre-Dame. L’eveil est donne par un 
des gardiens de l’edilice, et les coupables sont pris et in- 
carceres. Pendant que les homines d’action de la Society 
se compromettaient par cette prise d’armes, les chefs 
avaient, de leur cote, maille a partir avec la justice, a 
l’occasion des ecrits seditieux qu’ils publiaient. Les accu- 
ses etaient Raspail, Blanqui, Gervais de Caen, Antony 
Thouret, Hebert, Trelat, Bonnias, Rillieux, Plagnol. 
Tous se defendiront comme on se defendait alors, c’est-d- 
dirc en attaquant le pouvoir avec une violence inoui'e, et 
furcnt condamnes a des peines derisoires. 

Si, d’unepart, les Amis du Peup/e faisaient le desespoir 
de la police, de l’autro, les affilics de la Chambre lan- 
caient du liaut de la tribune des paroles passionnees qui 
avaient dans le pays un grand retcntissement. 

Parmi ces orateurs nous citerons Cabet, Audry de Puy- 
raveau, de Ludre, Lafayette, Lamarque, Laboissiero et 
Dupont (de l’Eurc). 

Les 5 et G juin 1832. Paris faillit tomber aux mains des 
Amis du Pcuple. Ce no fut qu’apres deux jours de lutte, 
quo les troupes et la garde nationale vinrent a bout de 
l’insurrection. Cabet et Garnior-Pages aine furent pour- 
suivis a l’occasion de cette alfairo. 

A la suite de cet ecliec, la society des Amis du Peuple 
subit une transformation quo je crois devoir signaler. 

« Vers la lin de 1832, dit de la Hodde, les homines les 

* plus capables du parti, pour ne plus cstre traines a la 
« remorque des conspirateurs secondaires, deciderent de 
« se mcttre a la tete des Droits de I'homme, et d’y ratta- 
i clier tous les revolutionnaires. Ils elaborerent un plan 
« d’organisation qui fut adopte sur les bases suivantes : 
« Un comite compose de onze membres, appeles direc- 
« tours; sous les ordres des directeurs, douzo cominis- 

* saires, un par chaque arrondisseinent ; puis quarante- 



CII. XX. — LA. F.\ M.*. SOUS LOUIS-PHIUPPE. 439 

« huit coramissaires de quartier, subordonnes aux com- 
« missaires d’arrondissement, Les commissaires de 
« quartier etaient charges de former des sections com- 
« posees d’un chef, d’un sous-chef, de trois quinturions 
« et de vingt membres auplus. Ce chiffre de vingt mem- 
« bres etait fixe pour eluder la loi ; dans le merne but, 
* chaque section devait porter un nom different. A la 
« rigueur, on pouvait admettre que c’etait autant de 
« societes differentes, se tenant par leur nombre dans les 
« prescriptions du code. 

i Un certain nombre de sections furent immediatement 
« organises ; elles nommerent leurs chefs, puis ceux-ci 
« furent invites a elire les directeurs. Le scrutin donna 
« la majorite aux personnages suivants, qui furent pro- 
« clames membres du comite : MM. Audry de Puyra- 
« veau, Yoyer-d’Argenson, deputes ; Kersausie, G. Cavai- 
« gnac, Guinard, N. Lebon, Berryer-Fontaine, J.-J. Yi- 
< gnerte, Desjardin, Titot et Beaumont (1). » 

La Society, sous la direction de ces chefs, dontla haute 
intelligence egalait le zele et l’activite, prit une extension 
rapide. La prefecture de police ne tarda pas a en decou- 
vrir l’organisation. Mais les tribunaux se declarerent 
impuissants, les conspirateurs ayant eu soin de respecter 
la lettre de la loi. 

Chaque section prenait un nom different. Parmi les 
designations adoptees se trouvaient les suivantes : Les 
A lontagnards, Louvel, Marat, les Truands, Babceuf, 
Robespierre , le Bonnet phrygien, Couthon, Lebas, Saint- 
Just, le Niveau, le Qa ira, etc. 

dependant les bas-fonds de la societe continuaient a 
s’agiter, et parfois a entralner les chefs plus loin qu’ils 
ne l’auraient voulu. En 1833, le 14 juillet, une emeute 
formidable faillit eclater. Mais la police, prevenue, cerna 

(1) Lucies de la Hodde, HUtoire des societds secretes et du parti 
rijpublicain . 



440 PERIODE HISTORIQUE. 

les sections et mit ainsi obstacle a cette nouvelle levee de 
boucliers. 

Panni les individus compromis en cette circonstance 
et traduits devant les tribunaux, nous remarquons 
MM. Raspail, Noel Parfait, Latrade, Langlois, Chavot et 
Kaylus. Leurs avocats, Michel (de Bourges), Dupont et 
Pinard se montrerent d’une vehemence telle que le tri- 
bunal les suspendit de leurs fonctions, Dupont pour uue 
annco, Pinard et Michel (de Bourges) pour six mois. 

Mes lecteurs se souviennent du role qu’Armand Carrel 
joua a Belfort comme Carbonari, sous la Restauration. 
Nous le retrouvons, h l’epoque oh les Droits de I'homme 
tenaient Paris en emoi, A la tete du National, l’un des 
organes de la Societe. 

La province n’etait pas moins bien organisee que Paris, 
l’agitation de la capitale eut, a tli verses reprises, un 
serieux contre-coup a Lyon, a Grenoble et ailleurs. 

Cependant la sociSte des Droits de I'homme parut insuf- 
fisante aux conspirateurs, qui creerent un certain nombre 
de societes annexes, dont les principales etaient la Com- 
mission de Propaganda et la Societe pour la defense de la 
presse. 

La Commission de Propagande avait pour but de jeter 
la division parmi les patrons et les ouvriers. Gr&ce & ses 
efforts, on vit, a la fm' (le 1833, tous les corps de metier 
de la capitale deserter les Ateliers et se mettre en greve. 
Les procodes employes par nos Collectivistes ne sont done 
pas absolument nouveaux. 

Le 13 avril 1834, les rues de Paris furent une fois de 
plus inomlees de sang. Mise au courant des projets des 
Droits de I’homme, la police avait pris ses mesures, 
grace a l’onergie de M. Thiers, alors ministre de l’int§- 
rieur. 

Malhoureusement pour les conspirateurs, la plupart de 
lours chefs etaient sous les verrous. II leur restait 
cependant le capitaine Kersausie, Blanqui , Bavbes, 



CH. XX. — LA. F.\ M.‘. SOUS LOUIS-PHILIPPE. 441 

Sobrier et quelques autres meneurs dont I’exaltation 
n'etait pas toujours moderee par la prudence. — Disons, 
toutefois, que les hommes vraiment intelligents du parti 
r^pugnaient & toute tentative d’iusurrection. 

Le capitaine Kersausie parcourait les sections et 
donnait des ordres, lorsqu’arrive pres de la porte Saint- 
Denis, il fut saisi par la police et conduit a la mairie du 
7 e arrondissement. 

A cette nouvelle, les emeutiers ci-ient aux armes et se 
repandent dans les quartiers Saint-Mery, Saint-Denis et 
du Temple. Des barricades sont construites sur la rive 
gauche et enlevees par la troupe et la garde nationale. 
Celles des rues Saint-Mery, Chapon, Geoffroy-Langevin, 
Transnonain et du Poirier sont detruites a leur tour. 

Le lendemain le combat recommence et se termine par 
la defaite des insurges. 

Quelque temps auparavant Godefroy Cavaignac 
s’etait rendu a Lyon pour y organiser une succursale 
des Droits de Vhomme. A la t&te du comit6 directeur, 
charge de mener l’ceuvre a bonne fin, nous voyons figurer 
Jules Favre. Le celebre avocat, s’etant apercu qu’il 
s’agissait d’autre chose que de prononcer des discours, se 
retira prudemment, laissant a de plusoses que lui le soin 
de tirer les consequences d’un principe qu’il eut volon- 
tiers soutenu, s’il avait sufii de le faire en un langage 
eloquent et harmonieux. 

Les adherents arriv&rent en foule. 

On songea alors a enrdler dans la societe nouvelle les 
Mutaellistes, recrutes exclusivement parmi les ouvriers 
tisseurs de la Croix-Rousse. 

Cette association dont le nom meme indiquait les ten- 
dances ne se proposait pas un but politique. L’autoritd 
civile l’avait d’abord encouragSe. Les patrons et les 
membres du clerge en etaient, comme sousci’ipteurs 
honoraires, et contribuaient de tout coeur a en assurer 
la prosperity 



442 


P32RIODE HISTORIQUE. 


Les Droits de I'homme , comprenant le parti qu’ils 
pourraient tirer de ces braves travailleurs, s’ils parve- 
naient a les convertir k leurs idees, ne negligerent rien 
pour triompher de leurs scrupules. 

Ils y arriverent sans trop de difficulties. Leur premier 
soin, apres s’etre introduits dans la place, fut de fomen- 
ter une greve. La situation devint grave un instant, puis 
le calme reparut. Mais, a la nouvelle que les Chambres 
etaient cn train de preparer une loi contreles associations, 
les Mutucllistes qui appartenaient aux Droits de I homme 
dcclarercnt qu'ils n’obeiraient pas a la loi. Le gouverne- 
ment, resolu a agir avec enorgie, fait emprisonner les six 
principaux instigatcurs cle la greve. Leurs compagnons 
exaspcres se disposont alors a prendre les armes, Les 
chefs des Droits de I’homme les calment de leur mieux ct les 
engagent a attendre qu’unc action generate soit decidee. 
Une reunion des societes secretes et des corporations 
ouvrieres a lieu. Les Mutucllistes. les Droits de l’ homme, 
les Independants , la Societe dit Progrcs, Y Association pour 
la liberie de la presse, les Unionists , les Francs- 
M aeons, etc., etc., etaient represcutes par les membres 
de leurs comites respcctifs a ces assises d’un nouveau 
genre. 

II fut convenu que l'iusurrection aurait lieu le 9 avril. 

Ce jour-la, on effet, les soldats de l’emeute allerent 
bravement au feu ct se batliront avec un courage que les 
troupes elles-memes furent contraintes d’admirer. Mais 
on constata une fois de plus que les chefs du mouvement, 
a l’exccption de deux on fcrois, s’etaient vaillamment 
tenus a l’abri du danger. 

La propaganda des Droits de I’homme etait alors des 
plus actives dans les principales villes de France. Saint- 
Etienne, Clermont, Grenoble, Vienne, Marseille, Cha- 
lons, Luneville, Epinal, Dijon, Metz, Nancy, etc., avaient 
des comites et des sections, et rccovaient le mot d’ordre 
de Paris. 



CH. XX. — LAF.\ M.\ SOUS LOUIS-rHILIPPE. 443 

Les chefs principaux de ces diverses soeietes de pro- 
vince etaient, a Saint-Etienne, les Caussidiere; a Perpi- 
gnan, les Arago; a Dijon, James de Montry; a Grenoble, 
Saint-Romme, le pere du depute actuel. A Luneville et & 
Nancy, les Droits de Vhomme avaient des adeptes dans 
les qualre regiments de cuirassiers qui tenaient garnison 
dans les departements de la Meurthe et des Vosges. 
Au nombre des militaives qui faisaient pavtie de la Secte, 
nous remarquons le marechal des logis Clement Thomas, 
le m&ne qui mourut fusille par les homines de la Com- 
mune en 1872 - 

Dans toutes les villes que je viens de citer, les de- 
sordres furent plus ou moins graves. 

Le gouvernement ne voulut fairc qu’un seul proc6s 
pour tous les accuses, a quelque partie de la France qu’ils 
appartinssent. La Cour des pairs eut mission de statuer 
sur leur sort. Parmi les avocats benevoles que les preve- 
nus chargerent de leur defense, nous voyons figurer 
MM. Barbes, Blanqui, Flocon, Marc Dufraisse, Ras- 
pail, Carrel, Fortoul, Ledru, Ledru-Rollin , Pierre 
Leroux, Jean Reynaud, Carnot, Auguste Comte, Garnier- 
Pages, Lamennais, Marie, Jules Favre, Michel (de Bour- 
ges), etc. Cette armee de defenseurs, dont la plupart 
n’appartenaient pas au barreau, etait placee sous la 
direction d’un comite, compose de Godefroy Gavaignac, 
de Marrast et de Caussidiere. 

Je ne signalerai pas toutes les societ4s secretes qui 
virent le jour pendant le regne de Louis-Philippe. Ce serait 
beaucoup trop long et je m’exposerais h de nombreuses 
redites. Je citerai cependant encore la Societe des fa- 
milies , fondle par Blanqui et Barbes, et dont le mode 
de reception rappelait, dans quelques-uns de ses details, 
la secte des Illumines ; cello des Saisons, qui se composa 
des debris de la precedence et essaya a son tour, mais 
sans succes, de lutter les armes a la main; des Monta- 
gnards, dont le role fut un peu efface; des Non- 



444 


PE MODE HrSTOMQUE, 


velles Saisons, des Egalitaires, de la Societe dissidente. 

Les Saisons et la Society dissidente furent celles qui 
deciderent, en grande partie, du sort de la Monarchie de 
JuilJet. 

Mes lecteurs savent maintenant ce qu’etaient devenus 
les Francs-Magons que le F.\ Rebold nous represente 
comme desertant les Loges, en 1830, ou parce que Jo 
clerge exergait sur Louis-Philippe une influence malheu- 
reuse, ou parce que l’avenement du nouveau roi repon- 
dait aux vceux et aux tendances politiques de l’Ordre. 
Lorsque nous passons en revue les chefs des diverses 
societes secretes qui troublerent, pendant dix-huit ans, 
la tranquillity publique, k Paris et dans les departements, 
il est facile de constater que tous etaient sortis des Ate- 
liers magonniques. Ce qu'il fallait demontrer pour l’edi- 
fication de ceux qui croieut a l’innocuite de la Secte. 



CHAPITRE XXI 


La F.\ M.\ et la Revolution de 1848. 


So mm Aire, — En quoi Louis-Philippe plaisait et d^plaisaifc aux Loges 

— Anecdote racont^e par Louis Blanc k loccasion du sac de Tarche 
vech£ en 1831. — Conspiration de Didier et bienveillance dont sa 
famille fut 1’objet de la part de Louis-Philippe. — La veuve du e6t6 
gauche de Louvel et la dynastie de juillet. — Apostrophe de Tr6lat 
aux Macons apostats de la chambre des pairs, lors du proems d’Avril. 

— Les id^es r^publicaines recommencent k prendre le dessus au 
Grand-Orient et dans les Ateliers de province. — Congres ma$on- 
niques de la Rochelle, de Rochefort, de Saintes, de Toulouse, de 
Strasbourg, etc. — Le Grand-Orient s£vit contre les congressistes. — 
Pourquoi? — La Rt?publique de 1848. — Manifestation du Grand- 
Orient. — Creation d’une Grande-Loge nationale. — Quel etait son but. 

— Elle se rend k rHotel-de-Ville et adhere h. la Republique. — Son peu 
de succds et sa suppression. — La Maconnerie recommence k faire de 
la politique. — Le prince-president signale le fait au Grand-Orient 
qui ferme les Loges incriminees. — La Solidarity rtpublicaine, — 
La Marianne . — Les Francs-Ma$ons frangais, desireux de faire leur 
cour k Louis-Napoleon, nomment Grand-Maitre le prince Murat. — 
La Revolution de 1848 a ete l’oeuvre de la Maconnerie europeenne. 

Rebold feint l’ignorance lorsqu’il cherche a expliquer, 
en s’appuyant sur des raisons qui n’ont rien de serieux, 
la retraite d’un grand nombre de Masons apres l’avene- 
ment de Louis-Philippe. II sait que les adeptes etaient 
scindes en deux fractions parfaitement distinctes, les 
monarchistes et les republicans. Les premiers resterent 


Outrages consults. — En dehors des ouvrages ma^onniques cites 
dans le cours de ce chapitre, j'ai d6 me borner k parcourir les journaux 
du temps, et les diverses histoires que l*on a ecrites du r£gne de Louis- 
Philippe. Les ecrivains de la Maconnerie que j’ai relates ne parlent des 
dveneinents qu’avec les plus grandes reserves pour ne pas encourir 
les censures dont le Grand-Orient a coutume de frapper les indiscrets. 
On trouve cependant quelques indications pr^cieuses dans les Revues 
ma$onniques. Mais il faut avoir soin de lire entre les lignes. 




446 


PERIODE HISTORIQUE. 


dans les Loges, les seconds en sortirent. Les societes se- 
cretes dont nous venons de parler furent l’ceuvre de 
la Ma?onnei’ie anx tendances democratiques. 

Louis-Philippe ne deplaisait aux Elements schisma 
tiques de l’Ordre que comme sonverain. Abstraction faite 
de la politique, il 6tait en communion d’idees avec les 
Amis du pevple, les Montagnards et les Egalitaires eux- 
memes. Le Roi-Citoyen supportait l’Eglise, mais il ne 
l’aimait pas. Il avait cela de commun avec les agitateurs 
qui n’ont cesse do fairo appel aux passions demagogiques 
pendant les dix-huit annees de son regne. 

« Lorsque la Revolution de juillet eclata, (lit le 
« F.\ Clavel, les membvcs de la Loge des Amis de la 
« Verite furent les premiers h prendre les armos. On les 
« voyait au plus fort du danger, animant, par leurs pa- 
ir roles et par leurs exemples, les combattants a redou- 
« bier d’efforts pour obtenirla victoire. Deaucoup peri- 

* rent dans la lntte. Le .°»1 juillet, lorsqu’il s’agissait, 
« dans les Chambros, dc placer sur le trune la famille 

* d’ Orleans, la Loge fit placardcr sur les murs de Paris 
« une proclamation, dans laquellc elle protestait contre 

* toute tentative qui aarait pour but de fonder une dy- 
t nastie nouvellc sans l' avis et le conscntement de la 
« nation (1). » 

Aussi. Louis-Philippe ne negligea-t-il rien pour s’atta- 
cher les sommites de la Maconnerie au concours des- 
quelles il devait sa couronne. 

Talleyrand fut nomme ambassadeur a Londrcs. Le due 
Decazes, dont la courtisannerie sous la Rostauration fut 
un sujet de scandale, devint grand referendaire dc la 
Chambve des pairs. Lafayette, Cousin, Dupont (de 
l’Eure), Guizot, Adolphe Thiers, et autres Macons et 


(1) Clavbl, Ilisloire pUtoresque des socitftds secretes. 



CH. XXI. — F.\ M.\ ET REVOLUTION DE 1848. 447 

Carbonari arriverent aux plus liautes dignites des le 
debut du nouvel ordre de choses. 

Le National, dont les renseignements ne sauraientetre 
suspects, constatait avec franchise ce fait caracteristique 
dans son num6ro du 5 juin 1839 : 

« Lorsque , disait-il, le Carbonarisme s’etablit eu 
« France, suivant les formes que des hommes, a cette 
« heure pairs de France et f onctionnaires publics, allerent 
« chercher en Italie et en Allemagne, il eut pour but le 
« renversement de tout pouvoir irresponsable et heredi- 
« taire. On ne peut y etre affilie sans prefer serment de 
« haine aux Bourbons et a la royaute. En quelques lieux 
« m6me ce serment 4tait prononce sur un crucifix et sur 
« un poignard. 11 y a des deputes et des pairs qui s’en 
t souviennent. » 

Ils s’en souvenaient certainement. Mais, partant de ce 
principe qu’il est avec le del des accommodements, et 
avec sa conscience aussi, ils montrerent pour Louis- 
Philippe une sympathie qu’ils avaient refusee A 
Louis XVIII et a Charles X, parce que Charles X et 
Louis XVIII n’avaient jamais songe a les combler de 
faveurs, n’etant ni l’un ni l’autre affilies aux Loges. 

Les tendances antireligieuses du nouveau souverain 
leur faisaient esperer que, sous son regne, les Francs- 
Magons atteindraient une partie de leur but. Voici, a ce 
propos, ce que Louis Blanc nous raconte en parlant du 
sac de l’archeveche en 1831 : 

* Trop faible pour lutter contre les demolisseurs, 
« M. Arago envoya le frere do M. de Montalivet deman- 

• der du renlort au commandant general de la garde 
« nationale. L’envoye ne reparut pas; il ecrivit que les 

* secours allaient arriver; ils furent vainement attendus. 
t La surpi’ise de M. Arago etait extreme. Il s’expliquait 



448 


PSRIODE HISTORIQUB. 


< malaisement que le pouvoir se fit complice de l’emeute. 

* Des ouvriers etaient occup^s a abattre la croix de la 

< cathedrale, il voulut les en empecher; ils repondirent 

* qu’ils ne faisaient qu’obeir k V autorite, et montrerent 
« un ordre signe du maire de l’arrondissement. Temoin 
<t de cette lugubre comedie, M. Arago fremissait de son 
« impuissance, et comme savant et comme citoyen. Con- 
« vaincu enfin qu’il y avait parti pris de la part du pou- 
« voir de favoriser l’emeute, il allait donner ordre a son 
« bataillon d’avancer, decide a tout plutot qu’a une resi- 
« gnation grossiere, lorsqu’on vint l’avertir quequelques 
« personnages mar quants, meles aux gardes nationaux, 
« les engageaient a laisser faire. On ltd cita particuliere- 
« ment M. Thiers, sous-secretaire d’Etat au ministere des 
« finances. Il l’apercut, en effct, se promenant devant ces 
« ruines avcc un visage satis fait et le sourire sur les 
« levres. » 

« Yers trois heures, une legion de la garde nation ale 
t parut, mais pour parader seulement autour de 1’edifjce ; 
« et comme M. Arago invitait le commandant, M.Talabot, 
« a entrer dans l’archeveche, pour que du moins l’emeute 
« fut chassee du theatre de ces devastations : J’ai ordre, 

* repondit M. Talabot, de paraitre ici et de m'en re- 
« tourner (1). » 

En mai 1816, Didier, ancien conseiller a la Cour de 
cassation, organisa dans l’ls&re une insurrection que 1’on 
reprima sans trop de peine. L’ affaire ayant echoue, 
Didier n’eut rien de plus presse que de passer la fron- 
tiere. Arret e dans sa fuite, il fut livre par le gouverne- 
ment piemontais, condamn6 a mort et execute le 10 juin. 

A partir de ce moment, sa famille recut des secours 
d’une main inconnue. 


(1) Louis Blanc, Ilistoire dc disc ans • 



CH. XXI. — F.\ M.*. ET REVOLUTION DE 1848. 449 

« La Revolution de 1830, dit Ducoin, est venue en par~ 
« tie lever le voile qui pesait sur ce mystere. La cons- 
« tante faveur dont M. Didier fils n’a cesse de jouir et 
« qu’il merite a tous egards d’ailleurs, les fonctions impor- 
« tantes qu’on lui a confines successivement jusqu’a 
« l’heure de sa mort, temoignent d’une maniere eclatante 
t quelle cause son pere avait servie (1). » 

II n’y a pas jusqu’a la femme avec laquelle Louvel 
vivait publiquement qui ne devint l’objet des faveurs 
royales en 1830. 

Notons qu’il s’agissait, cette fois, d’une veuve de la 
main gauche, et qu’il etait par la meme difficile de 
justifier labienveillance du souverain envers elle. 

Je pourrais citer encore plus d’un fait de ce genre, et 
prouver : 1° que Louis-Philippe ne fut pas etranger aux 
agissements politiques de la Franc-Maconnerie h cette 
epoque ; 2° que, nonobstant son peu de bienveillance pour 
l’Eglise, il ne parvint jamais it se concilier l’affection des 
adeptes republicains ; 3° que ceux-ei regarderent toujours 
les Macons rallies au pouvoir comme des parjures. 

Trelat, un des accuses d’Avril, sc defendant lui-ineme 
a la Chambre des pairs, s’ecriait : 

* II y a ici tel juge qui a consacre dix am de sa vie h 
« developper les sentiments republicains dans l’ame des 
« jeunes gens. Je l’ai vu, moi, brandir un couteau en 
< faisant l’eloge de Brutus. Ne sent-il done pas qu’il a 
« une part de responsabilite dans nos actes ? Qui lui dit 
« que nous serions tous ici sans son eloquence republi- 
« caine? J’ai la, devant moi, d’anciens complices de 
« Charbonnerie ; je tiens a la main le serment de l’un 
« d’eux, serment a la Republique, et ils vont me con- 
* damner pour etre reste fidele au mien. » 


(1) Ducoin, Conspiration cle Didier, 



450 


PERIODE HISXORIQUE. 


Cette apostrophe de Trelat est toute une revelation. 

La Magonnerie republicaine parvint, a force de perse- 
verance, a, faire penetrer ses idees dans les anciennes 
Loges. Plus d’un adepte se fit initier avcc l’arriere-pensee 
de democratiser les Macons imbus d’idees monarchiques. 
Bientot le personnel des Ateliers et du Grand-Orient lui- 
m6me cessa d’etre homogene. II en resulta un malaise et 
des tiraillements que constatent la plupart des auteurs 
magonniques. 

Le F.\ Rebold, parle, k diverses reprises, de la coterie 
de Macons retrogrades qui s’opposaient a toute espece de 
progres. 

Cette resistance finit par decourager les ardents de la 
Secte. 

* Chacun, dit Rebold, voyait les intelligences s’en de- 
« tacber de plus en plus, la vie se retirer des centres 

* pour aller animer les extremites ; les Ateliers, n’ayant 
« plus foi uu Grand-Orient, s’isoler, s’organiser, suivant 
« lours vucs individuelles, et tendre a s’affranchir d’un 

* pouvoir inhabile, qui n’etait mSme plus capable de les 
« proteger, lorsqu’ils etaient denonces injustement a la 

* police par des hommes faisant metier de delateurs. » 

Rebold ajoute, quelques lignes apres : 

« Ndanmoins nous rendons ici justice ti cette minorite 

* courageuse, qui lie cesse de lutter pour rendre a la 

* Franc-Maconnerie la consideration et l’importance 
« qu’une administration incapable lui a fait perdre; 

« (’litre autres membrcs de cette minorite, qu’il nous soit 
« jiermis de nommer les Freres Bertrand, Bugnot, Jobert, 

« Chaiassin, Ronchat, Barjaud, Lourmand, etc. (1). » 


(1) Rkbold, Ulsloire des Trois Grandes-Loges, 



CH. XXI. — F.\ M.\ ET REVOLUTION DE 1848. 451 

Tandis que le Grand-Orient s’agitait dans le vide, 
obeissant un jour a l’impulsion des progressistes, et re- 
venant le lendemain sur ses pas, sous l’influence de la 
coterie retrograde, les Loges de province etaient comme 
agitees par un souffle mysterieux. 

t A cette epoque, dit Heboid, on constate un mouve- 
« ment prononce dans les travaux des Loges de province, 
« tant de celles du Grand-Orient que de celles du Su« 
f preme-Conseil (rite ecossais). On s’y occupe serieuse- 
t incut des questions d'interets ma^o uniques et sociaux; 
« on y traite celles du pauperisme et de l’histoire de 

* notre institution ; enfin un grand nombre d’Ateliers 
« declarent vouloir s’occuper de tout ce qui louche a I'ha- 

* manite , d la regeneration, an bien-ctre des masses , 
« toutos questions du domaiiie de la Franc-Maconnerie, 
« et no vouloir plus sc renfermer dans le cercle ctroit 

* gu’on lew avait assigne jusqu' a/ors. Ces Loges se con- 
< eerterent et deci derent de reunir en un faisceau les 
« efforts Spars des Ateliers isoles pour travailler en 
« conmiun a la realisation du but de l’institution. II 
t resulta de ce mouvement que daus les annees 1845, 

* 1846 et 1847, des Loges de plusieurs Orients et nolam- 

* ment ceux de la Rochelle, de Rochefort, de Strasbourg, 

* de Saintes, de Toulouse, de Lyon, de Montpellier, de 
« Montauban, de Perpignan, et appartenant a l’obedieuce 

* du Grand-Orient, declarerent que les bases de l’iusti 

« tution, reposant sur les principes de la morale la plus 

* pure, elles ne pouvaient rester etrangeres aux iddes 
t progressives et genereitses qui se manifestaient de toutes 

* parts, et qu’elles avaient forme le projet de se reunir 
« par Orient, et de d^battre aussi les grandes questions 
« d’oii depend le bonheur de l’humanite. » 

Pour qui connait la phras4ologie ma?onnique, le lan- 
gage de Rebold signifie simplement que l'element demo- 



452 


piSriode historiqtje. 


cratique s’etait developpe dans les Loges de province, 
en 1847, et refusait nettement de subir la pression des 
voltairiens imbus de monarchisxne du Grand-Orient de 
Paris. Toujours habile it travestir la verite, Rebold con- 
tinue en ces termes : 

« Le Grand-Orient, mal instruit sans doute sur les 
« veri tables motifs de ces reunions qui prenaient la qua- 
« lifxcation de Congres, au lieu d’encourager, de soutenir 
« d'aussi nobles intentions, conQUt de l’ombrage ; et ne 
« voyant dans le mouvement qui se manifestait dans les 
« Loges dcs departments, particulierement dans celles 
« de son rcssort, rien autre chose que l’intention de se 
« soustraire si sa direction et de creer des pouvoirs nou- 

* vcaux, il cominenga par dissoudre le conseil central 
« forme a Lyon par les venerables des douze Loges de 
a cet Orient, conseil qui avait deja produit de grands 

* resultats ct qui avait fonde uno societe de patronage 
« pour les enfants pauvres; puis il interdit la Loge 
« Monlhyon, Orient de Saiutes, qui avait tenu un con- 
« gres ; il reprimamla les Loges de Toulouse pour avoir 

* aussi convoque une asscmblee qui avait eu lieu dans 
« leur Orient, et il defendit aux Loges de Bordeaux de 
« sc reunir l'aunee suivante. » 

Si les Ateliers ainsi maimenes par les chefs de la 
Macon nerie avaient affiche dans leurs congres une vive 
sympathie pour la dynastie regnante, ils n’auraient pas 
eu a subir les admonestations et les censures qui vinrent 
les frapper. La majorite retrograde, la coterie cl’encroutes 
qui dominait au Grand-Orient n’etait pas mal instruite 
sur les veritables motifs de ces reunions, au contraire, et 
si eile fit preuve d’intolerance, e’est parce qu’elle vit que 
l’element democratique menagait de la deborder. 

A la suite de l’acte de vigueur auquel le Grand-Orient 
crut devoir se resigner, en vue d un interet politique, la 



CH. XXI. — F.\ M.\ ET REVOLUTION RE 1848. 453 

plupart des adeptes contre lesquels la coterie retrograde 
avait sevi se rctirdrent ou devinrent inactifs, nous dit le 
meme ecrivain. L’inaction des progressistes ne fut point 
ce que l’on pourrait supposer, en lisant l’historien des 
Trots Grandes-Loges. Lui-merne en est si bien convaincu, 
qu’il s’abstient avec soin de faire certains rapprochements 
qu’un historien s4rieux ne saurait negliger. 

« Pas d’effet sans cause, dit un eerivain que j’ai cite 
« plusieurs fois deja ; pas d’effet dont les caracteres prin- 
« cipaux ne doivent se retrouver dans la cause qui l’a 
« produit. La Revolution de 1848 est un grand fait histo- 
( rique qtii doit avoir une cause quelconque ; car, moins 
« que toute autre chose, les revolutions ne s’improvisent. 
« Pour operer une revolution, il faut s’y preparer de 
« longue main, en echauffant les tetes et les caws par la 
« perspective d’un but qui sourie aux masses ; en pre- 
« voyant les obstacles qui pourraient entraver l’execu- 
« tion du projet, en multipliant les moyens qui assurent 

* le triomphe, en adoptant des chefs populaires dont le 
« nom commande l’obeissance. Pour operer une revolu- 
« tion, il faut que les differents centres de population 
t soient mis en rapport et se concertent pour agir sopa- 

* rement dans le meme sens, le meme jour et ji, la meme 
r heure, ou conviennent d’un lieu de reunion oil toutes 
« les forces seront concentrees par un coup de main d<§- 

* cisif. Si la Revolution est europeenne, il faut que la 

* cause le soit egalement ; plus vaste est le theatre ou 

* elle se developpe, plus r^pandue et plus universelle 
t doit etre la cause, mieux organise doit etre le mouve- 
« ment. Si l’une ou l’autre de ces conditions fait defaut, 

* la Revolution n’est pas possible; elle aboutirait certai- 
t nement a une ridicule echauffouree (1). » 


(1) Gyr, La Franc Maqonnerie en clle-meme. 



454 


P^RIODE HISTORIQUE. 


Ces considerations generates sont d’une justesse que 
personne ne contestera. L’auteur en tire cette conclu- 
sion que la Revolution de 1848 fufc l’ceuvre de la 
Franc-Magonnerie, parce que seule la Franc-Magonnerie 
reunit en elle les conditions d’unite, de duree, d’uni* 
versa! ite et d’entente neccssaires pour produire en Eu- 
rope line semblable commotion. 

11 fait observer avoo raison que les pretextes mis en 
avant pour expliquer la levee de boucliers qui eut pour 
consequence la chute de Louis-Philippe ne sont pas sc- 
rieux. Le evi de la reforme, dit-il, n’etait qu’un mot 
d'ordre et non i'expression d’un voeu du pays. 

Quarante-huit heures avant que n’eclatat la Revolu- 
tion, la France ne songeait pas a la Republique. Maisles 
Logos y avaient pense pour elle. 

Le 18 aofit 184(5, un congres magonnique europeen 
s’ouvrait a Strasbourg. Ceux <le Rochefort et de la Ro- 
chelle l'uvaient precede, comme la reunion des commis- 
sions parlementaires precede, a la Chambre, la discus- 
sion des lois en seance publique. 

Les deputes des Loges frangaises, suisses et allemandes 
s’y rendirent en grand nombre. Parmi les delegues les 
plus connus se trouvaient MM. Cremieux, Cavaignac, 
Ledru-ltollin, L. Blanc, Caussidiere, Proudhon, Mar- 
rast, Marie, Vaulabelle, Felix Pyat. Quelques ecrivains 
citenl Lamartine comme faisant partie de la delegation 
frangaisc, mais je ci’ois pouvoir affirmer qu’ils se trom- 
pent. L’auteur des Meditations ne faisait pas partie de ce 
convent. L’Allemagne etait representee par Fiekler, Her- 
vvegh, Hecker, Ruge, de Gagern, Blum, Bassermann, 
Jacoby, Feuerbach. Simon, Welker, Ileckscher, etc. Re- 
hold pretend que les congressistes s’oecuperent des 
liberie's sociales et des ameliorations que la Magonnerie 
pout ait tenter enfaveur des ouvriers . « D’autres questions 
* graves, ajoute l’anteur magonnique, y furent egalement 
t trailecs. » Quelles etaient ces questions dont Rebold 



CH. XXI. — F.\ M.\ ET REVOLUTION DE 1848. 455 

constate la gravite ? On peut trouver la reponse a cette 
interrogation en etudiant de pres l’agitation dont 
l’Europe fut le theatre dix-huit mois apres. 

Je ne retracerai pas le tableau des evenements qui 
precederent les journees de fevrier. Je me bornerai a 
rappeler certains faits qui se rattaehent directement a 
l’histoire de la Maconnerie. 

Le Gouvernement Provisoire etait a. peine installe, 
que la Secte s’empressait de donner a la Republique un 
temoignage de devouement. 

A la suite d’une reunion extraordinaire qui eut lieu le 
4 mars 1848, le Grand-Orient fit connaitre aux Loges de 
son obedience la satisfaction que lui causait l’avenement 
de la democratic. De plus, il leur annoncait : 1° que, 
fidele a ses antecedents, il avait ouvert une sonscription 
en faveur des victimes de la guerre civile, souscription 
& laquelle il les priait de concourir dans la mesure de 
leurs ressources ; 2° qu’il avait decide d’exprimer au 
Gouvernement Provisoire toute sa sympathie, pour les 
principes qu’il professait, principes qui ne differaient en 
rien, ajoutait-il, de ceux de la M;u'onneric. 

La demonstration politique dont il est question dans 
cette circulate eut lieu le 6 mars. Inutile de dire que 
Rebold la bl&me comme contraire aux Constitutions 
magonniques. Cela devait etre, l’auteur ayant ecrit son 
Hiitoire des Trots Grandes-Locjes en 1864, c’est-Adire 
sous le gouvernement qui remplaga les vainqueurs 
de 1848. 

Une deputation du Grand-Orient se rendit done auprSs 
du Gouvernement Provisoire, et deposa entre les mains 
des F.\ F. - . Cremieux et Gamier Pages un acte d’adhe- 
sion ii la Republique au nom de tous les Masons de 
France. Le F.\ Pagnerre, libraire-editeur et secretaire 
general, etait present a cette reception. Deputes et mem- 
bi-es du pouvoir executif portaient leurs insignes magon- 
niques. 



450 


P13RIODE HISTORIQUE. 


La deputation avait k sa tete le F.\ Bertrand, deuxi£me 
Grand-Maitre de l’Ordre, et le chef avere de la fraction 
progressiste du Grand-Orient. 

Le F.*. Bertrand prit la parole en ces termes : 

c A LA. GLOIRE DU GRAND-ARCHITECTE DE L’UNIVERS. » 

« Le Grand-Orient de France au Gouvernement 
Provisoire : 


« Citoyens, 

« Le Grand-Orient de France, au nom de tous les Ate- 
« liers magonniques de sa correspondance, apporte son 
« adhesion au Gouvernement Provisoire. Quoique placee 
« par ses statuts memes en dehors des discussions et des 
« luttes politiques, la Magonnerio fran<jaise n’a pu con- 

* tenir l’elan universel de ses sympathies pour le grand 
« mouvement national et social qui vient de s’operer . 

* Les Francs-Macons ont porlu de tout temps sur lour 

* banniere ces mots : Liberie, Egalile, Fraternile: en les 
» rctrouvant sur le drapeau de la Franco, ils saluent le 
a triomphe de leurs principes et s’applaudissent do pou- 
« voir dire que la patrie tout enticre a re?u par vous la 
« consecration maconnique. Ils admirent le courage avec 

* lequel vous avez accepte la grande ct difficile mission 
« de fonder sur des bases solides la liberte et le bonheur 
« du peuple ; ils apprecient le devouement avec lequel 
« vous savez l’accomplir, en maintenant l’ordre qui en 

* est la condition et la garantie. Quarante mille Francs- 

* Macons, repartis dans pres de cinq cents Ateliers, ne 
« formant entre eux qu’un meme cceur et un meme 
« esprit, vous promettent ici leur concours pour achever 
x heureusementl’ceuvre de regeneration si glorieusement 
« commenceo. 

x Que le Grand-Arcliitecte de l’univers vous soit en 
x aido ! » 



CH. XXI. — TV. M.‘. ET REVOLUTION DE 1848. 457 

Je repi'oduis la reponse du F.\ Cremieux. Mes lecteurs 
y trouveronfc des aveux qu’il est bon de recueillir : 

« Citoyens et Fibres du Grand-Orient, le Gouverne- 
c ment Provisoire accueille avec empressement et plaisir 
« votre utile et complete adhesion. Le Grand-Architecte 
f de l’univers a donne le soleil au monde pour 1’eclairer, 
« la liberty pour le soutenir. Le Grand-Architecte de 
« l’univers veut que tous les homines soient libres ; il 
« nous a donne la terre en partage pour la fertiliser, et 
« e’est la liberte qui fertilise (vive approbation, applau- 

* dissements). 

« La Magonnerie n’a pas, il est vrai, pour objet la poli- 
« tique; metis la haute politique, la politique cThumanite, 

« A TOUJOURS TROUVfi ACCES AU SEIN DES LOGES MACON— 

« niques (oui! oui)! La, dans tous les temps , dans toutes 
« les cir Constances, sous Voppression de la pensce comme 

* sous la tyrannie du pouvoir , la Maconnerie a repiti 
« sans cesse ces mots sublimes : liberte, egalite, frater- 

* KITE. 

« La Republique est dans la Maconnerie, et c’est pour 
t cela que dans tous les temps, heureux ou malheureux, 
« la Maconnerie a trouve des adherents sur toute la sur- 
« face du globe. Il n’est pas un Atelier qui ne puisse se 
« rendre cet utile temoignage qu’il a constamment aime 
« la liberte, qu’il a constamment pratique la fraternite. 
« Oui, sur toute la surface qu’eclaire le soleil, la Franc- 
« Maconnerie tend une main fraternelle a la Franc-Ma- 
« connerie, c’est un signal connu de tous les peuples 
« (applaudissements). 

« Eh bien, la Republique fera ce que fait la Macon- 

* nerie : elle deviendra le gage gclatant de l’union des 

* peuples sur tous les points du globe, sur tous les cotes 
« de notre triangle, et le Grand-Architecte de l’univers, 
« du haut du ciel, sourira k cette noble pensee de la R6- 
« publique qui, se repandant de toutes parts, rSunira 



458 PERIOD® HISTORIQUE. 

< dans un meime sentiment tous les citoyens de la 
« terre. 

* Citoyens et Freres de la Franc-Maconnerie, vive la 
« Republique I » 

On applaudit avec enthousiasme, et la deputation se 
retire aux cx-is de Vive la Republique ! vive le Gouverne- 
ment Px-ovisoire I 

Le Grand-Orient se souvint alors des Ateliers qu’il 
avait frappes de censures, pai’ce qu’ils s’etaient reunis en 
congressans son asscntimcnt, etproclama enleur faveur 
une amnistie generate. 

II devait en etre ainsi, car les excomnxuni£s de Tou- 
louse, de Strasbourg et d’ailleurs avaient largement con- 
tribue a nous don nor cette forme de gouvernement que 
les Magons regardaient cornme un facsimile parfaitement 
reussi de leur societe. 

Tout, en apparence, semblait devoir soui*ire au Grand- 
Orient ; mais il n’en etait rien ; car un nouveau schisme 
allait diviser l’Ordre. 

Quclques personnes s’imaginent, sur la foi des adeptes, 
que la Magonnerie est une republique dans le sensle plus 
eleve du mot, et que la fameuse devise : Liberie , Egalite, 
Fvaiernite y regoit chaque jour une touchante application. 
C’est la une erreur que je crois utile de signaler. 

Le F.‘ . Rebold repi'oche avec raison au pouvoir 
supreme de l’Ordre ses tendances quelque peu despo- 
tiques : 

c Avant 1848, dit-il, le Grand-Orient gouvernait ses 
« Loges d’apres une Constitution qui, bien que basee sur 

< un systeme representatif, n’en etait pas moins Ires aris- 
t tocraliqae. Le SuprSme-Conseil, sous ce rapport plus 
* eloigne encore des principes egalitaires de la veritable 
« Franc-Maconnerie, etait et est encore la personnifica- 
t tion du pouvoir oligarchique. Ses dignitaires, nommes 



OH. XXI. — F.\ M.\ ET REVOLUTION DE 1848. 459 

« & vie, sont irrevocables ; ii dirige et administre selon 
« sa volonte (1). » 

Les Magons de coeur, fait observer le meme ecrivain, 
avaient tente, sans resultat, de reunir Ie Grand-Orient et le 
Supreme- Conseil. Leurs efforts s’etaient brisks conlre 
P intolerance des deux rivaux. 

Le Grand- Orient se fit surtout remarquer par son 
exclusivisme. 

Lorsque survint la Revolution de fevrier, des Magons, 
en assez grand nombre, voulurent mettre fin ii, cet etat de 
choses, et ne trouverent rien de mieux que de fonder une 
Grande-Loge nationale de France. 

« Leur objet principal, dit encore Rebold, fut d’abord 
« cl’abolir les vieux abus qui etairnt devenus des usages 
« consacres, les dignites a vie, les hauts grades, en un 
« mot de ramener la Franc-Magonnerie, cette noble et 
« grande institution, ii ses vrais et sublimes principes, a 
« sa simplicity primitive. Mus par une conviction pro 
« fonde et forts de l’assentiment d’un grand nombre de 
« Freres, ils provoquerent une reunion ou l’on nomma 
* une commission provisoire chargee des travaux prepa- 
« ratoires pour la convocation d’un congres magonnique, 

« auquel devait 6tre soumis le projet de fonder une 
« Grande-Loge nationale de France (2). » 

Cette commission etait ainsi formee : 

Barbier, avocat , president; Vanderheym; general 
Jorry; duPlanty, maire de Saint-Ouen, docteur en mede- 
cine; L.-Th. Juge, juge de paix; Minoret, avocat; Le- 
frangois, avocat; Desrivieres, docteur-medecin ; Dutil- 
leul, secretaire. 

Le premier acte des schismatlques fut de se rendre a 

(1) Rebold, Histoire des Trois Grandes-Loges. 

(2) Id., ibid. 



460 


PERIODS HISXOiUQUE. 


l’Hotel-de-Ville et d’adherer solennellement au gouver- 
nement republicain. 

C’etait le 10 mars. 

Arrives dans l’une des salles de l’edifice municipal, 
sept d’entre les Freres se revetirent du tablier macon- 
nique. Puis, le president. Jules Barbier, prononca l’allo- 
cution suivante : 

< Citoyens membres du Gouvernement Provisoire, 

* Une reunion de Francs-Ma<;ons, qui appartiennent 

* indistinctoment a tons les rites, vient se presenter 
« devant vous avcc lc tablier pour insigne, c’est-a-dire 

* avec le symbole de 1 cgalite ct du travail. 

« Nous sornmes tons, oncfi'et.dos ouvriers travaillant 

* avec une ardour egnle a la construction d’un edifice 
« social ou cliacun ait sa place et la part de bonheur qui 
« lui est duo. 

« Habitues a voir des Freres dans tons les homines, 

* penetres de la sublimite de cette parole divine : Aimez- 
« vous les uns les autres ! nous saluons des acclama- 
< tions les plus vives le gouvernement republicain , 
« qui a inscrit sur la banniere de France cette triple 
« devise qui fut tov jours celle de la Maconnerie : Liberty, 

« FgALITE, FrATERNITIS. 

« Oui, citoyens, notre modeste banniere est celle de 

* l’union, de la sympatliie entre tons les Franqais comme 
« entre tous les peoples. C’ost a ce titro que nous venons 

* l’offrir au Gouvernement Provisoire. » 

Lamartine repondit. Son discours fut ce qu’il devait 
etre. Je n’en citerai que quelques fragments. 

« Je n’ai pas l’lionneur, dit-il, de savoir la langue que 

* vous parlez ; je ne suis pas Franc-Macon , je n’ai 
c jamais eu dans ma vie l’occasion d’etre affilie a aucune 

* Loge. Je vous parlerai done pour ainsi dire une langue 



CH. XXI. — F.\ M.*. ET REVOLUTION DE 1848. 461 

« £trangere en vous remerciant. Cependant j’en sais 
* assez de l’histoire de la Franc-Maconnerie pour etre 
« convaincu que c’est du fond de vos Loges que sont 
« imams, d'abord dans V ombre, puis dans le demi-jour 
« el enfin en pleine lumiere , les sentiments qui ont fini 
« par faire la sublime explosion dont nous avons ete 
« lemoins en 1790, et dont le peuple de Paris vient de 
« donner ilya peu de jours la seconde, et,j'espere, la 
« dernib'e representation (1). » 

On voit que Lamartine n’hesitait pas & rendre la 
Magonnerie responsable des faits et gestes de la Revo- 
lution. 

Le 19 mai suivant, la Gr.-Loge nationale de France 
proceda a la nomination de sos principaux officiers. 
Voici quel fut le resultat du scrutin : 

Le F.\ marquis Du Planty, venerable; le F.\ Jules 
Barbier, premier surveillant ; le F.\ general Jorry, 
deuxieme surveillant ; le F. # . Rebold, grand expert; le 
F.\ Desrivieres, orateur; le F.\ Humbert, secretaire 
general; leF. - . Vanderheym, administrateur-tresorier. 

La Gr.-Loge nationale lie negligea rien pour atteindre 
le but qu’elle sc proposait. Ceux qui la dirigeaient etaient 
des hommes intelligents' et d’une parfaite lionorabilite. 
Le F.*. Du Planty, en particulier, jouissait d’une estime 
universelle (2). Les dissidents n’avaient qu’un tort, celui 
de vouloir faire predominer exclusivement dans la 
MaQonnerie les idees de mutuality et de bienfaisance 
qu’expriinait leur fameuse devise. 

Les vrais Macons ne les comprirent pas. Ils recurent 
bien un certain nombre d’adhesions ; mais ces adhesions 


(1) Rebold, Ilistoire des Trots G rancles- Loges, 

(2) M. du Planty, avec lequel j’ai eu jusqu’k sa mort les relations les 
plus amicales, dtait d’une intelligence remarquable et d’une bienveil- 
lance qui ne se deinentit jamais. 



462 FEUIODE HIS’I'OPvJQUE. 

etaient celles d’adeptes nai'fs aux yeux desquels la poli- 
tique est un fruit defendu auquel les initids ne doiveut 
point toucher. 

Cette classe de Magons manque presque toujours d’ac* 
tivite. 

Les politiciens et les sectaires devaient l’emporter sur 
les reveurs inoITensifs de la Gr.-Loge nationale. Voyant 
qu’elle ne mourait pas aussi vite qu’ils l'auraient voulu, 
car elle vivait encore ala fin de 1851, ils s’arrangerent 
de fagon a la faire interdire par le gouvernement. Le 
Grand-Orient recourait uno fois de plus an bras seculier, 
dans l’intcret de ses rancunes, et sa demarche obtenait 
un plein succes. 

Le 10 janvier 1851, la Gr.-Loge nationale se reunis- 
sait une derniere fois, et se souraettait aux injonctions 
de la police, aprcs avoir proteste de son innocence par 
l’organe du F.\ Du Planty. 

Lo plus etonnant, en tout ceci, c’est que la plupart de 
ceux qui dirigoaient la Gr.-Logo nationale sortaient de 
l’Ecossisme et en possedaient les hauts grades. Ce 
n’est pas cependant parmi les membres de ce rite que la 
naivete fait le plus de victimes. 

Les annees 1848 et 1849 se pass^rent sans aucun inci- 
dent serieux; mais en 1850, le gouvernement s’apergut 
que certains Ateliers s’occupaient de politique dans un 
sens peu favorable au Prince president. Le Grand- Orient 
fut prevenu que des mesures sevcres allaient 6tre prises 
contre les ddlinquants. Afin de conjurer le coup qui me- 
nagait l’Ordro, il ordonna la fermeture des Loges incri- 
minees. II promit, de plus, au gouvernement, d’exercer 
sur les Ateliers de son obedience, soit h Paris, scit en 
province, une surveillance severe. 

En 1851, les plaiates du pouvoir devinrent plus vives 
et plus frequentes encore. 

Ne pouvant conspirer dans les Loges, les Magons d’un 
republicanisme avou6 songerent h la creation de sociStes 



CH. XXI. — F.*. M.\ ET REVOLUTION DE IS48. 463 

secretes, ayant pour objectif le renversement de Louis 
Napoleon. 

La Marianne remonte a cette epoque. 

Elle avait ele pr6ced£e par la Solidarity ripublicaine 
dont l’organisation est beaucoup plus connue. 

La Solidarity fut etablie en novembre 1848. Son but 
6tait de grouper les divers elements de l’opinion de- 
mocratique. Les chefs appartenaient tous a, la Magon* 
nerie; mais ni le Grand-Orient ni le Supreme-Conseil ne 
s’en preoccuperent. 

* Elle avait & Paris sou comite central compose de 

* 70 membres, et, dans tous les departements, arrondis- 

* sements et cantons . des succursales correspondant 

* entre elles et avec le conseil general. Ses moyens d’ac- 
« tion consistaicnt dans la tenue des reunions publiques, 
« dans la creation de journaux, dans une connaissance 
« approfondie de toutes les ressources politiques du 
« pays. Les noms de ses fondateurs, leurs tendances et 
« leurs actes passes permettaient meme de supposer que 
« l’association n’etait rien autre chose qu’une phalange 
« gouvernementale administrative toute prete k entrer 
« en functions et a exercer une dictature aux reseaux les 

* plus serres, en cas d’insurrection heureuse. A sa tete, 

« en effet, figuraient Ledru-Rollin et la plupart de ses 
« anciens commissaires gdneraux dans les departements : 

« Martin Bernard. Joly (de Toulouse), Delescluze, De- 
« sir§ Pilette, Aubert Rocha, Germain Sarrut, Buvignier, 
t Baune, Gambon, Mathieu, Orevat, Lemaitre, Ribey- 
« rolles (de la Refonne), etc. 

« Prohibee par une circulaire de Leon Foucher, en 
i date du 10 janvier 1849, la Solidarity rypublicaine avait 
i succombe le 13 juin dans la rue, et le 20 octobre, 

< devantla Courde Paris (1). » 


(1) My stores des Societds sevrHes* 



464 


PERIODE HISTORIQUE. 


La Marianne se composa des debris epars de la Soli- 
darity. L’organisation en etait differente, mais elle ne 
Iaissait pas quo d’etre redoutable. Aucun pouvoir central 
ne la dirigeait. Elle se divisait en sections. Chaque sec- 
tion embrassait un certain nombre de departements, et 
obeissait a l’impulsion de divers comites qui correspon- 
daient entre eux. 

Les adeptes proprement dits n’etaient pas anssi 
nombreux qu’on a pu lo supposer au moment du 
coup d’Etat. Plusiours de ceux qui prirent les arxnes k 
celte epoque allaient do l’avant, cntraincs par les passions 
les plus conlradictoircs, et saus avoir ete inities aux 
secrets des meneurs. 

Dans chaque localite un peu importanto, il suffisait 
de quelques agitalours intelligents et actifs pour soulever 
les passions populaires contre le president. 

Ceux qui n’avaient rien utaient alleclies par la perspec- 
tive du pillage qu’on avait soinde fairc miroitcr a leurs 
ycux. 

La plupart des chefs de la Marianne ont pu se sous- 
trairc a Injustice. J’en ai conuu plusieurs qui n’ont meme 
pas etc soupQonnes d’en avoir fait partie. 

Les reunions d'adeptes avaieut iieu la nuit, en pleiue 
campagne et loin de toute habitation. Le recipiendaire 
etait conduit au lieu du rendez-vous par celui qui l’avait 
insinue. Avant de le mcttre en presence des Initiauts, on 
lui bandaifc les yeux de peur que, malgre l’obscurite, il 
ne reconndt ses interlocuteurs. On lui faisait prater ser- 
ment, le poignard sur la gorge : 1° Do garder le secret le 
plus inviolable sur tout ce qui avait trait a la Societe ; 2° de 
combattrc jusqu’a lamort, s’il le fallait, pour empecher 
le retour de la monarchic ou de l’empire; 3° d’avoir chez 
lui des armes et des munitions, afin d'etre toujours pret 
a ejilrer en campagne; 4° d’obeir aveuglement aux ordres 
qu’il recevrait de ses chefs, par 1’intermediaire de son 
introducteur. On lui notifiait ensuite, qu’en cas de tra- 



CH. XXI. — F.\ M.\ ET REVOLUTION DE 1848. 465 

hison, les freres n’hesiteraient pas a lui infliger la peine 
de mort. 

Lorsque Louis-Napoleon fit son coup d’Etat, vingt- 
cinq departements a peine etaient organises, Le souleve- 
ment, dans la pensee des conspirateurs, ne devait avoir 
lieu qu’au printemps suivant, alors que la Societd aurait 
acheve son organisation. Mis au courant de leur plan de 
campagne par les policiers qui faisaient partie de la 
Marianne, le Prince trouva moyen de prevenir et de 
battre les bandes annees qui terroriserent pendant quel- 
ques jours le midi et le centre de la France, et dont la 
troisidme Republique vient de recompenser les survivants, 
sous le nom tout au moins singulier de Victimes du 
Deux-Decembre. 

Les chefs de la Societe appartenaient presque tous a la 
Magonnerie. Je puis d'autant mieux l’affirmer, que j’en 
ai connu un bon nombre et des plus influents, quoique je 
fusse fort jeune a cette epoque. Plusieurs vivent encore. 
Mais ils sont revenus a d’autres sentiments, et souvent, 
depuis, nous nous sommes entretenus,dans nos causeries 
intimes, des lamentables evenements de 1851 et des 
projets que nourrissaient les fondateurs de la Marianne. 

11s avouent que les homines d’action qu’ils avaient 
recrutds pour faire le coup de feu ne formaient pas pre- 
eminent 1’ elite de la societe. Plus d’une fois ils se sont 
demands comment ils auraient pu se debarasser de leurs 
soldats, si la victoire avait daigne leur sourire, et je 
crois pouvoir dire a mes lecteurs que la reponse a cette 
question n’est pas de nature a faire regretter la defaite 
des insui’ges. 

La Marianne manquait d’unite, par le fait meme de 
son organisation. II y avait cependant assez de cohesion 
entre les diverses parties dont elle se composait, pour 
que, le moment venu, son action devint redoutable. Si les 
bandes parurent desagregees, au Deux-Decembre, c’est 
parce que 1’un des principaux chefs consentit, moyennant 


F.-. M.-. 


30 



466 


FfiUIODE HtSTOIUQCJE. 


finances, a donner aux sections placees sous son com- 
mandement les ordres les plus contradictoires. 

II disparut au milieu dela bagarre, emportant & l’etran- 
ger le prix de sa trahison, 

Les dix-neuf vingtiemes de ceux qui emargent au 
budget, pour les hauts... mefaits dont ils se rendirent 
coupables, a cette epoque, ne sont que des comparses peu 
estimables et fort peu estimes de ceux qui furent leurs 
cbefs do file (1). 

Revenons maintenant a la Magonnerie proprement dite. 

En 1851, le Grand-Orient, desireux de se concilier la 
faveur Uu Prince-president, eut soin d’interdire toutes 
les reunions magonniques. 

Malgre cette mesure de prudence, certains bruits de- 
favorables ne tarderent pas a se repandre contre les 
adeptes. 

« LeF.\ Hubert, chef du secretariat, dit Rebold, avait 
« appris que le gouvernement so proposait de frapper 
« l’institution (dont alors , repetons-le , on paraissait 
« ignorer les veritables principes), et qu’uu decret de 
« suspension etait ou allait etre signe par le chef du 
* pouvoir ; il fallait done lui donner une garantie morale, 

« et ce ne pouvait etre qu’en plagant a la tete de la Franc- 
« Magonnerie un personnage qui eut toute la confianee 
< du gouvernement ; ce fut ce m&me F.\ qui emit cette 
« opinion au sein du Grand-Orient, lequel chargea le 
« F.*. Perier , secretaire general , de faire aupres du 
« prince Lucien Murat, qui avait ete regu Magon a 
« Vienne pendant son exil, une demarche offieieuse pour 
« connaitro ses intentions dans le cas ou il serait nomine 
« a la dignite de Grand-Maitre de l’Ordre. 


(1) Les faits que je raconte ici me sont personnellement connus. Je 
pourrais citer des noms et invoquer certains temoignages. Mes iecteurs 
comprendrout sans peine qu'un sentiment de haute convenance m’em- 
pSche de le faire. 



CH. XXI. — F.\ M.*. ET REVOLUTION DE 1848. 467 

t A la suite de cette d4marche et k la tenue du Gr.- 
« Orient du 9 janvier 1852, le F.\ Bugnot qui la presi- 
« dait declara que le prince Lucien Murat paraissait le 

* Magon le plus digne d’etre eleve k la dignite de Gr.- 
« Maitre. Aucune deliberation n’eut lieu sur cette propo- 

* sition, attendu, fut-il dit, qu’elle ne permettait pas le 
« d4bat, qu’il ne serait ni digne, ni convenable de discu- 
« ter un nom' que l’on portait k la Grande-Maitrise ; on 
« ajouta meme que la moindre scission qui se ferait jour 
t pourrait suffire pour empScher toute acceptation ; ces 
t considerations, jointes a la position critique du Grand- 
« Orient, prevalurent. Apres avoir resol u a l’unanimite 
« qu’il y avait urgence a nominer un chef de l’Ordre, le 

* F.‘. Bugnot mit sous le raailiet la nomination du prince 
« Murat; le F.\ II. Wentz, orateur ,• ayant donue ses 
« conclusions dans ce sens, le Gr.-Orient les adopta k 

* l’unanimite et le president fit proclumer trois fois sur 
t les colonnes, apres 1’ avoir proclame de meme a l’Orient, 
« que le Senat magonnique a 1’ unanimity elevait a la 

* haute dignite de Grand-Maitre le prince Lucien Murat. 

* Le lendemain, une deputation composee des ofiiciers 
« du Grand-Orient se rendit chez le prince pour lui faire 
« part de ce vote. Le 12, il faisait connaitre son accep 

c tation par la lettre suivante, adressee au F.*. Berville, 
t 1" Gr .-Maitre adjoint : 

« T.\ C.‘. F.-. 

f J’ai fait part au President de la decision prise par le 
t Gr.-Orient de France. II a accueilli cette nouvelle d’une 

* maniere tres gracieuse et a temoigne beaucoup de 
t bienveillance et de sympathie pour l’institution magon- 
< nique. Je m’empresse done de vous informer que j’ac- 
« cepte avec reconnaissance les fonctions de Gr.-Maitre 

* que le Senat m’a fait l’honneur de me conferer. » 


Signd, L. Morat. 



468 


PfiRIODE HISTORIQUE. 


Le prince n’4tait qu’un simple Magon. Le Gr. -College 
des rites dut conferer au nouveau Grand-Maitre les hauts 
grades qu’il ne possedait pas encore. LeF.\ Janin, presi- 
dent dudit college, fit un discours au recipiendaire, et la 
farce fut jouee. 

La Franc-Magonnerie qui, en 1848, avait renverse le 
tr6ne de Louis-Philippe et fomente la Revolution dans 
le reste de l'Europe, apres avoir acclame et soutenu la 
dynastie de juillet, netardera pas a devenir imperialiste. 

Rappelons, k ce propos, quelques dates fort instruc- 
tives, qui nous aideront a comprendre les evenements 
dont l’Europe fut le theatre sous le regne de Napo- 
leon III. 

Le 24 fevrier 1848, Paris etait en revolution. 

Le 15 mars suivant, Vienne se soulevait, et M. de Met- 
ternich, le protecteur de Louis-Philippe, etait oblige de 
quitter le pouvoir. 

Le 18, on construisait des barricades a Berlin et le 
sang coulait a Hots. 

Le meme jour, Milan etait exposee a une agitation des 
plus inquietantes. 

Le surlendemain la revolution eclatait a Parme, et, le 
10 avril, Charles II prenait l’exil. 

Le 22 mars, la republique etait proclamee a Venise. 

Ces divers evenements etaient l’ceuvre d’un seul et 
meme agent, la Franc-Ma?onnerie. La simultaneite du 
mouvement, l’identite du but poursuivi par les insurges 
et l’universalite de faction seront considerees par tousles 
homines reflechis, comme une preuve irrecusable de la 
culnabilite de l’Ordre magonnique. 



CHAPITRE XXir 


La F.*. M.\ sous Napoleon III et la R. F. 

Sommaire. — Flatteries d^goiltantes que la Franc-Maconnerie adresse 
k Louis-Napoleon. — Agitation des Loges eten particulier du Grand- 
Orient pendant la Maitrise du prince Murat. — Jerome-NapoUon est 
nomine Grand-Maitre et donne sa demission. — Murat fait mine de 
vouloir se maintenir k la Grande-Maitrise, malgre ropposition des 
Fr£res et contrairement aux Constitutions maconniques. — L’Em- 
pereur intervient et nomme le mardchal Magnan Grand-Maitre. — 
Ce dernier a la pretention de soumettre le rite ecossais k sa juridic- 
tion. — Le Supr&me-Conseil resiste. — Reponse categorique de 
M. Mignet au Mar£chal. — Les choses en restent ll». — L ’expedition 
de Rome et le Carbonarisme. — Louis-Napoleon laisse percer ses 
opinions d'ancien Carbonaro dans sa lettre k Edgard Ney. — Attitude 
des gdneraux Oudinot et Rostolan. — Magnan et de Lesseps. — Le 
Congrds de Paris et le Carbonarisme. — Napoleon se fait 1‘executeur 
testamentaire d’Orsini. — Curieuse revelation du Journal de Flo- 
rence . — Campagne d'ltalie. — L’ unite de ritalie se fait, grace au 
concours que EEmpereur prete aux societes secretes. — Politique 
interieure de Napoleon. — L’enseignement gratnit, Jaique et obli— 
gatoire. — Le prince Jerome-Napoieon, Rouland, Duruy, le F.\ Mace 
et la Ligue de l’enseignement. — Ferry, Paul Bert et C 5e , continua- 
teurs des laTcisateurs de TEmpire, executent les ddcrets du Grand- 
Orient de Belgique. — L’Internationale. — Les Niliilistes. — Les 
Anarchistes. — Union de ces diverses societes entre elles. — Leur 
lien de parents avec ia Magonnerie. — Les Fenians. — Conclusion. 

Le 20 decembre 1851, Louis-Napoleon etait nomme 
president de la Republique pour une periode de dix ans. 


Ouvrages consultes. — En dehors des auteurs maqonniques cites 
dans le cours de ce chapitre, j'ai dO compulser les journauxde l’epoque, 
et, en particulier, les feuilles socialistes qui ont paru depuis quinze ans. 
Les volumes que Ton a publies pour, sur et contra l’lnternationale ; les 
comptes rendus des proces intends aux membres de cette societe, 
m’ont ete egalement fort utiles. Enfin, j*ai cru devoir me procurer et 
passer en revue ce que Ton a ecrit h propos de la Commune, sans 
negliger le Journal officiel de I’insurrection, et le rapport de la com- 
mission d’enqu^te sur les tristes Sv^nements dont Paris fut alors le 
theatre. 



470 


PfiRlOPE HISTORJQUE. 


Les manifestants qui, eu 1848, protestaient devant les 
membres du Gouvernemcnt Provisoire des sentiments 
democratiques de la Maconnerie, songerent a se donner 
pour Grand-Maitre un familier de l’aspirant a. la cou- 
ronne imperiale. 

Ce fat le premier coup d’encensoir de cos thuriferaires 
patentes, en rhonneur de celui qui venait d'etrangler a 
moitie leur idole de la vellle. 

Mes Iecteurs ne seront pas fuches de connaitre le 
second. 

Le 15 octobre de la merne annee, le Conseil du Grand- 
Maitre se reunit et decida qu’une adresse serait envoyee 
au Prince-president. Voici la reproduction text, nolle de ce 
document, qui peut etre considero comme le nec plus 
ultra de la flatterie. 

Les emascules que le despot isme oriental prepose a la 
garde des harems rougiraiont du style rampant et des 
formules court isaucsques de ces fiers emancipateurs des 
peoples opp rimes. 

Quatre ans ne se sont pas encore ecoules depuis la 
proclamation de la liepublique, et les dumocrates du 
Grand-Orient ne songent plus a commenter avec leur 
impudence ordinaire la fameuse devise de l’Ordre : 
Liberty, Egalite, Fraternite ! Revetus de leurs insignes 
qui redeviennent, pour la circonstance, une livree de ser- 
vice, ils eprouvent le besoiu de so prosterner devant le 
soleil levant. 

Voici cette piece curieuse : 

< Prince-President, 

« La Magonnerie est une oeuvre toutephilanthropique; 
« elle a pour mission de creer et de propager toute iusti- 
« tution qui tend it faive le bien; elle enseigne les vertus 
« paisibles de la famille, I’amour de la foi en Dieu; 
« elle interdit a ses adeptes toutes discussions poliliques. 
« Mais cette proscription qui estrigoureusement observee 



CH. XXII. — - LA F.\ M.’. SOUS NAPOLEON III ET LA R. F. 471 

« par nous peut-elle fermer nos coeurs a la reconnais- 
i sance, ce sentiment si naturel et si genereux f 
i Jamais, Prince, nous n’avons oublie tout ce que nous 
« devons a l’Empereur votre oncle, qui nous accorda 
« toujours sa puissante protection et voulut bien nous 
t admettre k lui presenter nos hommages. 

« Lors des jours nefastes de 1814 et de 1815, on ne 
* nous vit point mani fester cF adhesion ail nouveau pou- 
« voir. Tant que vecut le roi Joseph, notre Grand-Maitre 
« d’heureuse memoire, nous lui conservames notre foi. 
« Apres sa mort, nous avons attendu. 

« A peine, par votre energie et votre heroique courage, 
« Prince, aviez-vous sauve la France, que nous nous 
o empressions d’acclamer Gr.-Maitre de l’Ordre Fillustre 
« prince Lucien Murat, si digne de suivre vos destinees. 

« La vraie lumiere ma?onnique vous anime, Gr. Prince. 
« Qui pourra jamais oublier les sublimes paroles que 
« vous avez prononcees a Bordeaux ? Pour nous, elles 
« nous inspireront toujours, et nous serons tiers d’etre, 
« sous un pareil chef, les soldats de l’humanite ! 

« La France vous doit son salut; ne vous arretez pas 
t au milieu dune si belle carriere; assurez le bonheur de 
« tous en placant la couronne imperiale sur voire noble 
« front ; acceptez nos hommages, et permettez-nous de 
« vous faire entendre le cri de nos gceurs : 

* VIVE L’EMPEREUR 1 » 


Jamais personne ne flatta avec plus de platitude que le 
Grand-Orient; jamais personne ne mentit avec autant 
d’impudence. 

Se figure-t-on ces athees cyniques parlant avec la 
componction de Tartuffe des vertus de la famille et de la 
foi en Dieu ! N’est-ce pas stupefiant de les entendre affir- 
mer que jamais les Franc-Magons ne s’occupent de poli- 



472 


PERIODE HfSTORIQUE. 


tique I et qu’en 1814 et 1815, ils ne firent aucun acts 
d’ahdesion au nouveau pouvoir, alors que les documents 
ofliciels leur donnent un sanglant dementi I 
Rebold scandalise ne peut s’emp&cher de dire avec un 
sentiment de tristesse que tout le monde comprendra : 
« Nous nous abstenons de qualifier ce langage. » 

La Maitrise du prince Murat fut quelque peu agitee. 
Quoique habitues a se courber sous le joug despotique du 
Grand-Oi’ient, les Macons finirent par trouver que leur 
Grand-Maitrc mcconnaissait par trop la limite qu’un 
pouvoir.. quel qu'il soit, est tenu de respecter. Les rela- 
tions furent d’abord tendues, puis elles finirent par 
devenir intolerables. 

Aussi, lorsqu’en 1861 on dut songer a reelire ou a rem- 
placer le Grand-Maitre, une fraction importante de la 
Maoonnerio ecrivit au prince Napoleon pour lui declarer 
que son intention etait de lui eonlier la direction de 
l’Ordre. Le candidat improvise refusa tout d’abord, puis 
Unit par accepter. Mais comme la lutte devenait de plus 
en plus vive entro les deux partis, le Prince crut devoir 
se rotirer. Lucien Murat, au contraire, voulait se main- 
tenir au pouvoir envers et contre tous. 

Les membres de son Conseil, qu’il avait depossedes de 
leurs pouvoirs au profit d’unc commission, protesterent 
energiquement contre son despotisme. 

Cette comedic se termina par un decret de l’Empereur 
nommant a la Maitrise le mareehal Magnan. 

Sur ces entrefaites, parut une circulaire du ministre 
de l’interieur relative a la Magonnerie et aux Conferences 
de Saint- Vincent de Paul. Cette piece, tout empreinte 
de bienveillancepour les Loges, ce qui n’etonna personne, 
M. de Persigny etant Franc-Magon, avait pour but de 
decapiter la Societe de Saint-Vincent de Paul, et de re- 
commander la secte magonniquo a la bienveillanco des 
prefets. Les employes du gouvernement qui faisaient 
partie des conferences furent invites d’une maniere offi- 



CH. XXII. — LA F.\ M.\ SOUS NAPOLEON III ET LA R. P. 473 

cieuse a se separer d’une oeuvre qui n’avait d’autre objet 
que la charite, s’ils ne voulaient pas se compromettre. 

II fut, d&s lors, facile de voir que l’Empire modiflait 
sensiblement sa ligne de conduite. Les catholiques et le 
clerge lui etaient suspects, et il les traitait en conse- 
quence, tandis que les ennemis de l’Eglise recevaient & 
chaque instant des temoignages non equivoques de sa 
sympathie. 

Les eveques protesterent avec indignation contre une 
assimilation qui leur sembla sacrilege. Celui de Nimes, 
Mgr Plantier, se fit remarquer entre tous par la vivacite 
de sa polemique. 

Arrive au pouvoir par un decret de l’Empereur, le 
marechal Magnan s’intitula sans plus de fagon : Grand- 
Maitre de V Or dr e maconnique, et signifia aux rites dissi- 
dents d’avoir a reconnaitre son autorite. Le Supreme- 
Conseil ne 1‘entendit pas ainsi, et, le 25 mai 18G2, le 
F.\ Mignet repondit au marechal sur un ton qui ne 
souffrait pas de replique : 

Yous me sommez pour la troisieme fois, lui disait-il, 
« de reconnaitre votre autorite magonnique, et cette der- 
« niere sommation est accompagnee d’un decret qui pre- 
« tend dissoudre le Supreme-Conseil du rite ecossais 
« ancien et accepte. Je vous declare que je ne me rendrai 
« pas a votre appel, et que je regarde votre arrete comme 
€ non avenu. 

« Le decret imperial qui vous a norame Grand-Maitre 
« du Grand-Orient de France, c’est-a-dire d’un rite ma- 
« connique qui existe seulement depuis 1772, ne vous a 
« point soumis l’ancienne Magonnerie, qui date de 1723. 

* Yous n’etes pas en un mot, comme vous le pretendez, 

* le Grand-Maitre de l’Ordre magonnique en France, et 

* vous n’avez aucun pouvoir a exercer a regard du 
« SuprSme-Conseil que j’ai l'honneur de presider : l’in- 
« dependance des Loges de mon obedience a 4te ouverte- 



474 


P^IRIODE HISTORIQUE. 


« ment toler^e. meme depuis le decret dont yous vous 

* etayez sans en avoir le droit. 

* L’Empereur seul a le pouvoir de disposer de nous. 
« Si Sa Majeste croit devoir nous dissoudre, je me sou- 
« mettrai sans protestation ; mais, comme aucune loi ne 

* nous oblige d’etre Macons malgre nous, je me permettrai 
« de me soustraire, pour mon compte,a votre domination.* 

L’Empereur pria le marechal de ne pas insister et les 
choses en resterent la. 

Laissons de cote les affaires interieures du Grand- 
Orient. et arrivons-en a une question dont l’importance 
n’echappera a personae. Mes lecteurs savent quel etait le 
but du Carbonarisme italicn. Plusieurs fois deja. a 
l’epoqueou Louis-Napoldon arriva a la presidencc, les 
sectaires avaient tente d’unifier l’ltalie. On sait que le 
Prince president, tout jeuno encore, s’etait compromis 
dans une echauffouree des Carbonari en 1801. 

Devcnu chef du pouvoir cxecutif de la Ilcpublique 
francaise. apres maiutes avcnturcs , Napoleon avait 
conserve les idees de sa jeunesse, qui etaient celles du 
Carbonarisme. 

Lorsqu’en 1848 la Revolution chassa Pie IX de ses 
Etats, M. Ferdinand de Lesseps, un Macon de la plus 
belle eau, fut envoye a Rome pour traiter au nom de la 
France avec le triumvir at qui exen;ait le pouvoir sur les 
bords du Tibre. On a toujours ignore quelles etaient les 
instructions secretes qu’il avait rccues. On peut seule- 
ment affirmer que les interets du Saint-Siege furent 
sacrilies a la Revolution par ce singulier diplomate. 

Louis -Napoleon voulut tout d’abord s’ingerer dans les 
affaires de Rome, de concert avec le Piemont. Si la com- 
binaison avait reussi, la maison de Savoie se serait ins- 
talleo au Quirinal des 1849. Heureusement , MM. de 
Falloux et Buffet determinerent le gouvernement francais 
& faire seul l’expedition romaine. 



OH. XXII. — LA F.\ M.*. SOUS NAPOLEOX .'II ET LA B. V. 475 

Le general Oudinot en fut charge H la conduisit avec 
une rare intelligence. Son collogue r le Franc-Macon 
Magnan, recjut a sa place le baton de' marechal, sous le 
singulier pretexte qu’il avait ete nomm6 in petto com- 
mandant en chef de Farmee expeditionnaire, et que s’il 
n’avait pas pris la direction des troupes, c’etait parce que 
sa nomination avait tin caractere conditionnel. 

On s’est demande ce que signifiait ce pathos de M. Odi- 
lon Barrot. Je crois etre dans le vrai en disant que si la 
combinaison Franco-Piemontaise avait r6ussi, on aurait 
prie le general Magrtan d’operer, de concert avec notre 
allie de circonstarre. l escamotage des Etats pontificaux, 
au profit deia maison de Savoie. L’unite de l’ltalie ne 
pouvaifc pas etre l’oeuvre d’un homme de guerre tel 
qu’Oudinot, dont la conscience ct la loyaute se fussent 
revoltees en presence d’nn pareil acte de banditisme 
cosmopolite. 

La lettre que le Prince ecrivit a Edgard Ney, le 
18 aout 1849, prouve de la maniere la plus evidente que 
le President n’avait pas rompu avec le Carbonarisme. 

« La Republique franchise, disait-il, n’a pas envoys 
a une armee a Rome pour y etouffer la liberte italienne,, 
« mais au contraire pour la regler en la preservant contre 
t ses propres exces, et pour lui donner une base solide en 
« remettant sur le trone pontifical le prince qui le premier 
« s’etait place hardiment a la tete de toutes les reformesi 
« utiles.... 

c Je resume ainsi le retablissement du pouvoir tern— 
« porel du Pape : Amnistie generate, secularisation de 
« l’ administration, code Napoleon et gouvemement li- 
« beral. » 

Le general Rostolan, nomme gouverneur de Rome* 
s’opposa energiquement 4 la publication de cette lettre; 
dans les journaux. Aussi peut-on affirmer que si l’expe- 



476 


PERIODE HISTORIQUE. 


dition de 1849 eat les resultats que nous savons, ce ne 
fut pas la faute du President. 

Louis-Napoleon arriva au pouvoir non seulement a 
cause de la popularity de son nom par mi les habitants 
des campagnes, mais encore grace au patronage tout- 
puissant de la Maconnerie. 

On a dit, peut-etre avec raison, que la campagne de 
Crimee se rattache aux projets des societes secretes sur 
l’ltalie. Ce qui semble le prouver, c’est qu’au Congrfcs de 
Paris ou fut redige le traite de paix avec la Russie, les 
parties contractantcs trouverent le moyen de faire inter- 
venir la question romaine, a la sollicitation de M. de 
Cavour et avec l’assontiment de l’Empereur. 

Le 8 avril 1856, le comte Walewski souleva cette mal- 
heureuse question, au nom du gouvernement frangais, et 
cela malgre les observations des ambassadeurs de Prusse 
et d’Autriche. 

A partir do ce moment, tous les homines politiques 
doues dc quelque clairvoyance comprirent quelles seraient 
les suites de cette immixtion inqualifiable du Cougres 
dans des affaires qui ne le regardaient en aucuno fa?on. 
Aussi, le 11 avril 1856, M. de Bunsen, ministre de Prusse 
a Londres, ecrivait a M. Cobden : 

* Que Dieu soit beni du retour de la paix ! Mais par- 
« tout on ne la regarde que comme la iin de la premiere 
t guerre punique, c’est-a-dire cosaque. Le the&tre de la 
« seconde sera Vltalie. Je suis sur que Napoleon s’y est 

c DECIDE DEJA. » 

Oui, Napoleon etait decide a chasser les Autrichiens du 
nord de l’ltalie et a faire disparaitre les petits Etats du 
centre et du midi au profit du Piemont. Mais il hesitait, 
et sa conduite equivoque soulevait contre lui la haine de 
ses anciens amis. On n’a pas oublie les attentats auxquels 
il fut en butte, pendant les premieres annees de son 



CH. XXII. — LA F.\ M.\ SOUS NAPOLEON III ET LA R. F. 477 

regne. Celui d’Orsini est demeure celebre, k cause des 
drconstances mysterieuses qui l’accompagnerent. 

Ce fut le 14 janvier 1858 qu’eclaterent les bombes du 
conspirateur italien. 

M. Keller a dit avec raison, dans son discours du 
18 mars 1861, que la guerre d’ltalie etait l’execution du 
testament d’Orsini. 

Yoici ce que le Journal cle Florence a publie en 1874, a 
propos de cet cvenement. Les details qu’on va lire con- 
firment l’assertion du courageux depute de Belfort. 

« Le soir de l’attentat, dit la feuille en question, l’Em- 
« pereur montra, en presence du peril, un sang-froid 
« admirable. Comme lors de la conspiration de l’Hippo- 
« drome et de rOpera-Comique en 1852, de Pianori 
« en 1855, il meprisa d’abord l’implacable persecution de 
« la secte italienne dont il etait membre, mais qu’il avait 
i resolu de renier, pour se vouer a la prosperity de la 
« France et a l’etablissement solide de sa dynastie. » 

Le Journal de Florence se trompe, quand il suppose 
que Napoleon III avait completement abjure les doctrines 
du Carbonarisme. Salettro a Edgard Ney, lors de l’expe- 
dition de Rome, et son attitude au Congres de Paris sont 
une preuve du contraire. Seulement, il n’allait point 
assez vite au gr6 de ses anciens amis, qui etaient, en 
outre, irrites de la bienveillance qu’il manifesta pour 
l’Eglise au debut de son regne. Il fit preuve de courage 
le 14 janvier, cela n’est point douteux. Ses adversaires 
les plus acharnes n’ont jamais songe, que je sache, a 
mettre en question son impassibility bien connue en face 
du danger. 

« Mais bientot vint la reflexion, continue la feuille flo- 
« rentine, et, avec la reflexion, cette frayeur rdtrospec- 
* tive qui s’empare des ames les mieux trempees et fait 



478 PERIODE HISTORIQUE. 

« Ieur supplice. Le prince imperial n’dtait qu’un petit 
( enfant. Que deviendrait l’Emj ire et que deviendrait 

* le prince heritier, si la Secte, qui avait jure la mort 

* de Napoleon, parvenait 11 realiser son execrable des- 
« sein ? 

« JL'Empereur, en proie a des perplexites terribles, se 

* souvint d’ua conseii que lui avait donne sa mere, la 
« reinc Hortense. 

« Si vous vous trouvez jamais dans un grand peril, si 
« vous avez jamais besoin d’un conseii extreme, adres- 
« sez-vous cn toute confiance al’avocatX... II vous tii % era 
« du danger et vous conduira suroment. 

i Cet avocat, que je ne veux point nommer ici, etait 
i uu exile romain que Napoleon lui-meme avait connu 
« dans les Romagnes pendant le mouvement insurrec- 
« tionnel de l'ltalie contre le Saint-Siege. II vivait pres 

* de Paris dans un etat qui n'etait ni la fortune, ni la 
« mediocrite , cet etat de my-sterieuse aisanco que la 
« Maronnerie a-jsare a ses capitaines. 

« Napoleon charged M... d’aller le trouver et de l’invi- 
« ter a vcnir aux Tuileries. 

« II y consentit, et rendez-vous fut pris pour le lende- 
« main matin. 

« Quand il entradans le cabinet del’Empereur, celui-ci 
t se leva, lui prit les mains et s’ecria : 
t — On veut done me tuer ? Qu’ai-je fait ? 

« — Vous avez oublie que vous etes Italien et que des 
t serments vous iient au service de la grandeur et de 
« l’independance de notre pays. 

t Napoleon objecia que son amour do l’ltalie dtait 
« reste inaltcrablement dans son cceur, mais que, Em- 
« pereur des Fraiu;ais, il se devait aussi et avant tout 
« k la grandeur de la France. Et bavocat repondit que 
« 1’on n’empdehait nullement l’Empereur de s’occuper 
« des affaires de la France, mais qu’il pouvait et devait 
« travailler aux affaires de l’ltalie et unir la cause des 



CH. XXII. — LA F.\ H.\ SOUS NAPOLEON III ET LA R. F. 47& 

€ deux pays, en leur donnant une egale liberte et un 
« m£me avenir. Faute de quoi, on etait parfaitement 
« decide a employer tous les moyens pour supprimer 
« tous les obstacles pour delivrer la Peninsule du joug 
« de l’Autriche et pour fonder l’unit4 italienne. 
t — Que faut-il que je fasse ? Que veut-on de moi ? 

* demandait Napoleon. 

« L’avocat promit de consulter ses amis, et de donner 
« danspeu de jours une decision, 

« Cette decision ne se fit pas longtemps attendre. 

« La Secte demandait a Napoleon trois choses : 

* 1° La grace de Pierre Orsini ; 

« 2° La proclamation de l’iudependance de 1’Italie ; 

« 3° La participation de la France h une guerre de 
« l’ltalie contre l’Autriche. 

« On donnait a Napoleon un delai de quinze mois pour 

* preparer lei evenements, et il pouvait, durant cos 
« quinze mois, jouir d’une securite absolue. Les attentats 
« ne se renouvelleraient pas, et les patriotes italiens 
« attendraient l’effet des promesses imperiales. 

« Ici, poursuit le journal de Floi'ence, le Mdmoire accu- 
i mule les documents connus qui marquerent le revire- 
€ ment si brusque de la politique imperiale et relierent 
« cette politique a la lettre a Edgard Ney. 

* Le fait est que l’Empereur multiplia ses efforts pour 
« realiser la premiere demande de la Secte. II fit implorer 

* la grace d’Orsini par l’imperatrice, consulter ses mi- 
« nistres, le corps diplomatique etranger, et ne trouva 
« de resistance que dans un seul personnage, mais ce 

* personnage, le plus porte a la clemence par etat, ne 
n crut pas que l’Empereur f£lt maitre d’enchalner le bras 
« de la patrie. 

» Le cardinal Morlot lui dit : 

« Sire, Votre Majeste peut beaucoup en France, sans 

* doute, mais elle ne peut pas cela. Par une mis§ricorde 
» admirable de la Providence, votre vie a ete epargnee 



480 


PER10DE HISTORIQUE. 


« dans cet affreux attentat ; mais autour de vous le sang 
« frangais a coule et ce sang veut une expiation. Sans 

* cela toute idee de patrie serait perdue, et justitia re- 
« gnorum fundamentutn. 

t Napoleon avait compris. II ne lui restait qu’une chose 
« a faire; et il la fit. II alia trouver Orsini. 

« Quel fut l’entretien des deux adeptes de la Vente de 
« Cesene? On ne le saura peut-etre jamais. Ce que l’on 
« sait pourtant, c’est que dans cet entretien Napoleon 
« confirma les engagements pris en Italie dans sa jeunesse, 
« reuouveles a 1’avocat X..., et qu’il jura, dans les bras 
« do eelui qu’il no pouvait sauver, de se faire son execu- 
« teur testamentaire. 

« L’expression n’est que juste. Napoleon a ete l’execu- 
« teur testamentaire d’Orsini. II fut convenu que celui-ci 

* ecrirait une lettrc que l'Empereur rendrait publique, 
« et dans laquelle le programme de l’unite italienne serait 
« expose. 

« On vit alors un des plus grands seandales de notre 
« temps : la lecture devant lies juges de eette lettre-tes- 
» tarnent et sa publication dans le Moniteur. 

* Le Memoire donne la lettre ou ne figure pas le pas- 
< sage relatif au Pape, passage qui a ete pourtant connu 
« depuis 1870. 

« Martyr de l’idee italienne, Orsini monta sur l’^cha- 
« faud, avec la certitude que l’ltalie serait une, que le 
« Pape serait decouronne, et il cria en presence de la 

* inort : 


« Vive l’Itaue ! Vive la France ! » 

Ces evSnements avaient lieu en France au commen- 
cement de 1858. Au printemps de 1859, l’armee frangaise 
entrait en Italie et remportait sur les Autrichiens une 
s